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Le mutilé

Préface!... Vous faites une préface?... A quoi bon?... depuis long-temps la mode en est passée.

— Je sais fort bien que depuis long-temps cela se dit , se répète , et cependant tous nos ouvrages modernes , drames , poèmes , romans.

sont attachés et cousus à la préface de rigueur , déguisée sous le titre de Préambule^ — Prolégomènes y — Discours préliminaire y — Avertissement ^ — Essai sur y — Considérations sur, etc. ; car aujourd'hui le titre joue un grand rôle dans notre littérature commerciale. Parfois même on saute par-dessus le mot d'annonce , on laisse une demi-page en blanc , puis on jette en avant son exorde , on débite ses raisons , et l'on croit fièrement s'être affranchi de la préface routinière. Le lecteur abusé tombe dans le piège , croit commencer une histoire , et lit une préface ; c'est un tort : il ne faut tromper personne.

Le mot est là comme une sentinelle avancée qui avertit charitablement le lecteur que si , pour se conformer à l'usage , on a mis une préface devant l'ouvrage , ainsi qu'un fossé devant un bastion , du moins il peut faire baisser le pont-levis et passer outre.

— Singulière comparaison î

— Elle est juste en tous points ; car il en est de nos ouvrages scientifiques et littéraires comme

CHAPITRE I. 5 de nos villes de guerre : on peut juger de leur importance par les retranchemens qui en défendent les approches. N'avons-nous pas des livres qui , tels que des places de premier ordre , comptent trois rangs de fortifications? Avis de l'Editeur y — Préface y — Introduction» Aussi ce genre d'ouvrage n'est-il réservé qu'au petit nombre de lecteurs vigoureux et tenaces qu'on n'intimide pas facilement.

Qu'un poème , qu'un roman réussisse , qu'on le réimprime : son succès doublant sa valeur , on s'empresse aussitôt de l'entourer de nouveaux remparts ; il n'avait qu'une préface , il en a deux : celle de la première édition et celle de la deuxième. Il est passé dans le second ordre de fortifications , comme ces villes à peine palissadées , et que l'on ceint d'un double boulevard, alors qu'une nouvelle délimitation de territoire les rapproche de la frontière. Il peut même au besoin être renforcé d'une Notice et d'un Avant- Propos.

— A la bonne heure; mais la comparaison

6 PRÉFACE, pèche toujours en cela qu'une place de guerre est flanquée de bastions et de fortins sur tous ses abords, au lieu qu'un livre...

— Et les Notes !

— C'est juste. Mais encore une fois à quoi bon une préface ?

— A mettre en rapport le lecteur et Fauteur. J'avoue que lorsque je parcours un volume y j'aime assez à pouvoir asseoir mon jugement sur celui qui l'a écrit , à l'entendre me raconter quelles causes déterminantes l'ont poussé à braver l'indifférence du public et le silence de la critique; car aujourd'hui ce ne sont plus ses attaques que l'on craint : elle garde son fiel et ses âcretés pour les discussions politiques, et non pour les œuvres littéraires .

— Ainsi , ressuscitant l'antique préface avec toutes ses gentillesses et ses génuflexions , vous allez , selon les anciens us , tout gonflé de mo~ destie et d'humilité p vous prosterner devant votre cher lecteur ^ votre ami lecteur y lui dire

CHAFITRE I. 7 comment et par quelle route votre livre est arrivé jusqu'à lui, et terminer en implorant, avec force expressions courtoises , Findulgence et les bons avis de votre cher lecteur , de votre ami lecteur l

— Du tout. Ce n'est plus avec ces formes surannées qu'on s'adresse au public : nous le traitons aujourd'hui un peu plus lestement. Chacun a repris son rang véritable ; et comme iî est reconnu que la masse écrivante a plus de bon sens, d'esprit, d'instruction que la masse lisante, on signifie simplement à son lecteur que — si on a fait ce livre , c'est qu'on a voulu le faire ; que n'étant pas forcé par état d'av oir du génie, il est possible qu'il n'en comprenne pas bien d'abord toute la portée ; il n'a qu'à le relire une seconde fois, à Tétudier fortement, à s'en bien pénétrer. Si le style lui paraît obscur et embarrassé , c'est qu'il est un de ces hommes sans intelligence , avec lesquels il faudrait toujours être clair et simple. On n'écrit pas pour lui. Si les événemens lui semblent mal liés les uns aux autres , heurtés , discordans , invraisem-- \

8 PRÉFACE, blables, c'est qu'il manque d'imagination. S'il trouve les caractères faux , hors de nature , c'est qu'il n'a jamais su lire dans le cœur humain , tel que nous l'entendons aujourd'hui ; bref, c'est un sot! Qu'il retourne à sa boutique, à sa caisse, à son régiment , à sa préfecture , ou à son ministère ; qu'il débite du calicot , qu'il spécule sur le cinq pour cent , qu'il éclipse tous les dandys du foyer de l'Opéra , qu'il soit le tyran de ses administrés , peu importe ! Qu'il aille au bal , au concert , qu'il joue . qu'il se batte , qu'il conspire , il est libre ; qu'il fasse des lois , des modes ou des révolutions , on le lui permet ; mais qu'il ne juge pas : il n'en a point le droit. — Tout cela ne vous parait-il pas fort bien raisonné ?

— Oui , certes , dans l'intérêt des producteurs... Je crains seulement que tous les industriels ne finissent par adopter cette logique tranchante , qui deviendrait bien plus préjudiciable s'il s'agissait de la nourriture du corps que de celle de l'esprit. Heureusement, les lois de police ont été faites plutôt encore pour les boulangers

CHAPITRE L 9 que pour les auteurs. Que ces derniers repoussent la censure des censeurs brevetés , d'accord ; mais celle du public , censeur payant.. .

— Le moyen est bon puisqu'il est nouveau.

— Pas encore si nouveau qu'on voudrait bien nous le faire croire. J.-J. Ptousseau n'a-t-il pas souvent abusé de ces formes hautaines et dédaigneuses en s' adressant à son lecteur? — Que celui qui ne se sentira pas émit en lisant ces pages ^ ferme le livre : ce n'est pas pour lui que j'écris» — Que si quelqu'un m'osait blâmer d'avoir publié cet ouvrage ( la Nouvelle Héloïse ) , il ne vienne pas me le dire :je sens que je ne pourrais de ma vie estimer cet homme-là y etCy etc.

Long-temps avant Rousseau, le noble éditeur des œuvres du grand , du divin Théophile , avait été bien plus loin , quand , terminant sa préface Fépée au poing , il disait : Si quelqu'un avait osé trouver une seule faute dans ces vers incomparables y qu'il se rétracte j ou qu'il sache que je m'appelle

De Scudéry.

Vous voyez que la manière n'est pas nouvelle ; et ce cartel , que nous envoie encore aujourd'hui M. de Scudéry du fond de sa tombe , peut être cité comme modèle du genre. Vous touchez au Scudérisme par plus d'un côté dans votre littérature à la mode : non que je pense que cet être collectif , capricieux , bizarre , qu'on nommait autrefois mon cher lecteury mérite en tout les louanges dont on l'a saturé ; mais enfin il est votre aréopage , il fait vivre auteurs et libraires , il a ses charges , il doit avoir ses bénéfices. Acheter et lire, voilà le mauvais côté de l'emploi; juger , voilà le dédommagement. C'est la vanité qui le donne. Qu'il jouisse donc de son droit, dût-il en abuser.

J'y consens.

Grande faveur vous lui faites !

— Peut-être.

— Cependant tout homme qui sort de la boutique d'un libraire, ou quitte même l'éta-

CHAPITRE L 11 lage d'un bouquiniste , un livre sous le bras , est un bienfaiteur pour vous ou peut le devenir.

— Erreur ! . . . Nos plus grands ennemis se trouvent souvent parmi ces gens auxquels vous pensez que nous devons tant de reconnaissance. Je puis facilement vous le prouver par le plan rapide, le tableau analytique et synoptique d'un ouvrage que j'ai long-temps médité, et que j'aurais intitulé ;

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