‹ Le mutiléChapitre 2 sur 14 · BIBLIOPHILE QUI LIT · texte numérisé non relu

BIBLIOPHILE QUI LIT

Le premier ordre , divisé en familles , en genres , en espèces , devait comprendre , sous des dénominations bardées de racines grecques et de terminaisons latines, cette foule de bibliomanes qui n'achètent des livres qu'à cause de leur rareté, de leur ancienneté, qui se pâment à la vue d'un papier gris sale, d'une impression douteuse , confuse , dégingandée , qui leur laisse croire que ce chef-d'œuvre (dont ils n'ont nulle envie de prendre connaissance) date des premiers temps de l'imprimerie. Si c'est le Trithemianarum historiarum hreviarium de Scheffer , ils en deviendront malades de joie; si c'est le Spéculum salutis y de Goste , gravé sur bois , en 1430 , ils mourront fous. Tous nos bibliophiles ne ressemblent pas à notre aimable Jacob , l'abeille de notre vieux Parnasse.

D'autres bibliomanes du même ordre , et qui sembleraient devoir nous intéresser plus spécialement , n'aiment que les livres modernes 5 mais ils les aiment par ton , par vanité , comme meubles, pour les gravures, pour les

CHAPITRE I. 13 reliures, etc. , etc. Quant au texte, ils s'en soucient peu : aussi plusieurs d'entre eux ont-ils déjà pris le parti économique de faire simplement figurer sur de longues bandes de carton des dos de volumes en veau ou en maroquin , frappés à froid , estampillés de rosaces et de fleurons d'or, et portant des noms et des titres parfaitement classiques. Cette méthode présente l'avantage d'unir au luxe apparent d'une bibliothèque la commode réalité d'une armoire.

Les autres, plus scrupuleux , se rendent chez un libraire : <c Je voudrais acheter des livres. — Lesquels? — Des in-octavo. ^ — Quel genre d'ouvrages? — Cartonnés à la Bradel. — De quel auteur ? — Huit pouces au plus de haut ' ; c'est la distance de mes rayons. J'ai fait nouvellement confectionner , pour l'ornement de mon cabinet , deux corps de bibliothèque , dernier genre et à glaces ; il n'y manque plus que des livres. )> Puis ils tirent gravement de leur poche un pied-de-roi , mesurent la hauteur de chaque

« Le mot est exactement historique.

volume , et l'enfouisseur emporte sa proie ,

l'enferme à double tour dans sa tombe d'acajou. Il peut en perdre la clef ; on n'en aura besoin qu'après son décès.

— Qu'importe au libraire , s'il est payé ?

— Au libraire, d'accord; mais l'auteur ! Que devient le lucre de gloire qu'il avait espéré , si la plus grande partie de son édition tombe entre les mains de ces misérables?

— Vous êtes bien sévère !.....

— Pour ceux qui ne lisent pas , oui.

— Mais enfin ceux qui lisent?

— Ah ! ceux-là auraient composé mon second ordre , divisé en deux familles :

Le Lecteur , c'est-à-dire celui qui lit à haute voix.

Le Liseur , celui qui lit des yeux et pour lui .

Je les traiterais avec plus d'égards. Je reconnais toutes les obligations que nous pouvons leur avoir , et cependant parmi eux que d'en-

CHAPITRE I. 15 nemis encore qui compromettent nos succès , et s'inquiètent peu de l'avenir du malheureux qu'ils tiennent entre leurs mains î

Dans la première famille , le Lecteur , je vois deux genres distincts :

Le Lecteur 'par état,

Ze Lecteur par complaisance.

Le premier , espèce d'automate qui , fatigué , rebuté de son métier , blasé par l'habitude , mécanique articulante, lit les mots sans les voir, les dit sans les comprendre , n'a plus d'ame à donner à sa diction, débite du même ton un roman de Dinocourt ou une composition de Walter-Scott , ime flasque tragédie de Gampistr on ou un drame vigoureux d'Alexandre Dumas, et dont la voix monotone et traînante semble donner aux productions les plus variées une même teinte de coloris et un même uniforme.

— Les anciens lecteurs royaux eussent-ils été <;ompris dans cette catégorie ?

— Non , les lecteurs royaux , ainsi que les bibliothécaires royaux, appartenaient naturellement au premier ordre : Bibliophiles qui ne lisent pas»

J'aurais divisé ensuite le deuxième genre en plusieurs espèces : Lecteur ânonnanty Lecteur méridional y etc., etc. L'un lisant pas saccades, par bonds , s' arrêtant aux virgules , sautant pardessus les points , et , dans les vers , ne laissant jamais sentir l'hémistiche, alors même qu'on faisait des vers français avec hémistiches. L'autre espèce , que j'aurais pu subdiviser encore en un grand nombre de variétés , aurait compris cette foule de lecteurs sortis de la langue d'Oc, et qui font que

Caîprenède et Juba parlent du même ton.

Pardon, si je cite Boileau.

— Faites.

— Après les développemens nécessaires, après avoii; fait comprendre que la musique de Boyel-

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