DE LA
COMMENT LE LIBRAIRE VINT A BOUT DE l' AUTEUR , ET DE l'indispensable NÉCESSITÉ DES PRÉFACES.
J'avais remis mon manuscrit au libraire et je croyais ma tâche terminée : il n'en devait pas être ainsi. Un jour , mon éditeur vint à moi , pâle et désolé. — Vous me voyez au désespoir , ^e dit-il; notre volume menace de rester en
250 PREFACE, route , malgré les blancs , les interlignes , rien n'y fera, la matière manque. Au nom du ciel, ayez de l'érudition , et jetez quelques dissertations savantes au milieu de votre action : cela seul peut nous sauver ; l'ouvrage y gagne de l'importance et du poids ; ou , si la science vous gêne , un épisode largement détaillé , adroitement intercalé , peut encore nous tirer d'affaire.
— Un épisode , lui dis-je , interromprait le fil de mon action , déjà presque imperceptible , et j'ai horreur, je vous l'avoue, de cette érudition qu'on acquiert la veille pour en faire parade le lendemain. Mais rassurez-vous : il me reste encore en dépôt quelques contes de notre ami Jonathan le J^isionnaire , nous les ferons marcher à la suite du Mutilé,
— Impossible ! Il me faudrait mettre sur le frontispice : Le Mutilé, suivi de... et de... ou précédé de...; vieux genre, détestable. Nous aurions l'air d'une affiche de théâtre. Ce serait
CHAPITRE m. 251 un titre à me faire honnir par tout ce qui comprend la librairie moderne ; et, je vous l'ai déj dit , maintenant le titre fait le succès de l'ouvrage , comme autrefois le nom de l'auteur. Notre siècle philosophe et défiant ne se laisse plus prendre à la bonne renommée du marchand, mais à son enseigne. Le Mutilé me parait devoir faire son effet en tête du volume; il n'y faut rien d'additionnel , si ce n'est votre nom en petit caractère , le mien en gros , et une vignette de Ïony-Johannot et de Thompson entre nous deux. C'est ainsi qu'un in-octavo doit se présenter dans le monde aujourd'hui.
— Gomment, un in-octavo?
— C'est le format reçu.
— Qu'importe le format !
— Le format importe beaucoup. Vous autres qui vous bornez simplement à écrire l'ouvrage, vous ne vous inquiétez guère des besoins du public. Vous ne songez qu'au lecteur , nous à
252 PRÉFACE, l'acheteur. L'in-12 n'a plus cours que dans les cabinets de lecture; l'in-octavo peut se montrer partout ; c'est le format qui case un livre» Les bibliothèques sont ainsi faites.
Il parlait au nom de l'expérience ; je dus me laisser persuader. Pour conserver un titre unique et tenter d'atteindre à ce format si nécessaire au succès , je développai quelques parties de l'ouvrage, et même, interrompant sa marche si simple , j'inventai une séance d'artistes au palais Pitti. Si l'harmonie de l'ensemble en souffre, honte à l'éditeur et au format in-octavo!
Je croyais enfin avoir satisfait en tout aux exigences de mon persécuteur ; il revint.
— J'ai parcouru quelques épreuves , me ditil, voulez- vous me permettre de vous soumettre mes observations?
— Bien volontiers , pourvu qu'il ne vous soit pas venu dans l'idée d'augmenter encore le
CHAPITRE III. 253 format ou de diviser l'ouvrage en deux volumes, à force de développemens.
— Ce n'est plus de cela qu'il s'agit , mais de la raison de votre œuvre. Je crains fort que la critique n'y trouve à mordre.
— C'est son métier , et trop heureux si elle daigne s'occuper de nous! Mais, voyons, chargez-vous d'abord de sa tâche : faites-moi vos objections, j'y répondrai.
— Eh bien donc , je vous avouerai que l'idée première de votre composition me parait toutà-fait invraisemblable... C'est l'histoire des sensations, de la vie intellectuelle d'un homme, dont la langue et les mains ont été coupées , dont toutes les relations avecle monde extérieur sont rompues. Comment alors sa pensée vous a-t-elle été révélée , à vous , à vous seul?
— C'est mon secret.
— Voilà une réponse dont peu de gens se contenteront.
En voulez-vous une autre ?
— Très-volontiers.
— Les faits physiques une fois connus , et ceux-là les témoins suffisent pour les mettre au jour, j'ai su, à force de perspicacité , en tirer toutes les conséquences possibles. Mon Mutilé est un homme de génie. Ceci admis , vous comprendrez ce qu'a du être le génie dans cet homme brûlé par des passions ardentes , vivant sans cesse avec sa pensée , et qui , ne recevant que peu de distraction du dehors , a du nécessairement en doubler l'énergie. Toujours errant , toujours face à face avec la nature , ne subissant point le frottement des esprits vulgaires 5 il fut original ; renfermé , absorbé , englouti dans une seule idée , il en a extrait tout ce qu'elle pouvait contenir de faits dramatiques et de combinaisons sublimes. Donc il fut un grand poète , donc il fut désireux de gloire et de célébrité , donc son génie méconnu a fait le supplice de toute sa vie. Le reste découle de source ; et le premier fait établi , les autres n'en
CHAPITRE III. 255 sont que la conséquence rigoureuse. Êtes-vous convaincu ?
— Pas tout-à-fait.
^ — Eh bien ! puisque vous êtes de ces esprits contre lesquels le raisonnement est sans force , supposez que tout ce que j'ai avancé dans l'ouvrage ne vient pas de moi , mais de mon ami Jonathan , pour qui , vous le savez , la nature morale elle-même n'a pas de mystères. Ce n'est plus mon secret , c'est le sien. Qu'il se charge de l'explication.
— Alors , pourquoi votre ami Jonathan qui vous a révélé le nom de tous vos personnages , même celui de Ligio y n'en a-t-il oublié qu'un seul , le plus important , celui du Mutilé ?
— Il pourrait fort bien n'en avoir retenu et ne m'en avoir dit aucun ; mais quel auteur consentirait à périphraser sans cesse autour de tous ses acteurs et à les désigner seulement par un nombre plus ou moins grand d'étoiles ? Il m'a
256 PRÉFACE, donc bien fallu leur trouver des noms : mais j'ai dû m'arrêter devant celui du poète , car le sien avait été créé pour la gloire , et je ne devais point envoyer un mensonge à la postérité.
— A ia bonne heure , vos raisons sont excellentes , et je ne demande pas mieax que de me laisser convaincre. Maintenant, une dernière critique. Je trouve que vous terminez bien brusquement. La mort du Mutilé pouvait fournir matière à plusieurs pages; c'est à retoucher.
— Je n'y retoucherai pas.
— Du moins , vous pouvez finir plus à la moderne par une petite fioriture en guise d'épilogue.
— Je sais parfaitement ce que vous voulez dire. Il vous faut quelque chose dans ce genre-ci:
u Trois ans après , un vieux berger de l'Apennin se présenta devant le tribunal de la pénitence , à Rome , au couvent des Hyéroni-
CHAPITRE ni. 257 mites. Le moine Antonio Peraldi reçut sa confession. Il s'accusait d'avoir pris part au meurtre d'un pauvre sorcier, et craignait d'avoir failli en le tuant, car depuis sa mort les troupeaux du canton n'en dépérissaient pas moins. Le moine lui refusa l'absolution, n
— Très-bien ! c'est cela ! Ces deux meurtriers fanatiques mis en regard , c'est fort joli , et voilà la fioriture que je demandais.
— Ou préférez-vous. . . .
«( On dit que dans ces montagnes où le poète était obscurément tombé , pendant quelque temps , lorsque la lune se levait , et que le rossignol chantait , une voix humaine , harmonieuse et flexible, se faisait entendre, qui rivalisait avec la sienne , et plusieurs assurèrent alors avoir vu glisser sur le versant des collines, autour des monticules de bruyère , une femme , un fantôme, dont la chevelure noire contrastait avec la blancheur de ses vêtemens. C'est à elle qu'on attribuait ces chants si doux. Était-ce
258 PRÉFACE, l'ombre deGaëtana, fidèle encore à celui dont la mort seule l'avait séparée ? Francesco, qui, vers cette époque , visita la cabane de l'Adige, trouva la chaumière debout , la porte close ; mais la dalle qui couvrait le tombeau avait été soulevée , et le corps de la florentine n'y reposait plus. 2)
— Excellent ! voilà au moins cette pauvre Gaëtana revenue en scène , et d'une façon pittoresque. Cependant l'affaire des deux meurtriers ne me plait pas moins ; mettez l'un ou l'autre, à votre choix.
— Eh bien! je ne mettrai ni l'un ni l'autre. Gela sent la manière , l'auteur , le roman , et ce n'est point un roman que j'ai voulu faire. L'œuvre devait finir, et finira avec le héros.
Je croj^ais mon éditeur-critique bien loin , il revint sur ses pas. — J'oublie l'essentiel, s'écriat-il. Votre ami Jonathan , qui a si bien sondé Famé et le cerveau du Mutilé , doit savoir par cœur ce poème admirable qu'il a composé. Si jamais il vous le communique, je le retiens.