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LE POETE

Il traversa l'Adriatique , gagna Trieste , la Carinthie, et ne s'arrêta qu'à la barrière des Alpes.

Privé d'amour , mais livré tout entier à ces inépuisables souvenirs, aliment du poète, il ne cherchait plus à comprimer dans son sein le génie actif qui y bouillonnait. C'était là le seul baume dont il pût couvrir ses blessures. Ses regrets , ses malheurs , ses souffrances , tout redevint poésie; il en adoucissait l'amertume en les chantant. Gaëtana exista encore pour lui; il réédifia l'idole inspiratrice , non plus seulement sur la terre , mais dans l'air , dans les cieux , lui donnant tour à tour pour piédestal la pelouse fleurie des vallées ou le front des étoiles , la voyant monter et grandir au milieu de

la légère vapeur qui s'élevait au-dessus des torrens , ou courir sur les nuages de pourpre qui se développaient à l'orient.

Les tableaux gigantesques dont il vivait entouré , ces arbres qui bravaient la tempête et verdissaient sur des volcans éteints , ces neiges séculaires qui couvraient le sommet des monts INoriques, ces rochers qui pendaient sur l'abyme, ces belles nappes d'eau qui scintillaient d'azur sous le soleil , ce soleil même qui se couchait à l'horizon dans une mer de feu, au milieu de ses iles lumineuses , tout se transformait en vers pour lui , tout subissait en lui , malgré lui , la forme métrique : il pensait en vers , il pleurait des vers.

Errant au milieu de ces solitudes alpestres , face à face avec son génie , sa verve s'allumait à ces spectacles sublimes ; mais sa pensée , trop froissée encore par les émotions positives, ne savait point s'arrêter et s'étendre , et , distraite , bondissait d'objets en objets , effleurant tout , et tombant sans cesse , pour se relever sous une autre forme. Une grande idée, dont les développemens eussent fourni un sujet complet , ne

pouvait encore se fixer dans ce cerveau ébranlé par tant de sensations douloureuses.

Cependant bientôt son imagination ardente concentra ses rayons. Depuis quelque temps , il allait s'asseoir et rêver sous un groupe de sapins jetés sur le versant des montagnes. Le vallon qui s'ouvrait devant lui , borné par une ceinture rocheuse , brillantée de silex et de mica 5 était crevassé dans toute sa longueur par les eaux pluviales qui descendaient des Alpes. Mais une végétation vigoureuse s'y était établie : de hautes herbes , parsemées d'arbustes , y croissaient variées , nombreuses , sur un terrain vierge et sauvage.

Il aima ce vallon , car l'habitude d'y entretenir ses rêveries lui faisait croire que l'image de Gaëtana lui apparaissait là plus volontiers qu'ailleurs, et puis il connaissait ces rochers, cessapins, ces'eaux; ils n'éveillaient plus enlui d'idées nouvelles , et lui permettaient de se livrer avec plus d'abandon à ses hallucinations poétiques.

Le matin , quand l'obscurité noircissait encore la base des montagnes , et que les vapeurs humides qui couvraient la terre s'élevaient plus transparentes , nuancées par les réflexions d'un

beau ciel , il se complaisait à s'abandonner à toutes les illusions de son esprit. Alors les pics des Alpes qui surgissaient autour de lui, les rochers qui cernaient le vallon , le ciel et tous les spectacles de cette nature si imposante , n'étaient plus que de magnifiques décorations au milieu desquelles, sous ses yeux, dans le brouillard de la vallée , s'agitaient des êtres bizarres, confus , rêves de son imagination.

Donnant un corps , une ame à tous ces fantômes vains , Gaëtana était la puissance épique , mystérieuse , dont la parole retentissait au milieu de ce chaos pour en créer un monde. Déesse , fée , magicienne , elle descendait , et , à sa voix , les arbrisseaux , les grandes consoudes et les chardons , aux longs bras , couverts de soies blanches , semblaient emprunter tout à coup des formes humaines, étranges; dans ses visions , le poète les revêtait d'ornemens et de draperies de tous les genres, de tous les siècles ; il les couronnait de casques , de toques et d'aigrettes brillantes ; il les couvrait d'écharpes , de baudriers et de cuirasses : il voyait luire des yeux noirs , enflammés d'amour ou de vengeance ; il voyait briller des armes , des flambeaux ; flotter des drapeaux

et des banderoles ; il entendait le son des cors , des harpes et des psaltérions ; puis , au loin , dans les bas-fonds , se ruaient devant lui des monstres informes , sphynx , liyppogriffes et centaures ; puis , si lé vent fraichissait et faisait onduler les hautes herbes , si le bouquetin des Alpes qui courait se désaltérer aux ravines , inaperçu sous les roseaux , les agitait en laissant derrière lui une trace mobile , ou , sur son passage , brisait au pied quelqu'un de ces héros fantastiques , alors c'étaient le tableau des batailles , les lignes mouvantes de la cavalerie ; tout était bruit et action pour lui ; il entendait le choc des armures , la voix des chefs , les cris des mourans ; il avait des chants de guerre et de gloire pour les combattans , des chants de mort pour ceux qu'il avait vus tomber.

Mais soudain si le soleil, se montrant audessus de la ceinture de rochers , désassombrissait la vallée , si ses rayons , plongeant dans le brouillard , s'y brisaient en reflets de pourpre et d'or, comme dans un prisme éclatant, alors les premières créations du poète disparaissaient tout à coup ; son imagination , entraînée dans une autre carrière lui montrait , au milieu d'un nuage resplendissant d'arcs-en-ciel et d'à uréoles ,

des troupes d'ondins et de sylphides , qui montaient, s'élançaient, unis en gerbes animées, et, les membres enlacés, mêlant leurs chevelures, s'abreuvant de rosée et de lumière, jouaient dans la vapeur, s'y roulaient en cercles , étalant leurs bras et leurs seins nus , ou tournoyant en spirale , s'élevaient , colonne vivante , pour soutenir le trône diaphane de leur reine.

Sur ce trône apparaissait , dans l'éclat de sa beauté céleste , Gaëtana la magicienne , la flamme au front, et faisant étinceler au soleil sa tunique éblouissante de rubis et de saphirs. Mais les souvenirs de l'amant venaient contrarier bientôt les illusions du poète : la baguette créatrice s'évanouissait ; les joyaux et le clinquant s'éteignaient sur les vêtemens de la jeune ombre ; ce n'était plus que la Florentine , Gaëtana la chanteuse, la Gaëtana du palais Strozzi, avec sa bouche humide et ses sourires enivrans; puis soudain un voile de pâleur s'étendait sur ses traits ; la fraîcheur et les sourires de la jeune fille s'éteignaient comme les joyaux de la magicienne, et sur ce trône des sylphides, ne reposait plus qu'un cadavre décharné, que rongeaient les vers.

Alors tout s'effaçait dans la vallée ; le brouil-

lard se dissipait , et le Mutilé rentrait dans son monde de misère et de douleurs.

Ainsi ce génie actif, puissant , mais bizarre , inégal , incomplet, ne recevait encore son impulsion que du hasard ; ce cerveau fécond , mais malade, ne savait enfanter que de folles visions; rien de régulier, rien de ce qui sentait l'effort et le travail n'existait en lui. Il ne le cherchait point ; pourquoi l'eùt-il cherché?

Cependant, à travers ses créations désordonnées et confuses , au milieu de ces fantômes vacillans de la vallée, une grande idée avait surgi , d'abord inaperçue , mobile , passagère ; mais il la retrouvait sans cesse , se mêlant à toutes ses visions comme une réalité au milieu de chimères , comme un être doué de raison , confondu avec des aliénés. Sans qu'il le voulût , d'heure en heure il la sentit se développer en lui, plus forte, plus féconde, grosse défaits et de combinaisons , et dévorant autour d'elle tout ce qui n'était pas elle.

Cette idée, il la couvait malgré lui. Bientôt elle s'empara de toutes les puissances de son esprit ; elle se fixa dans sa tête , elle s'y cloua.

Il remportait dans les montagnes et dans la plaine , dans son sommeil et dans ses veilles. Pour s'en affranchir, il résolut de se livrer à elle , de la mettre à exécution et d'en être quitte. Il devint poète de patience. Il médita son plan, d'abord simple et borné ; mais chaque jour, ses dimensions s'élargissaient; de nouvelles créations venaient prendre rang parmi les autres , sans qu'il se sentit la force de les repousser ; car tout , dans son travail , lui semblait porter le caractère du génie défini par Platon : u l'ordre dans la grandeur. )>

Il commença enfin cette œuvre immense ; il s'y attacha avec transport, avec amour , vécut au milieu de ses héros comme au sein d'une famille qu'il s'était donnée , se rapprochant d'eux par un lien d'autant plus solide qu'ils étaient passionnés comme lui , qu'il avait distribué sur eux toutes les nuances de son caractère si mobile, si varié. Ses joies d'enfant , sa timidité de jeune homme , ses exaltations de poète et d'amant^ sa fierté sauvage , ses ardeurs de vengeance , de plaisir , son calme de philosophe , il les avait tous marqués de ses différentes empreintes : il se retrouvait en eux, il les retrouvait en lui.

Aussi , quand le moment de l'inspiration lui venait , avec quel accent de vérité , avec quelle chaleur d'ame , il les faisait agir et parier î Combien il se sentait lui-même saisi d'enthousiasme devant son propre ouvrage !

Mais ces vers si beaux , si sonores , qui les entendra jamais ? Qui pourra jamais leur payer le tribut d'admiration qui leur est dû ? En serat-il donc toujours réduit à ses propres applaudissemens ? Doué de deux existences actives , c'est sur lui-même , sur lui seul , qu'il peut essayer l'effet de ses rhythmes : il est le chantre , il est le juge. Cet élan sublime , échappé de son cœur, est retombé sur son cœur et l'a brisé ; ses larmes ont arrosé ce passage touchant qui ne fera point couler d'autres larmes. L'harmonie de ses vers restera inconnue même à ses propres oreilles !

Trois ans entiers il travailla sans relâche à ce grand œuvre ; et quand il fut terminé , loin de se sentir affranchi d'un poids pénible , ainsi qu'il l'avait d'abord espéré , il s'aperçut qu'il venait d'ajouter à ses maux un supplice plus cuisant , plus durable que tous les autres ; car il s'était mesuré avec son génie , et de ce jour

seulement , et après cette lutte prolongée , il en comprenait Tétendue , la force et l'éclat. Il se répétait son poème ; il passait des jours à se le redire lentement d'un bout à l'autre ; il en scrutait les détails , il en saisissait l'ensemble , et les rapides pulsations de son cœur , le feu qui lui montait au visage , ses transports , tout lui révélait les beautés et le grandiose de sa conception.

Et il croyait entendre une voix interne murmurer : « Tu es poète comme le Dante et comme le Tasse , supérieur à eux peut-être. Tes contemporains te doivent des couronnes et des statues , la postérité des autels ; on te surnommera le cygne romain, l'aigle d'Ausonie; on dira de toi : le poète ! »

Il se levait alors , tremblant et convulsif , harcelé par ses frénétiques désirs de gloire et de célébrité. Où sont-ils ces honneurs qui l'attendent? Où sont-ils ces hommes qui doivent enfin comprendre son génie? Une barrière insurmontable s'élève entre eux et lui : semblable à la Pythie des anciens , il sent aussi le Dieu se débattre dans son sein; mais il ne rendra point d'oracles.

Vingt fois , gravissant les pics escarpés , défiant l'avalanche et Fabyme , courbé sur le précipice , une idée de destruction s'empara de son esprit. Il n'avait qu'à se laisser aller et ses maux seraient finis ; mais cette œuvre dont il était le dépositaire, cette œuvre vivante , née pour l'immortalité , se briserait-elle donc avec lui sur les pierres anguleuses ? Non ! que la fleur vive , dussent ses parfums s'exhaler au désert î Il se respectait dans son ouvrage. Qu'un miracle se fasse , que la parole lui soit rendue , un jour , une heure... que le peuple s'assemble, qu'il l'entende, qu'il le comprenne , qu'il l'admire , et il consent à mourir ! Est-ce trop de ce triomphe ? amenez devant le poète un homme, un seul ; mais que cet homme soit sensible à l'harmonie, qu'il ait dans le cœur des éclats de passion . Cet homme , il l'enivrera , il l'embrasera de sa flamme , il le terrassera sous son génie ; qu'un instant du moins le poète puisse se révéler dans toute sa splendeur , et cet instant , c'est avec joie qu'il le paiera de sa vie ! . . . Vœux stériles ! cette même voix qui l'avait bercé d'espérances fallacieuses , il l'entendait encore , mais moqueuse , ironique , impitoyable , lui répétant : u La terre n'aurait point assez de couronnes pour toi 5 les anges seuls sont dignes de t'entendre ! n Furieux,

haletant , il parcourait alors les Alpes à pas précipités , poussant des cris de désespoir. Accablé de son impuissance , traînant après lui ce monde qu'il avait créé , il le sentait s'agiter, il l'entendait crier dans sa tête , impatient d'en sortir; il baisait les rochers, il étreignait les arbres dans ses bras , leur demandant la gloire, la gloire qui fuyait à son approche , la gloire , son salaire mérité ! Puis , le soir venu , abattu , blême , défait , il regagnait son gîte , et quand les hommes qu'il rencontrait sur son chemin étaient bons et compatissans,ils avaient pitié de lui.

Pitié ! . . . pitié pour le rival du Dante , pour le vainqueur du Tasse ! . . . Oui , pitié , misère , abandon !

Francesco l'avait quitté. Ce rustique compagnon était resté long-temps près de lui , exécutant avec fidélité les derniers ordres de sa jeune maîtresse. Il prenait soin du Mutilé par devoir et par attachement , car il l'aimait à cause de ses malheurs. Mais lorsque le produit de la vente du petit bien de Gaëtana vint à s'épuiser, il se trouva dans un grand embarras. Jamais son maître n'avait paru s'inquiéter de l'emploi

de cet argent et de la durée qu'il pouvait avoir. Le bon Francesco ne put se résoudre à lui annoncer ce nouveau désastre. Le poète passait le jour à errer dans les montagnes. Francesco résolut de lui laisser ignorer l'épuisement de sa bourse , de louer au premier venu le reste de vigueur de ses bras et de travailler pour le faire vivre. Le travail manquait. La terre et les hommes se reposaient après la moisson rentrée. Un seul moyen lui restait : il se fit mendiant.

Chaque jour, suivi de Ligio , chien alerte , intelligent , au museau de renard , au poil noir et soyeux, qu'un chasseur de chamois, mort sous les neiges , avait livré à la merci des passans ! seul être au monde dont le Mutilé reçût encore les caresses , Francesco allait tendre la main dans des hameaux perdus , éloignés , où sa figure étrangère à tous , ne pût compromettre la fierté du malheureux qu'il servait , et qui , depuis quelque temps, sans qu'il s'en doutât, ne vivait plus que d'aumônes. Mais bientôt la bienveillance même ferma sa porte devant l'héroïque quémandeur. — Vous n'êtes point de ce village, lui disait-on; chaque pays nourrit ses pauvres. - — Êtes- vous pèlerin? nous ne vous devons que le passage et le retour.

Francesco regagnait alors sa demeure , triste, déconcerté ; et comme si Ligio eût deviné sa pensée , il marchait à ses côtés , l'oreille basse , jetait un regard dolent sur la sacoche vide , sans exiger sa pitance accoutumée. Quand le Mutilé revenait , Ligio se dressait devant lui , espérant peut-être que l'un aurait été plus heureux que l'autre ; puis , désabusé , il léchait ce bras sans main qui ne pouvait lui offrir la nourriture.

Après plusieurs tentatives infructueuses , le désespoir s'était emparé de Francesco. Ne voyant plus de remède au mal , inutile désormais à son maitre, il se souvint qu'il avait des parens et des amis au Mont-Lupo. Mais comment prendre congé de celui qui allait perdre sa dernière espérance? comment lui révéler l'horreur de sa situation? Il n'en eut pas la force , et , préférant s'exposer même au soupçon d'infidélité plutôt que d'être témoin un seul instant d'une douleur pareille , il s'enfuit comme un malfaiteur, lui dont la vertu modeste méritait tant d'admiration.

A peine en marche , cependant , il s'aperçut que Ligio l'avait suivi , selon sa coutume. Il ne voulut point priver l'abandonné du seul ami

qui lui restât encore. Revenant sur ses pas , il indiqua au chien , par un geste connu , le sentier des montagnes : c'était lui dire d'aller à la recherche du rêveur et de le ramener. Ligio avait l'habitude de ce manège : il obéit , joyeux, s'élança avec vivacité , bondissant , flairant , aboyant , visitant tous les endroits le plus fréquemment parcourus par le Mutilé ; et Francesco , alongeant le pas , poursuivit sa route commencée.

Oh! nous n'insulterons pas au poète jusqu'à le présenter en proie aux besoins matériels. Un temps se passa pendant lequel il vécut comme d'ordinaire , s'apercevant à peine du départ de Francesco ; puis un jour , l'hôte dont il habitait la maison lui dit qu'il avait besoin d'argent , et qu'il ne pouvait plus le loger ni le nourrir : il attendait , disait-il , un parent qui devait séjourner chez lui en se rendant aux fêtes du Jubilé à Rome.

EflPectivement , depuis quelque temps des bandes de pèlerins traversaient les chemins praticables des Alpes , venant de Saltzbourg et de la Styrie, et se disposant à se rendre à R.ome , à pied , en tournant le golfe de Venise.

Le Mutilé suivit une de ces bandes et s'y mêla. Il avait des compagnons presqu'aussi pauvres que lui : mais dans les hameaux qu'ils traversaient , la charité publique se hâtait de venir au devant d'eux , en faveur du but de leur voyage ; et dans les villes , ils recevaient leur nourriture à la porte des couvens. Ligio vivait au milieu des pèlerins , n'obéissant qu'au regard de son maître , mais caressant pour chacun à l'heure des repas.

Lorsqu'on fut près d'entrer dans les états pontificaux , le proscrit se rappela son arrêt d'exil; mais il avait soif de Rome : il voulait revoir les lieux où il avait rêvé la gloire, où il avait été heureux près de Gaëtana. Que pouvaient les hommes lui ôter de bien-être et même de liberté ? Lui ravirait-on ses souvenirs ? Le monde qu'il habitait n'était-il pas là , à lui , en lui ? Il continua sa route , peu soucieux des regards investigateurs de ses concitoyens. Qui donc sous cette barbe noire , épaisse , en désordre , sous ces vêtemens en lambeaux , eut songé à reconnaître le brillant secrétaire du riche Norsini ?

Après avoir franchi le Ponte-Molle y d'où Constantin aperçut la croix lumineuse dans les

cieux, arrivée devant la porte du Peuple qui, cinq ans auparavant, avait vu passer ce chariot traînant la justice du pape , la troupe des pèlerins , sans prêter la moindre attention au magnifique spectacle que lui offraient la place triangulaire et le cours et cette longue perspective de portiques et de palais, entra dans Rome, les yeux baissés , psalmodiant des cantiques , récitant des litanies , et , après s'être prosternée sur le pavé de la ville sainte , se dispersa pour aller visiter les églises.

Livré à lui-même , le Mutilé gagna rapidement Ripettaj longea les bords du Tibre , cherchant son ancienne demeure, et ne la trouvant plus , il remonta vers la ville , il la parcourut sans pouvoir la reconnaître , tant partout une main puissante avait transformé, régularisé, nivelé les rues tortueuses et le terrain montueux de la vieille cité ! Il visita les marchés , les places publiques , et partout les fontaines , les colonnes , les obélisques , les statues colossales , semblaient surgir à ses yeux pour attester le génie et l'activité de Sixte-Quint. La capitale du monde chrétien se redressait avec orgueil sur les débris de l'ancienne Rome ; Saint-Pierre et Saint-Paul avaient remplacé sur leurs hautes colonnes Antonin et Trajan ; la croix dominait les

cirques , les amphithéâtres ; et la coupole, tracée par Michel- Ange , exécutée enfin par Fontana , sur l'ordre du pontife , illimitait l'horizon romain , et venait d'associer dans les airs , sur le faite du monument le plus prodigieux élevé par lés hommes , à la gloire du Bramante et de Raphaël 5 celle du prêtre-roi, Sixte-le-Grand.

<( Il vivra dans la postérité , se disait le poète avec rage ; tant que dureront ces marbres et ces bronzes, on répétera son nom ! Et qu'a-t-il fait ? Il a spolié les grands , il a pressuré la misère du peuple pour en extraire des trésors ; puis , avec de vils artisans , des chevaux , des bœufs et le génie de Fontana , du fond de son palais , il a ordonné à ces aqueducs immenses de sortir de terre, à ces obélisques de se relever sur leur base, au Vatican de s'élargir, à la coupole de s'élancer dans les nues ; et tout cela lui donnera la gloire ! tandis que moi , moi qui n'ai rien emprunté aux hommes pour édifier l'œuvre née de mes entrailles, moi dont la pensée a sulFi pour construire un monument qui devait être impérissable , je mourrai inconnu, méprisé. Mon nom déjà est mort : ma bouche ne peut plus le prononcer , ma main ne peut plus l'écrire, et ma figure, décomposée par la dou-

leur ne le rappelle plus même au souvenir de mes anciens amis. Et c'est ce prêtre qui m'a tout ravi! Sans lui, peut-être, en ce moment, Rome entière retentirait démon arrivée; et cette foule qui passe près de moi avec indifférence s'arrêterait pour me contempler , et s'écrierait : Koilà le poète!»,.. Et le père , me désignant du doigt, dirait à son fils : Regarde-le ^ car un jour viendra où j vieillard , tu seras fier de pouvoir dire à tes enfans : Je l'ai vu / Romains, vous vous prosternez aux pieds de mon bourreau ; vous l'admirez dans ces édifices pompeux qu'il a cimentés de vos larmes et de vos sueurs. Ah! si vous saviez ce dont il vous a privés, votre admiration se changerait en haine. Ma gloire eût été la vôtre : celle de toute l'Italie, et ne vous eût rien coûté ! n

C'est sous l'arc de Septime-Sévère que le rêveur achevait sa boutade , entre les débris des temples de la Concorde et de Jupiter tonnant , lorsqu'en relevant les yeux , il aperçut devant lui le Capitole. Il y entra , et le premier objet qui frappa ses regards ce fut la statue de Sixte-Quint, consacrée au pontife parla reconnaissance du peuple romain.

Déjà! ... se disait le poète avec indignation , et son geste furieux semblait menacer l'effigie de bronze , lorsqu'il fut détourné de ses pensées haineuses par des paroles sorties d'un groupe placé non loin de lui.

— Sa statue est debout du moins , disait un des spectateurs.

— Le sera-t-elle long-temps ? répliquait un autre. Laissez faire ; le peuple est l'ouvrier qui détruit le plus facilement son ouvrage.

Et un troisième interlocuteur ; — Debout î . . . C'est ainsi que voulait mourir ce singe mitré de Vespasien ; mais Sixte-le-Grand , le maître Urhi et Orhi, avait oublié qu'il existe une puissance devant qui fléchissent les rois et même les papes , qui ne craint ni les bourreaux, ni les excommunications : c'est la fièvre.

— Silence , impies , reprit ironiquement la première voix ; la fièvre nous a rendu le bon cardinal de Montalte ; et si Vespasien mourant se sentait devenir Dieu, celui-ci commence à se sentir devenir saint. La canonisation vaut l'apothéose. Respect à celui qui vous faisait

peur hier encore , et qui portera la parole làhaut avant vous.

— Ne vous y fiez pas , s'écria un autre ; il est capable d'en revenir et de répéter sur son lit d'agonie la scène du conclave. Quant à moi, quoique tout le monde soit admis aujourd'hui à visiter le pape moribond dans son humilité , je me suis bien gardé d'en essayer, dans la crainte de le voir se relever tout à coup et entonner de nouveau ,

D'une voix de Stentor , Le Venij Creator,

comme a dit la chanson. . . .

Le poète n'en avait pas entendu davantage. Il avait franchi l'enceinte du Gapitole : il était déjà dans la rue , marchant à grands pas , et cherchant de l'œil ce palais où mourait Sixte- Quint.

Les flots de peuple amoncelés autour de Monte-Camllo le lui eurent bientôt indiqué. A travers les pèlerins et les mendians de Home , pressé , heurté , coudoyé , il tenta de se frayer un passage jusqu'au grand portique ; mais les

diverses impulsions , données à la foule , agl« taient, sur la place, toute cette multitude d'hommes, comme par une double force attractive et répulsive de flux et de reflux. Il avançait pour reculer aussitôt ; porté un instant par le courant qui se faisait jour vers Tentrée , il se sentait tout à coup entraîné bien loin de là par un courant contraire , et ballotté par ces vagues sans cesse réagissantes les unes sur les autres. Il résista, il patienta, et, après une longue attente , pénétra enfin avec effort dans la cour, gagna les vestibules, et là, quitte de tout ce mouvement , contraint de tenir sa place, d'attendre son tour, de suivre la ligne des visiteurs , la pensée lui revint plus nette , et il se ressouvint.

Il se trouvait , lui proscrit , lui maudit , dans ce palais Quirinal où il n'était entré qu'une seule fois , pour en sortir le Mutilé ! Il entrevoyait , au fond du long corridor, la porte basse et ferrée de ce cachot où des hommes l'avaient transporté jeune , brillant , lui dont la parole enivrait, lui dont les vers avaient déjà fait tressaillir E-ome. Là, ces hommes s'étaient fixés , attachés à ses membres roidis : ils avaient entr ouvert sa bouche de force, et pressé

des fragmens de liège sous ses dents ; puis , avec une tenaille , ils avaient saisi sa langue , et ils l'avaient coupée , et ils l'avaient cicatrisée par le fer ardent , et la hache avait abattu ses poignets.

Voilà ce dont il se ressouvint.

Alors un mouvement se fît sentir dans la bande des visiteurs. On avançait; il se laissa entraîner hors du vestibule , franchit l'escalier principal , et malgré sa poignante préoccupation , fut frappé du désordre et de la confusion qui régnaient dans les appartemens qu'il traversa. Partout les meubles avaient été enlevés, les murs mêmes dépouillés de leurs tentures écarlates et de leurs crépines d'or par les parens et les domestiques du pontife, jaloux de s'assurer avant sa mort leur part dans un héritage que le peuple leur dispute souvent. Les visiteurs, pèlerins et mendians, avaient fait mainbasse sur le reste , et les nouveaux venus , furetant du regard dans tous les coins et jusque sur le plancher, semblaient s'être présentés au palais Quirinal bien moins dans l'intention de voir mourir un pape que d'avoir leur part du butin.

La pièce où gisait Sixte-Quint était la seule qu'on eût à peu près respectée. Une sorte de grandeur et d'éclat semblait relever encore ce dernier sanctuaire où Fillustre pécheur devait rendre son ame à Dieu. D'un côté de l'appartement, se tenaient ses cardinaux et les chefs de ses gardes en grand costume ; de l'autre, les clercs de la chambre , les notaires apostoliques et les membres de sa maison; au milieu , le souverain pontife , Sixte-le-Grand , sur un lit de paille, entouré des pénitenciers de Saint- Pierre, en longs manteaux de deuil et des flambeaux à la main , comme attendant le corps pour le descendre au caveau funèbre. Ainsi le pontife lui-même l'avait ordonné.

Lorsqu'il s'était senti atteint mortellement , son premier mot avait été celui de l'orgueil humain : « Il faut qu'un prince meure debout ! j» Il croyait pouvoir toujours trôner et jouer jusqu'à la fin le rôle brillant qu'il s'était tracé. Terrassé par la maladie , il redevint humble , voulut donner au monde le spectacle de sa mort chrétienne , et cacher sa pourpre sous la paille. Sa vanité n'y devait rien perdre. Sur cette couche de misère , s'y lisaient bien" mieux les hautes qualités qui l'avaient distingué pen-

dant sa vie ; et ceux qui assistaient là , attendant sa dernière heure , malgré sa posture modeste et son air de résignation , voyaient encore en lui rillustre décorateur de Rome et le maître sévère qui les avait fait trembler.

Le Mutilé entra. A peine avait-il jeté un regard douteux sur cet appartement lugubre , que, malgré le changement apporté par le temps et la circonstance , il reconnut cette salle de justice où le terrible pontife avait prononcé son arrêt. Ses genoux tremblèrent et son cœur battit avec violence. Il crut entendre retentir à ses oreilles les cris déchirans de Gaëtana ; tout ce qu'elle avait souffert , tout ce qu'il souffrait luimême 5 tout ce qu'il devait souffrir.... sa gloire au néant. . . , Gaëtana morte ! vinrent se présenter devant lui , d'un seul trait , dans un seul tableau, rapide , complet , plein d'angoisses , comme le rêve du désespoir. Il leva les yeux , cherchant le puissant Sixte-Quint sur son estrade ; puis il les baissa, et le vit à terre, pâle, défaillant. Un mot, un geste de ce moribond pouvait le tuer encore ; mais que lui importait la vie ! Il écarta la foule , rompit son rang et s'avança vers lui.

Quelques pèlerins avaient été admis à Thonneur de baiser les pieds du Saint-Père ; on le laisse approcher. Alors il s'agenouille devant le lit du mourant , se courbe sur lui , en écartant les cheveux qui voilent sa figure , contractée par la haine et le désir stérile de la vengeance. Sixte fait un mouvement d'horreur , mais ne le reconnaît point. Le Mutilé, les yeux étincelans. lui montre ses moignons nus et sa bouche vide.

Sixte s'épouvante Cet homme!... cette salle

dans laquelle , à son tour , il attend le suprême arrêt, tout le glace de terreur. Il va donner

l'ordre de chasser ce fantôme du remords

il ouvre la bouche ; mais lui aussi il est muet ; il essaie un dernier effort , veut faire un geste , mais lui aussi il est privé de l'usage de ses mains. La paralysie le retient immobile et froid. La justice de Dieu et .celle des hommes se manifestent dans ces deux misérables créatures mises en regard l'une de l'autre. La puissance et le génie se sont rencontrés pour se montrer leur néant. La victime et le bourreau n'ont pu même se maudire.

Sixte ferma les yeux pour ne le plus voir et ne les rouvrit pas.

Le lendemain, le cardinal camerlingue, armé

du marteau d'or , brisait Tanneau du pontife ; et tandis que la cloche du Gapitole annonçait à la ville éternelle la mort du pape , sa statue de bronze tombait en éclats sous les marteaux du peuple. Ce fut une fête dans Rome.

On pouvait enfin se livrer en toute sûreté à la censure des actes du défunt : aussi ce fut un débordement public d'injures contre lui : chacun lui reprocha ses exactions , ses cruautés , sa justice semblable à la vengeance, la condamnation de tant d'illustres citoyens. Dans cette litanie de martyrs , le poète s'attendait incessamment à entendre son nom prononcé , et à voir les Romains se soulever d'indignation au souvenir de son supplice ; mais , soit que le coup qui n'avait atteint qu'un individu obscur leur parût de trop peu d'importance , soit que le châtiment infligé au satirique eût semblé mérité , ou que déjà cet événement se fût effacé de leur mémoire , nul ne songea à le rappeler. Il prit ses compatriotes en haine.

Le nouveau pape avait relevé les excommunications et les arrêts d'exil lancés par son prédécesseur. Mais les hommes pouvaient-ils désormais donner au Mutilé ce qu'il avait espéré d'eux?

Lorsqu'il s'était présenté devant la demeure de son ancien patron , on l'avait méconnu , ou voulu méconnaître , et il s'était vu chasser du palais Norsini. Que lui restait-il à implorer quand le peuple qu'il avait voulu venger , l'homme pour lequel il avait affronté les bourreaux , restaient froids et sans souvenirs devant lui ?

Il recommença à chercher la solitude , passa ses nuits sous quelque portique ou dans une grange écartée , seul , abandonné du monde entier , même de son chien ; car Ligio s'était lassé d'aimer celui qui ne pouvait ni le nourrir , ni le caresser, et il avait rejoint la bande des pèlerins. Quand venait ie matin , le Mutilé gagnait la campagne de Rome et les bords de la mer, et rentrait dans son monde de poésie et d'illusions.

Doué d'une mémoire prodigieuse , et sans cesse préoccupé de son poème , il passait les jours à en recomposer, à en nuancer le tissu flexible. Tel site sauvage et pittoresque qui frappait sa vue , le clapotage des flots qui venaient mourir à ses pieds , en les couvrant d'une blanche écume , le cri lointain d'un pâtre , le chant d'un oiseau ; tout , malgré lui , venait lui prêter

de nouvelles couleurs pour son grand tableau. Parfois il l'embrassait lentement dans son vaste ensemble , ajoutant , retranchant dans les parties qui semblaient pécher contre l'harmonie générale de l'ouvrage ; parfois il le dépiéçait machinalement vers par vers , pesant sur chaque mot pour le remanier et le polir , sans songer quel prix attendait tout ce travail ; et plus ce travail avançait vers la perfection , et plus l'oubli auquel il était condamné d'avance navrait et brisait le cœur du poète. '

Un jour qu'il passait devant l'église de Sainte- Marie-Majeure 5 il vit la foule en sortir , et se rappelant que là reposaient les restes de Sixte- Quint , il entra pour y chercher une distraction de haine. Sur les côtés du monument funèbre , le sculpteur avait représenté la Piété et la Justice 5 comme images emblématiques des vertus du pontife. Le poète s'indigna. La majesté de la basilique , la fraîcheur du lieu , les derniers sons de l'orgue qui murmuraient en s'afFaiblissant sous les longues voûtes , et courant en bouffées sonores d^arcades en arcades , remplissaient la vaste enceinte d'une mélodie expirante ; le bruit monotone et lointain des pas des fidèles sur les dalles de marbre , leur sourde rumeur sous les

porches du temple , le calme et le silence qui j régnèrent bientôt , attiédirent l'irritation de ses pensées. Il s'étonna d'éprouver des impressions d'une douce quiétude : son esprit , exalté par la solitude et par la vie contemplative , devai t s'ouvrir facilement aux émotions religieuses. Il se rappela les croyances naïves de Gaëtana , ses terreurs superstitieuses , qu'alors même il ne trouvait point sans charme , et il se les rappela pour essayer de les comprendre et de les sentir. Agenouillé devant une image de la Vierge, l'élève de Galilée , dans cette image qu'un ciseau habile avait empreinte d'un caractère de douceur céleste et de beauté angélique , crut retrouver les traits de sa Florentine ; et comme son imagination animait , vivifiait tout , faisait de tout une réalité , son cœur battit et il passa des heures d'extase aux pieds de la statue.

Bientôt son temps s'écoula , partagé entre ses promenades du rivage et la chapelle de Marie. Après avoir en poète , en créateur, en maitre^ ordonné , régularisé son monde à lui , il venait, néophyte timide , pécheur repentant et soumis , se prosterner aux pieds de la Vierge. C'était sa Notre-Dame de consolation , son amie et sa confidente au ciel, et il avait pour elle des

hymnes sublimes de ferveur et de tendresse , où , au milieu de la poésie éclatante des prophètes , perçaient les expressions brûlantes d'une passion humaine : car tout était flamme et délire dans son cœur ; ses baisers et ses soupirs se mêlaient à ses prières ; il aimait , il adorait la Vierge : c'était là son second , son dernier amour.

Il lui dédia son poème. Elle , du moins , pouvait lire dans sa pensée , le comprendre et correspondre avec lui. Il en récitait intérieurement pour elle les plus beaux passages. Marie était là , près de lui , qui souriait à ses inspirations et s'enivrait à ses chants. Alors , dans ses transports extatiques , il chargeait sa nouvelle amante d'être son divin interprète , sa messagère céleste. Il composait des cantiques pour les chœurs des anges , et croyait entendre déjà la milice des chérubins répéter ses vers au bruit sonore des mondes et de l'harmonie des sphères .

Mais un doute le saisit.

— Ce génie dont il se glorifie , et qui fait son tourment, s'il n'existait pas! — Cette gloire

qu'il attendait des hommes , et dont il importune le ciel , s'il ne l'avait pas méritée ! — Qui pouvait lui donner la certitude de sa supériorité? — Sur quelles ames , sur quelles oreilles, avait-il pu essayer l'effet de ses créations? — Quelques traits satiriques , déjà oubliés , et dont le succès peut-être était dû à la haine qu'inspirait Sixte- Quint , pouvaient-ils lui servir de garant pour son génie ?

Non!

— Quel auteur médiocre ne s'est point enthousiasmé sur l'exceilence de ses productions? — Pourquoi lui , homme de fougue et de passion, serait-il plus exempt qu'un autre d'un excès d'orgueil , ou d'une erreur vaniteuse ? Ces pensées eussent dû apaiser dans son cœur sa soif ardente de célébrité. Qu'était-il donc pour tant gémir, pour tant se plaindre du sort et des hommes? — Un misérable pamphlétaire qu'un puissant du monde avait châtié ; — une de ces existences communes qui passent inaperçues, et sur lesquelles la société ne fonde rien , et desquelles elle n'attend rien . — Alors il rentrait dans la foule de ces malheureux , victimes de leur imprudence , ou de la sévérité des lois ,

ou de la tyrannie des hommes. Puis il revoyait cette image de la Justice placée sur le tombeau de son ennemi. Il devait se résigner.

Mais le pouvait-il? — Ses désirs frénétiques de renommée , cette gloire impossible qu'il poursuivait , c'était son ame , c'était sa vie ; il n'existait que par eux. Gomme le dard enfoncé avec force dans les flancs du soldat , l'en arracher , détruire la cause de son mal, c'était hâter sa mort. Ainsi , cette idée désolante , ce doute de lui-même ne lui apparaissait que comme un supplice ajouté à tous les autres :

Son doute allait s'éclaircir.

Toute la ville de Rome s'émouvait pour une grande fête. La foule du peuple se portait vers le Capitole , dont la route était bordée de riches tentures et jonchée de rameaux. Les maisons pavoisées montraient leurs balcons chargés de femmes brillantes de charmes et de parure. De nombreuses cavalcades parcouraient les rues en agitant de légères banderoles, et les cris mille fois répétés : Au Capitole I au Capitole I retentissaient partout.

On allait y couronner la production la plus

distinguée des muses italiennes, au dire des experts nommés à cet effet , et procéder à cette auguste cérémonie qui n'avait point été renouvelée depuis la mort du Tasse.

Déjà, sur les places publiques, des hommes , montés sur des bancs de pierre ou sur les bornes équestres , déclamaient à haute voix , devant les cercles d'auditeurs dont ils étaient entourés , l'ouvrage jugé digne de cette grande ovation populaire.

Chacun , selon ses idées et son goût , blâmait , approuvait, censuraitlibrement tel vers ou telle tirade , relevait la beauté de tel passage ou de telle expression , et prétendait réformer ou consacrer le jugement des premiers examinateurs. C'étaient des cris , des murmures , des exclamations qui souvent forçaient le lecteur de s'interrompre.

De l'un de ces aréopages en plein vent , des applaudissemens partirent tout à coup avec force et unanimité. Le Mutilé s'approcha et prêta l'oreille.

Les vers qu'il entendit lui parurent beaux et harmonieux 5 mais il lui sembla les avoir lus

déjà dans un ancien auteur 5 il s'aperçut même que la plupart étaient depuis long-temps dans sa mémoire , car il anticipait , en se les disant , sur le récit du déclamateur ; puis , ses idées s'éclaircissant , il en vint à ne plus douter que ces vers ne fussent de lui , de lui-même : il en était Fauteur !

Il se rappela les essais de sa jeunesse , ces intercalations verveuses dont il ravivait autrefois les productions languissantes de son patron. Il les entendait. Les cris d'enthousiasme redoublaient autour de lui ; les battemens de mains , les hravi répétés faisaient retentir la place. Il crut rêver , il crut que ses sens l'abusaient , et tenta de percer la foule pour arriver près du lecteur. Mais au forum comme au sénat chacun tient à sa place. Ses vêtemens inspiraient peu de confiance , ses tentatives pour se faire jour importunaient les auditeurs attentifs : on le repoussa rudement, en le poursuivant d'apostrophes grossières. — Loin d'ici le mendiant!... de tels vers sont-ils faits pour de telles oreilles?... Loin , bien loin le mentecatto, le meschinetto !

Il rejoignit un autre groupe. Là, les mêmes

passages excitaient les mêmes transports ; les cris, les trépignemens, les contorsions italiennes témoignaient assez vivement de l'enthousiasme général. L'admiration qu'excitaient ces parties brillantes de l'ouvrage faisaient passer sur les défauts de l'ensemble et la faiblesse des autres détails. Et ces vers tant applaudis , seuls ils étaient de lui !

Le Mutilé ne pouvait plus s'y méprendre ; son génie avait reçu le baptême du peuple ; il était reconnu de ses contemporains. « Ah! se disaitil, à la fois navré de joie et de douleur, s'ils pouvaient savoir combien la jeune muse qui bégaya , qui jeta négligemment ces vers misérables 5 a grandi depuis ! Que diraient-ils donc de mon œuvre à moi , à moi seul , de l'œuvre glorieuse de ma jeunesse et de ma force ! )>

Pendant ce temps , le cortège du triomphateur s'avançait, cortège pompeux et bizarre, où, comme aux jours du tribun Rienzi, l'ancienne et la nouvelle Rome semblaient s'être réunies pour fournir les costumes, les ornemens, et dicter le rituel du cérémonial.

Les timbaliers du pape ouvraient la marche ; puis venait une cavalcade déjeunes seigneurs,

en manteaux de velours , en pourpoints chamarrés d'or ; puis une autre cavalcade , cuirassée 5 armée de piques , portant des casques ombragés de plumes blanches et rouges , commQ les soldats de Pharsale. Une foule tumultueuse, où , près des riches habits de ville , se montraient le capuchon du moine , et le manteau couvert de coquilles du pèlerin , où s'agitaient , se heurtaient , confondus en l'air , le labarum des empereurs et la croix de Saint-Pierre , les faisceaux consulaires et les bannières des Saints, suivait. On voyait ensuite s'avancer gravement une députation des autorités principales de la ville , les membres des diverses congrégations , les camériers du pape , escortant le sénateur et le prélat gouverneur de Rome , protégés par une double haie de sbires et de hallebardiers. Sur de hauts chevaux richement caparaçonnés, et qui agitaient avec fierté leurs sonnettes d'argent , se tenaient deux hommes , vêtus de la tunique et du manteau des empereurs , jetant au peuple de petites médailles et des pièces de monnaie en criant : Largesse au nom du poète J

A ce cri , le Mutilé , livré de nouveau à son avidité frénétique de gloire , s'était élancé au milieu ce la foule attentive et silencieuse , et

appelant à lui rattention de tous, se plaçant devant leurs pas , sous leurs yeux : par ses gestes multipliés , par l'expression de sa physionomie , il tentait de leur faire comprendre qu'à lui seul étaient dûs les honneurs du Gapitole. Chacun alors , le prenant pour un fou ou pour un baladin , jetait sur lui un regard de mépris ou de dégoût , détournait la tête , et , se dressant sur la pointe des pieds , le cou tendu , cherchait à plonger sur la ligne du cortège pour y voir l'auteur couronné.

Il parut enfin sur un char à T antique , traîné par quatre chevaux blancs. Alors les fanfares sonnèrent , le canon du château Saint- Ange se fit entendre , la multitude poussa des cris de joie , et de toutes les croisées jaillit sur lui une pluie de rubans et de bouquets.

Ce poète, ce triomphateur , c'était Pandolfe Norsini.

Le Mutilé le voit et le reconnaît, lorsque déjà le char roulait sur la pente qui conduit au Gapitole. Alors ses transports impuissans se changent en fureur ; dans son délire aveugle , réclamant le prix de sa victoire , vsa place

usurpée , sa part du triomphe , il se précipite au devant du char , comme pour le forcer de s'arrêter ; mais les chevaux effrayés se cabrent , le renversent et le foulent aux pieds. Un moine le retira sanglant , meurtri , et le cortège continua sa marche. Ce moine, c'était Antonio Peraldi.

Les maux du Mutilé touchaient à leur terme. Quelques jours après , il s'exila de Rome volontairement , erra de pays en pays , recevant partout l'outrage et l'insulte , ne pouvant se fixer nulle part, car en horreur à tous, il était repoussé , persécuté , comme si les hommes eussent devinés on génie. Des pâtres de l'Apennin , qui le virent passer près de leurs habitations , à sa physionomie sinistre , au désordre de ses vêtemens , le prirent pour un sorcier qui , par ses maléfices , jetait l'amaigrissement et la stérilité sur leurs troupeaux. Ils le tuèrent.

Ainsi finit cet être prodigieux , que la nature avait doué de tous les trésors de l'intelligence et de l'imagination , et qui ne laissa sur la terre ni un nom , ni un livre , ni une tombe.

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