‹ Le mutiléChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

— N'importe, après le travail, il est permis de chercher le repos. Mais, voyons, combien de volumes avez-vous à faire imprimer?

— Moi ? Dieu m'en garde !

— Il faut cependant que je publie quelque chose de vous. Le moment est favorable; la librairie , stérile depuis long-temps , n'a pas de quoi fournir aux besoins qui vont se manifester. Voilà l'instant, il faut se hâter.

— Je n'ai rien, absolument rien.

— Vous avez travaillé cependant?

— Beaucoup.

— Et je n'ai point entendu parler de vous.

— Je le crois. Je me délasse de travaux futiles , auxquels je ne mets point mon nom , par des travaux plus graves , auxquels mon nom est attaché, mais dont peu de gens se soucient.

— Ce n'est pas le moyen de se faire une réputation,

— Qui vous dit que ce soit là mon but? Mes goûts tiennent plus de ceux du campagnard que de l'homme de lettres. J'aime l'étude pour elle-même , et non pour en tirer bénéfice. J'aime le travail pour m'occuper, pour me distraire, pour exercer les ressorts de mon intelligence et de mon imagination; mais ce qui devient travail positif me répugne. La plume me fatigue la main , et me contrarie la pensée. Je prends un grand plaisir à inventer un sujet , à le composer , à le détailler en moi-même , à rassembler les matériaux qui doivent m'en fournir les couleurs et les descriptions. Tout cela me plait et me suffit , à moi ; mais lorsqu'il faut l'écrire pour les autres, la paresse me gagne. Aussi , comme le bon pasteur Bemrode^ d'Auguste Lafontaine , je possède un grand nombre de cahiers de papier . blanc , avec un titre en lettres majuscules : le titre me dit tout , et sur ces feuilles blanches j'ai seul le don de lire ce qui peut-être s'y trouvera xtn jour.

— Eh bien ! le titre , c'est déjà beaucoup ; c'est ce qui fait le succès d'un livre. Mais rap-

CHAPITRE II. 27 pelez-vous que M. E.ey-Dussueil a dit qu'il ne faut point faire de l'art comme Onan faisait de l'amour. Allons , un peu de courage , et prenez la plume.

— Je n'ai point le temps , vous dis-je.

— Voyons 5 avons-nous dans tout cela quelque ouvrage qui touche à l'époque , qui soit un peu de circonstance? Avez-vous un roman historique, dés contes fantastiques, philosophiques, drolatiques , des chroniques du moyen-âge , en style moitié seizième , moitié dix-neuvième siècle ?

— Rien de terminé...

— Vous terminerez. D'ahord, écoutez un bon avis , et croyez-en mon expérience de libraire : si vous possédez quelque ouvrage dans le style romantique , hâtez-vous de le

faire paraître Plus tard, il ne serait plus

temps... car le genre passe.

— On dit cela depuis dix ans ; mais le mot reste, cela suffit. Le parti romantique est celui

28 PRÉFACE, du mouvement littéraire ; il marche , non pas vers la perfectibilité peut-être, mais vers le nouveau. Qu'un talent novateur surgisse encore, il s'emparera de la tête de la colonne , et la guidera. En politique, nous voyons nos plus purs patriotes d'autrefois accusés aujourd'hui de tiédeur et de monarchisme ; en littérature , Lamartine et Chateaubriand sont presque déjà rangés parmi les classiques. C'est qu'on veut marcher en avant , toujours en avant , dût-on tomber dans le double gouffre de l'anarchie et du pathos.

— Ceux qui visent à l'anarchie , sans doute espèrent y trouver leur compte. J'aimerais assez le pathos , s'il pouvait m' aider à faire fortune. Savez-vous faire du pathos?

— Mais...

— Je ne partirai pas d'ici sans emporter quelque chose; il faut pâture à mon imprimeur. Songez-y bien, les ouvrages mûrissent

^i^ite en portefeuille ; aujourd'hui ils s'y gâtent :

CHAPITRE II. 29 les productions de l'esprit y deviennent blettes presqu'aussi rapidement que les fruits déposés dans un endroit trop humide.

— Nos pères cependant prétendaient qu'après avoir composé un ouvrage, il fallait le couver neuf ans avant de le produire à la lumière.

— Nos pères étaient fous , croyez-moi ; neuf mois, aujourd'hui, ce serait déjà trop.

— Je n'ai cependant qu'un seul de mes cahiers rempli jusqu'à la fin , et il l'est depuis plus long-temps.

— Victoire î Je prends note du fait. Son titre?

— Son titre? Le Mutilé.

— Fort bien ! le Mutilé ! excellent titre à mettre sur un frontispice 1 Je m'en empare. II s'agit sans doute d'un soldat de la république ou de l'empire, blessé à Gastiglione ou à la Brenta ?

— Non; j'ai pris pour époque le seizième siècle.

— J'entends; c'est un de ces malheureux que les hommes ont efTacé de leurs rangs , et à qui le ciel a donné une voix de haute-contre en compensation des plus doux plaisirs?

— Nullement.

— Qu'est-ce donc enfin?

— Lisez.

— Du tout; je respecte trop le public pour me servir avant lui, et chasser sur ses terres : je m'en tiens au titre ; il est bon , cela me suffit. Mais expliquez-moi du moins la cause qui vous fit retarder cette publication.

— Mon amour des beaux vers. J'avais autrefois communiqué l'idée de cette nouvelle à l'un de mes amis , M. Jules Lefèvre, l'une des plus brillantes organisations poétiques de notre époque. Cette idée, il l'avait trouvée grande et

CHAPITRE II. 31 belle, et pouvant fournir le sujet d'un poème remarquable. Ma paresse me fit reculer devant un semblable travail. Il l'essaya, et m'en communiqua quelques fragmens. Notre route n'était pas la même : il envisageait le sujet sous un tout autre rapport. Je crus néanmoins devoir lui faire alors le sacrifice de mon humble prose. Mais, depuis, le poème ne s'acheva pas. Luimême, après avoir écrit comme Byron, voulut mourir comme lui. Il courut, à travers mille obstacles, s'enrôler sous la bannière de l'indépendance polonaise, et se signala par de grandes actions , ce qui vaut bien de beaux vers. Maintenant, imprimez ma nouvelle si vous le voulez. Je crains seulement que son peu d'importance...

— Laisse? donc ! le titre est à effet.

— Oui , mais pour faire un volume...»

— Gela ne vous regarde plus.... C'est mon affaire.

Puis il examina le manuscrit. -

EffectiYe»

32 PRÉFACE, ment, dit-il , il est léger ; mais vous y ajouterez bien quelques descriptions , quelques incidens. . . une dissertation savante sur les mœurs de Fltalie au seizième siècle.

— Je n'ajouterai rien.

— Quoi ! pas même une nouvelle théorie sur le système que vous avez adopté dans votre composition?

— Je n'en ai point.

— Qu'importe î

— Je sais que chacun aujourd'hui établit des règles littéraires d'après son genre de talent , à soi , comme on fait de la doctrine politique d'après ses intérêts , et de la morale d'après ses penchans. Mais mon siège est fait.

— Alors nous aurons recours aux blancs , aux grandes marges , aux faux titres.

— A votre aise.

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