‹ Le mutiléChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

dieu, d'Auber et de Rossini , exécutée par des ménétriers de village, pourrait bien ne plus être qu'un effroyable charivari , je serais passé à la seconde famille du second ordre , où j'aurais analysé :

Le Liseur affairé , qui ne peut parcourir deux pages de suite sans regarder à sa montre , sans sonner son domestique , sans régler ses pendules, ou répondre à un billet d'invitation, etc.

Le Liseur morphéiste^ qui ne prend aux cheveux un pauvre auteur qu'au moment de se mettre au lit , pour l'aider à dormir , et ne regarde un livre que comme un somnifère moins dangereux que l'opium.

Le Liseur glouton, autre espèce dlenfouisseur , qui lit beaucoup , lit sans cesse , mais ne digère rien , ne retient rien , ne parle de rien , ^ et dans lequel les livres vont s'engloutir comme dansunabyme sans fond et sans échos, au grand désappointement de l'écrivain.

Le Liseur hy per critique , le pire de tous, qui

18 PREFACE, sans cesse veut substituer ses idées à celles deFau^ teur , ne le lit que pour le combattre , et arrive à la fin du volume , fatigué d'une lutte continuelle, mais enchanté de ne s'être laissé ni entraîner, ni convaincre, etc., etc.

Il en existe mille autres ; le sujet n'est que trop fécond : c'est ce qui m'en a détourné. Je me suis rappelé la Physiologie du Mariage , par M. de Balzac , ouvrage pétillant d'esprit ; j'ai craint de me laisser entraîner comme lui par mon sujet ; et deux gros volumes in-octavo , quoi qu'on fasse , ne peuvent que bien rarement passer pour une aimable plaisanterie.

Cependant j'aurais entremêlé le tout d'anecdotes fort piquantes , si je l'avais pu. J'aurais raconté l'histoire arrivée à un jeune poète, homme de génie. (Je déclare qu'il est mort, plus mort encore que Joseph Delorme , afin qu'il ne m' arrive point de tous côtés un reproche de personnalité.) Il venait de faire imprimer son premier poème , et le premier exemplaire , tout humide encore des embrassemen;-?

CHAPITRE I. 19 dé la presse , avait été déposé par lui aux pieds dune jolie dame qui paraissait aimer beaucoup les vers et les poètes. Elle avait accepté son hommage avec un de ces sourires qui peuvent tout payer , l'avait complimenté sur Télégance du volume, la finesse des vignettes et du papier. Elle se réservait de lui faire d'autres complimens lorsqu'elle aurait lu , ce qui ne tarderait pas; car elle comptait y consacrer sa soirée. Le lendemain il se présente chez elle. L'éloge qui sort d'une jolie bouche est chose si friande^ qu'on ne saurait trop se hâter d'aller au-devant. Elle venait de se lever... un peu tard... mais elle avait passé une partie de la nuit à s'enivrer de ses vers... elle était dans l'enchantement. Notre jeune poète ne se sentait pas d'aise. Dieu sait à quel point un si précieux encouragement, accompagné d'un regard céleste , pouvait faire se développer dans son cerveau ce lobe précieux qui contient à la fois le germe de la vanité et celui de la poésie , lorsqu'en levant les yeux d'une manière tout-à-fait modeste , l'auteur triomphant pâlit tout à coup. Il venait de voir

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distinctement imprimé sur le front de sa jolie liseuse , un hémistiche entier de son poème „ avec le nom du héros au milieu ! Il n'y avait point à s^Y tromper.,. Le malheureux! il avait été mis déjà en papillotes !

Eh bien î que dites-vous de nos chers lecteurs? Arrivez donc à la gloire à travers tant d'écueils ! Si Fauteur dramatique est celui dont la réputation se fait avec le plus de rapidité , c'est qu'au théâtre il est affranchi de toutes ces misères. Là, on tient son public claquemuré, sous clef , il ne bouge pas ; il n'ira point remonter ses pendules ; il faut qu'il subisse l'ouvrage jusqu'au bout , serré , foulé , cerné , emprisonné qu'il est entre d'étroites banquettes. Là , l'auditeur le moins intelligent se trouve plus apte à juger , à sentir , car il y a dans le frottement des individus , il circule autour des grandes masses rassemblées une atmosphère émotionnée qui ranime la langueur du cerveau. S'il veut rester silencieux et impassible comme le liseur glouton ; s'il veut faire sa pièf^e , comme

CHAPITRE I. 21 le liseur hypercritique veut faire son livre , malgré lui , l'étincelle électrique l'atteindra , et il sera forcé de prendre part au mouvement général. S'il aime à se livrer, comme le liseur morphéiste , aux affections soporeuses , le bruit des applaudissemens , ou.... enfin, n'importe, il se réveillera ; ou , s'il dort , son sommeil du moins ne sera point tranquille , et Fauteur sera vengé.

— Mais , au milieu de tout cela , il existe des liseurs hommes de goût , de tact , de sentiment , dont on peut être fier d'ambitionner le suffrage ; des lecteurs qui vous font valoir presque aussi bien qu'un acteur habile. Ceux-là finissent par décider de l'opinion publique ; car depuis que le monde est monde , c'est par les minorités qu'on arrive.

— A la bonne heure ! Aussi , heureux encore l'auteur qu'on lit bien ou mal ! Heureux , trois fois heureux , l'auteur qu'on critique à tort ou à raison î Mais avant d'arriver à cette étrange

félicité , que de contrariétés , que de déboires n'a-t-on pas eu déjà à supporter !

Et de la part de qui?

— Du libraire. Je vais vous rapporter textuellement la conversation que j'eus dernièrement avec le mien. Vous y verrez la cause déterminante de ce livre : c'est là , seulement -, ce dont j'avais à faire part au public , aussi serace là ma vraie préface.

COMMEKT L AUTEUR EUT UNE CONVERSATION AVEC SON LIBRAIRE, ET CE QUI EN ADVINT.

J'étais tranquillement chez moi , étendu dans une de ces longues bergères de cuir, à plan incliné en arrière, invention moderne, imitée comme toutes les autres, des anciens, et qui semblent avoir été créées pour faciliter la méditation , la première des Muses , ou le Sommeil , ce donneur de biens. Mon esprit indécis flottait entre ces deux états, position mixte, souvent pleine de douceur ; mais alors de vagues idées de tristesse et de découragement préoccupaient

24 PRÉFACE, ma pensée. Je venais de parcourir quelques journaux ; dans presque tous j'avais cru voir la mauvaise foi , l'intérêt individuel , l'ambition déçue monter en chaire pour prêcher contre le bien général... Mon cerveau s'obscurcissait, et pour ne pas tomber dans ces excès de mélan-^ colie auxquels je suis fort sujet depuis quelque temps , j'essayais de ne plus penser ; et naturellement cherchant à m'afFranchir de la méditation , je me livrais sans force au second état , et prévoyais avec peine que j'allais avoir un sommeil chagrin , chose toujours fâcheuse ; car qui voudrait retrancher de sa vie les châteaux en Espagne et les bons rêves? C'est avec cette fausse monaie-lâ que nous achetons nos plaisirs de tous les jours.

Mon libraire entra. J'avais l'esprit mal disposé. — J'ai appris, me dit-il, que dans ce moment vous vous occupez avec activité.

— Vous le voyez , lui répondis-je , en me frottant les yeux comme un homme qui s'éveille.

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