PASQUIN ET MARFORIO
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C'était vers la fin du seizième siècle. A Èome, la plus grande confusion régnait dans le sacré palais. Depuis quelque temps une suite d*épigrammes et de satires avait été dirigée contre le pape ; et quel pape ! Sixte-Quint.
Partout 5 dans les groupes du peuple , dans les réunions patriciennes , dans les assemblées
cléricales , on ne s'entretenait que de Taudace de^Pasquin.
Pasquin! ce nom qui résonna si souvent dans l'histoire de l'Italie moderne , avait été celui d'un tailleur d'habits , bon homme , d'un esprit caustique et railleur , et dont les reparties pleines de malice amusaient autrefois les oisifs de Rome, lorsque, l'aiguille, en main et les jambes croisées , il répondait aux propos des passansen montrant sa joyeuse figure mascaronique , enluminée , vermillonnée , aux pommettes saillantes , aux petits yeux noirs et plissés ; car il connaissait l'art de relever l'importance de ses quolibets par un geste , par une grimace , et surtout par un gros rire qui retentissait dans tout le voisinage comme une cloche de jubilation , annonçant à chacun que Pasquin venait de faire un bon mot.
Bientôt les concetti fabriqués à Rome ne purent avoir cours qu'en portant son empreinte. Tous furent mis sur son compte, portèrent son nom ; et Pasquin était mort depuis long-temps , qu'il jouissait encore de son privilège. Le peuple cependant lui trouva un héritier.
Dans une fouille entreprise vis-à-vis le
Palazzo TorreSy on avait découvert une vieille statue tronquée, défigurée, que Fon déposa comme monument public près dè la maison occupée autrefois par le diseur de bons mots , au coin deTédifice d'Ariane. Cette statue exerça la sagacité des antiquaires et des savans mythologues : les uns voulaient que ce fût un Alexandre-le-Grand , les autres un Hercule. Le peuple les laissa discourir et la nomma simplement Pasquin, en mémoire du pauvre tailleur.
Le Pasquin de pierre continua à lancer Tépigramme , comme son prédécesseur , non seulement contre les voisins ou à Foccasion des petits scandales de la ville , mais plus souvent encore contre les actes de Fautorité , la tyrannie des nobles et des grands et les débordemens du clergé.
Quiconque avait une saillie , une sentence à faire connaître , chargeait Pasquin de sa publication , en Finscrivant sur le socle qui soutenait la statue ou sur le mur auquel elle était adossée.
Plus tard , on songea à lui trouver un interlocuteur. Non loin de ce carrefour, gisait une
autre grandeur déchue , un débris de Dieu ou d'empereur , couché en fleuve , mais , au lieu d'urne , tenant une botte d'épis sous son bras replié. Les savans crurent découvrir en lui un Jupiter Panarius, Le peuple n'y voulut voir que le compère de Pasquin , l'interrogant Marforio. Alors commença la guerre par demande et par réponse.
— En l'honneur de qui , compère , demandait Marforio , ce nouveau jeûne qu'on vient d'ordonner?
— En l'honneur du nouvel impôt , répondait Pasquin ; le peuple n'ayant plus de quoi manger, le conseil du Vatican daigne lui faire de nécessité vertu.
— Tu te négliges, Pasquin; pourquoi te montrer dans les rues couvert de linge sale ?
— C'est que ma blanchisseuse est devenue princesse , répliquait l'insolent critique , faisant allusion à la sœur du Saint-Père.
Sixte-Quint venait de rendre un arrêté pour la construction de plusieurs fontaines ; Pasquin, dès le lendemain, en publia la parodie, en
formulant ainsi le titi% : S. Q. Fontifex maximus y etc., etc.
Le surnom en resta long-temps au pontife , qui , malgré son vif désir de châtier les auteurs de ces impertinentes railleries , ménageait encore le favori du peuple , Pasquin le censeur, dernier représentant de l'opposition démocratique à Rome , et qui , lui révélant souvent à lui-même les secrets de la ville, lui servait à sonder la disposition générale des esprits , car tout devenait moyen de gouvernement entre les mains d'un homme aussi habile que Sixte- Quint.
Mais un jour ce ne furent plus des quolibets, des concetti que se renvoyèrent Jupiter et Alexandre. A chaque demande de Marforio, Pasquin répondait par des vers dont l'énergie et la vivacité révélaient assez une même plume exercée et redoutable. De hautes questions étaient abordées dans ces pamphlets poétiques où l'on parlait au peuple au nom de ses droits au pouvoir au nom de la raison et de la justice. On eût dit que , se relevant de leurs ruines , ces deux vieilles statues se métamorphosaient tout à coup en tribuns populaires. Gracchus et Rienzi semblaient renaître armés du palladium
et du gonfanon , pour évoquer les grands sou-venirs des deux E.omes éteintes. Le peuple, s'amassant en foule autour des orateurs muets du nouveau forum, avait déjà maltraité des^ sbires qui tentaient de faire disparaitre ces philippiques ardentes où le pape n'était pas ménagé. Des copies commençaient à s'en répandre avec profusion dans le public.
Sixte, pontife grand-justicier, résolut d'atteindre l'auteur de ces diatribes , et fit publier à son de trompe qu'une récompense de deux mille pistoles attendait celui qui viendrait à ses pieds dénoncer le coupable.
Nul ne se présenta.
Sixte alors ordonna que tous les poètes de Rome , ou réputés tels , seraient saisis vifs , et détenus au château Saint-Ange jusqu'à plus ample information.
A en juger par le nombre des arrestations , jamais , à aucune autre époque , la ville éternelle n'avait possédé dans son sein autant de favoris des Muses. Quelques-uns protestèrent hautement contre ce titre de poète dont on les gratifiait un peu légèrement ; d'autres , par vanité, briguèrent la persécution.
Parmi cet derniers, se trouvait Pandolfe Norsini , qui 5 versificateur habile à l'aide de son secrétaire, prenait fièrement sa part d'une suspicion qui le désignait à ses concitoyens comme capable d'avoir composé ces pamphlets audacieux, pleins de verve et de génie. Mais avec Sixte-Quint il en coûtait cher de poser à l'antique et de trancher du vieux Romain ; il lui fallait son coupable. Les moyens dë douceur et de religion furent d^ abord employés. Par son ordre, les détenus se virent interrogés d'abord, confessés ensuite , et sans absolution. L'interrogatoire et la confession n'amenant aucun résultat, il se rendit lui-même au château Saint- Ange , assembla les accusés , mais sans les bénir ^ puis il sollicita d'eux une révélation volontaire sur l'insensé qui avait osé s'attaquer au double pouvoir qu'il tenait de Dieu et des hommes , comme souverain , héritier de Saint- Pierre et des empereurs de Rome, (c II est parmi vous , leur dit-il ; s'il vous est connu , nommez-le, et les portes de ce château vont
s'ouvrir Vous vous taisez ! . . . Eh bien donc,
qu'il se dénonce lui-même, et avec les deux mille pistoles qu'il aura gagnées par cet aveu , je lui promets encore la vie sauve, n
Quelque temps immobile et la rougeur au front, Sixte attendit une réponse. L'impatience et la colère brillaient dans son œil gris , dont le regard fixe et perçant s'arrêtait tour à tour sur chacun de ses auditeurs , qui , par un mouvement de crainte et de respect , s'agenouillait et se signait aussitôt. Ce silence se prolongeant, le terrible pontife sembla méditer un moment ; et lorsque la main qu'il passait sur sa figure s'en fut écartée , sa physionomie parut à tous entièrement changée. Au mouvement de sa paupière à moitié abaissée , de ses lèvres pressées l'une contre l'autre, on eût cru qu'une idée riante venait de le distraire tout à coup, si le mouvement de son pied n'avait témoigné encore d'un reste d'orage. Mais bientôt, sur ses traits si mobiles et si caractérisés , toute trace de satisfaction ou d'emportement disparut ; il n'y resta que l'air d'humilité et de componction du cardinal Montalte. Son regard avait perdu sa vivacité, et ce fut d'une voix monotone et traînante qu'il murmura ces paroles : « Mes enfans , Dieu a gardé pour lui seul le pouvoir de pénétrer dans les replis de la pensée ; à lui seul appartient de lire au fond des cœurs. Moi, le serviteur de ses serviteurs , ce n'est que par des moyens purement humains que je puis
arriver à la connaissance de la vérité. . . A demain donc la torture. »
Le lendemain , les bourreaux étaient prêts. Chargés de tous leurs instruraens de pression et de dislocation , ils traversèrent la ville de Rome deux à deux , se dirigeant vers Monte- Cavallo d'un pas grave , l'œil fier, la face rayonnante , car ils allaient opérer sous les yeux du pontife lui-même. La consternation était partout sur leur passage , et la foule qui les suivait s'arrêta stupéfaite et silencieuse à la vue du palais Quirinal. Un jeune homme seulement , se détachant des groupes , s'élança tout à coup au pas de course , les devança , et pénétra sous le grand portique avant eux.
Le pape présidait alors la congrégation des Indulgences.
Non loin de lui , sur un siège moins élevé , étaient placés le cardinal camerlingue , le cardinal chancelier , le cardinal vicaire , puis encore, plus bas , les autres cardinaux en grand costume , ayant à leurs pieds , sur des carreaux, leurs officiers caudataires , revêtus de la soutane et du manteau de soie. Des prélats, des théologiens réguliers ou séculiers , appelés à la dé-
libération, se tenaient debout , dans une posture humble , attendant que le pape daignât avoir recours à leurs lumières. Déjà plusieurs causes avaient été appelées , accueillies ou rejetées , il n'importe ! lorsque le camérier d'honneur, véritable gentilhomme de la chambre , en camail et en rochet , frappa trois légers coups à la porte , l'entr'ouvrit doucement , se glissa timidement derrière les cardinaux , alla droit au pape , se courba devant lui , et lui parla bas à l'oreille.
Sixte se leva.
<c Princes de l'Eglise et prélats , dit-il à rassemblée , laissons là aujourd'hui brefs et bulles d'indulgence. Je réclame vos avis pour une affaire non moins importante , et , de ma propre autorité , je vous établis en consulte, liln inconnu se présente pour me dénoncer l'auteur des joasquinades dirigées contre ma personne; j'ordonne qu'il soit introduit ici. Quant aux accusés , que le cardinal vicaire aille , en mon lieu et place , présider à la question qui va leur être donnée sur-le-champ. La vérité sur semblable matière ne saurait nous arriver par trop de voies. »
Le dénonciateur fut introduit .
C'était ce même jeune homme qui avait pris le pas sur le jcortége des bourreaux à l'entrée du palais.
En vain dans son regard , en vain sur ses traits on eut cherché ce sceau de bassesse qui doit signaler aux yeux l'ame flétrie d'un délateur ; tout 5 au contraire , semblait révéler en lui un caractère de force naïve et de vertu. Si l'on eût voulu sur sa figure expressive surprendre la trace des passions , aux plis légers de sa bouche 5 au relèvement de ses sourcils , aux rides précoces de son front , le physionomiste le plus exercé n'eût pu reconnaitre que l'existence des affections vives et tendres et d'une pensée rêveuse.
Ce ne fut pas sans trouble , et sans une sorte de timidité cependant , qu'il parut se présenter devant l'assemblée. D'après les instructions du camérier d'honneur , il s'avança faisant une génuflexion à l'entrée de la salle , puis une seconde au milieu ; puis enfin il lui fut permis d'approcher du pontife, aux pieds duquel il dut se prosterner. Sixte lui donna la bénédiction apostolique, lui fit remettre un chapelet, selon l'usage, et l'interrogea lui-même.
— Quel est votre nom ?
Il le dit ; mais ce nom n'est point parvenu jusqu'à nous.
— Quel rang, quelle place occupez-vous dans Rome? Il nous importe de le savoir, quoique nous nous sentions disposé d'avance à mettre en vos paroles une confiance entière.
L'interrogé hésitait à répondre. Un théologien éleva la voix : — Ce jeune homme est le secrétaire du seigneur Pandolfe Norsini, mon voisin.
— C'est bien , dit le pape ; et s'adressant au camérier ; Que le seigneur Pandolfe Norsini soit mis à la question avant tout autre.
<c Arrêtez ! s'écria le délateur ; si je me suis présenté devant vous, c'est pour épargner à mon maître, comme à ses compagnons d'infortune, un supplice affreux , et qu'aucun d'eux n'a mérité ; car le coupable , c'est moi ! »
Et jetant à ses pieds une liasse de papiers : <c Voici mes preuves , dit-il ; satires , épigrammes , j'ai tout composé seul ; en voici les originaux avec les corrections , les ratures , toutes
de ma main ; nul n'a été mon confident : moimême, pendant la nuit, j'en ai été placarder les copies au bas de la statue de Pasquin. Telle est la vérité , je le jure par mon salut éternel. Si j'ai failli. Dieu le sait ; mais puisqu'enfin je me suis remis au jugement des hommes, que je reçoive d'eux le prix de mes œuvres ; car je ne veux céder à personne l'honneur de les avoir composées. »
Sixte-Quint , le plus implacable des gens d'église, aimait à sentir sa proie palpiter soas sa main. Une longue habitude de dissimulation lui avait appris à contenir ses plus amers dépits. Ce fut donc sans effort qu'après avoir , dans un discours sentencieux et prolixe , établi d'abord Ténormité du crime , il s'attacha à faire renaître l'espoir dans l'ame du patient , pour lui rendre plus sensible le coup qu'il lui réservait. Il avait engagé sa parole sacrée que le coupable , se dénonçant lui-même, non seulement jouirait de la récompense promise au dénonciateur , mais encore aurait la vie sauve. Le jeune poète refusa les deux mille pistoles. La vie, il l'accepta; il avait cru en faire le sacrifice , mais il la reprit avec transport : elle est si belle à vingt-trois ans, «urtout lorsqu'on marche escorté des illusions
de la poésie , qu'on met de l'amour dans tout , qu'on prête une ame à tout , qu'on croit aux paroles des hommes et au visage des femmes ! La vie ! comme s'il l'eût reçue une seconde fois de la main de Dieu , il l'accepta du pontife avec enivrement , avec délices : ses yeux s'humectèrent de joie ; son cœur si fier s'amollit de reconnaissance, et presque de remords. Noble enfant! crédule et généreux , il croyait à la clémence ! Et déjà , jetant un regard de honte sur les essais malheureux de sa verve satirique , abjurant son faste de vertu , il allait fléchir le genou , lorsque Sixte commença sa terrible péroraison :
« J'ai promis la vie , mais non pas l'impunité. Le pardon qui , en protégeant la tête d'un assassin ou d'un libelliste, lui laisserait encore la puissance du mal , serait un outrage fait à l'humanité. Vous contenteriez-vous de briser une plume ou un poignard? Sont-ce là les véritables instrumens du crime ? Ne peuvent-ils se retrouver ? Ici, c'est l'esprit, c'est la pensée qui a forfait. En privant ce malheureux de sa liberté , êtes-vous certains encore d'empêcher la manifestation de cette pensée coupable? Ce n'est donc pas lui qu'il faut emprisonner ; c'est elle ! )» N'est-ce point là votre avis? (Quelques fronts
s'abaissèrent en signe d'assentiment; mais Iç pontife 5 sûr de la complaisante servilité de ses chapeaux rouges y n'y fit nullement attention , et continua en élevant la voix ) (c Eh bien ! voici notre arrêt, irrévocable : Que la langue qui articula contre nous ces vers infâmes et calomnieux soit tranchée par le fer ; que la main qui les transcrivit , que celle qui aida à les placarder, soient coupées et clouées à la statue de Pasquin ; et désormais que la pensée de cet homme , que son génie venimeux , soient des armes qu'il ne puisse plus tourner que contre lui-même, n
Sixte s'était levé. Les cardinaux interdits contemplaient , non sans effroi , le terrible chef qu'ils s'étaient donné. Au fond de la salle , prélats et théologiens se communiquaient à voix basse leurs émotions diverses : les uns jetaient à la dérobée sur le pauvre poète, si jeune et si beau , un regard craintif de pitié ; les autres se demandaient avec une sorte d'anxiété si les formes légales avaient été observées , ou si l'exécution serait publique. Les camériers de service parcouraient la salle , allaient et venaient , recevant et portant des ordres, et au milieu de cette agitation sombre et sourde , la porte
entr'ouverte avait permis à la nouvelle de se répandre au-dehors.
Le <îondamné , l'œil fixe , immobile , stupide , semblait anéanti sous le coup qui venait de le frapper ; une sueur froide découlait de son front , et ses membres étaient agités de mouvemens nerveux. Bientôt il promena son regard autour de lui , comme cherchant à sortir d'un songe pénible ; croisant les mains , il porta convulsivement à ses lèvres le chapelet qu'il tenait encore , et soudain , soit que sa pensée troublée l'abusât sur le genre de supplice qui lui était réservé , il passa vivement ce chapelet à son cou , et ramassant les plis du léger manteau qui couvrait ses épaules , il s'en enveloppa étroitement avec les gestes et l'expression d'un homme qui se l'ésigne à mourir sous l'épée ou le poignard.
Déjà le pontife descendait les degrés de son estrade pour se retirer , lorsqu'un cri perçant , une voix de femme , se fit entendre à plusieurs reprises dans l'intérieur du palais. Cette voix si lamentable , si déchirante , parut frapper de stupeur toute l'assemblée; Sixte lui-même s'émut et s'arrêta. A ce cri , le jeune homme releva la
tète ; une effroyable pâleur couvrait sa figure ; il écouta quelque temps cette voix , ces cris qui allaient en s'affaiblissant ; puis , n'entendant plus rien , il frappa du pied avec fureur , étendit sa main vers le pontife , comme pour lui donner Tordre de rester , et , prolongeant sur lui un regard d'indignation et de mépris , sans doute il s'apprêtait à lancer à son tour l'anathème sur le cruel vieillard ; mais une émotion trop vive avait paralysé ses organes : ses lèvres tremblantes ne purent balbutier un mot. Suivi des cardinaux , Sixte sortit de la salle d'un pas tranquille et assuré , et lui , étouffé de rage , épuisé d'émotions , il tomba sans connaissance. . . dans les bras des bourreaux.