‹ Le mutiléChapitre 7 sur 14 · GAËTANA LA CHANTEUSE · texte numérisé non relu

GAËTANA LA CHANTEUSE

QuiNZËjours après, une compagnie de Gardes- Corses escortait sur la voie Flaminienne un petit chariot couvert , dont elle ne laissait personne s'approcher. Un diacre , en costume d'inquisiteur , et monté sur une mule , le précédait , tenant en main une croix renversée , signe fatal devant lequel les voyageurs et les voituriers se détournaient aussitôt pour prendre le côté opposé de la route. Dans les bourgs qu'on traversait , dans les villages désignés pour la nourriture ou pour le gîte , le peuple luimême avait bientôt réprimé le sentiment de curiosité que pouvait faire naitre en lui le cha-

riot mystérieux ; car le bruit se répandait qu'il renfermait un hérétique , un excommunié que le Pape avait exilé des États de l'Église. On connut son histoire sans qu'il inspirât moins d'horreur ou plus de pitié. Le pauvre Mutilé ne rencontra sur sa route que des cœurs ennemis ; chacun se signait à son passage , en lançant des regards furieux sur le misérable chariot d'où il ne pouvait sortir ; et les enfans du pays , à son départ , s'amassant en troupe , le poursuivaient de leurs cris et de leurs pierres , en répétant : Mort au Mutilé !...

A Viterbe , la scène menaça de devenir plus sérieuse. Un habitant de la ville , qui revenait de Rome et avait rencontré le triste cortège , fit part à ses concitoyens de l'une des mille versions qui circulaient sur cette terrible aventure. Il avait vu les mains du supplicié suspendues 5 livides , à la statue de Pasquin ; il racontait que c'étaient celles d'un impie , d'un athée, d'un socinien blasphémateur et sacrilège, qui, non content de nier la divinité de Jésus-Christ , avait, en plein marché, dans le Campo-F^iccinOy brisé et foulé la croix à ses pieds : tout Rome en avait été témoin. A ce récit , la population s'était émue , et lorsque le tombereau du poète

se présenta devant les portes de la ville , elles étaient fermées , et un rideau noir couvrait la madone. La prudence des magistrats éclatait dans cet ordre ; mais il fallut tourner la ville , et , dans l'un des faubourgs , la populace ameutée barra tout à coup le passage. La faible escorte n'eut que le temps de se jeter dans une espèce de métairie , close de murs , où elle se barricada. Mais le peuple voulait sa proie , un spectacle , un supplice , une matinée de féte ; et ceux-là mêmes qui eussent craint de respirer son souffle ou de toucher ses habits du bout de leur gant , croyaient s'ouvrir le ciel en se couvrant du sang d'un malheureux que ses bras ne pouvaient plus défendre , et dont la bouche ne pouvait crier : grâce !

Déjà les portes étaient ébranlées , et les Gardes-Gorses , interdits , se demandaient entre eux si ce reste d'homme valait la peine qu'ils risquassent leur vie pour le défendre , lorsqu'une jeune femme , un ange , fit tomber la fureur des assaillans devant ses cris , ses larmes, ses prières, étayés de quelques pièces d'argent.

Cette jeune femme , c'était Gaëtana , Gaëtana la chanteuse , la belle Gaëtana !

Célèbre par ses charmes , d'une naissance disting^uée , séduite , enlevée par un grand seigneur , elle avait autrefois étonné Florence de son luxe et de ses fêtes. Alors , brillante , adorée , entourée d'hommages , ceux qu'attiraient autour d'elle l'éclat et la flexibilité de sa voix , elle savait , sans le chercher , sans le vouloir , les retenir par la douceur de son regard et son enjouement naïf. Jeune fille sans expérience , jetée au milieu d'un monde galant et corrompu , elle y vivait sans penser ; charmée , éblouie de ses diamans , de sa parure , de sa jeunesse , de sa beauté , heureuse de sa vanité satisfaite , de l'admiration qu'elle voyait éclater dans les regards arrêtés sur elle, ne connaissant point encore les grandes émotions de l'ame , ne les désirant point connaître , fière de son amant parce qu'il était jeune et de grande famille , riche et généreux , elle aimait de l'amour les plaisirs qu'il lui rapportait ; coquette plutôt pour se faire jalouser des femmes que pour se faire adorer des hommes , elle évitait le repos et l'ennui , cherchait les distractions par instinct , par besoin , préférait la foule au tête-à-tête , et le tête-à-tête à la solitude , voilà tout.

Mais ce second amour , presque toujours îc

plus fort , le plus durable de tous , car le premier n'est qu'un araour d'essai , était venu la surprendre pour le secrétaire de Pandolfe Norsini. Il n'avait à lui offrir qu'une ame ardente et des trésors de passion ; mais , dans ses élans de folie , il savait la faire rire à longs éclats ; mais , taciturne et rêveur , il savait avec de douces paroles , lui faire répandre des larmes plus douces encore , et pour le poète elle avait quitté le grand seigneur , la riche villa des bords de l' Arno pour l'habitation modeste des bords du Tibre. Etablie à R^ome , elle y avait vécu des débris de son luxe passé et de la profession de maitresse de musique. Aujourd'hui elle atout abandonné de nouveau pour suivre le Mutilé.

Depuis le jour où , en apprenant le sort réservé à son amant , à son dieu , à son poète , elle avait , sous les vestibules du palais Quirinal , poussé ces cris de douleur mortels à entendre , un seul projet avait absorbé sa pensée. Vivre pour lui, partager son destin , le préserver de l'isolement , du désespoir , de la misère , telle était la tâche , la mission sublime qu'elle s'imposait. Meubles, bijoux, parure , elle vendit tout, et lorsque le chariot sortit des murs de Rome par la porte du Peuple {Porta del Popolo), elle le suivit, mar-

chant à pied sous le soleil , ne demandant que du pain et un abri dans les pays où Ton s'arrêtait; ne se rebutant ni des fdtigues de la route, ni des sarcasmes grossiers des soldats de l'escorte. Et lui, pendant ce temps, ajoutant cette douleur à toutes les autres , il pouvait se croire oublié , car ses gardiens ne permettaient pas même à la voix de Gaëtana de parvenir jusqu'à lui.

Sur le territoire d'Orvietto , le cortège s'arrêta ; le supplicié descendit du chariot : on lui lut l'arrêt qui l'exilait à tout jamais du domaine de l'Église , puis il fut libre d'aller souffrir et mendier où bon lui semblerait.

Plongé dans la stupeur , le malheureux , fixant des yeux hagards sur cette terre désormais maudite pour lui , voyait presque avec regret s'éloigner ces durs soldats , qui du moins l'avaient protégé contre les outrages de la multitude, lorsque le premier objet qui s'offrit à ses regards, ce fut Gaëtana , sa douce Gaëtana , qui , le sein palpitant, à genoux, lui souriait, les yeux en pleurs , et lui tendait les bras. Avec quels transports il la pressa sur son cœur , et couvrit de baisers les cheveux noirs de sa Florentine! Pvanimé par un tel dévouement , un instant il crut

encore au bonheur. Qu'il était loin cependant d'avoir épuisé la coupe d'absinthe !

D'un tempérament de feu , d'une imagination féconde , brillante , prodigue , né poète enfin , il avait dès l'enfance éprouvé un insatiable désir de célébrité. Laisser après lui un livre , un nom , une tombe , environnés de gloire, tel avait sans cesse été l'objet de son impérieuse ambition. Quand les noms de Pétrarque, du Dante et del'Arioste, avaient été devant lui répétés par l'admiration , il s'était surpris jaloux , non qu'il se crut déjà capable de lutter contre de semblables athlètes , mais il sentait venir sa force , il avait confiance dans son génie et dans sa volonté , et comptait sur Tavenlr. Secrétaire de Norsini , il avait éprouvé la puissance de sa plume , en rendant la vie et l'éclat aux écrits informes et prosaïques de son patron. Le désir d'essayer plus directement sur l'esprit des Ptomains l'effet de ses ïambes, l'avait poussé à charger Pasquin de la publication de quelques boutades critiques contre Sixte-Quint ; mais , eussent-elles été laudatives , il se serait gardé de s'avouer l'auteur de ces productions légères , improvisées dans un mouvement de

verve , tant d'avance il respectait ce nom qu'il croyait devoir rendre immortel !

Son besoin de gloire , pour être comprimé , n'en devenait que plus ardent : c'était là le véhicule de sa vie ; le reste , et l'amour lui-même , n'était que secondaire dans son existence; et cependant il aimait avec fureur , avec délire ; car qui sait mieux aimer qu'un poète ? Mais cet amour où l'imagination dominait les sens , il se plaisait à l'exalter , comme pour s'en faire un moyen d'inspiration, un levier pour son génie. Alors Gaëtana , à ses yeux , se parait de toutes les perfections les plus opposées qu'il rêvait; c'était une idole qu'il s'était faite pour l'adorer, une argile flexible qui s'animait à son souffle et se transformait sous mille figures différentes. Tantôt il initiait sai jeune maîtresse aux mystères de la philosophie la plus sublime , en lui révélant le système de l'univers , qu'il avait appris lui-même à Padoue , dans les entretiens instructifs et confidentiels du jeune Galilée ; tantôt , après avoir élevé son ame jusqu'à ces hautes contemplations , il prenait plaisir à la voir redescendre vers les superstitions les plus frivoles , qu'elle tenait de son éducation italienne.

A sa voix , s'enthousiasmant pour la vertu , pour le plaisir, pour la liberté , elle se montrait tour à tour enfant naïf , philosophe sceptique , ou dévote , ou bacchante , assemblage bizarre et charmant qui lui faisait aimer toutes les femmes en une seule , source intarissable où il s'abreuvait d'illusions, foyer mobile où il puisait toutes ses émotions de poète ; car sur le front si beau de Gaëtana , dans ses yeux , dans ses bras , sur ses lèvres , il s'enivrait plus encore de poésie que d'amour.

Aujourd'hui, pour le Mutilé la gloire n'est plus possible; son génie, captif, sans issue, sans moyen, d'éclater au dehors , ne peut plus avoir d'écho sur la terre : le poète sera sans nom dans la postérité , et vivra inconnu même de ses contemporains.

Voilà à quoi il faut te résigner, imprudent satirique ! l'arrêt d'un pape t'a d'avance rayé du nombre des grands hommes ; ta patrie n'aura point de Capitole pour toi; la jeune fille romaine ne rêvera point en te lisant, et murmu^ rant tout bas : Que je F aurais aimé ! Comme la lampe suspendue dans les tombeaux des Pharaons, ton génie brillera inaperçu. Tâche de

réteindre, il serait pour toi un supplice mille fois plus cruel que ceux que tu as déjà éprouvés. Espoir de l'avenir, applaudissemens du peuple, regards d'amour, larmes d'admiration , tout est fini , résigne-toi.

Il le sentait ; il essayait d'étouffer ces germes de création qu'il avait cru pouvoir féconder un jour. Occupé à se distraire de ces inspirations subites qui faisaient tout à coup rougir son front, grandir et briller ses yeux , c'est avec ténacité qu'il fixait sa pensée sur des objets qui pussent la détendre et la refroidir. Mais dans cette lutte continuelle avec le démon qui se débattait dans son sein, ses forces s'épuisaient, son sang s'allumait, et les souffrances physiques venaient ajouter encore aux angoisses de son esprit.

Les soins , la tendresse de Gaëtana parvinrent cependant à calmer ses agitations poignantes ; il éprouva des intervalles de repos , de calme : alors ses désirs effrénés de gloire semblaient s'effacer, et il espérait que bientôt l'amour suffirait seul à son cœur.

Retirés près de Florence , dans une habitation modeste de la Vallombreuse , sous un ciel

pur, au milieu d'une nature enchantée , ils vivaient l'un pour l'autre , se croyant protégés contre les persécutions des hommes par les rives de l'Arno et les montagnes de l'Apennin. Ils erraient au milieu de ces riches vallées , s'asseyaient sur les bords d'un ruisseau , respirant la fraîcheur de Fonde et de l'air parfumé ; et là, Gaëtana, s'appuyant, les mains jointes , sur l'épaule de son ami , essayait de reprendre son enjouement , tâchait , par de douces paroles, de faire renaître la joie sur son front , et les yeux fixés sur les siens , guettait une réponse muette. Elle lui rappelait le commencement de leurs amours , et ce jour ineffaçable dans sa vie , où, lorsqu'il fut admis avec son patron Norsini dans le palais Strozzi, elle l'avait vu pour la première fois ; et comme au récit qu'il fit des misères du peuple de Rome, elle avait senti son esprit subjugué, et qu'ensuite, en Fentendant discourir avec enthousiasme sur la musique et sur l'amour, elle l'avait aimé et suivi.

Elle lui rappelait encore mille circonstances légères , mille détails puérils , car rien de ce grand jour n'était sorti de sa mémoire ; et en lui parlant , elle penchait sa tête sur la sienne , et lui baisait le front , et la bouche et les yeux ;

et lui , lui , le Mutilé , la poitrine gonflée des expressions de tendresse les plus passionnées , il ne pouvait que proférer des sons inarticulés en la pressant dans ses bras.

Il était plus heureux lorsque , près d'elle , il rêvait d'elle. Alors parfois il oubliait son désastre , conversait avec Gaëtana par la pensée , et composait en son honneur une canzonetta , quelle ne devait jamais connaître.

Elle aussi rêvait ; mais , cessant d'être soutenue par un sentiment généreux d'exaltation , son esprit s'assombrissait. Un nuage passait devant ses yeux ; elle 3^ lisait sa jeunesse écoulée loin du monde et des plaisirs ; elle sentait alors toute la pesanteur du fardeau dont elle s'était chargée. Ramener le repos dans une ame brûlée de passions , verser le baume dans une plaie incurable , parler d'amour sans espérer une réponse , craindre sans cesse de réveiller un souvenir douloureux , suffire seule à celui qui attendait son bonheur de l'admiration des peuples , une faible femme pouvait-elle l'espérer ? Elle le voulait pourtant ; elle le voulait encore . avec ardeur , invoquait à son aide la Vierge et

les Saints , et sortait de sa rêverie avec un sourire.

Un jour cependant elle désira revoir Florence : il y consentit ; et , ensemble , ils traversèrent le fleuve , lui caché sous un large manteau , elle sous un vêtement qui semblait devoir la déguiser à tous les yeux ; car elle avait emprunté d'une jeune fille de Montefiascone le corset rouge , le collier de corail , le long voile, et cette coiffure bizarre , présentant un carré blanc, damassé et frangé. Au milieu de cette ville , des impressions bien différentes devaient les assaillir encore tous deux.

La coquette florentine y songeait à ce temps où les riches possesseurs de ces palais de marbre se disputaient un seul de ses regards , où , par sa parure non moins que par le nombre de ses poursuivans elle était un objet d'envie pour ses rivales. Sous ces larges allées de verdure , où , le soir , à la clarté des fanaux de couleur , se rassemblait toute la bonne compagnie , elle avait vu naguère les groupes élégans se croisant, se heurtant , se disputant le terrain avec des révérences et des sourires , tout le mouvement du luxe et de la galanterie. Devant les cercles

assis 5 c'étaient les chanteurs avec leurs instrumens , et les marchands de sorbets et de fruits faisant circuler leurs légers plateaux de bois ciselé , tandis que la jeunesse i*ieuse échangeait des paroles d'amour au son des guitares ou au bruit du frottement des robes de soie. Puis , quand elle arrivait , une sorte de rumeur louangeuse 5 tous les yeux fixés sur elle , toutes les têtes d'hommes se retournant sur sa trace , et la foule toujours plus épaisse là où elle s'arrêtait. Puis , les femmes l'examinant d'un air dédaigneux , l'évitant au passage , sur un mot , sur un geste , cherchant querelle à leurs amans ; et le lendemain , cependant , se montrant parées des ajustemens dont , la première , elle s'était revêtue la veille .

Elle se rappelait encore les courses à cheval, où la fraîcheur du vent sur son front et dans ses cheveux lui faisait sentir une si douce impression de bien-être ; les concerts et les bals qui duraient jusqu'au jour, et dont elle était la reine, l'ame , la vie , par ses grâces et par l'éclat de sa voix ; et les promenades sur le fleuve , la nuit , dans des gondoles illuminées , devant une table somptueuse, couverte de fleurs, de fines pâtisseries , de vins épicés , et au bruit des hautbois ,

des violes et des sambuques ; voilà ce que lui retraçait Florence.

Le poète y retrouvait ce qu'il devait le plus redouter, des souvenirs de gloire. Dans cette ville où les Médicis avaient appelé les arts au secours de leur puissance, chaque objet, chaque rue , chaque place , chaque monument , ressortaient à ses yeux , parés d'un nom illustre. Il semblait que ses murs se fussent élevés comme ceux de Thèbes , aux sons de la lyre. L'air y était imprégné de poésie. Tout lui parlait du Dante , de Pétrarque , du Pulci , de Boccace , et de ce Berni , qui , comme lui , avait été secrétaire à Rome , et qui , comme lui , avait été frappé par une main toute-puissante. Mais avant de mourir , il s'était saturé de louanges et d'honneurs ; ses vers lui avaient survécu. Et son nom ! il était là , partout , sur les murailles de sa ville natale , et dans la bouche de ses concitoyens !

Accablé de ses réflexions, la tête pesante, le Mutilé voulut s'asseoir sur la pierre du Dante (il sasso di Dante) et sur cette pierre où le grand Aligliieri venait rêver son enfer, il se plongea dans mie méditation profonde.

Debout près de lui , Gaëtana , distraite , promenait ses regards sur la toilette des dames de Florence, sans songer même à ramener son voile sur sa figure, lorsque , entendant derrière elle prononcer son nom , elle se retourne vivement, et se trouve aussitôt entourée de plusieurs jeunes cavaliers qui s'écrient : C'est elle ! c'est Gaëtana! Inderdite, effrayée, elle prend le bras du Mutilé , et s'éloigne. Elle s'éloigne ; mais soit qu'une vive curiosité poussât, comme autrefois, ses jeunes compatriotes sur ses traces, soit que sa conquête excitât encore leur ardente émulation , ou qu'ils sortissent de table , la tête échauffée par le vin et pleine de folles idées , ils la suivent en l'accablant de propos oiseux , de fades complimens, lui demandant compte de son déguisement, de son absence, de ses jours, perdus loin d'eux. Ils pensent , ou feignent de penser , que celui qui l'accompagne , n'est qu'un complaisant écuyer , l'argus peut-être de son amant , chargé par lui de maintenir sauf son honneur et de la protéger contre l'approche des gens ivres et des galans trop énamourés. Ils continuent sur ce ton, l'escortant toujours, quelques-uns d'entre eux fredonnant des refrains de chansons appropriés à la circonstance, et les autres , plus calmes , ou plus désireux ,

multipliant les questions sur les causes de son arrivée à Florence et sur le lieu de sa retraite.

Gaëtana , confuse , embarrassée , n'avait d'abord répondu à ces vaines persécutions que par son silence et la rapidité de sa marche ; mais quand elle les vit s'acharner sur ses pas , s'animer par leur poursuite même , quand elle les entendit interpeller , en termes méprisans , son malheureux compagnon, sa gêne devint souffrance. Elle se risqua à tourner vers eux , à la dérobée , des regards supplians qu'ils interprétèrent à leur guise , et les apostrophes discourtoises recommencèrent à tomber sur celui qu'à sa toilette peu recherchée , ils prenaient plutôt pour un tuteur , pour un geôlier , que pour un amant.

Le Mutilé baissait la tête et cachait sa rougeur sous son manteau ; mais Gaëtana , le bras enlacé au sien , comptait les pulsations de son cœur et les frémissemens de son corps. En efïèt , sa fureur concentrée s'exaltait au point que, cherchant avec rage un moyen de châtier leur insolence , il croyait , dans ses vains rêves de vengeance , qu'au bout de ses bras sans mains , ses doigts renaissaient, s'alongeaient ; il les

agitait Tun après l'autre , il les sentait se replier sur eux-mêmes avec force et fureter le long de sa ceinture pour y saisir sa dague ou son poignard. Son illusion se dissipant avant que sa fureur fût amortie , d'autres projets terribles se succédaient dans son ame exaspérée. Arrivés au pont qu'il voyait devant lui et qui rattachait le quartier du Saint-Esprit au reste de la ville , il s'arrêterait tout à coup , laisserait passer Gaëtana la première , et celui qui tenterait de la suivre , il le saisirait brusquement entre ses bras 5 avec vigueur , avec rage , Tétoufferait , le broierait ou le précipiterait dans l'Arno.

Il n'en devait point encore être ainsi. Avant qu'il eût atteint le pont, un aigre sarcasme dirigé contre Gaëtana , accueilli même par le murmure désapprobateur du reste de la bande , avait frappé les oreilles du Mutilé , qui , cessant de pouvoir se contenir , fit volte-face , les yeux étincelans.

A la vue de cette figure si expressive , si animée , où se trouvaient empreintes , en caractères muets , toute l'énergie , toute la vivacité de la parole humaine ; à la vuejde cette figure qui n'était plus , comme ils l'avaient supposé

d'abord , celle d'un tuteur ou d'un argus , mai?; bien celle d'un amant furieux, les railleurs reculèrent d'un pas , et portaient déjà la main à leur épée , lorsque l'un d'eux , le jeune Sanderino , conseilla prudemment la retraite , dant lui-même il donna l'exemple.

Plus tard , il en expliqua les motifs. C'étaient certain arrêté du grand-duc , dont il était un des favoris , contre les mêlées d'armes sur la voie publique , sa colère contre tout chevalier de St-Etienne qui prenait part »à ce scandale ; et Sanderino venait de recevoir sa promotion.

A ces raisons ostensibles, on en pouvait peutêtre ajouter d'autres tout aussi décisives.

Le nouveau chevalier de St-Etienne avait autrefois persécuté Gaëtana de son amour. Fier de l'éclat de sa famille , de ses richesses , et n'éprouvant que des refus , il a voit pensé que le cœur de la jeune fille était encore retenu dans les liens trop forts d'un premier amour et qu'il fallait attendre.

Mais dès qu'au palais Strozzi il se rencontra avec le secrétaire de Norsini , tous deux se devinèrent. Après une discussion hautaine de part

et d'autre , ils se revirent à Fiézole , derrière les ruines du temple des anciens augures toscans. Depuis ce temps , le jeune courtisan sut ce que pesait une épée dans la main d'un rival. 11 en garda long-temps un amer ressentiment.

Mais s'il avait sur ses traits la beauté d'une femme , il en cachait aussi dans son ame la pusillanimité. A sa dernière rencontre avec le poète , il ignorait comment Sixte -Quint avait pris soin de le venger. Épouvanté par cette apparition imprévue , par ce regard terrible , le souvenir de Fiézole lui revint, et sous des conseils de prudence il dissimula sa frayeur et sa lâcheté : que Dieu lui pardonne !

Les amans ne songeaient plus à retourner à Florence ; mais l'écho de cette ville venait de retentir du nom de Gaëtana , et jusque dans les retraites de la Vallombreuse de nouveaux adorateurs la poursuivirent. Messagers secrets , chargés de protestations d'amour et de bijoux et de promesses brillantes , tout fut mis en jeu auprès d'elle. Le péril était grand. La Florentine avait peut-être songé avec regret à son éclat passé ; cependant l'idée d'abandonner un malheureux que seule elle pouvait aimer sur la

terre , était loin de son cœur. Elle lui confia tout d'abord et les poursuites dont elle était Fobjet , et ses refus d'ouvrir les missives et d'accepter les présens.

Mais les confidences de Gaëtana , répétées , finirent par jeter le trouble dans Famé de son amant. Quoi! tant de persévérance delà part de ses rivaux ! . .. Une jeune fille , faible , ardente , élevée dans le luxe, une femme dont lui-même avait exalté l'imagination et les désirs , résisterait-elle long-temps et toujours à ces tentateurs ? Que pourrait-il donc lui offrir en échange de ce qu'elle refusait ? Autrefois , For , la moire, les tapis soyeux, l'enchantement des fêtes , elle avait tout quitté pour lui ; mais alors il possédait ce talisman céleste avec lequel il éteignait ses souvenirs d'opulence et faisait taire ses regrets déjeune fille. Autrefois , à Florence , Gaëtana débutait à peine dans la vie 5 le monde ne s'était encore révélé qu'à ses organes extérieurs ; le bonheur n'avait frappé que ses yeux, ses oreilles , n'avait caressé que la surface de son être ; elle ne le connaissait que par cette impression de fraîcheur et de plaisir , semblable à celle que lui faisaient éprouver une toilette nouvelle , le bruit d'un concert ou le vent

dans ses cheveux : il ne s'était point fait sentir au-delà de Fenveloppe matérielle . C'était affaire de jeunesse , de nouveauté , de vanité satisfaite. Ce fut alors que le poète la vit, qu'il s'adressa à ce cœur inerte encore , et à sa voix puissante, aces accens enflammés , un olympe s'était ouvert devant elle , tout brillant de promesses passionnées , d'amour , de délire , de poésie et de rêves dorés ; et il avait triomphé de ses rivaux.

Aujourd'hui que luireste-t-il pour lutter contre eux?

Le sentiment de son infériorité lui fait enfin connaître la jalousie , dont son orgueil et sa fierté l'avaient préservé jusqu'alors . Si la j alousie est toujours un supplice , un vautour de Prométhée pour quiconque l'éprouve , que dut-elle être pour lui ! lui poète ! lui chez qui tout était folle joie ou désespoir, dont chaque pensée retombait sur son cœur brûlant, comme, sur le fer rougi , la goutte d'eau qui pétille , s'échauffe et remonte agrandie en vapeur enflammée! Jaloux ! lui 5 l'homme sans langue et sans mains , lui dont toutes les émotions se centuplaient en se concentrant. Lorsque cette puissance fréné-

tique fut là , faisant mouvoir , excitant tous les ressorts d'une pareille imagination, quels drames terribles durent se passer dans sa tête , confus , inachevés , mais si riches de combinaisons douloureuses , de motifs d'angoisses !

Et comment s'en défendre , comment la combattre ? Gaëtana s'était aperçue qu'en éclairant son amant, qu'en lui dévoilant avec franchise tous les moyens emplo} és pour la séduire , elle n'avait fait que redoubler ses ennuis. Elle crut devoir se taire , et , pour rendre le calme à cet esprit irrité , elle lui cacha ses émotions , dérobant à sa vue , autant qu'elle pouvait le faire , les tentatives de ses adorateurs , les combats qu'elle avait à soutenir et dont elle sortait toujours victorieuse , renonçant par-là au prix qui devait lui en revenir dans son estime , et lui faisant ainsi le plus grand sacrifice qu'une femme puisse faire.

Mais ce silence même ajoutait aux tourmens du misérable. Craignant tout, soupçonnant tout, ne pouvant provoquer une de ces explications toujours si persuasives dans la bouche de celle qu'on aime, si elle essayait de sourire, il la croyait perfide; si son front s'abaissait soucieux,

et qu'une pensée de tristesse obscurcît son visage , il la croyait coupable. Un mot , un geste , un regard, le feuillage agité par l'oiseau, un enfant qui fredonnait ou sifflait en gardant ses chèvres, un moine qui regagnait le cloître fondé par Saint-Gualbert , tout lui semblait piège , signal , déguisement ; tout exaspérait son imagination pressée d'un aiguillon acre et vénéneux, et lancée sans frein , sans guide , dans une carrière illimitée. Rien ne s'offrait à lui qu'il no rattachât à cette idée fixe : on eût dit que les hommes et la nature, ligués ensemble , ne marchaient plus que vers un seul but , celui d' arracher sa maîtresse de ses bras.

Lui-même comprenait son injuste folie; iî en rougissait . Pour y mettre un terme , il résolut de se vaincre, d'affecter une confiance qu'il essayait en vain de ressentir, de souffrir seul, et de ne point justifier du moins les lâches propos qui l'avaient accusé de n'être que l'argus de la belle Florentine.

Il cessa de l'accompagner le matin , dans les courses qu'elle avait à faire pour aller à la provende; souvent même elle ne le retrouvait plus à son retour à l'habitation. II errait dans

ces bois de hêtres et de sapins , élevés en amphithéâtre sur la pente des collines , et dont la sombre épaisseur a donné le nom à la vallée ombreuse.

Un jour , assis sur un rocher qui montait presque jusqu'à la cime d'un de ces noirs massifs, il embrassait d'un coup-d'œil tout le paysage , tandis que Gaëtana , pour quelque emplette à faire , s'était rendue seule au prochain village ; il contemplait les tours et le clocher du monastère qui s'élevaient au-dessous de lui ; ses regards plongeaient dans les cours intérieures , calmes et silencieuses , sous ces longues galeries de pierre , basses , froides et tristes , dont les murs n'avaient pour ornemens que des cénotaphes et des devises lugubres , où l'on marchait sur les morts , où tout appelait au recueillement et à la méditation ; puis , sous ces corridors , il vit s'avancer gravement un religieux qui , le front baissé, les mains jointes , traversait avec lenteur ces bandes d'ombre et de lumière qu'y projetaient alternativement la clarté du ciel et les sombres piliers de la voûte ; il y croyait voir une image emblématique de . toutes les choses d'ici-bas, et de l'existence de l'homme et de celle des peuples, où sans cesse les instans de

bonheur et les siècles de gloire sont interrompus par l'obscurité , où la nuit succède au jour, l'ignorance à la civilisation, et où l'on passe , le front courbé , au milieu des tombeaux, sur les débris des générations , sans y laisser même la trace de son pied. '

A force d'y rêver, il en vint à se dire : u Pourquoi n'irais-je pas vivre au milieu de ces hommes qui se font des vertus du silence et de la méditation? Combien d'entre eux n'a-t-on pas vus renoncer au monde , s'interdire la parole , s'isoler même de leurs compagnons , et volontairement se condamner à l'état d'inertie et d'impuissance où je suis tombé! Eh bien! ceux-là je les retrouverai à mon niveau , et je me résignerai à ma misère en voyant autour de moi ces riches qui possèdent , dédaigner ce qui me manque et que je pleure... Mais, pensait-il, étaient-ils poètes, étaient-ils amans? Qu'importe ! la poésie et l'amour doivent s'éteindre privés d'air et de soleil. J'aimerai Dieu, je prierai , je jeûnerai , je presserai de ma poitrine et de mon front les dalles glacées du cloître , et je vaincrai ou j'en mourrai, n

Alors il se sentit soulagé ; son cœur battit plus

librement 5 il crut ne devoir plus éprouver que des émotions calmes et douces. Ses yeux achevèrent tranquillement Vinspection de la vallée, et, pour la première fois depuis long-temps, se levèrent confians vers le ciel , comme pour lui demander assistance. Ils s'arrêtèrent en s'abaissant sur un chemin étroit et sablonneux qoi , prenant à revers la colline sur laquelle il était placé , tournait autour d'une de ses croupes , en la divisant comme par un ruban fauve qui descendait ensuite vers la plaine , au milieu de laquelle il se perdait en se déroulant.

Ce chemin était celui par lequel Gaëtana devait passer. En le reconnaissant , le Mutilé détourna aussitôt sa tête. C'était un premier sacrifice qu'imposait à ses passions mondaines cet homme misérable , qui , sans fanatisme religieux , presque sans croyance, pensait pouvoir supporter les rigueurs et l'ennui du cloître.

Pour résister à l'instinct de son amour jaloux , il essaya d'abord de s'en distraire par les grandes images que fournissait à sa mémoire la vie ascétique et contemplative des premiers chrétiens ; devant lui s'ouvrirent les catacombes de Rome avec leurs agapes fraternels inter-

rompus par le martyre ; les déserts de la Thébaïde avec leurs Antoine et leurs Macaire , dans la solitude , vivant face à face avec Dieu , et léguant au monde le secret d'un bonheur découvert au milieu des privations et des souffrances.

Mais en vain son imagination s'évertuait poui* l'enchaîner avec force à ses nouveaux projets ; la conviction lui manquait , l'enthousiasme ne le gagnait pas , et machinalement sa vue se détournait encore vers le sentier de la plaine. Cependant il voulait triompher de ses désirs , de sa défiance ; il l'exigeait de lui-même , et pour en venir à bout , il eut recours à des moyens puérils qui le servirent bien mieux que son génie défaillant.

Fixant obstinément ses yeux sur le tronc large d'un vieux hêtre , du côté où le vent d'ouest le frappait , il s'imposa pour tâche de compter un à un , en suivant une ligne qu'il se traçait , les lichens, les mousses parasites qui croissaient sur l'écoi'ce de l'arbre. Pendant un long temps ^ son esprit fut absorbé par cette seule occupation 5 et il comprit alors comment , à la honte de la raison humaine , les devoirs minutieux et

répétés de la vie monastique , Tégrènement d'un chapelet , l'observance d'un rituel , cette vie d'habitude , où l'oisiveté même a ses règles , où chaque instant a son emploi, cette existence uniforme , monotone , écrite d'avance, limitée, notée pas à pas, suffisait souvent pour faire disparaître des passions dont tous les argumens contraires d'une sage expérience , les volontés mêmes d'une ame forte , n'avaient fait qu'accroître la violence.

Sa résolution fut prise. Dans ce moment la nuit tombait et les vêpres sonnaient au monastère de Saint-Gualbert. Il se leva, se tourna vers le cloitre en s'inclinant, comme si déjà il voulait participer aux saints travaux des moines, et quand la cloche cessa de se faire entendre , il regagna sa demeure lentement, sans presser le pas , même en s'en approchant.

Gaëtana vint au devant de lui ; il la reçut sans ouvrir les bras , s'assit dans un coin de l'habitation, et sembla méditer profondément.

Le lendemain, s'efForçant de faire prendre de plus en plus racine à sa résolution , il garda la même impassibilité , rêvant à son existence

monacale , se voyant déjà au milieu des jardins du cloître , ou , comme le religieux de la veille, parcourant la longue galerie à travers les jets d'ombre et de lumière. Il songeait aussi aux moyens de faire comprendre à Gaëtana la nécessité d'une séparation , et souriait amèrement en pensant que , sans doute , il allait combler par-là ses vœux les plus ardens.

De son côté, la jeune femme était agitée de réflexions pénibles : ses sacrifices méconnus irritaient sa fierté ; elle pensait que les tourmens de la jalousie causaient seuls la tristesse de son amant , et , blessée au cœur d'une telle défiance, elle ne cherchait ni par un mot , ni par un regard, à le tirer de cette langueur léthargique. Ainsi se passa la journée.

Le jour suivant , tous deux affectaient encore les mêmes dispositions à la froideur et à la contrainte. Mais le Mutilé était pâle, abattu; son front blême , son œil terne et fatigué révélaient assez les souffrances d'une nuit sans sommeil. Il avait repris sur un siège sa place et sa contenance de la veille. Silencieuse , agitée , avancée sur le seuil de la porte, un pied hors du logis, comme pour se distraire ou pour sortir, Gaëtana semblait partagée entre un dépit orgueil-

leux et un sentiment plus doux ; mais ses yeux se tournent vers son amant , et à la vue d'une larme qui roulait dans sa paupière , un transport sublime d'amour et de pitié s'élève dans son cœur ; le saisissant tout à coup par le bras , d'un geste elle lui ordonne de l'accompagner et Fentraine avec elle , lui laissant à peine le temps de se reconnaitre.

A peu de distance et derrière la maison qu'ils habitaient , était une chapelle à moitié ruinée , élevée en l'honneur des victimes de la peste qui en 137-4 avait désolé la Toscane. Deux frênes en ombrageaient l'entrée , décorée de colonnes en marbre noir de Pistois, dont quelques-unes étaient encore debout ; un rideau de lierre qui d'abord s'implantant dans le ciment des pierres les avait ébranlées , les préservait maintenant d'une chute complète , tapissait l'extérieur et jusqu'aux anciens vitraux, et revenait pendre en festons jusque sur l'autel , par une large crevasse de la toiture qui seule permettait à la lumière de pénétrer dans l'intérieur du saint édifice.

C'est devant cette chapelle que Gaëtana s'arrêta. Ses yeux respiraient l'enthousiasme , son sein se soulevait avec précipitation , et un trem-

blement passionné agitait tous ses membres. Elle se retourna alors rapidement vers le Mutilé, à qui pendant ce court trajet elle n avait adressé ni un mot ni un regard. Il put lire dans l'expression de ses traits combien les sentimens les plus contraires peuvent s'allier et se fondre dans le cœur d'une femme. Il y avait dans la douce illumination de son regard , dans l'abaissement de ses sourcils , dans la contraction de ses lèvres, le vif coloris de son teint, de l'indignation pour l'offense et du pardon pour l'offenseur , les reproches d'une juste fierté , et les joies d'une ame qui pouvait faire preuve à la fois d'innocence et de générosité. Elle quitta le bras qu'elle pressait encore , et , tombant à genoux sur le seuil de la chapelle , s'écria , pleine de ferveur : « Vierge divine , et vous , bienheureux Gaëtan de Thiène, frère de mon aïeul , et que ma mère m'a choisi pour patron , je vous prends à témoin que si jamais je me montrai parjure , ce fut pour le suivre , lui que voilà ! Je vous adjure par le sang du Christ, qu'il retombe sur ma tête si je fais défaut à la vérité; ai-je mérité depuis que je l'aime , depuis que j'ai tout abandonné pour le suivre , les calomnies qu'il amasse contre moi dans sa pensée ? Non , mes saints protecteurs ; et puisque ma parole est impuissante pour lui ren-

dre le repos , faites descendre en lui la persuasion : vous seuls le pouvez. Qu'il sache que ce cœur est encore à lui , à lui seul ; que tous les biens du monde ne peuvent me tenter auprès de lui , de lui pauvre et souffrant. Le seul soulagement à un malheur sans remède ne peut être qu'un amour sans fin. Cet amour , je le lui jure encore. Je serai sa compagne , son amante, sa sœur , son épouse. 0 Vierge sainte ! je dépose mon salut éternel entre vos mains , comme gage de la vérité de ce que j'avance. »

Le Mutilé était tombé à genoux , la face contre terre. Toutes ses craintes , toutes ses terreurs jalouses étaient évanouies , et avec elles ses vains projets de retraite et ses songes de cénobite. Prosterné devant Gaëtana , ce n'était point Dieu qu'il invoquait , c'était elle L Du fond de son cœur 5 il lui criait grâce ! en sanglotant , lui montrait au milieu de ses larmes ce sourire de bonheur qu'il croyait ne plus pouvoir exprimer.

Dans cette ame si mobile, dans cette imagination si vive , où toutes les nuances , tous les échos de la passion se reflétaient , se répercutaient avec tant de force , déjà les rêves d'ave-

nir 5 les illusions , les enchantemens de la vie revenaient en foule. Tout s'était subitement métamorphosé en lui. Là où il y avait eu angoisses et frénésie , il ne ressentait que calme, repos, espoir, confiance. Les regrets de sa conduite passée , ses remords tout à l'heure si violens , s'effaçaient même devant la plénitude de son bonheur , et , sans que ses larmes eussent cessé de couler, elles ne partaient déjà plus de la même source , et ne brillaient sur son visage que comme un signe de joie et d'amour.

Gaëtana lui souriait à son tour , en pleurant avec lui, l'appelait son époux — Alors s'écoulèrent quelques instans de silence et d'ivresse ; puis tous deux se relevèrent embrassés , et leurs regards , après s'être rapidement interrogés , se tournèrent ensemble vers l'autel.

Infortunés , jouissez de ce bonheur si «doux qu'un pareil moment mène toujours à sa suite ; jouissez du peu de jours tranquilles que vous devez goûter encore. Hâtez-vous ; ils sont comptés, et ne seront pas nombreux.

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