‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 1 sur 73 · Le myosotis · texte numérisé non relu

Le myosotis

HégésippeMoread fut enfant naturel ; ainsi, dans son dénuement de toutes choses, le nom qu'il portait ne lui appartenait niènie pas. Il naquit à Paris, rue Sainte-Placide, n" 9, le 9 avril 1810. Ses parents l'amenèrent tout petit à Provins, où son père avait trouvé une place de professeur au collé;^e et où sa mère entra en condition chez madame F***. !\lais bientôt le père mourut; la mère, fennne supérieure à sa position par la délicatesse de son cœur, le suivit peu d'années après, et tous deux, tra(;ant la route à leur fils, allèrent mourir à lliôpital. Madame F*** garda avec elle l'orphelin, et veilla sur lui l.uit que durj son éducation ; c'est par elle quil fut placé gratuilemeut au petit séminaire d' Avon, près Fontainebleau. Moreauy composa ses premiers vers, à Vù'^e de douze ans; ses impressions au séminaire, les vagues rêveries de son enfance poétique, il les a lui-même racontées dans la première pièce du D'uxjéiw.

II NOTICF, BIOGRAPHIQUE.

Quand il eut terminé ses études, à quinze ans, il entra en apprentissage, par les soins de madame F***, chez un imprimeur de Provins. Ici commence pour Moreau une série de jours heureux, les seuls qui lui aient été dévolus sur la terre, pendant lesquels il dormit d'un doux sommeil, ne comptant ni les mois, ni les années; jours pleins de lumière et de soleil dont ensuite le souvenir le poursuivit à travers les froides ténèhres du reste de sa vie, et qu'il revoyait encore, à ses derniers instants, du fond de l'hôpital. Auprès de lui, sous le même toit, était une femme dont le cœur l'avait compris. Cette femme fut le charme de ces jours de bonheur, et dans la suite la consolation de son infortune; elle avait alors pour lui de tendres paroles, d'innocentes caresses; elle remplissait, en quelque sorte, la maison d'un parfum d'amour ; plus tard, souffrant de ses maux qu'elle ne pouvait empêcher, elle pleurait et priait pour lui.

Aussi j'ai liieii sonvenl frémi d'un doute étrange, El, les yeux sur ses yeux, dit : Est-ce pas un ange?

s'écrie Moreau. Cette femme , il l'appelait sa sœur, il lui a dédié son livre; elle l'inspire toutes les fois qu'il chante ou ses joies ou sa tristesse; il l'associe à ses rêves de gloire , lui promet la moitié de son avenir de poète. Souffrez donc que je vous nomme, Louise I^e- Leau! Il a retracé lui-même leurs saintes amours dans le conte intitulé : le Gui de chêne. Qu'il est touchant ce conte! et qu'il y a de grâce, de sensibilité, dans ce couple antique, Ixus et IMacaria, la poésie et la vertu ! Ixus, qu'aucun Dieu ne caresse, auquel Apollon seul, effleurant ses joues pâles , a soufflé sur la bouche, et dont le cœur depuis brille et palpite toujours ; Macaria

-NO lie h lUUCiK.M'IlluUli. III

qui Teulace de ses soins, pcin-e (juil est souftVaul et dédaigné, et parce que ses frères, les llcraclides, symboles de la force et de la puissance, le battent et le repoussent. Quand le Gui de Chêne parut dans le Journal des Demoiselles, je sais une jeune nile qui ne put achever de lire à haute voix la chanson d'Ixus; ses pleurs l'arrêtèrent ; c'est que Aloreau l'avait écrile le cœur gros de regrets et des hirnies dans les yeux.

Pourquoi n'est-il pas toujours resté à Provins!... Correcteur d'imprimerie, il y eiit passé au milieu de bonnes gens, à côté de sa sœur, dans l'uniformité d'un travail commode, une vie paisible et pure, une vie selon son cœur. Au lieu de cela, que de chagrins, que de misères ! Écoutez aussi avec quelle mélancolie profonde il gémit, six ans plus tard , sur les beaux jours envolés de son adolescence, sur toute cette félicité qu'il a perdue!

» Je me console un peu de mon exil, en repassant •« une à une dans mon esprit toutes nos scènes de « bonheur. .Nous lisons notre auteur favori, nous cn- « tendons une douce musique, nous admirons le beau « clair de lune ; ma main a touché la vôtre, nous par- » Ions de nos amours, du paradis. Il y a bien longtemps " de tout cela, n'est-ce pas.^ Oui, entre cette époque et « le momeiil où je suis , il niesemide qu'il s'est écoulé <• des siècles de peines et d'ennuis... lin écrivant cela, « je souris, et en même tenq)s j'ai envie de pleurer. « Mon Dieu, comme j'étais heureux alors, et comme « tout ce bonheur a passé vite! Du moins, je n'ai pas « le regret de n'avoir pas su apprécier mes beaux jours o quand je les tenais. Il vous souvient, n'est-ce pas, » que quelquefois je vous disais avec épouvante ; Ai- « mons-nous bien maintenant, car un pressentiment

IV NOTICE lîIOGUArUIQUE.

« me dit que nous ne nous verrons pas toujours. Kli « bien ! avais-je raison ? combien y a-t-il de temps que « je ne vous vois plus ? et quand vous reverrai-je ? »

Tous ceux qui jusqu'ici ont écrit sur IMoreau ne savaient guère de sa vie que ce qu'il en raconte dans le MijosolL^, et n'avaient vu de son cœur que ce qu'il en montrait en public; ils ne l'ont pas connu. Ils se sont trompés, quand ils ont dit que lui-même avait quitté Provins, poussé par l'ambition. Ce fut madame F*'* qui, pour dernier bienfait, l'envoya à Paris, dans une imprimerie : elle le voyait en espérance marcher sur les pas de Béranger. Que pouvait-il contre cette détermination , lui , orphelin , nourri du pain de l'hospitalité ?

En route donc, IMoreau! Sans argent, sans famille, et désormais sans protecteur; à dix-huit ans; va te mêler, enfant perdu, à cette multitude égoïste qui peuple la grande ville ; va, sur la foi d'encouragements téméraires, tenter cette mer orageuse.

Où, comme Adamastor, debout sur un écneil. Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil!

Moreau est admis en qualité de compositeur chez M. Firmin Didot. Sou sort est déjà bien changé, sans doute : mais qu'importe! il est jeune , plein dame, riche d'illusions. « Ma chambre est petite et froide, écrit-il à sa sœur, pendant l'hiver de 1829, mais la nuit j'enveloppe mon cou d'un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n'ai plus froid. «

En juillet 1830, il se bat avec enthousiasme pour la liberté; voilà qu'il croit avoir vu tomber sous ses coups un soldat ; il jette son fusil , rentre chez lui l'âme bouleversée, et il écrit : <^ IMa sœur! ma sœur !

NOIIC.K ItlOl.KAlMIiyl i;. V

j\ii tiu' un homme, mais j'en sauverai un autre; •» et, «Ml etïet, il recneiHit un Suisse blessé, le cacha, et lui donna, pour le déguiser, son unique redingote. — Kn juin 1833, il parut aussi ou milieu de la fusillade; mais cette fois il était sans armes, il ne se battait pas, il clierchait la mort.

Il raconte dans ses lettres qu'après les Trois Jours des séditions éclataient sans cesse dans les imprimeries, que des ouvriers insurgés y maltraitaient ceux (|ui acceptaient des travaux; c'est pour cela peut-être qu'il sortit de chez M. Didot, et se fit maître d'études. Il se trouva bientôt entouré de quelques jeunes gens, la plupart spirituels, mais, pour me servir de ses expressions, égoïstes et innnoraux. Il était sans exjjérience, il trouvait dans leur esprit et dans leur gaieté une distraction à ses regrets. D'ailleurs, le poète n'est-il pas, en général, un être mobile de caractère, impressionnable à toutes les sensations, sensible à toutes les joies comme à tous les chagrins ? Tel au moins était ^loreau. .te me ra[)pe!le qu'à vin^t-huit ans il m'appelait so!i frère aine, moi plus jeune de beaucoup , et que , s'appuyant sur mon bras, il me priait de le guider comme on guide un aveugle. Ces jeunes gens exercèrent sur lui une grande influence, influence funeste, dont les conséquences se firent sontir sur sa vie tout entière. Il perdit au milieu d'eux sa fraîcheur virginale et h naïveté de ses illusions; à ses yeux, le monde se désenchanta ; il vit la société telle qu'elle est, avec ses révoltantes iniquités, les hommes tels qu'ils sont, possédés de l'amour d'eux-mêmes et de la soif des jouiss.inces brutales; il se contempla pauvre et nu à côté de l'opubuce vicieu.se et stupide, il eut des mouvements de haine et d'orgueil ; il subit,

VI NOTICE BlOGllAl'HlQUE.

en un mot, cette crise douloureuse qui attend tout jeune homme généreux et sincère, à son entrée dans le monde, surtout quand il est sans guide et sans appui, et qu'en outre il est poëte. Puis il conçut contre lui-même une amertume profonde, il vit avec une douleur inconsolable les taches, si légères pourtant et si pardonnables, dont il s'était souillé. Il en a gémi longtemps; et, vers la fin de sa vie seulement, devenu plus calme après de longues expiations, il se pardonne et dit à son àme prête à quitter la terre :

Fuis sans ireiubler: veuf d'une saiiile amie, Quand du plaisir j'ai senti le besoin , De mes erreurs, loi, colombe endormie, Tu n'as élé complice ni témoin !

C'est à cette fatale époque que Moreau, pendant les nuits, couchait sous un arbre du bois de Boulogne ou dans un bateau de charbon amarré aux bords de la Seine; qu'il errait au milieu des rues de Paris, composant une ode à la Faim ; qu'assis sur une borne , et rencontré par une patrouille, il se laissait jeter à la préfecture de police, et qu'il y restait sans se nommer, siîr au moins de trouver là un asile qu'il ne devrait à la générosité de personne. C'est alors que le choléra survenant, il se faisait admettre à grand'peine dans un hôpital, et s'y roulait dans le lit d'un ciiolérique, afin de s'inoculer la peste. Il portait sa misère avec un chagrin sauvage : son patron était Diogène. A de longs intervalles pourtant, ses larmes se font jour, et ce sombre chagrin éclate en sanglots :"

« Pourquoi, s'écrie-t-il, vous ai-je quittée, ma sœur? « Pourquoi m'avez-vous laissé venir? Pourquoi m'a- « vez-vous caché vos larmes quand vous deviez donner « des ordres? Vous n'aviez qu'à dire : je le veux;

NOTICK ]!10(;U Al'lllOUli. VII

» VOUS n'aviez (ju'a étendre la main pour nie retenir ; « et vous ne l'avez pas fait! Quanti j'y rellefliis niain- « tenant, je ne conçois pas comment j'ai pu merésou- « dre à vous quitter, pour me jeter, les yeux ouverts, « dans un abîme de misère et de honte. Maintenant je " n'ai plus d'espérance. Vous devez vous apercevoir « du désordre de mes idées ; pardonnez-moi donc si " je m'exprime d'une manière inconvenante. Oui , en « relisant mes premières phrases , je m'aperçois « qu'elles renferment presque des imprécations contre " vous. Pauvre sœur, vous avez cru sacrifier vos af- " fections à mon intérêt, et je ne devrais m'en sou- « venir que pour vous aimer davantage. Oui, je vous « aime et j'ai besoin de vous le répéter , car, dans la » situation où je suis, toutes les suppositions sont n permises , et celte lettre est peut-être un adieu. Je « vous aime, car vous m'avez entouré de soins que je » ne méritais pas, et d'une tendresse que la mienne « ne peut assez payer. Je vous aime, car je vous dois u mes seuls jours de bonheur, et, quoi qu'il arrive, « jusqu'au dernier soupir, je vous aimerai et vous bé- « nirai. Je ne vous donne pas d'adresse : qui peut san \oir où je coucherai demain } »

Certes, en ces moments-là , Moreau se serait tué : il ne s'était |)as fait enc-ore une haliitude du désespoir; ses plaies étaient nouvelles, vives et cuisantes. Mais le monde, disait-il souvent, impute à crime le malheur ; on leùt soupçonné de quelque mauvaise action : cette pen«ée l'arrêta.

T'n beau matin, comme le soleil d'avril illuminait sa mansarde, malade et n'en pouvant plus , il sort de Paris, il marche, il marche, et arrive mourant ii Provins. A l'aide des soins les plus tendres, sa santé s'y

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