‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 2 sur 73 · VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE

rétablit, il oublie tous ses maux et poute encore quelques instants de repos. T,e temps de sa convalescence, il le passe à Saint-Martin, cbez cette douce et gentille fermière, madame Guérard, à laquelle il a dédié l'une de ses plus sracieuses cbansons. Il entreprend la publication du Diocjène. Quelques babitants bonorables, M. Gervais, M. Boby de La Cbapelle, l'encoura^ient ; il réunit quatre-vingts souscripteurs. INIais une cliansonnette innocente attire sur sa tête le courroux d'un fonctionnaire puissant dans le pays. 11 est dès lors en butte aux persécutions incessantes et mesquines d'une petite ville; on le provoque en duel; son adversaire est un parent des personnes cbez lesquelles il demeure, et, tout en pleurant, l'hospitalité ferme sur lui sa porte.

Ce nouveau séjour à Provins n'aura donc été qu'une courte balte dans son douloureux voyage. En route encore une fois! il faut partir, et maintenant sans retour. Il part, mais indigné. La colère lui donne du courage, il en fera sa muse inspiratrice.

Vous avez (dit-il) retrempé mon cœur dans ramerlunie; Le ûel dont il est plein déborde sous ma plume !

Colère passagère, hélas !... Moreau n'avait pas la force des longs ressentiments; haïr le fatiguait. Tous ceux qui, dans le cours de sa vie, l'avaient humilié, trahi, outragé, sur son lit de mort il les couvrait d'un large pardon; il aurait voulu les revoir et leur serrer la main.

De 18,3J à 1838, sa vie n'offre plus que le triste spectacle d'une lutte sinistre entre un homme et sa destinée, lutte inégale oîi l'homme, jeune pourtant et plein de génie, a toujours le dessous et doit infailliblement succomber.

NOTICK inoUK ArilK>ljli. IX

Il iTDtro dans une imprimerie; mais il esl mauvais ouvrier, il a des distractions eontinueiles; les caractères répondent les uns pour les autres à l'appel de ses doiizis.

11 se fait encore une fois maître d'études; mais il est facile, complaisant; ses élèves lui inllii,'ent les humiliations que subit une bonne d'enfants

Il est cliariié de la compilation quotidienne des journaux pour une revue nouvelle. Douze cents francs par an, c'est le Pactole ! mais il ne peut même s'acquitter avec succès de cette humble tâche; on le remercie.

11 essaie de donner quelques leçons particulières ; mais il trouve qu'il n'apprend rien à ses enfants et qu'il ne gagne pas assez bien l'argent de leurs parents. Kt puis, ces enfants s'en vont loin de Paris à l'approche de l'été, et il reste sans occupation. Quand il manquait d'emploi, lorsqu'il était le plus pauvre et le plus triste, Moreau n'écrivait à personne; on ne le voyait plus; il se retirait dans l'ombre et le silence. Que de souffrances il endura ainsi ! Que de larmes il a versées que personne n'a sues ! » Pardonnez-moi mon long silence, écrit-il à sa sœur; j'étais, comme toujours, malheureux et de plus malade; vous avez toujours été si prodigue de bienfaits pour moi, que je ne pouvais me plaindre sans avoir l'air de demander; il fallait mentir ou me taire; je me suis tû. »

Il va voir les personnes qui ont protesté de leur at- Uichement pour lui; il devient solliciteur, lui si noble et si fier; mais il est éconduit et il écrit : < .Te viens de faire preuve de patience et de courage, j'ai sollicité, et j'ai remporté de mes visites la con\iclion qu'd faut se délier de ce qu'on nomme des protecteurs. «>

X NOTICE BIOGRAPUIQUK.

11 envoie de ses vers aux grands seigneurs de la littérature, mais il n'en reçoit pas de réponse, ou bien ces grands seigneurs le traitent en écolier vulgaire. J'ai entre les mains une lettre dans laquelle un romancier aristocrate lui prodigue avec une affectation marquée les qualifications de poëte du peuple , d'enfant du peuple : « Chantez le peuple, lui dit-il, aimez le peuple ; je n'essaierai pas de convertir à mes opinions sur le peuple un jeune homme né dans son sein, etc. , » et il termine eu lui faisant espérer que le Vert-Vert, journal des spectacles, voudra bien insérer quelques-uns de ses vers.

D'amis auxquels il puisse ouvrir son cœur, il n'en a pas; il est dans un isolement absolu. « Parmi les jeunes gens qui m'entourent (je cite toujours sa correspondance ) , quelques-uns me craignent et sont mes ennemis, quelques autres m'estiment et se posent devant moi comme des protecteurs. Je n'ai pas là d'ami, de véritable ami.>. Les personnes qui lui sont le plus attachées sont des femmes : c'est surtout madame Emma Ferrand , la girondine. Or elles ont reconnu qu'il n'était bon qu'à une chose, à écrire; et elles vont prônant partout son talent et s'efforcant de lui faciliter l'accès des recueils littéraires. Une foule d'expériences malheureuses l'ont en effet convaincu luimême de son incapacité universelle ; il lui est impossible de remplir le plus humble emploi. Sa faiblesse, sa paresse pliysique, plus encore que son amour-propre, lempéchent de demander son pain au travail de ses mains ; il n'a plus enfin d'autre ressource que la littérature. Tâchons donc, se dit-il, de nous faire homme de lettres ; cette dernière expérience manquée, il ne me restera plus qu'à me croiser les bras et à mourir. Il

Nori'.i: BioGR vi'111(,)i:e xi

s'aooorde six mois pour cet apprentissage; jusqu'alors il n*n rien composé qu'en poote, par caprice, lorsque l'inspiration lui venait : il faut aujourd'hui qu'il soit toujours prêt, qu'il écrive quand même, qu'il fasse en un mot le mélier littéraire. Hélas ! il ne peut à ce point forcer sa nature. Chez lui le génie poétique était dominant, souverain, et, quand son estomac avait faim, que sa main voulait écrire , le poète, impassible, attendait l'idée-, l'idée trouvée, l'artiste s'en emparait, la découpait, la ciselait, et ne la transmettait à la plume que délicatement travaillée. Moreau ne parvint jamais à mettre au net plusieurs pases en un jour Tandis que des aut»^urs d'un talent subalterne s'y enrichissent , à ce métier , il ne gagnait pas même le strict nécessaire; il y serait mort de faim, 1 ttéralement.

Est-il donc vrai que Moreau ne sut point accepter la tâche humaine, et qu'il ne voulut pas se résigner à la lutte, qui est le devoir de chacun ici-bas , qu'il préféra maudire les obstacles que de les vaincre ; que, drapé avec orgueil dans son indigent manteau , il se tint immobile au lieu de marcher d'un pied résolu et les bras tendus au travail ? Alais, vous le voyez : il essaya de tout ce qui était à sa portée et ne se trouva bon à rien. Il subit sans relâche le supplice de Sisiphe, condamné à rouler un rocher du fond d'un abime au sommet d'une montagne : le rocher retombait toujours. Quelquefois, il est vrai, convaincu de son impuissance, désespérant du succès, il se couchait au pied de son fardeau, et il appelait la mort; mais un rayon de soleil venait à luire, un rêve, un souvenir traversait son esprit, et c'en était assez pour le ranimer et le faire sourire : il était liccreux de si peu de chose! Au Luxembourg, par un'' belle soirée d'autonme,

XII NOTICE BIOGRAPlIIQUf:.

comme il se récliauffait au soleil, je me souviens (|u"il s'écria : N'est-ce pas qu'il y a des momeuts où Ion est bien heureux délre au monde! Et alors il avait vingt-huit ans; l'indigence et la maladie l'avaient usé comme un vieillard. Dans sa pièce inspirée, à l'hôpital , du souvenir de Gilbert, après avoir maudit le jour qui l'a vu naître, il ajoute :

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse. Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir, 0 quel bonheur! ô que la vie est douce !

Et puis il aimait tant sa sœur : Elle était si bonne, Macaria! Il se relevait donc et recommençait à lutter. Efforts toujours renaissants et toujours impuissants! Sous l'enqiire de cette devise qui nous régit : cliocun pour soi, an milieu de ce pêle-mêle d'ambitions rivales, en l'absence d'un pouvoir protecteur et fort qui veille au classement des individus et tende la main à ceux que le sort a fait naître dans une condition contraire à leur nature, il faut à celui qui est pauvre et abandonné dans ce monde, s'il veut prospérer, s'il veut vivre seulement, une organisation d'athlète, des bras robustes, une constante énergie. Or, chez Moreau, le fond du caractère était l'insouciance; l'énergie ne lui venait que par fiévreux accès , bientôt suivis de langueurs infinies, d'abattements insurmontables. Il y avait entre sa nature morale et sa nature physique une harmonie touchante : sa physionomie était mâle, quoique douce; sa tête forte; c'était l'emblème de son génie, de sa verve poétique et de sa raison élevée; son corps souple , sa peau blanche et unie, ses extrémités fines et délicates : tout cela était d'une femme, d'un enfant, et signifiait son caractère faible et inoifensif. Il eiU fallu à cet homme un bonheur tout fait, une

Non ci: itioc. r a en loUR- xm

température (louif, un niondc iutflliiit'nl l't bon, ricii à faire, une couclie propre et toujours prête dans laquelle il pût s'eudorniir chaque soir sans souci du leudemain ; il était né pour vivre de la vie des plantes, qu'on arrose, qu'on expose au soleil, et qu'on soustrait aux rigueurs de l'iiiver. Kt alors, certes, il eiU porté des fruits d'or; à l'abri de la souffrauce, libre des soins matériels, c'eût été un grand poète.

Pour donner une idée plus nette de la nature de son génie, je ne saurais mieux le comparer qu'à celui de Charles Nodier. Il était bon avant tout, tendre, riant et gracieux, aitique et naïf tout ensemble, amant passionné de la nature, sensible de préférence aux huml)les douleurs, au charme des simples histoires et du coin du feu. Sa muse, à ses débuts, hanla le cabaret, se mêla aux querelles politiques : ce ne furent là chez elleque des faux pas de jeunesse; mil huit cent trente avait d'ailleurs bouleversé les esprits. Comme Nodier, Moreau aimait avec passion les contes de fées; il disait à sa sœur : .Au déclin de vos jours, assise dans un j^rand fauteuil, vous rassemblerez autour de vous les enfants du voisinage, et moi je ferai des contes pour vos petits enfants. C'était là le vœu suprême de son ambition. Il croyait, comme liruscambille , que tout ce que la vie a de positif est mauvais , que tout ce qu'elle a de bon est imaginaire; et jamais philosophie fut-elle mieux en situation, puisque, pour lui, la vie positive n'était que chagrins et misère! Ne trouvant plus d'illu'^ions à se faire autour de lui, il en allait chercher dans le pays des chimères. La hideuse réalité le pressant de trop près et l'écrasant, il se trouvait souvent frappé de paralysie dans son imagination; et, les ailes brisées, il demeurait inerte, cloué dans son exé-

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