‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 16 sur 73 · LE PARTI BONAPARTISTE · texte numérisé non relu

LE PARTI BONAPARTISTE

A Joseph Bonaparte.

Et toi , vieillard , aussi ! tu viens clans le champ-clos Où la plume combat , où l'encre coule à (lots , Jeter aux factions disputant la puissance, En forme de cartel , un acte de naissance ! A travers les grands noms , refrain de nos débats , Ton nom mystérieux est prononcé tout bas. Quelques agitateurs, ralliés pour détruire, Soldatesque sans frein qu'on rougit de conduire , Quêtant partout un clief pour détrôner un roi , De refus en refus sont tombés jusqu'à toi.

Mais le géant n'est plus, et les nains de sa race Dormiraient aisément blottis dans sa cuirasse ; Tous ses parents obscurs , frères , sœurs et neveux , Qui pour son héritage osent former des vœux , De l'astre impérial satellites sans nombre , Depuis qu'il s'est éteint sont retombés dans l'ombre. L'orphelin dans l'exil n'a qu'un moment langui : Sur le chêne abattu le vent frappa le gui. L'empire, dont la chute a fait trembler les pôles ,

Li: MYOSOTIS. 23

Pour vestiize iri-bns n';i l;iissé que deux sniiles : L'un que brOle au midi le Simoun étouffant, L'autre , pendant au nord sur un tombeau d'enfant.

Bonaparte! où trouver dans ta l)iopraplne, A côté de ce nom , rien qui le justifie ? Ton glorieux aîné , dans ses obscurs cadets Vit dix ans une tache au velours de son dais. Il les brodait en vain d'or sur chaque coutiu'e , Sous leur habit de prince on flairait la roture. Lorsque , du nord au sud , le pontife des camps Les sacrait rois d'un jour sur les trônes vacants, De l'orgueil fraternel leur vanité complice Se courbait à ses pieds sous un brillant ciliée. A riiomnia;:e des cours le dédaiLMieux vainqueur Les jetait en passant , comme ce dieu moqueur Qui livre dans l'Asie aux prières publiques Ses excréments divins , façonnés en reliques. Tel le sabre adoré des héros Osmanlis Découpe aux Icoglans le monde en pachaliks; Tel , secouant la peau du lion de Némée, Hercule en fait tomber tout un peuple pygmée.

Malheur aux potentats créés par son dédain, S'ils l'offensaient d'un mot ou d'un geste! soudain Rapp courait cluUier la majesté vassale ; Et quand ses éperons résonnaient dans la salle , Sous son manteau de roi le coupable suait , Tremblant connue un pacha surpris par le muet!

Quel ennui t'étouffait dans l'Escurial sombre !

Sur ton lit sans sommeil tu croyais voir dans l'ombre

Flamboyer le poignard et l'œil d'un guérillas;

Et puis, fermant les yeux, tu revoyais, bêlas!

Les montagnes dont l'air enivre la poitrine ,

La plaine sablonneuse et la roche marine ,

Où , sans prévoir du sort les écueils inconnus ,

Enfant insoucieux, tu bondissais pieds nus!

Aussi , quand Dieu brisa l'idole chancelante , Vite tu secouas ta couronne brûlante.

Que dis-je? grâce à toi , le monde révolté De quelques jours plus tôt data sa liberté. Oui, l'aigle impérial, harcelé dans son aire, Se débattait encor pour saisir un tonnerre; Les barbares, tremblant de profaner Paris, S'arrêtaient sous ses murs , fascinés et surpris ; Mais, dépouillant un rùle écrasant pour ta taille, Par un sauve-qui-peut! tu cédas la bataille ! Et c'est toi qui voudrais déployer pour drapeau La redingote grise et le petit chapeau!

Ts'on , la gloire pour toi n'eut jamais de baptême ! Non , Joseph , tu n'es pas Bonaparte , et quand même ! . . Quand même il reviendrait gigantesque, celui Devant qui peuples, rois, empereurs, tout a fui; Quand même du tombeau le nouvel Encelade Bondirait, et des cieux tenterait l'escalade, Pense-t-on qu'à la soif de l'aigle renaissant La France Prométbée irait livrer son sang?

O VOUS qui l'adorez , Iribuus dont la colère S'allume au nom de roi dans le club populaire, C'est alors qu'il faudrait hurler le désespoir, Sur le tableau des droits jeter un voile noir, Lt se taire ou trembler : de sa main colossale, Qui de Saint-Cloud jadis a balayé la salle, Il vous briserait . vous et vos tréteaux forains , Et vous reijretteriez, la baïonnette aux reins, Ces bourreaux paternels dont le clysoir talonne L'émeute Pourceausnac autour de la colonne. Vous qui crachez l'injure au mitrailleur en froc, Avez-vous oublié que f homme de Saint-Roch , Flétri d'un souvenir qu'aucun exploit n'efface, A son début sanglant nous apparut en face Dans ce Paris qu'au jour des sanglants désespoirs Le canon blasonna d'hiéroglyphes noirs!

Distinguez-vous quel mot est gravé sur la pierre? Charte ou Napoléon? Juillet ou Vendémiaire? Quel or espérez-vous, quand vos creusets hardis Fondent quatre-vingt-treize avec mil huit cent dix ? A vos yeux , si Rrutus vous a soufflé son Time, La race de Tarqtiin est une race infâme. Crachez donc sur sa cendre abandonnée aux vents. Votez des échafauds à ses restes \ivanls, Qu'ils meurent abreuvés de lentes agonies , Et qu'on les traîne morts aux vers des gémonies. C'est peu : ressuscitez contre des noms maudits Les lois dont le biasplieme était Irappé jadis. Mutilez par le fer, brdiez par les acides La bouche qui vomit les sons liberticides ;

Car si l'on évoquait l'ombre du soldat-roi , La liberté féconde avorterait d'effroi.

Mais il dort sans réveil, le géant de l'empire ; L'Anglais a bien cloué le cercueil du vampire. Qu'on n'oppose donc plus sur d'antiques pennons, L'aigle à la fleur-de-lis et des noms à des noms ; La science héraldique est éteinte , et la France , En vieillissant , confond dans son indifférence Sa race tricolore et ses blancs souverains , L'huile de Notre-Dame et l'ampoule de Reims...

Mais, que fais-je.^ et pourquoi, sur un bruit populaire.

Traîner devant ma barre un homme consulaire ,

Qui , sans doute , ignorant le factum publié ,

Oublieux des partis , s'en croyait oublié.

Heureux colon ! semblable au pasteur de Virgile,

Tu couronnes de fleurs tes pénates d'argile.

Dans un riche désert, que peuplent à la fois

Les révolutions et la haine des rois ,

Tranquille au bord des mns, comme une écume immonde,

Tu repousses du pied le bruit de l'ancien monde,

Et si, frappant chez toi , les partis pèlerins

Pour leur pavois désert quêtent des souverains :

Insensés ! réponds-tu, quel espoir vous anime?

Pourquoi dans son jardin troubler Abdolonyme?

La couronne avant l'âge a blanchi mes cheveux ;

J'en connais trop le poids : il suffit à mes vœux

Que mon pré soit en fleurs, et que mon champ jaunisse. —

Peuples qui mendiez des rois , Dieu vous bénisse !

27 juillet 1833.

Page 1