LA PRINCESSE
Ne parlons plus de liberté :
Je viens de voir une Princesse.
Pour (netlreaux pieds de Son Altesse,
A mon tour , que n'ai-je hérité
D'un peu de légitimité !
Elle serait , pour ma cliambrette ,
Un meuble fort joli , ma foi ,
Mais puisqu'elle n'est pas iirisetle ,
Ah! quel bonheur si j'étais Roi !
Dès qu'en son char elle a paru, Blonde et riante à h portière , A travers des flots de poussière Avec la foule j'ai couru , Empressé de voir, et j'ai vu...
J'ai vu son front qui se colore , Son sein qu'agite un doux émoi ; Mais , pour voir un peu mieux encore , Ah ! quel bonheur si j'étais Roi !
Je veux prendre aussi mon essor :
L'ambition devient vulgaire,
Tel sot , qui végétait naguère , Se réveille plus sot encor , Chargé d'honneurs et cousu d'or.
D'un souhait qui semble frivole Vous riez sans doute , et pourquoi?
Amis , la Providence est folle ; Ah ! quel bonheur si j'étais Roi !
Sous les palais, comme im volcan, La Liberté s"allume et gronde ; Ne puis-je trouver en ce monde, Où les trônes sont à l'encan , Quelque petit trône vacant ?
Dussé-je, en prince bon apôtre , Caresser le peuple et la loi , Dussé-je régner comme... un autre, Ah ! quel bonheur si j'étais Roi !
Je le sais , l'Hymen et l'Amour Traitent les rois connne la foule , Et l'on dit qu'à la Sainte- Ampoule, D'âge en âge et de cour en cour , Le diable a joué plus d'un tour ; ]\Iais si , dans les devoirs suprêmes , ]\Ion peuple usurpait mon emploi , Du moins il paîrait les baptêmes :
Ah ! quel bonheur si j'étais Roi !
D'un fol espoir je m'enivrais; IMais quel réveil et quel vacarme !
Le i:aIo|) brutal d'iin in-ndnrnie
Tout a c'Oii|) iiu' rt'nverse auprès
De l'idole que j'adorais.
Dans le tourbillon de ses gardes ,
Elle fuit vers le Louvre , et moi
Je gagne en boitont les mansardes...
Ah ! quel bonheur si j'étais Roi !
MERLLN DE TIIIONVILLE.
Français régénérés de la grande semaine , Suivons le deuil nouveau que la liberté mène! Elle perd chaque jour ses derniers vétérans , Et, comme Niobé, meurt sur ses fils mourants... Hélas ! quand le tribun du peuple et de l'armée, Merlin de Tbionville est mort, la renommée, Qui ^uivait a grand bruit le triomphe d'un roi , IS'a point jeté les yeux sur cet obscur convoi. Hieii ne s'émut autour de cette gloire morte; Quelques rares amis ont seuls formé l'escorte, Et les mille clochers dont il fondait l'airain Pour voter un budget au peuj.le souverain , Kt les mille canons qu'il pointait aux batailles,
N'ont point hurlé dans l'air un glas de funérailles ;
Et rien ne rappela qu'il fut un des cent rois
Devant qui tous les rois chancelaient à la fois.
Puissant parla parole et puissant par l'audace,
Il résume en lui seul l'époque à double face
Que , d'une explosion de gloire , deux volcans
Éclairaient à la fois , la tribune et les camps.
Fallait-il dégrader Dumouriez ou Custines?
R.allier au drapeau des légions mutines?
Réveiller dans nos rangs la victoire qui dort,
Et noyer dans le Pvhin les Pharaons du nord?
Carnot montrait du doigt la frontière entamée ,
Et Merlin y tombait pesant, comme une armée.
Dans leur métier de feu qu'il n'avait point appris
Il révélait un maître aux généraux surpris ;
Debout, le sabre en main, sur l'affût oratoire,
La veille du combat , décrétait la victoire,
Et, dans les rangs prussiens plongeant seul bien souvent,
En rapportait le droit de crier : En avant !
Puis, des bords enflammés du Rhin ou de la Sambre ,
Quand un coup de tocsin l'appelait à la chambre ,
Plus intrépide encor dans un nouveau danger ,
Sur lardente montagne il revenait siéger.
A ta place , Merlin , la séance est ouverte.
Des triumvirs jaloux ont médité sa perte. Il regarde pensif les vides qu'en tombant Danton et Desmouliiis ont laissés sur leur banc ; Mais , nouveau Damoclès, l'épouvante dans l'âme ,
Il lie restera pas accroupi sous la laine. Contre ses ennemis, sitôt qu'ils paraîtront, Il s'armera du fer qu'ils pendent sur son front; Et, puisqu'à leurs genoux Tliémis pâle s'est tue, Détournera sur eux le hoi's la lui qui tue. Robespierre est puissant , Robespierre a pour lui Des piques dont l'éclair en vain n'a jamais lui; Des canons demandant audience à la porte , Les faubourgs, une année et Saint-Just ! mais, qu'importe ! Sa voix retentira, qu'on l'applaudisse ou non, Plus haut que les faubourgs , Saint-Just et le canon. Le bouillant proconsul , venu de la Gironde , Assiège le premier la tribune qui gronde. Écoutez!... Oli! jamais . sur les glacis d'un fort , Les cœurs , avant l'assaut , n'ont palpité plus fort. Le Sina d'où tombaient des lois et des tempêtes , La montagne ébranlée a fendu ses deux crêtes , Et 1rs pics fraternels , s'entre-clioquant tous deux , Vulcanisent le sol qui palpite autour d'eux. De spectateurs béants la salle est crénelée ; Comme un troupeau de loups qui flaire la mêlée , La plèbe anthropophage attend la , pour savoir Quelle chair et quel sang on lui promet ce soir... Mais tout à coup le monstre hésite à s'en repaître : Le lion d'.Audroclès a reconnu son maître ; Les jdécrels promulgués expirent sous les cris ; Des bras nus et sanglants relèvent les proscrits ; Par tous ses soupiraux , le vieil IJùtel de \\\le, Haletant, a soufflé la tempête civile, Et, sur les quais bruyants ou Paris est debout,
Aux feux de thermidor la sédition bout. Merlin se lève nlors , fier d'un rôle a sa taille ; Encor poudreux des camps, il vole à la bataille. Il part ; les cris de mort ne l'intimident point ; Il plonge dans l'émeute, un pistolet au poing, Devant les conjurés se dresse , loi vivante , Comme dans un filet les prend dans l'épouvante, Et, sans qu'ils aient tiré le glaive du fourreau , Les ramasse tremblants et les jette au bourreau.
C'estbien: justice est faite ; et, joyeux dans leur tombe, Les cordeliers martyrs acceptent l'hécatombe. Un nouveau roi déchu fait hommage à Samson ; La hache, qu'ébréchait une longue moisson, Humide d'un sang pur, dans le sang est lavée.
Merlin , 'repose-toi , la séance est levée !
En face d'un tel homme , oh ! qu'ils semblent petits, Ces législateurs nains dans le centre blottis ! Ces rhéteurs fanfarons à la voix menaçante, Qui tonnent sans danger contre l'émeute absente, Et râlent un long cri d'épouvante et de deuil , Sitôt qu'un bruit suspect bourdonne sur le seuil ! Si , du moins, surgissait dans un coin de leur salle Du siècle des géants quelque ombre colossale!... • INIais sur nos vieux tribuns, historiques lambeaux , L'oubli pesait avant la pierre des tombeaux. Quand le lion rugit les trois jours de colère, Sans doute le vieillard bénit la nouvelle ère ,
Et, comme le pays, comme la liberté, Pour un avenir d'or se crut ressuscité. Sans doute il espéra que la voix des collèges Aux sénateurs déchus restitilrait leurs siéires. Vain espoir! ce grand nom retentissait trop fort. Peut-être, en l'écartant, la France n'eut pas tort. Quand on eût présenté Merlin de Tliionville Comme un épouvantail à la chambre servile. Quand sur nos girondins le fougueux montagnard Kùt lancé sa parole et brandi son poignard, Oh! sans doute, devant cet homme de l'histoire, Reculant de terreur, comme devant Grégoire, Dans les bras de la France ils auraient rejeté Le tribun glorieux de son indirjnité...
Quoi ! des récits menteurs que la peur accrédite
Font de l'époque sainte une époque maudite!
Par des auteurs vendus tout royal attentat
Est absous et paré du nom de coup d'f^tat ,
Et pour les nations il n'est point d'indulgence !
Après avoir longtemps amassé sa vengeance,
Lorsque le peuple-roi se relève, et s'assied
Sur les partis vaincus qui le mordent au pied.
Il faudrait qu'il n'eiU pas de fiel dans les entrailles,
Qu'il étouffdt la soif des justes représailles ,
Et ne réveillîJt pas contre ses ennemis
Le beffroi chaud encor des Saint-Barthélemis!
l'dur les Fouipiicrs royaux l'histoire est «ans colères.
Et ne pardonne pas aux Jeffreys populaires !
Et quand même ils auraient frappé d'aveucles coups,
3i LE MYOSOTIS.
Lâches accusateurs, silence! oubliez -vous
Que leur âme de feu purifiait leurs oeuvres ?
Oui , d'un pied gigantesque écrasant les couleuvres ,
Par le fer et la flamme ils voulaient aplanir
Une route aux Français vers un bel avenir.
Ils marchaient pleins de foi, pleins d'amour, et l'histoire
Absoudra , comme Dieu , qui sut aimer et croire.
Semblables au Mogol, pourvoyeur des vautours,
Qui de crânes humains édifiait des tours,
Au dieu qu'ils confessaient votant d'horribles fêtes,
Pour lui bâtir un temple, ils entassaient les têtes;
Et, quand il le fallait, résignés au malheur,
Couronnaient l'édifice en y portant la leur.
Sans doute il leur fallait, d'une main pacifique ,
Caresser des méchants la race prolifique,
Au lieu de fatiguer la hache du trépas ;
Comme en nos jours de honte il fallait, n'est-ce pas?
Garrotter de rubans , déporter dans les places ,
Des ennemis vaincus qui hurlent des menaces,
Et plutôt qu'un mandat jeter un passe-port
A ces preux chevaliers galopant vers le Psord ,
Qui , pour tailler en fiefs la France découpée ,
Aux sabres des hulans aiguisaient leur épée...
Eh bien ! moi, je vous dis que leur pied trop clément
Sur l'hydre féodale a pesé mollement;
Car elle siffle encor; car le monstre vivace.
Dès qu'ils furent passés , a bondi sur leur trace;
Ils n'ont régné qu'un jour, et quand, le lendemain,
Sur la couronne à terre un Cromwell mit la main ,
Pour son infâme Rime il sut trouver des membres,
F,E MY(tS()TIS 35
Repeupla, d'iiii coui) d'œil, les vieilles aiiticliaiiibres, Kt fit (l;ins le eliAteau suruir, on ue sait d'oîi , Les iiKuinequins vivants balayés le dix-aoùt.
A l'anatlième , uu jour, substituant l'éloge ,
Ou fera de leurs noms un saint martyrologe ;
Un jour, on votera des honneurs immortels
A leurs tombeaux maudits transformés en autels.
Mais, nous dont le cœur chaud repousse un froid système,
Nous peuple, qui voulons la liberté quand même!
Devançons l'avenir, et d'un pieux accueil ,
Honorons ces proscrits au moins dans le cercueil.
Qu'en guise de cyprès , le chêne populaire.
Prodigue à leur sommeil son ombre séculaire.
Décoré de leurs noms, pavoisé de drapeaux,
F.'arbre poussera bien dans le champ du repos;
Car du tronc à la tige une chaude poussière
Circulera , changée en sève nourricière;
Dans chacun des rameaux qui frissonnent au vent ,
Nos. fils vénéreront un ancctre vivant,
Et le soir, attentifs au conseil que leur donne
l'n prophète semblable à celui de Dodone ,
Aux jours de grande alarme, ils diront, à genoux :
iMônes de nos aïeux, que faire .' Inspirez-nous...
A M. C. OPOIX, DE PROVINS,
EX-CONVENTIOINNEL.
Le poëte aux débris voua toujours un culte : Pour une âme rêveuse ils ont un charme occulte. L'imagination en fait sortir des voix Qui parlent aux vivants des choses d'autrefois , Et le vers pousse bien, comme la giroflée, Aux crevasses d'un mur, au pied d'un mausolée. Oh ! rouvrir sous mes pas , au désert d'Orient, Les traces de Byron et de Chateaubriand; Respirer, accoudé sur un tronc de colonne, La poussière qui fut Palmyre ou Babyloue , Quel bonheur ! mais , hélas! c'est un rêve : le sort A de sa main de fer encloué mon essor, Et, comme le chevreau captif au pied d'un chêne, Pour brouter quelques fleurs , je tiraille ma chaîne. Du sol natal au moins j'exploite les trésors. Et que me servirait d'aller, de bords en bords , Évoquer du tombeau quelque nation morte.? Une grande ruine est debout à ma porte. Oui, venez parmi nous, curieux pèlerins. Dont la voile frissonne à tous les vents marins.
Des voyageurs ont dit que , dans sa vieille enceinte,
Provins rappelle aux yeux Jérusalem la Sainte.
Voilà pounjuoi sans doute , inlidele au Jourdain ,
La fleur qu'y moissonna le comte paladin.
Cessant de grelotter loin du soleil dAsie ,
Comme au fleuve natal se mire à la Voulzie.