‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 19 sur 73 · LE POETE EN PROVINCE · texte numérisé non relu

LE POETE EN PROVINCE

Le moi présomptueux de Montaigne et de Sterne Est mal reçu, venant d'un auteur subalterne; Mais, comme un premier-né, Diogène m'est cher ; Je ne distingue pas mou œuvre de ma ciiair, Et je dois me laver des reproches qu'on lance Tantôt à mes discours , tantôt à mon silence. Sur des ahus flagrants , dit-on , je me suis tiî , J'ai porté des défis et n'ai point combattu ; Puis , j'avais annoncé qu'en un large domaine, Mon Pégase ouvrirait un sillon par semaine ; Je n'ai pas su tenir ce que je promettais , Et mon jeune crédit mourra sous les protêts...

Hélas! j'ai préludé sous de riants auspices; Tout sembhiit à mon vol offrir des cieux propices; Ceux même qu'autrefois , dans ma gaîté sans frein , J'avais égratignés d'un insolent refrain, Ont, tuteurs généreux de ma muse inconnue, Prêté des ailes d'or à son épaule nue; La voix, qui m'a troublé lorsque je sommeillais , Applaudit ma satire à ses premiers feuillets. A vous , rares amis dont le bravo m'accueille ,

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Quand nion poënie au vent s'en allait feuille à feuille ; A vous, dont la pitié réehaut'fa dans son sein Ces passereaux frileux éiiarés par essaim , Honneur! honneur surtout à ces ànies ferventes, Dans notre Beotie antithèses vivantes , Qui de leurs conseils d'or m'ont payé le tribut ; Honneur à vous , C***, M*** et G*** ! Je suis las de croupir sur votre territoire , De prodi-iuer des chants qui n'ont point d'auditoire; Je pars , et de ces bords que je croyais amis , Je secoue, en fuyant, la poudre et les fourmis ; Je pars, mais sans adieu : ma satire allumée , Kn cinq explosions ne s'est pas consumée; Je poursuivrai sans peur mon rôle jusqu'au bout. Le théâtre a croulé , mais l'acteur est debout. Créanciers de mes vers , pour acquitter ma dette , Je serai , s'il le faut , et manœuvre et poète ; De l'art et du travail cumulant les ennuis , Je suerai le matin sur l'œuvre de mes nuits...

Vous, dont j'entends sronder le bruyant annthème , Savez-vous bien f hélas , je l'i^Miorais moi-mcme!) .Save/.-vous quel fardeau je m'étais imposé? Quel miracle inouï je rrvais , quand j'osai En forme d'Helicon tailler notre montaj^'ne, Kt à'ivefial lux aux brouillards de Champagne .' Comme le voyageur, dans son nautique essor, r.aptisiint de son nom une île vierge encor, Insensé, j'avais cru, Cook de la poésie, Conquérir le premier les bords de la Vouizie.

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O mes concitoyens , pardonnez ! je le vois , Vos gloires pour fleurir n'attendaient pas ma voix. Heureux pays! ton sol fourmille d'Aristarques; Tes Solons inconnus attendent des Plutarques ; Rivaux des troubadours qui t'illustraient jadis. Tes nouveaux lauréats, grands hommes inédits, De l'ombre d'un bureau, du fond d'une boutique, Régnent sur les beaux arts et sur la politique, Et l'on ne peut toucher à ce double terr.iin Sans attenter aux droits d'un orgueil suzerain.

Poète infortuné , sous ta plume prudente,

En vain tu retiendras l'épigrannue peudante;

A chaque livraison un jury menaçant

Donnera la torture au poënie innocent :

Il flairera partout des délits et des crimes ,

Ainsi qu'un or suspect contrôlera tes rimes ,

Et les fera sonner tour à tour, à dessein

D'en tirer quelque bruit ressemblant au tocsin.

On montrera du doigt à la foule ignorante

L'injure personnelle à chaque mot flagrante.

Un magistrat, dit-on, par l'un est bafoué;

L'autre frappe un notaire , et l'autre un avoué;

L'autre un bourgeois du lieu , colossal d'importance.

Dont toi seul n"avais pas soupçonné l'existence.

Lances-tu des cailloux aux Goliaths des cours?

Sur quelque front obscur ils ricochent toujours.

A la face des rois jettes-tu de la boue?

Un maire et deux adjoints von s'essuyer la joue ,

Et des oflicii'ux , en grim.içaut l'efiVoi,

Te parleront tout bas du procureur du roi...

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Doimes-lu quelques pleurs à ton noble IMécène, Dont l'exil imprévu (it nuirnuirer la Seine? L"héniistiche, à .Melun se glissant par hasard, Klauihoie aux murs dorés d'un petit Balthazar, Et, desjuiics tardifs excitant les enquêtes. Le proconsul jaloux veut te livrer aux bétes. As-tu blessé loriiiieil dun liel esprit mutin? Pour sauver ton repos, fuis, ou , quelque matin, Pûle encor d'une veille, il faudra que tu coures. Briller au nez d'un fat tes vers changés en bourres...

Hélas! c'est mon histoire... Kh bien! à vous aussi , Zoïles spadassins, je répondrai merci.

^"ous avez retrempé mon cœur dans l'amertume; Le fiel dont il est plein déborde sous ma plume. Pourtant, dormez en paix : de mon brillant courroux Je n'égarerai point un seul éclair sur vous : Je ne vous rendrai pas outrage pour outrage. Car vos bourdonnements ne sont pas un orage. \ous ne mentez pas que l'on vous crache un vers, Kt d'un large mépris je vous ai tous couverts. Pour la prostituer j'estime trop ma haine ; L'ouragan, dont le vol courbe l'orgueil du chêne, Dédaigne d'eflleurer l'insolent végétal, Qui se carre au soleil sur le fumier natal. Pour cible hebdomadaire, à mes coups polémiques Je veux des fats titrés, des sots académifiiies. Je veux des ennemis que je puisse, en clu'inin, Écarter d'un soufllet sans me salir la m;:in. Venez, gens du pouvoir, dans son nouveau refuge,

P^elancei' et traquer l'insolent qui vous juge. Comme un épouvaiitail dressez -vous devant moi! Je suis plus fort que vous, c'est pour vousqu'est l'effroi. Qu'importe qu'on m'enlève une presse , qu'importe Que riiospitalité ferme sur moi sa porte ; Qu'importe pour s'asseoir au poëte rêvant , La chaise du foyer ou la borne en plein vent ! Quand il se frotte au peuple , un contact électrique Fait jaillir de son sein la flamme satirique. Je ne m'inspire pas sur des coussins moelleux , Je tiens mal une plume entre mes doigts calleux; Je n'écris pas, je chante , et, Minerve nouvelle, Ma satire s'élance en bloc de ma cervelle. Qu'on m'enchaîne, ma voix est libre, c'est assez; Oui, tant qu'on n'osera, comme aux siècles passés , Par le fer et la flamme étouffer le blasphème , Il faudra qu'on m'entende; et, dussé-je moi-même Quêter des auditeurs, comme ces troubadours Dont l'orgue savoyard nasille aux carrefours. J'ameuterai le peuple à mes vérités crues , Je propliétiserai sur le trépied des rues... Chaque mur, placardé d'un vers républicain, Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin.

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