I.à . quand le vent du soir gémit, on croit encor
Sur quelque pont-levis ouïr le son du cor,
Ou descendre, furtifs, des créneaux dans les plaines,
Les appels amoureux des dames châtelaines.
l^i, quand dans les roseaux il chante connne un luth,
Le passant rêve et dit : Comte Thibaut, salut.
Et , si vous ignorez quel savant artilice
Des ten)ps qui ne sont plus restaure Tédilice,
Vous interrogerez l'ermite qui, souvent,
A travers ces débris erre , débris vivant.
Connne Champollion au pays des califes,
Il vous expliquera de vieux hiéroglyphes,
Et la baguette d or de ce magicien
Exhumera pour vous l'Agendicum ancien.
Regardez : il chancelle en foulant des dccombres,
Cet homme séculaire, ombre parmi les ombres;
Le bâton, qui soutient ses pas mal assurés,
Frappe au séjour des morts, connne pour dire : Ouvrez:
Sur son front cliauve, Etna blanc, de neige et qui hrùle,
De quatre-vingts hivers le fardeau s'accumule ;
Mais, quand même la foudre ou les vents pluvieux
Dégraderaient encor ce monument si vieux ,
Quand il ne resterait de cet homme débile .
Qu'un SDu dans l'air, semblable i raiili(jue sibylle .
Oli ! cette voix serait un oracle pour nous ,
Kous en recueillerions la parole à genoux ;
Car, aux jeunes croyants qu'attire l'ermitage ,
Elle ré[)éterait (sublime radotage! )
Ces mots, qui dans les cœurs brûlants de puberté
Ne tombent jamais froids : Patrie et Liberté l
La sainte Liberté, naissante au jeu de paume , Comme Cincinnatus , l'enleva sous le chaume. Certes , ce n'étaient pas alors de vils crétins Qui de la noble France agitaient les destins ; Des écoliers barbons, tremblants sous la férule, Automates mouvants sur la chaise curule , Bétail que le pouvoir engraisse de ses dons. Bâillonne d'un frein d'or et sangle de cordons; Alors, les députés haranguaient les tempêtes, Ballottaient au scrutin leurs boules et leurs têtes ; Le bourreau ramassait tous les partis tombants ; La mort à plein sillon fauchait entre les bancs ; Le tocsin dans la Chambre étouffait la sonnette, Et l'Émeute y frappait à coups de baïonnette... Eh bien ! s'enveloppant d'un héroïsme obscur, De l'époque sanglante il sortit le front pur ; Il osa pour Capet armer sa boule blanche , Au pied de la ]\lontagne affronter l'avalanche , Et, bravant du malheur le contact dangereux , Coudoyer sans pâlir les Girondins lépreux... Que sont-ils devenus ces hommes consulaires ? Ceux qu'on n'a point jetés aux lions populaires Ont traîné dans l'exil leurs destins ignorés ,
r.t la terre d'exil les a tous dévorés. Si de la France un jour l'idolâtrie avide Reveudiquail leurs os pour le Panthéon vide, Dans uu lar^e sillon, creusé du sud au nord , Il nous faudrait glaner sur les pas de la Mort, Kt, labourant le sol de chaque cimetière. Comme une Josaphat touiller lEurope entière. En vain la Liberté, renaissante aux trois jours, Rappela ces proscrits : hélas ! les morts sont sourds !... Lui du moins nous resta : la vieille dynastie ^'atteignit pas son front des coups de l'amnistie; Comme l'Italien, harcelé de héros, Qui. dans un temple ouvert, se sauve des bourreaux. Le vieillard, poursuivi par Tartufe et liasile, S'enfuit vers le Parnasse, en s'écriant : Asile! Mais , dédaigneux du monde et de ses lauriers vains, Comme un linceul précoce il revêtit Provins \ Kt l'aigle , qui peut-être eiU dévoré l'espace , Se tapit, ver obscur, dans cette carapace. C'est le magicien de nos bois enchantés , Le fantôme rôdeur de nos débris liantes; Il ordonna trente ans ce funèbre musée. Trente ans éjwusseta chaque peinture usée, Et vieux , pour récompense il ne demanda rien , Rien, que l'honneur obscur d'en mourir le gardien. Du haut de nos remparts philosophe stylite, Planant sur le champ clos oîi l'Europe milite, Il voit, depuis quinze ans, voyager tour à tour Les Bourbons fugitifs , les Bourbons de retour, Et, détournant l'oreille au bruit de leur passage,
Il dort enveloppé dans le manteau du sage.
Nul rayon de faveur sur ses vieux jours n'a lui;
Les rois (=e souvenant!) reculaient devant lui.
Quand Juillet s'alluma , du moins on pouvait croire
Qu'il se réchaufferait à ce soleil de gloire ,
Q'une langue de feu Tirait clierclier ; mais non :
Rien aux puissants du jour ne révéla son nom ,
Et seule, quand il pleut tant de croix dans l'ornière ,
La rose de Provins brille à sa boutonnière.
Que dis-je? son pays renia ses travaux;
Il lui fallut subir d'ironiques bravos ,
L'outrage médité, l'insulte irréfléchie,
Essuyer des crachats sur sa barbe blanchie ,
Et passer, sous les yeux des pharisiens jaloux ,
Yêtu comme le Christ de la robe des fous.
Il dut se rappeler, dans ces jours d'amertume,
Que de vieillards, sans foi dans leur gloire posthume,
De l'âge et du malheur ont cumulé le faix ,
Et recueilli l'injure en semant des bienfaits :
Dante a bu lentement une agonie anière,
Et des chiens ont bavé sur les haillons d'Homère !
Dors en paix maintenant, Nestor des Provinois, Je veille à ton repos , comme l'enfant chinois Dont l'éventail défend la tête paternelle Du moucheron qui peut l'effleurer de son aile; Je ne trafique pas d'un hommage vendu : ]\Ion luth aux lambris d'or ne fut jamais pendu : ÎMais si, montrant du doigt le front nu dÉlisée, On rii'.sult:it encor d'rne lâche risée,
l.K M VOSO 1 IS. il
Oli ! mon vers erotiderait , semblable à l'ours vengeur
Qui , s'élauçant des bois vers le saint voyafieur,
Dispersa, dét-liira son escorte insolente
Kt lui iéi'ba les pieds de sa gueule sanglanle...
Je ne te connais pas; des accents de ta voix
Mon oreille est encor vierge; mais que de fois,
Dans la bruyante rue ou dans la solitude ,
J"ai sui\i ton pas lent avec sdllicitude !
J'aurais voulu pour toi ramollir le cliemin ;
i"t ma main s"é<;arait, prcte à saisir ta main;
J'épiais sur ta bouclie un sourire prospère,
l.t la mienne s'ouvrait pour te dire : Mon père...
Kt puis , je veux semer afin de recueillir :
Moi, fiévreux de jeunesse, il me faudra vieillir;
L'huile, un jour, doit manquer à ma veille assidue ;
Le vent emportera ma parole perdue;
Mais quand, désenchanté de mes rêves d'enfant,
L'oubli m'aura couvert d'un linceul étouffant ;
Quand mes concitoyens , en me \oyant paraître ,
Se diront : Quel est-il .' et passeront ; peut-être ,
Oe la sainte vieillesse un poêle amoureux
I^s fera souvenir que j'ai chanté pour eux ,
RéjOuira mon cœur d'une pirole amie ,
Versera des parfums sur ma gloire momie,
Lt, payant au rimeur la dette du savant,
De funèbres lauriers ni'enibaumera vivant.