‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 55 sur 73 · L'ISOLEMENT · texte numérisé non relu

L'ISOLEMENT

A Madame ***.

De mon riche avenir vous voilà créancière, Madame; quand l'oulili me jetait en poussière, Sur moi, poète obscur, l'autre jour en passant, Vous laissâtes tomber un mot compatissant. L^u mot, voilà tout., mais, quand vous filtes passée, Cette pande d'or, oh ! je l'ai ramassée, .l'ai caché dans mon sein ma n lirpie, et depuis,

Je la porte les jours, je la baise les nuits.

Si ma reconnaissance avec délire éclate,

Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte.

Madame, pardonnez, c'est que voilà deux ans

(Et deux ans à porter tout seul sont bien pesants!)

Qu'aux tourments de mon cœur nul cœur ne s'associe,

Et j'avais oublié comment on remercie.

J"ai supporté deux ans le mépris et la faim

Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin.

Je disais, résigné : Lorsque Dieu fait un homme,

De ses bonheurs futurs il lui compte la somme :

'( Prends, lui dit-il, et marche ; ■> et moi, dès le départ,

Prodigue voyageur, j'ai dévoré ma |)art.

Enfant, j'ai vu passer dans ma vague mémoire Des prêtres qui chantaient sur une bière noire ; A travers les sanglots, de moment en moment, Un nom cher m'arrivait... mais ce souvenir ment; Car de l'école a peine eus-je franchi les grilles. Que je tombai joyeux aux bras de deux familles ; Moi qui la veille, helas ! rêvant un autre accueil, Me croyais orphelin sur la foi d'un cercueil.

Mou cœur, ivre à seize ans de voluplé céleste. S'emplit d'un chaste amour dont le parfum lui reste. J'ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court... L'ange qui me berçait trouva le fardeau lourd, Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire, Me laissa retomber tout meurtri sur la terre. Où depuis mon regard dans l'horizon lointain

Plongeait s.ius voir venir le bon Samaritain.

Je veux bien ac<|iiitter mes dettes amassées,

Et paver en douleurs mes délices passées,

Dieu ! mais puiscpie ta loi défend de murmurer,

Fais-uous donc des tourments que l'on puisse endurer !

La Pauvreté n'est pas l'iiùte que je redoute;

Je l'aime, c'est ma sœur ; la Faim, sans qui! eu coilte

Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons,

Entre et s'assied chez moi, car nous nous connaissons.

Je n'ai pas convoité sur mou lit dagonie

L'or du voisin qui sonne avec tant d'ironie ;

Ce qu'il me faut à moi, ce n'est pas seulement

Le vin de la vendange et le pjin de froment ;

Ma prière avant tout demande à Dieu |)our vivre

Le pain qui nourrit l'âme et le vin qui l'enivre :

L'amour!... Et je suis seul, déjà seul, quand j'entends

frémir eucor l'airain qui m'a sonné viui^t ans!

La fa:igue m'endort et le besoin m'éveille

Sans qu'un souhait an)i caresse mon oreille.

Quand j'allais au |)riiitemps chercher dans vos jardins

Un sentier vierge encor du pied des citadins,

Sur mon cœur solitaire et qu'un vague amour tue

J'ai pressé bien souvent un socle de statue;

Et, miracle du ciel! bieu souvent j'ai cru voir

La fntide Galatée en mes bras s'émouvoir,

Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière,

Voir des souris éclos de ses lèvres de pierre;

Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d'émoi,

Les cœurs vivants restaient pétriOés pour moi!

Oh ! voilà le tourment auquel rien n'habitue.

Qui dévore les nuits et les jours, et qui tue.

Ce supplice inouï, quand je vous le nommais,

Vous ne compreniez pas : ne comprenez jamais,

Madame !... Au grand désert de votre capitale,

L'homme seul, voyez-vous, c'est l'antique Tantale;

C'est le serpent coupé, vivace et bondissant,

Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent;

C'est l'homme enseveli tout vivant dans la tombe,

Qui se réveille au bruit de la terre qui tombe.

Et, hurlant des appels que le ver entend seul,

Se débat convulsif dans les plis du linceul.

Mais au bonheur, après cette agonie amère,

Vous m'avez fait renaître, et vous êtes ma mère.

Pour me guérir enfln du coup qui m'étourdit.

Il ne fallait qu'un mot : ce mot, vous l'avez dit.

Et tout à coup voyez comme le charme opère :

» Courage ! » et je suis fort : « Espérance ! » et j'espère;

Et d'un sommeil ûévreux je me réveille sain,

Honteux de ne pouvoir payer le médecin.

Oh ! patience ! un jour j'acquitterai ma dette ;

J'ignore quel sera mon destin de poète :

Dois-je, tendant ma coupe à l'Amour échanson.

De l'écume qui tombe arroser la chanson ;

Phalène qui tournoie à l'éclair d'une épée,

Irai-je dans le sang picorer l'épopée,

Cueillir la blanche idylle en lleur dans le hameau,

Ou du saule pleureur effeuiller un rameau.

Je doute encore; mais cette moisson de gloire.

Vous l'uurez fait éclore, et j'ai longue mémoire,

Et, de mon frais butin parfumant vos genoux,

« Prenez, dirai-je -alors : tout cela, c'est à vous!... »

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