‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 66 sur 73 · I.K (UI l)K CHÈNK lft · texte numérisé non relu

I.K (UI l)K CHÈNK lft

tiire. entt't' sur une ;iussi forte race, resseiiil)l;iil lieaucoup à la petite [plante parasite qui IVissonne au vent sur les erands chênes.

n Nous favions dt-fenilu de nous suivre à Delphes,» dit Anténor, qui s'avança uienaraut vers Ixus... Mais la fille d'Hercule, immobile dans l'ombre jusqu'alors, s'élança entre les deux frères, saisit la main du plus jeune, et Pentraina hors du temple, sourde à la voix dHyllus qui la rappelait, sourde à l'admiration qui inuru)urait sur son pa^sa^e, car dans la rapidité de sa marche son voile s'était soulevé de lui-même, et Macaria était belle! belle de beauté et de grûee, et belle surtout en ce moment de cette pitié dans les veux et dans la voix, qui embellirait la laideur même.

De retour à Athènes, où le même char ramena toute la famille, les trois guerriers décidèrent qu'ils tireraient au sort le lendemain, dans le tem|)le de .Minerve, pour savoir lequel d'entre eux devait mourir. Mais quand le pauvre Ixus arriva tout joyeux et tout fier, pour ulisser son nom dans l'urne, avec ses frères, ils le repoussèrent, pensant que ce serait insulter les dieux que de présenter ainsi au Destin, souvent moqueur, l'occasion de leur jeter cette offrande maigre et dérisoire. Qu.mt à Mac.nia. ils ne souffrirent pas non plus, mais pour une raison différente, qu'elle courût avec eux une chance de mort Klle était fiancée à Lyciis, un des chefs influents d'Athènes (d'Athènes qui s'armait pour eux), et, soit politique, soit reconnais- .sance, ils exigèrent que les préparatifs du sacrifice n'interrompissent en rien ceux des uoces. Aussi IMa-

Um LE GUI DE CHÊNE.

caria trouva-t-elle au retour sa chambre toute parfumée des présents de Lycus. Mais dans un pareil moment, ses pensées, qui d'avance portaient le deuil d'un frère, n'étaient pas des pensées d'hymen; et pourtant la guirlande nuptiale était composée de si beaux lis que, d'une main distraite et presque involontairement, iMacaria la posa sur son front. Elle entendit, en ce moment , un soupir mal étouffé derrière elle et se retourna... c'était Ixus, Ixus son frère et dont elle était la mère autant que la sœur; Ixus, qu'elle enlaçait de ses soins parce qu'il était souffrant et dédaigné; Ixus, qui ne pouvait faire un pas dans la maison sans trouver Macaria pour lui sourire, et à qui la maison allait sembler bien vide et bien grande lorsque Macaria ne l'emplirait plus. Il regardait les fleurs symboliques avec des yeux brillants de larmes, et sa flgure alors exprunait une telle douleur que sa sœur , habituée pourtant depuis douze ans à le voir souffrir, en fut épouvantée.

« Oh ! pauvre enfant ! dit-elle ; pardonne-moi !

— Te pardonner, IMacaria ! quoi donc? tous les bonheurs que tu me fais?

- J\e me remercie plus de mes soins pour toi : c'est une dette, c'est une expiation... »

Les regards ébahis de l'enfant sollicitaient le mot de cette énigme.

« Écoute, dit-elle, il y a quatre ans (tu en avais huit alors, et moi quatorze) , il s'est passé dans notre famille des choses merveilleuses et fatales que mon père et mes frères ont toujours ignorées.

" Tu W souviens de celte ealKine t|u"ils b;itirent au bord de la nier, pour se dérober à de nombreux et puissants persécuteurs ? Lu soir, mon père et mes frères étaient à la chasse : las d'avoir couru depuis le matin par les bois , tu venais de t'eudormir d'un profond sommeil, berce par le bruit monotone de la pluie sur la cabane ; la nuit était tombée depuis lonutemps, et mon père et mes frères ne rentraient pas encore. Kniin j'entendis heurter à la porte, et j'ouvris, croyant leur ouvrir. C'était un voyjgeur qui sollicitait, pour un instant, un abri et un foyer. Il entra. Assise à ton chevet, pendant (|u'il faisait .<=écber ses habits devant l'ûtre, je vis avec surprise une douce et vague lumière courir sur ses cheveux blonds, .l'attribuai cela d'abord au reflet du loyer; mais le foyer s'éteignit, et le front du voyageur resta lumineux. Alors je reconnus Apollon, Apollon qui, chasse de l'Olympe, courait déguisé par le monde, mais qui n'avait pu parvenir à éteindre tout à fait son auréole.

«Grand Dieu, m"écriai-je en joignant les mains, que voulez-vous de moi ?

— Rien, me répondit-il, rien qu'un abri; mais le temps va se faire beau et je pars : rerois ce baiser d'adieu. -

Alors je m'avançai tremblante au-devant de mon oncle; et le conduisant par la main vers la couche où lu dorm.iis encore : « (Caressez plutôt ce pauvre enfant, lui dis-je, car aucun dieu ne le caresse; touchez ses joues pâles pour qu'elles refleurissent, et soufflez sur ses lèvres pour qu'elles chantent. ■•

Le dieu sourit à ma prière; il se pencha sur toi et souffla sur ta bouche ; mais cette haleine ardente glissant jusqu'à ton cœur l'emplit et le gonfla... et voilà pourquoi ce cœur l)rùle et palpite toujours ; voilà pourquoi tu languis et tu meurs, pauvre enfant... Et maintenant que tu sais tout, dis, me pardonnes-tu ? »

Ixus l'embrassa : c'était répondre.

« Eh bien ! prouve-le-moi donc en suivant mes conseils. Imprudent! par quel heureu.K prodige n'es-tu pas mort de faim et de soif sur le long chemin d'Athènes à Delphes !

— Oh! dit Ixus, j'avais fait, dès le matin, ma chanson de voyage. Quand je voyais sur une maison la fumée d'un banquet, je frappais à la porte en chantant et l'on m'ouvr.iit toujours.

— Chanson merveilleuse! dit Macaria en souriant; il faut me l'apprendre , Ixus, |)our que je lâchante aussi , moi , quand j'irai à Delphes ou à Olympie. »

Ixus, par une coquette modestie, commune, à ce qu'il paraît, aux faiseurs de chansons de toutes les époques , se fit prier quelque temps, puis céda.

CHANSON D'IXUS.

Ouvrez! je suis Ixus , le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

Un jour, il y a douze ans , un pygmée tomba de la

pe.m de lion d'Hercule : ce |)yginée, c'était moi. Mon père ne m'aimait pas parce que j'étais faible et petit ; et lorsque, enfant, je me heurtais là ses genoux, j'entendais sur ma tète une voix sronder comme l'orase. Mes frères me battent quand je les appelle tout haut mes frères, et pourtant je veux vivre, car j'ai une sœur, une sœur qui m'aime... Elle est si bonne, Macaria!

Ouvrez! je suis Ixus , le pauvre i;ui de chêne (pi un l'oup d ' \cnt ferait mourir.

Mes frères m'ont dit un jour : « Sois bon à quelque chose ; apprends à clevcr des statues et des autels, car nous serons dieux peut-être. » Kt j'essayai d'obéir à mes frères; mais le ciseau et le marteau étaient bien lourds ! Kt puis des visions étranges passaient , passaient sans cesse entre moi et le bloc de Paros; et mon doigt distrait écrivait sur la poussière un nom , toujours le même, le doux nom de Macaria.

Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne (ju un eou[) de vent ferait mourir.

Alors mes frères mont dit : " .Nous avons pour liùte au palais un blanc vieillard de la Chaldée, qui sait lire dans le ciel les choses à venir : écoute ses leçons, et dis-nous si tu vois dans les mies venir des trésors ou des vieloires. >• Kl j ai éeoiifé le vieillard, j'ai passé

de longues nuits sereines à regarder le ciel ; in;iis je n'ai VII ni victoires ni trésors, je n'îii vu que des étoiles humides et brillantes qui me regardaient avec amour... comme les yeux de Macaria.

Ouvrez! je suis Ixus , le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

Alors mes frères m'ont dit : « Prends un arc et des flèches, et va chasser dans les bois. » Kt j'ai couru par les bois avec un arc et des flèches; mais j'oubliai bientôt la chasse et mes frères. Pendant que j'écoutais chanter les vents et les rossignols, une biche mangea mon pain dans ma robe; et un petit oiseau, fatigué d'un long vol , vint s'endormir dans mon carquois. Je l'ai porté à Macaria.

Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

Alors mes frères m'ont dit : « Tu n'es bon à rien », et m'ont battu; mais je n"ai pas pleuré , parce que je pensais à ma sœur Et demain, on me prendra ma sœur, et demain, quand Macaria, assise au banquet nuptial, dira : « Quelle est donc cette fumée bleue qui monte là-bas derrière ce bois de lauriers ? — Oh ! ce n'est rien », diront les convives.

LE Gll DE CHÊNE. 203

"C'est le LtiU'her d[\iis, le pauvre gui de chéiie(|u'iiii coup de veut n fait mourir."

« Non . tu vivras ! s'écria la jeune lille attendrie. Je t'abriterai si bien dans mon coeur que toutes les teinpèies passeront sans que le moindre souffle t'en arrive. Lycus est heureux et fêté, lui, et les vierges d'Athènes sont nombreuses. A toi, seul et souffrant, toutes mes heures et tous mes amours! Pauvre gui de chêne! tu pareras mon sein mieux que le bouquet des mariées. Tiens, mon frère, tiens, mon poète, voilà le prix de ta chanson. - Kt arrachant de ses cheveux la guirlande nuptiale , elle la jeta , trempée de larmes , aux pieds d'Ixus. !\us voiMut répondre; mais, foudroyé d'émo lions imprévues, le pauvre enfant eut à peine la force d'une exclamation. <■ Oh ! » fit-il ; et , portant la main à son cœur, il tomba l.a fièvre l'agita toute la nuit, et toute la nuit Alacaria veilla et pleura près de la couche de son frère.

C'était le lendemain que les trois Héraclides devaient aller au temple interroger sur le choix de la victime. Ils se présentèrent à l'autel comme au combat : intrépides et insouciants. Après les cérémonies d'usage, répétition à peu près exacte de ce que nous avons vu à Delphes, un |)rètre de Minerve ballotta les noms dans l'urne. T.'n enfant s'approcha, les yeux couverts d'un bandeau. Sa main effleurait déjà les bords du vase sacré pour en sortir bientôt avec un arrêt de mi»rt . . . qu.ind tout à coup une voix de feunne retentit au seuil du temple.

« Arrêtez ! voici la victime. »

C'était IMacaria qui s'avançait lentement vers l'autel ; iVIacaria pâle et parée , et balançant sur son beau front les bandelettes funèbres. Égyste s'élança vers elle: « Vous ici, ma sœur! vous m'aviez promis de rester près d'Ixus !

— Ixus! dit- elle en étouffant un sanglot, mort! . . . et maintenant rien ne m'empêche de mourir pour vous. »

Et elle poursuivit sa marche lente vers l'autel.

La foule applaudit, les Héraclides se résignèient. A cette époque où Ton croyait voir la main dt-s dieux derrière toutes les choses extraordinaires , on attribua naturelh nient à une inspiration un dévouement si sublime. Aussi IMacaria s'agenouilla-t-elle sans obstacle devant l'autel. Elle arrêta d'un geste le fer impatient du sacrificateur, pour jeter son dernier sourire à ses frères; puis ferma les yeux, entr'ouvrit le voile qui couvrait son sein ....

Et deux minutes après, son corpspalpitait sur l'autel.

On ne fit qu'un bûcher pour Ixus et Macaria. Et alors, par un prodige ou une illusion qui se répéta plus tard au supplice de notre .Jeanne d'Arc, ou vit ou l'on crut voir quelque chose qui s'élança des flammes vers la nue, avec un doux bruit d'ailes.

Ce qui contribua sans doute à propager cette tradition touchante, c'est qu'après la victoire des Héra clides , victoire payée trop cher pour que les dieux la leur fissent longtemps attendre , les habitants de IMycènes, après avoir inauguré en triomphe la statue

LK GUI DK CHÊNE. ior>

d'Hercule au bord des mers , y surprirent un jouideux alcyons dans la peau du lion de Néniée.

Kt voilà coninienl passèrent un jour, à travers un siècle antique, les deux |)lus belles choses de ce monde et de tous les siècles : la Poésie et la \ erlu !

II y avait une fois , ma sœur , un vilain roi de France, nommé Louis XI, et un gentil dauphin , qu'on appelait Chariot , en attendant qu'il s'appelât Charles VIII. D'ordinaire , le vieux roi, superstitieux et malade, régnait, tremblait et souffrait, invisible, à l'ombre des é|)aisses murailles de sou château du PJessis-lès-Tours. Mais, vers le milieu de l'année 1483, il venait de se traîner en pèlerinage à jNotre-Dame de Cléry, soutenu par ïristan-l'Hermite, son bourreau, Coictier, son médecin, et François de Paul, son confesseur; car il avait grand'peur. le vieux tyran, des hommes, de la mort et de Dieu. Un souvenir de sang, entre mille, celui de la mort de Jacques d'Armagnac, duc de Xemours , tourmentait son agonie. Ce grand vassal avait jadis payé de sa tête une tentative de rébellion contre son suzerain. Jusque-là e^ait justice; mais le cruel vainqueur avait forcéles trois jeunes en-

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t'ants du condamné d'ussister au supplice de leur père, et depuis longtemps il se repentait devant Dieu de ce luxe de vensieance ; il se repentait, disje, et | ourtant il ne samtnd.iit pas. Par une inconséquence étrange, mais commune à bien des méchants , le remords clie^ lui nevciliait pas la pitié , et , dans le moment même où il plaçait en tremblant sa Madone entre lui et le fant()me de Nemours, un des (ils innocents du i\fu duc languissait et mourait dans un cachot du Plessis-lès-Tours.

C'était une demeure terrible et mystérieuse que ce château : ses vestibules noirs de prêtres, ses cours étincelantes de soldats, ses chapelles toujours ardentes, ses ponts-levis toujours en émoi , lui donnaient le double aspect d'une citadelle et d'un couvent. On parlait bas et Ion marchait sur la pointe du pied dans ces gr.indes salles, comme dans un cimetière. Et, eu effet, des captifs, par centaines, gémissaient ensevelis dans les souterrains ; ceux-ci pour avoir parle du roi, ceux-là pour avoir parle du peuple , les autres cnlin , et c'était le plus grand nombre, pour rien. Chaque dalle du château pouvait être regardée comme la pierre funèbre d'un vivant; et c'était la que grandissait, oisif avec un esprit aventureux, seul avec une âme ardente, le dauphin Charles, alors dans sa douzième aimée. Pauvre iils de loi ! il cherchait en vain où reposer ses yeux des horreurs qui l'entouraient. Une forêt verte et fraîche ondoyait au pied du château; mais les chènesy balançaient moins de glands que de pendus. La Loire serpentait vive et Jovciise à Ihori/on ; ni.iis chafiut' nuit

la justice du roi troublait et ensanglantait son cours. Aussi, quand il avait longtemps ébréché son épée vierge aux murailles, longtemps épelé les majuscules rouges et bleues du Rosier des guerres ou du Sahtt Évangile , l'enfant rêveur, accoudé à sa fenêtre, passait le temps à regarder le beau ciel de Touraiue et à chercher dans les formes changeantes de la nue des armées et des batailles.

Un jour pourtant ses gestes et sa physionomie trahissaient un ennui plus vif et de moins vagues préoccupations. V Angélus Ae midi tintait déjà, et son repas du matin, composé, sur sa demande, de pâtisseries légères et de sucreries, l'agaçait vainement de ses parfums, et restait intact sur une table que le jeune prince frappait du poing avec impatience. Il se levait par intervalles, béant, haletant d'espérance et d'inquiétude, l'oreille au guet, et répétant : <> Blanchette, Blancliette, viens donc ! le déjeuner fond au soleil, et, si tu tardes encore, les mouches vont manger ta part ! » Et, comme l'oublieux convive ne répondait pas à l'appel, le pauvre amphitryon recommençait à se désoler et à trépigner de plus belle. Tout à coup un léger bruit dans la tapisserie le fit tressaillir; il tourna la tête, poussa un cri, et retomba sur son fauteuil , ivre de joie , et murmurant avec un soupir : « Enfin! » Vous vous imaginez sans doute, ma sœur, que cette Blanchette tant désirée était quelque noble dame, sœur ou cousine du jeune prince; détrompez-vous : Blanchette était tout simplement une petite souris blanche, comme son nom l'indique; si vive qu'on eut dit. à la voir trotter, un rayon

de soleil qui glisse; et si gentille, qu'elle eiU trouvé grâce eu temps de guerre devant Grippeniinaud , llodillard et Uoniinaszrobis, soudards peu délicats, comme vous savez. (Charles caressa la jolie visiteuse, il la contempla longtemps avec délices pendant qu'elle grignotait un biscuit d.ins sa main ; puis, se souvenant qu'il devait à sa dignité de gronder un peu : « Ah cà, mademoiselle, dit-il d'un ton plaisamment sirave, m'apprendrez-vous enfin ce que je dois penser d'une pareille conduite.' Comment! ou vous traite ici comme une duchesse ! j'ai défendu ma porte à 01ivier-le-L)ain, dont la physionomie et failure de chat vous elfarouclieut; Bec-dOr, mon beau laucon , en est mort de jalousie ; et tous les soirs vous me quitte/, ingrate, pour courir les champs comme une souris sans aveu. Et où allezvous de la sorte, sans souci de vos dangers et de mes inquiétudes.' Où allez-\ ou> ? répondez! je veu.\ le savoir, je le veux! " L'interrogatoire était pressant , et pourtant, comme vous le pensez bien, la pauvre Blauchette n'y répondit pas; mais , fixant d'un air triste ses petits yeux intellitzents sur ceux de l'enfant grondeur, elle chiffonna les pages d'un évangile entr'ouvert sur la table, et arrêta ses pattes roses surces paroles : fisiter les prisonniers. Charles demeura surpris et confus, connue il advient aux présomptueux qui reçoivent une leçon à l'instant même où ils croyaient en donner une ; car plus d'une fois il avait entendu raconter des choses étranges sur les habitams souterrains du l*lessis-lès- Tours, et plus d'une fois il avait médité un pieux pèlerinaue à la prison de ce jeune d'Armagnac dont ràj.'e

et la naissance excitaient plus particulièrement sa curiosité et sa sympathie; mais la terreur que lui inspirait son père l'avait retenu jusqu'alors, et maintenant il se reprochait sa prudence comme un crime. Dès le soir même il résolut de l'expier. Quelquesminutesaprès le couvre-feu, il s'esquiva de sa tourelle, suivi d'un jeune valet chargé d'une corbeille qui renfermait du pain , du vin et des fruits , et descendit dans une des cours intérieures du château. Une compagnie de la garde écossaise y rôdait au clair de lune le long des muiailles. « Qui vive? cria une voix rauque et menaçante. — Charles, dauphin. — On ne passe pas ! » IMais Charles s'approcha de l'officier de ronde , et lui souffla deux mots à l'oreille. « S'il en est ainsi, allez, monseigneur! dit alors le soldat visiblement déconcerté; allez! et que Dieu vous protège ; car si vous êtes découvert, je suis perdu. >' IN'otre héros employa pour éveiller le gardien des prisons et lever ses scrupules le même moyen avec le même succès. Peut-être, ma sœur, êtes-vous curieuse de connaître les magiques paroles qui, dans la bouche d'un enfant , faisaient baisser les épées et tomber les verrous ; les voici : Le roi est bien malade. Charles avait foi dans cette formule dont il avait souvent éprouvé la toute-puissance : car elle rappelait aux gens du vieux Louis XI, soldats, courtisans, geôlier ou valets , qu'une bouderie d'enfant pouvait se changer tout à coup en une bonne et solide rancune de roi.

Le dauphin et son page, sous la conduite du geôlier, s'aventurèrent, non sans quelque hésitation, sous une voûte humide et sombre, et le long d'un escalier en

spirule dont chaque marche gluante les inenncail ildii faux pas. Tous trois marchaient a la lueur précaire d'uue torche de résine, tantôt battue par l'aile aveuj^le des chauves-souris , tautôt agonisant sous les iiouttes d'eau que suait la voi)te. Kniin un hruit vaiiue d'abord, mais plus distinct de pas eu pas, un bruit de plaintes et de soupirs leur annonça le terme du voyage. Le gu Ide s'éloigna . et Charles recula d'horreur devant le spectacle qu'il avjit sous les yeux. Figurtz-vous , ma sœur, une cage de fer scellée dans le mur, basse, étroite, où cliaque mouvement devait être une douleur, où le sommeil dev.iit être un cauchem.ir, et dans laquelle iîéniissait et se tordait un enfant ! Je dis enfant^ quoique le duc de Nemours, Ihôte de cette affreuse demeure, atteignit bientôt sa dix -septième année; mais , à le voir si grêle et si pâle, on lui eiU supposé douze ans au plus. A peine dans l'adolescence, il avait tant souffert, qu'il émerveillait ses bourreaux par sa tenace longévité, et que le geôlier, dont il recevait la cruche d'eau et le pain noir quotidien , hésitait chaque jour sur le seuil du cachot, se demandant s'il ne vaudrait pas mieux envoyer à sa place le fossoyeur. Le dauphin, pour aborder le prisonnier, chercha de douces paroles et ne trouva que des larmes. Nemours comprit ce muet salut, et y répondit par un sourire de reconnaissance; puis tous deux causèrent a travers les barreaux. Quand l'un déclina timidement sa qualité délits de Louis XL l'autre ne put se défendre dun mouvement de surprise et d'effroi ; mais cette fâcheuse impression ne tint pas longtemps contre la parole rt la ligure >i franches du

212 LA SOURIS BLANCHK.

dauphin. Étrauger depuis dix ans aux choses de ce monde, le reclus fit d'abord à son noble visiteur de naïves questions qui rappelaient celles des anachorètes demandant aux rares voyageurs dans le désert : Bâtiton encore des villes? célebre-t-on encore des mariages? lorsqu'une circonstance imprévue donna un tour nouveau et plus piquant à la conversation. Un tiers vint se jeter étourdiment entre nos vieux amis d'une heure, et ce personnage mal appris, j'ai boute de l'avouer, ma sœur, n'était autre que la commensale du dauphin, la rivale de Bec-d'Or, Blancbette, puisqu'il faut l'appeler par son nom; |)assanl au travers des grilles à la faveur de sa petite taille, elle escaladait les jambes et les bras enchaînés de Nemours, et prodiguait au prisonnier des caresses toutes semblables, sinon plus vives, à celles que le prince avait obtenues le jour même : « Tiens ! vous connaissez Blancbette ! dit Charles surpris et piqué. — Si je la connais! répondit Nemours, depuis dix ans c'est ma souris à moi , c'est mon amie, c'est ma sœur. — L'ingrate! ce matin encore elle partageait au château les biscuits de mon déjeuner. — Depuis dix ans, monseigneur, elle vient dans mon cachot partager mon pain noir. — Jour-de-Dieu! murmura le jeune prince...» Mais sa colère enfantine s'évanouit devant un sourire malicieux de Nemours. « Je crois, monseigneur, dit le jeune duc, que vous me feriez volontiers l'honneur de rompre une lance avec moi pour les beaux yeux d'une souris. 11 m'est impossible en ce moment de repondre au cartel : voyez!... » Et il soulevait aux yeux de son rival ses bras qui pliaient sous les chaînes. Alors se-

LA SOLUIS HLANCIIt. 21:»

mut un ilcbal oriiiiii.nl et touchant enire le fils de Louis \1 et le prisonnier de Louis XI , chacun d'eux prétendant surpasser l'autre en malheur ; l'un taisant toucher à son adversaire les parois humides et les barreaux épais de >a prison, l'autre peignant l'atmosphère d'ennui et la chaîne vivante de courtisans et d'espions dont le poids rctoulfait ; l'un montrant son corps torturé, l'autre ^Oll cœur Suiiiiiant, et tous deux terminant leur plaidoyer par la même conclusion : « Tu vois bien, Nemours , — vous voyez bien , monseigneur, — que j'ai besoin de Blancliette pour m'aider à vivre et à souffrir.» Après une discussion longue et stérile, ils finirent par où ils auraient dil commencer : ils convinrent de prendre l'objet même du débat pour arbitre. « Voyons, mademoiselle, dit le dauphin à lîlanclu'tle, déclarez franchement auquel de nous deux vous désirez appartenir. » Kt soudain vous eussiez vu la petite souris aller de l'un à l'autre avec force gentillesses, puis s'arrêter entre eux en les reizardant tour à tour avec ses petits yeux brillants qui semblaient dire : A tous deux , mes enfants !

Ici, ma sœur, j'éprouve le besoin d'un aveu que j'avais diffcré jusqu'à présent dans l'intérêt dramatique de mon récit. L'esprit, le bon cœur et les manières de Blancliette vous étonnent sans doute, et je le conçois ; car moi-même, qui eus autrefois mainte occasion d'étudier de près le peuple intéressant des souris, jamais, je l'avoue , je n'ai rien observé de semblable. Il est donc urgent de le dire , Blancliette n'avait dune souris que la forme, Blanchfiie était une fée! Les historiens du

temps, il est vrai, n'ont rieu dit de cette niétanaorpliose; mais je puis vous en garantir l'uutiienticité, et de plus vous en révéler les causes secrètes , sur la foi de certain manuscrit gros et gras de science, qui m'est écliu pour lot dans l'héritage de ma grand'tante. Des rats bibliophiles en ont mangé les trois quarts, les vers l'ont illustré de broderies à jour, et ce n'est pas sans peine, je vous jure, que je suis parvenu à déciiiffrer et à traduire pour vous, de l.i langue romane en français moderne, le chapitre suivant, intitulé : Comme quoi la Fée des Pleurs fut changée en blanche sourette.

Un jour, jour de printemps et de nouvelle lune , il se flt un grand mouvement dans le royaume des fées. Les sylpliides s'éveillaient avant l'aurore pour se parfumer avec la poussière des lis; lesondinescherchaient, pour se mirer, Teiidroitle plus clair de leur fontaine; les dames des bois oubliaient d'agacer et d'égarer les voyageurs, pour se couronner de violettes |et d'anémones; car toutes étaient conviées à une grande fête que donnait le soir même la reine des fées à son peuple. A l'heure convenue, connue vous le pensez bien, ces dames arrivèrent en foule, exactes et empressées; chacune voyageant à sa manière: lune dans une conque de saphir attelée de papillons, l'autre dans une feuille de rose emportée par le vent ; d'autres enfin , et ce fut le plus grand non)bre , chevauchant en croupe , tout bonnement, comme de simples reines, avec un chevalier de la Ïable-Ronde Une seule manquait au rendezvous. Dès le matin, l'une des suivantes de la reine, Angélina, surnommée la Fée des Pleumh cause de sa

LA SOLUIS m. ANC HE. 215

pilié vigilante pour toutes les infortunes, était sortie furtivement du palais. L'oniane de lonie , ciiez elle plus délient encore que chez ce fameux céant Fine- Ureille qui entendait lever te blé , dit riiistoir? , lui faisait distinguer de loin les plus timides palpitations des cœurs souffrants, et jamais un appel de cette nature ne l'avait jusqu'alors trouvée sourde ou néiziigente. Or, des cris plaintifs, des cris d'enfant l'avaient éveillée en sursaut , et soudain elle s'était dirigée vers l'endroit d'où venait le bruit : les cheveux au vent, vêtue d'une robe flottante or et azur, tenant à la niniu la bauiiette d'ivoire , marque de sa puissance, et voltigeant plutôt qu'elle ne marchait sur la pointe des gazons et des fleurs. Klle avait adopté cette allure, de peur, disaitelle a ceux qui s'en étonnaient, de mouiller ses brodequins dans la rosée . mais eu effet parce qu'elle craignait d'écraser ou de blesser par méiiarde la cigale qui chante dans le .sillon, et le lézard qui frétille au soleil ; car elle était si prodijiue desoins et d'amour, la bonne fée! qu'elle en répandait sur les plus humbles créatures de Dieu. Apres avoir marché longtemps de la sorte, elle s'arn-ta enlii! devant une petite cabane sur la lisière dune foret. Il serait inutile de vous en faire la description, ma sœur, car je soupçonne fort que vous avez eu connue moi le bonheur d v faire plus d'un voyage en compaiinie de l'enchanleur Perrault. Vous crevez la rei onnaîlre , et vous ne vous trompez pas : celte cabane debi'icheron i si bien celle du Petlt-rmuet. Ce i-rand jjersonnage hi-torif|ue et lil alors bien jeune, et ne préludait pas encore an rôle imjiorlant (pi'il joua

216 LA SOURIS BLANCHK.

depuis daus le monde. C'était lui, c'étaient ses frères dont les plaintes avaient éveillé Angélina : leurs parents occupés au loin dans la forêt, y avaient passé la nuit pour être prêts au travail dès l'aurore, et, ne les voyant pas revenir à l'heure accoutumée , la jeune famille avait eu jrrand'peur.

La visite de la fée, que ces pauvres enfants connaissaient déjà, ramena pour quelque temps la paix et la joie dans la cabane. A la chute du jour, Angélina se souvint que la fête allait commencer et voulut partir; mais tous, rendus familiers par sa complaisance, la rappelaient et la retenaient à l'envi, qui par un pan de sa robe, qui par une tresse de ses cheveux, qui parle bout de sa baguette magique; et la bonne fée résistait un peu d'abord, puis souriait et cédait. Cependant un grillon, venu on ne sait comment du palais des fées (lui-même en était une peut-être), se mit à crier dans l'âtre : » A table, Angélina ! le prince Charmant \\en\. d'arriver , on n'attend plus personne , et le banquet solennel commence : on verra figurer au dessert les nèfles et les noisettes dont le prince 3/j/?'^// a fait l'autre jour hommage à la reine. A table ! à table ! car, de mémoire de grillon , jamais on ne vit plus beau festin. »

Puis voilà qu'un papillon du soir vint danser autour de la lampe en répétant : " Au bol , Angélina ! la salle est déjà pleine d'harmonie et de lumière, j'ai failli tout à l'heure m'y brûler les ailes à certaine lampe merveilleuse qu'un beau jeune homme vient d'apporter d'Arabie. Au bal ! au bal ! car, de mémoire de phalène, jamais on ne vit plus brillante soirée. »

LA SULHIS bl-ANCllK. 217

Et Angélina voulait |)artir; mais les enfants la retenaient avec des cris et des pleurs. « Oh ! ne nous quittez pas encore, disaient-ils; et que deviendronsnous, bon Dieu! seuls, la nuit, quand la lampe s'éteindra . quand le loup montrera ses grands yeux à travers les fentes de la porte, et que nous entendrons dans la clairière si-fler les vents et les voleurs. »

Kt la bonne fée souriait et cédait toujours; mais enfin les esprits de l'air troubles lui a[)portèrent à la bâte les sons d'une voix tonnante : » Angélina ! Angélina ! >• Celait la reine des fées qui l'appelait , irritée d'une si longue absence. Kpouvantée , Angélina se déb.irrassa des petites mains qui rencbaînaient et ïortit vile Trop vite , helas! car, dans son trouble, elle oublia sa baguette , dont le plus jeune des enfants s'était fait, sans songer à mal , un bocbet dans son berceau. Or, vous saurez, ma sœur, qu'une fee qui perd sa baguette est une fée perdue. La pauvre Angélina ne s'aperçut de son malheur qu'à l'expiosinn de murmures qui salua son retour au palais . car ce lut un grand scandale pour toutes lestées, et une grande joie pour les vieilles, enchantées d'humilier enfin une compagne dont les charmes et la bonté faisaient ressortir leur malice et leur laideur Quelques jeunes gens aussi, princes, sorciers et enchanteurs , dont Angélina , toute bonne qu'elle était, n'avait pu s'empêcher de railler quebjuefois la sutfisauce, triomphaient de sa confusion. •' Parole d'honneur, répétait aux jeunes fées le prince Mijrtit , qui n'était pas sorcier, avec ses «irands airs de vertu , votre Angélina n'est qu'une bégueule. Ah ! elle

a perdu sa baguette!. .. Eh bien ! figurez-vous, mesdames, qu'un jour je m'avisai de toucher à cette baguette maudite, et que la petite masque m'en donna sur les doigts si fort, si fort, que je fus un mois sans pouvoir me servir d'un casse-noisette. »

Bref, la coupable fut traduite devant un tribunal présidé par la reine et composé de vieilles fées, dont la baguette, devenue béquille, faisait peur aux enfants, qui n'avaient garde d'y toucher. La bonne L'rgèle essaya vainement quelques observations en faveur de sa jeune amie : le délit était flagrant et la loi précise; or, cette loi portait contre la condamnée une peine singulière : elle devait courir le monde un siècle durant sous la forme d'un animal à son choix. Angélina fut quelque temps indécise: rossignol, elle eût chaulé sous la fenêtre de la jeune fille qui veille et qui travaille au chevet de sa mère malade; rouge-gorge, elle eût donné la sépulture sous des feuilles aux enfants égarés et morts dans les bois; chien d'aveugle, elle eût présenté l'aumônière avec une grâce capable de toucher le cœur le plus dur et d'ouvrir la main la plus avare; mais le privilège exclusif de pénétrer dans les greniers et les prisons la tentait surtout et la décida. Et voilà, ma sœur, comme quoi la Fée des Pleurs fut changée en blanche soiirette , et c'est ainsi qu'elle se promenait, depuis quatre-vingt-dix-neuf ans et plus, du palais à la prison (deux prisons bien souvent! ) et, de douleur en douleur, rongeant sans pitié tous les mauvais livres (on n'eu voit plus de ces souris-là! ) et grignotant parfois des arrêts de mort jusque dans les poches de Tristan.

Ce digne compère de Louis XI ne tarda pas à revenir au château , et son maître avec lui, et avec eux la défiance et la terreur. Ce|)endant le prince n'en continua pas moins ses visites au prisonnier. Elles devinrent de jour en jour plus longues et plus frcquentes, et même , ce qui n'eût pas manqué déveiller les sou|)cons d'un enfant moins candide que le dauphin Charles, le geôlier, qui jusqu'alors n'avait été qu'à regret et qu'en tremblant complice de ces entrevues, semblait maintenant les encourager et les provoquer par sa complaisance. Un soir, ils causaient comme à l'ordinaire , Charles accoudé sur la partie saillante du guichet , et Blanchette trottant de l'un à l'autre et leur distribuant ses caresses avec une édiliante impartialité. La conversation, longtemps vagabonde, tomba enflu et s'arrêta sur les projets de Charles pour son règne futur. " \ oyons, que lerez-voi:s quand vous serez, roi? dit gaiment le prisonnier, qui, plus vieux d'années et surtout de malheurs, avait dans la conversation une supériorité marquée sur sou jeune ami. — Belle demande! Je ferai la guerre — Nemours sourit tristement. — Oui, poursuivit le dauphin en se frappant le front de l'index, depuis longtemps j'ai mon projet là. D'abord j'irai conquérir litalie : l'Italie, vois-tu, IS'emours, c'est un pays merveilleux, où les rues sont pleines de musique, les buissons couverts d'oranges, et où il y a autant d'églises que de maisons Je garderai l'Italie pour moi; puis j'irai prend re en passant Constantinople pour mon ami André Paléologue ; et enfin , avec l'aide de Uieu , je compte bien <lelivrer le Saint-Sépulcre.

— Et après? dit malignement le jeuue duc. — Dam ! après.... après.... après.. . répéta l'ijinorant dauphin, quelque peu embarrassé, j'aurai le temps peut-être de conquêter encore d'autres royaumes, s'il y en a — Et le soin de votre gloire vous fera-t-il négliger votre peuple? ne ferez-vous rien pour lui, mo^iseigueur ? — Si vraiment! et d'abord, avant de partir, je donnerai Olivier et Tristan au diable , s'il en veut ; je supprimerai les bourreaux. »

Et comme Bianchette, à ces mots, frétillait plus joyeuse et plus caressante que jamais : « Je ferai , poursuivit-il gaîmeut, quelque chose aussi pour toi, Bianchette : je supprimerai les chats. »

Tous deux éclatèrent de rire à cette saillie ; mais leur accès de pétulante gaîté n'eut que la durée d'un éclair. Ils s'arrêtèrent tout à coup , et se regardèrent avec épouvante ; car il leur avait semblé que d'autres éclats de rire, trop différents des leurs pour en être un écho, retentissaient à coté d'eux dans l'ombre ... Ils finirent néanmoins par se rassurer.

« Espérance et courage! » dit alors le dauphin au jeuue duc en lui tendant la main en signe d'adieu. Le pauvre captif se souleva pour presser et saisir cette main consolante ; mais ses membres , engourdis par une longue torture, servirent mal son pieux désir. Il poussa un cri de douleur, et retomba sur son escabeau : « Mon Dieu ! quand donc serai-je roi ? » ne put s'empêcher de dire le jeune prince ému jusqu'aux larmes.

— Bientôt, Dieu le veuille ! dit JNemours. — Jamais! répliqua un troisième interlocuteur, jusqu'alors invi-

LA SOUKIS BLANCHE. 5»1

sible. Et Louis XI parut , puis Tristan, puis Coiclier, et quelques autres familiers du vieux roi. A la lueur d'une lanterne qu'un d'eux avait tenue jusqu'alors cachée sous son manteau, le dauphin put voir le terrible vieillard s'avancer à pas lents, comme un spectre, en murmurant ces mots, entrecoupés par une toux opiniâtre : " Ah ! galant damoiseau, tu fais de mon vivant les doux yeux à ma couronne ! .. Ah ! fils pieux et prévoyant, tu songes d'avance a mes funérailles !... Misérable ! ton épee ! » Un accès de toux, plus violent que les autres, l'interrompit. Charles ne lit aucune résist.ince; seulement il repoussa, pur un geste d'indignation, Tristan qui s'avançait pour le désarmer, et remit de lui-même son épée à l'un des gent Isliommes présents. Bientôt, sur im signe du roi, il disparut entraîné |)ar des gardes. Louis XI, avant de quitter le souterrain, jeta un regard plein de haine sur la cage de sa victime, puis, se penchant vers son compère Tristan , lui glissa quelques mots dans l'oreille.

o J'entends , répondit le bourreau ; il faut eji finir : comptez sur moi; dès ce soir à minuit... > Et, complétant par la pantomime le sens dune phrase déjà trop claire, il frappait sa main gauche du revers de la droite. Puis le cortège s'éloigna, et, au milieu du bruit décroissant des pas, Nemours pntdistiuuner longtemps encore la voix du despote moribond qui toussait , grond.iit, et crachait des arrêts de mort avec ses dernières dents.

Pauvre Nemours 1 ce doux rayon du ciel qu'on nomme l'espérance n'avait donc glissé dans son cachot que pour lui en faire paraître ensuite l'ob.scurité plus

profoudel «Avoir seize ans, pensait-il, un frère comme le dauphin Charles, une sœur comme Blanchette, et mourir ! » Et, dans chaque son vasue et lointain de la grosse liorloge du château qui lui mesurait ses dernières heures, il croyait distinguer ces mots : Mourir, il faut mourir !

En effet , le long escalier eu spirale , qui conduisait au souterrain, retentit bientôt sous des pas précipités. Un ruban de lumière, échappé sans doute à la lanterne des bourreaux, tapissa le seuil de la porte Alors le cond.'imné, sentant bien que son heure était venue, mit précipitamment à terre la souris-fée qu'il tenait pressée sur son cœur. « Adieu, ma sourette, dit-il, sauve-toi vite, et cache-toi bien : ils te tueraient aussi. » Cependant le bruit redoubla par degrés, le ruban de lumière s'élargit, la porte roula sur ses gonds ; et alors, croyant voir déjà se dessiner gigantesque sur le mur la silhouette de Tristan, Isemours joignit les mains, ferma les yeux, recommanda pour la dernière fois son âme à Dieu, et attendit... 11 u attendit pas longtemps.

« Duc de INemours, dit une voi.x. douce et bien connue, vous êtes libre. »

Le captif tressaillit à ces mots, hasarda timidement un regard autour de lui , et crut rêver : Charles était là, non plus timide, contraint, abattu comme la veille, mais calme, grave, parlant et marchant en maître, déjà mûri et grandi par une heure de royauté. De nobles dames l'entouraient, contemplant le jcLine prisonnier dans sa cage, avec des sourires et des pleurs ; puis les gentilshommes qui, devant cet outrage à l'en-

LA SOURIS BLANCHE. 22:i

fance, chose sacrée pour la clievalerie , tourmentaient de la main , par un mouvement convulsif d'indignation , le pommeau de leur épee , et euliu des varlets , des pages , des écuyers en fouie , portant des flambeaux , et aijitant aux cris de : Vive le roi ! leurs toques de velours empanachées.

» Oui, poursuivit Charles VIII, le ciel, depuis une heure, ni'a t'ait orphelin et roi. Nemours, pardonnez à mon père , et priez Dieu pour son àme. >■ Puis se tournant vers sa suite : « Qu'on abatte cette cage à l'instant , et qu'on en jette les dehris à la Loire; car il n'en doit rester ni vistiiic ni souvenir. »

Les ouvriers, mandés d'avance, se mirent à l'œuvre avec ardeur; mais, ô surprise! la lime s'édentait aux barreaux sans y mordre , et la pierre dans laquelle ils étaient scellés, inébranlable , ne repondait aux coups de marteau que par un bruit sourd et moqueur.

n Sire, dit un vieux moine en hochant la tête , tous les efforts liumains seraient impuissants à exécuter vos ordres; car, ajouta-t-il en montrant la cage, ceci n'est pas oeuvre humaine. J'ai oui dire qu'un Bohémien , sorcier comme ils le sont tous, bâtit cette cage autrefois, alin de se racheter de la potence. 11 faudrait, pour la renverser aujourd'hui , la baguette d'une fée (mais il n'existe plus guère de fces que je sache), ou bien encore la main infernale qui l'a construite; mais depuis longtemps le Bohémien a disparu.

— Qu'on cherche cet homme et qu'on ramené, dit le roi. A qui le découvrira hoimeurs et largesses! un diamant de ma couronne s'il est noble; son pesant

22i LA SOURIS BLANCHE.

d'or si c'est un vilain ! " Et d'un geste il congédia son brillant cortège.

Les deux amis, demeurés seuls, sauf quelques pages qui veillaient sur eux à distance, se regardèrent silencieux. Une inquiétude terrible, et qu'ils n'usaient se communiquer, faisait battre leurs cœurs à l'unisson : « Si l'ouvrier magique était mort , pensaient-ils , si la cage enchantée ne s'ouvrait plus! » Et ils pleuraient; et, chose étrange! Blanchette , pour la première fois, semblait ne pas s'émouvoir de leurs larmes. C'est qu'une préoccupation bien vive et bien naturelle l'agitait alors. Vous vous rappelez, ma sœur, que la métamorphose expiatoire devait durer cent ans Or il y avait, au moment dont nous parlons, 99 ans 364 jours 23 heures et 59 minutes qu'Angélina était devenue Blanchette. L'horloge de Plessis- lès -Tours s'ébranla pour sonner une heure. Et voilà qu'aussitôt le sombre et fétide souterrain s'emplit de parfums et de lumière, la cage de fer s'émut d'un bloc comme un décor théâtral de nos jours, et s'abîma Dieu sait où... sans

doute dans l'enfer qui avait inspiré l'architecte inconnu Les orphelins épouvantés crurent que la foudre venait d'éclater dans la prison. « Blanchette, Blanchette ! où es-tu ? s'écrièreut-ils, tremblant pour l'existence de leur sœur adoptive. - JMe voici, mes enfants, répondit une voix douce au-dessus de leurs têtes, w Alors, levant les yeux, ils aperçurent, ébahis , Angélina dans son costume de fée, debout sur le piédestal d'un nuage, et tenant à la main sa baguette reconquise. « N'ayez pas peur, enfants, poursuivit-elle : c'est

moi que vous appfliez Blaiiclirtie ; nies compagnes m'appellent la Fee des Pleurs. ... Les vôlres viennent de tarir, et ma mission près de vous est accomplie... Adieu ! »

Le petit duc et le petit roi , connue jadis les enfants du biieheron, lepélaient enjoignant les mains : <• Bonne petite fée! ne nous abandonnez pas encore! — Il le faut, répli(jua-t elle d'un air grave; vous n'avez plus besoin de consolations, vous, et Ton en réclame ail leurs. J'entends près d'ici une petite mendiante dont les smglots m'appellent, et j'y cours... Adieu, sire, adieu, mouseiiineur. ■>

Klle dit , et disparut dans un éclair

Le 6 janvier 1776, jour de l'Epiphanie , il se passa sur le gaillard d'arrière du vaisseau français le Héron, une petite scène assez piquante pour mériter qu'on la raconte. Tous les officiers que le service de l'équipage ne réclamait pas ailleurs se promenaient , causant et fumant sur le pont, lorsqu'un jeune aspirant de marine, montant l'escalier qui conduisait à la chambre du capitaine , parut et s'écria : Chapeau bas , messieurs ! voici la reine!

Et cependant Marie- Antoinette n'avait pas quitté Versailles; à l'aide d'Asmodée ou de la seconde vue des niontagnards d'Ecosse , on l'aurait pu voir en ce moment , dans un coin du château, à l'abri de l'étiquette, son ennemie intime, jouer la comédie en famille, recevant sa réplique du comte d'Artois, et ayant pour souffleur le comte de Provence, tous deux ses beaux-frères. Elle remplissait le rôle principal dans le Devin du Village, et chantait :

LKS PETITS SOUl.IEKS. 2i7

J'ai pi'rdu mon scrvitoiir.

J'ai perdu lom mon bonheur...

paroles qu'elle eut depuis l'occasion de répéter bien des fois si\iis chanter ! cette pauvre reine (jui est déjà tombée dans Ihistoire, et qui tombera biontùt dans le drame, aussi poétique , aussi belle et plus pure que Marie-Stuart.

(^)uelle et.iil donc l'usurpatrice qui ramassait alors à douze cents lieues de Versailles le sceptre que la reine légitime abandonnait un instant pour la boulotte?

Hàtons-nous de le dire , il n'y avait là ni fourberie ni crime de lèse-majesté. La royauté que saluait ré(|uipaf;edu.//c''OM n'était que l'irinocenteet fugitive royauté de la fève. Klle venait d'écboir, par la grâce du sort, à une jolie petite créole de la Martinique, patente du capitaine, et qui , sous la conduite d'une vieille tante , allait, comme la f'irglnie de Bernardin de .Saint- Pierre, poursuivre, dans la métropole, de vagnes espérances de fortune et dbéritaL'c.

Et c'était dommage , en vérité, que la jeune reine ne frtt qu'une reine pour rire; car elle s'acquittait de ses hautes et nouvelles fonctions avec un aplomb et une grâce qu'eussent enviés Catherine II et Marie- Thérèse.

- A genoux ! beau page , disait-elle au jeune aspi- '< rant qui l'avait annoncée ; ne voyez-vous pas (|ue o j'ai laissé tond)or mon gant ? - A moi! mon conseil " des ministres , et ne riez pas , messieurs , car le cas « à discuter est grave, .l'aime mon peuple , entendez-

228 LKS PETITS SOULIERS.

« VOUS , et je veux que mon peuple m'aime ; il s'agit de « décider si , |)Our attirer à mes pieds ses hominases, « une rosette bleue sur mes souliers ne siérait pas « mieux qu'une rosette bhiuche. — Comment donc! je n crois que mon premier médecin se permet de lancer « au nez de sa souveraine des bouffées de tabac, en « guise d'encens! Qu'un de mes ambassadeurs monte « sur l'hippogriffe à l'instant, pour aller voir dans la a lune si la raison du bon docteur n'aurait pas suivi « ce matin, après Loire, le même chemin qu celle de « feu Roland... »

Kt mille innocentes saillies, mille coquets enfantillages dont tous ces bons marins riaient de si grand cœur et si longtemps que leurs grosses pipes s'éteignaient oisives entre leurs mains.

iNIais celui de tous qui semblait se réjouir le plus du triomphe de l'aimable enfant était un vieux matelot breton nommé Pierre Hello, ayant moins de rides que de blessures, qui ce jour-la même avait reçu une médaille d'honneur, tardive récompense de ses longs services! et qu'à cette considération le capitaine venait d'admettre à sa table , au repas |)résidé par les deux dames créoles, ses parentes. Marie-Rose, ainsi se nommait la jeune fille, s'était émerveillée depuis longtemps au récit des belles actions de Pierre Hello. Klle l'avait complimenté , caressé , et le cœur du rude vieillard , neuf encore à de pareilles émotions, avait palpité, sous ces caresses d'enfant, aussi fort qu'à la réception de sa médaille d'honneur. C'était lui seul qui la servait; c'était encore, ou peut s'en faut, lui seul qui veillait

l.LS l'EiriS SULLIERS. il'J

sur elle : car la tante de Marie -Rose, bonne vieille clouée sur sa chaise par la goutte, passait tout le jour absorbée dans la lecture de sjint Augustin, ne l'interrompant par intervalle que pour dire : « Ici, Minette ! ici, Marie-Rose! » quand elle voyait son chat courir dans la cjle après une souris , ou sa nièce sur le pont après un rayon de soleil IMais élevée, comme la plupart des fiili'S de colons , dans la plus large indépendance, .Mirie-Rose n'écoutait pas ou feignait de ne pas entendre. Tantôt elle montait aux cchelles et se balançait aux cordages, et alors Pierre Hello la regardait d'en-bas , prêt, si elle tombait sur le pont , à la recevoir dans ses larges mains , comme il eilt reçu un oiseau que la fatigue abat ou à la repêcher à la nage si le vtiit l'eiU jetée à la mer. Tantôt elle amusait l'équipage oisif par ses chansons et par ses danses, et alors Pierre H»'ll'i, attentif, >eml)lait avoir trouvé tout a coup de l'intelligence pour comprendre les vers, et du goût pour sentir la grâce. Le lendemain «le l'Kpipiianie et de sa courte royauté, l'ainiable enfant parut Irisle et pensive, et le vieux loup de nier se posa devant elle, inquiet et silencieux comme un caniche qui voit pleurer son maître. Klle ne put s'empêcher de répondre par une conlidence à ce regard compatissant et interr()g;iteur. l'ne vieille néi:resse maronne, qui passait pour sorcière . et à qui Marie-Rose portait en cachette du pain dans les bois, lui avait fait une prédiction étrange qui la préoccupait , et dont elle avait relemi les p:iroles textuelles :

ij Ronne petite maîtresse, moi a\oir vu dans la nue

" grand condor monter bien haut , bien haut , avec

« rose dans son bec Toi, être Rose Toi, bien

« malheureuse ; puis toi reine , puis grande tempête , « et toi mourir »

— J'ai été reine hier, ajouta-t-elle , et je n'attends plus maintenant que la tempête qui doit m'emporter...

— N'ayez pas peur, mademoiselle, répondit Hello ; s'il arrivait malheur au Héron, vous n'auriez qu'à saisir le pan de ma ceinture. . là... couime ceci, et, avec l'aide de Dieu et de mon patron (un grand saint, voyezvous? car il marchait sur l'eau sans enfoncer, ce qui , foi de marin, est un bien beau miracle!), vous aborderiez aussi doucement à terre qu'une goélette remorquée par un trois-mâts.

IMarie-Rose, un peu rassurée , paya le dévouement du brave homme en lui chantant une ronianee que personne encore n'avait entendue. C'étaient , quand sou départ fut décidé , ses adieux et ses plaintes qu'un jeune créole, son voisin, avait mis pour elle envers et en musique :

Petit nègre, aa champ qui fleiironne.

Va moissonner pour ma couronne:

La négresse fuyant aux bois,

Marunne, M'a prédit la grandeur des rois

Vingt fois.

Petit nègre , va , qui t'arrête?

Serait-ce déjà la tempête Qui doit effleurer si souvent

Ma tète , Et jeter mon bonheur mouvant

Au vent?

LKS PETITS SOULIERS. 2:M

Las ! j'en pleure dejii la perte.

Adieu donc . pour la mer deserie , La rivière des Trois-llels

Si verie.

Où, dans ma barque aux blonds fliels.

J'allais!

Adieu : les vents m'ont entraînée , Ma pairie et ma sœur aînée I lj Oeur veut mourir oii la lleur

Est née , Et j'étais si bien sur ton cœur,

Ma sœur !

Mais il est un âge oîi toutes les douleurs passent lésères et fugi'ives, où la inéhiiicolie du soir sèche au matin comme la rosée ; et Marie-Rose avait cet âge. Le lendemain, elle dansait encore ; les jours, les semaines s'écoulèrent sans user cette gaité pétulante; mais il n'en fut pas de même de ses petits souliers. Le dernier bond d'une farandole en emporta les derniers lambeaux. Par malheur, la garde-robe de ces dames était légère ; elles allaient à Paris, et avaient cru devoir, pour la remonter, attendre les conseils de la IVIode dans son empire Bientôt Marie-Uose fut réduite à s'asseoir immobile à coté de sa tante, cachant ses pieds nus sous sa robe, remuant la tête et le corps dans un besoin fébrile de mouvement , mais n'osant risquer un pas , semblable a cette Daphnédes Tuileries dont le buste est vivant encore quand ses pieds ont déjà pris racine. La petite reine pleurait là, captive comme dans une tour enchantée, en attendant qu'un chevalier, passant, la délivrât.

Ce chevalier passa , et ce fut Pierre Fiello. « T^aisser

uus de si jolis pieds, disait-il avec l'accent de l'indignation , il faudrait n'avoir pas pour deux liards de cœur ! » Mais si le poète a dit : l.'indignatlon fait des l'ers ^ il n'a pas dit qu'elle pût taire des soûl ers. Pierre Helio réfléchit, se frappant le front, se grattant la tête et promenant d'une jone à l'autre, dans sa bouche, ce morceau de tabac que les marins ont l'habitude de mâcher... enfin sa chique. C'est un vilain mot; mais pardon, il n'y en avait qu'un pour exprimer la chose, et cette chose est trop importante quand il s'agit de mœurs maritimes, pour qu'un narrateur consciencieux n'en parle pas. La chique est à la pensée du matelot ce que l'aiguille est à l'horloge : quand la pensée va , la chique tourne. C'est qu'aussi il s'était imposé une question bien ardue pour un mathématicien novice : Faire quelque chose avec rien , problème que Dieu seul a pu résoudre.

« Un morceau de cuir ! ma pipe et ma médaille pour un morceau de cuir!» disait-il avec l'énergie désespérée de Richard III , criant : » Une épée ! mon royaume pour une épée! » Certes, tous les filets de l'équipage se fussent déployés bien vite à la mer s'il eut connu l'histoire de Don Quichotte , et osé se flatter d'avoir la main aussi heureuse queSancho Pança, qui, jetant ses hameçons aux truites , y voyait mordre des savates. Il chercha, fureta, remua; sa main passa partout où une souris pouvait passer. Enfin, il poussa un cri de joie, un cri semblable à celui d'Harpagon retrouvant sa cassette, ou de J.-J. Rousseau couvant des yeux .sa pervenche. C« n'était pas une fleur, ce n'était

LES PETITS SOLLIEHS. iXi

pas un trésor que Pierre llello venait de découvrir , c'était quelque chose de bien plus précieux, ma foi; c'était une botte! la botte d'un soldat tué dans un abordage; elle avait roulé dans un coin de la cale, Dif^u sait comment ! Depuis elle ét;iit restée là, portant le deuil de sa sœur jumelle noyée dans la mer ou ensevelie dans le ventre d'un requin, et croyant bien, couime le rat de La Fontaine, que les choses d'ici-bas ne la rcj^ardaient plus. Mais Pierre Hello en décida autrement : se servant de son poiiznard en guise d'aléne et de trancliet il perça, il tailla si bien (pi'il lit en moins d'une heure. Je voudiiiis bien pouvoir dire qu'il lit une paire de souliers; mais, par respect pour la vérité, je n'ose... Ce qu'il fit, ce n'était précisément ni des souliers, ni des brodequins, ni des bottines, ni des chaussons, ni des socques, ni des cothurnes, ni des babouches, ni des mocassins ; c'était, dans l'art de la chaussure, une œuvre originale, fantastique , romantique, une ciiose sans nom ; mais enfin cette chose sans nom pouvait à la rigueur s'interposer conniie une armure défensive entre l'épiderme du pied humain et le parquet Le brave Mcllo courut aussitôt à la cabine de Marie-Rose, où après avoir, a grand'peine et aux éclats de rire de la jeune (ille, emboîté, ficelé ses pieds nus dans cette bouffonnechaussure, il se releva, croisa trioiuiihalement les bras eur sa poitrine, et dit: Voilà !. .. et, une heure après, la bayadère dansait encore, dansait avec un poids à chaque pied, aux applaudissements de son parterre, conquis cette fois à double titre, car il y avait dans cette danse le mérite

combiné de l'art et dii tour de force : c'était mademoiselle Taglioni et madame Saqui résumées d'avance en deux'^ambes.

Enfin, après une longue traversée, la vigie cria : Terre! Et ce fut, je vous assure, une scène vraiment touchante que celle du matelot et de la jeune créole. « Je penserai toujours à vous et je garderai vos souliers comme un souvenir, comme une relique, disait !Marie-Hose pour consoler Pierre Hello, qui passait sur ses yeux liumides le revers de sa niain calleuse.— Oh! répondait-il en secouant la tête, vous allez à Paris, où de nouveaux amis vous feront perdre le souvenir du pauvre Hello qui ne vous occupera guère. — Toujours! » répéta-t-elle, entraînée par sa tante. 11 la suivit longtemps des yeux : elle se retourna souvent, et il ne pouvait déjà plus l'entendre qu'elle répétait encore en agitant son mouchoir-. « Toujours, Hello, toujours! »

Pierre Hello ne put savoir si la jeune fille tint parole, car il toucha bien rarement la terre, et fut tué dans la guerre d'Amérique. Quant à ÎMarie-Rose...

Mais voici , au travers de mon histoire , le grand fleuve de la révolution française qui passe ; fleuve étrange et qu'on ne sait comment nommer : Pactole au sable d'or, Simoïs teint de sang, Eurotas aux lauriers-roses. Son bruit et sa profondeur vous Ciiuseraient des vertiges. Donnez-moi la main, ma sœur, fermez les yeux et sautons par-dessus...

Bien ! nous voici tombés au milieu de l'empire , et nous sommes à la Mal maison , retraite de la noble et malheureuse Joséphine, veuve, par une séparation lé-

gale, de Napoléon vivant encore, mais toujours impératrice et toujours adorée des Français qui l'avaient épousée, eux aussi , dans leur cœur, et qui n'avaient point souscrit au divorce.

Accoudée dans sa chambre sur la boîte d'un piano, elle écoutait en souriant une députation de jeunes demoiselles attachées à sa personne , et qui sollicitaient , tremblantes , la permission de jouer des proverbes au chTiteau. ■■ Volontiers mes enfants, répondit la bonne Joséphine; je veux même nie charger des costumes. Grâce à la générosité de l'empereur, ma garde-robe y peut abondamment fournir. Tenez, voici ce que Marchand vient encore de m'apporter tout à l'heure. »

Kt elle repoussait ntgligennnenl du pied une foiirure étendue sur le tapis, l ette parure était si belle , que mademoiselle S.-R., la plus jeune des ambassadrices, ne put s'empèchertie dire , en frappant l'une contre l'autre ses blanches mains en signe d'admiration :

" Dieu ! que \ olre Alajfsté est heureuse !

— Heureuse! murmura Joséphine, heureuse!...

Elle parut rêver un moment, et ses doigts disiraits errant sur les touches de son piano, en tirèrent quelques notes de la romance que nous connaissons déjà :

La (leur veut inourir où la Heur

Esi née , El j'étais si bien sur ton cœur.

Ma sœur!...

Puis, secouant les souvenirs qui l'oppressaient, elle se leva :

« Qui m'aime me suive, mesdenioiselles ; venez voir et choisir vos costumes. «

lit, précédant le jeune et fol essaim, elle entra dans sa garde-robe. Toutes les jeunes Ulles ouvrirent alors des yeux émerveilles, comme le fils du bùclieroo descendu pour la première fois dans la caverne d'Ali- Baba. Il y avait la des gazes si légères, qu'elles se fussent envolées comme les fils de la Vierge, n'eût été le poids des pierreries qui les bordaient; il y avait là des mantilles espagnoles, des mez/.aros italiens, des peignoirs d'odalisques, tout imprégnés encore des parfums du liaremet de la poudre d'Aboukir, etenlin, des robes de madone si belles , que la Vierge de Lorette elle-même ne les eût mises autrefois que le jour de l'Assomption.

«Prenez, enfants, dit la bonne impératrtçe , et amusez-vous bien Je vous abandonne toutes ces belles clio-esqui vous font ouvrir de si grands yeux, toutes... hormis une seule, car celle-là m'est trop précieuse et trop sacrée pour qu'on y touche. »

Puis, voyant à ces mots la curiosité étincelante sous toutes les paupières : « Je puis cependant vous faire voir ce trésor, » ajouta-t-elle.

Je vous laisse à penser, ma sœur, si l'imagination, cette folle du logis, qui en est la maîtresse à quinze ans, prit ses ébats dans toutes ces têies enfantines.

Qu'était-ce donc que cette merveille qu'il était défendu de toucher quand on froissait à loisir tant de merveilles ?

LES l'ETlTS SOULIEUS. 237

Uue robe couleur du temp<, de la lune ou du soleil, comme dans Peau (fJ/ie? Cel cpuf d'oiseau qui, suivant les contes arabes, est un diamant et peut rendre invisible? lu éventiil fait avec les ailes d'un génie de l'Albambra? Le voile d'une fée, ou bien quelque ouvrage plus précieux encore commande par l'empereur à l'un de ses dt-moiis f.imiliers, le petit /loimiie rouge ou /' petit /innnueverti' Qu'était-ce donc?

Enlin, prenant pitié de la curiosité impatiente qu'elle venait d'iniier elle-même avec une innocente malice, Joséphine fouilla dans un coin de sa garde-robe impériale et en tira

Ce n'était cette fois, ma sœur, ni un cadeau de JNapoléon , ni l'œuvre d'un génie : c'était l'œuvre et le présent du marin breton, Pierre liello , c'étaient les souliere de Marie-Rose.

Car, vous l'avez deviné déjà, l'impératrice Joséphine et la danseuse aux |)ieds nus ne sont qu'une même personne et qu'un même cœur. Quand l'épée de Bonaparte commençait à découper l'Kurope cnnuiie un gâteau, Joséphine -.>/ari>-/{o.veTasclier de la Page rie , heureuse cette fois, eut la fève et régna. Klle régna longtemps ; mais vuila qu un Jour il se lit tout a coup une grande tempête en Europe ; les neiges de la Russie se soulevèrent d'elles-mêmes |)Our retomber en blanc linceul sur nos soldats; les quatre vents nous soufflèrent des avalanches d'ennemis, et il y eut alors en France . aux éclairs du sabre et du canon , et sous les lourds iiiétinenients de la bataille, des tremblements de terre aussi forts que ceux des Antilles ....

Lorsque enfin notre ciel redevint beau , la prédiction de la négresse était accomplie tout entière... le grand condor foudroyé avait laissé tomber la rose , et la créole des Trois-Ilets , deux fois reine , était morte dans la tempête !

THf.RÈSE SUREAU.

Je nanais un jour avec délice, bouche béante et le nez en l'air, sous les marronniers en fleurs du jardin des Plantes; car ce jour était un dnnanclie, et j'étais alors de mon métier rouipositeur diniprimerie; or, par la littérature qui court , c'est un terrible métier, je vous jure. Figurez -vous que j'avais pâli et bâillé toute la semaine sur le nouveau roman dun auteur en vogue. « Mais pourquoi donc , avais-je murmuré vingt <• fois, souffleter ainsi , brutalement et à tout propos, « Vaugelas , Restant et ^Vailly, avec lesquels je gage- « rais que ce monsieur n'eut jamais rien à démêler!...» Aussi, des le matin du jour libérateur, ma main, complice involontaire et noire encore de mille attentats à la langue , s'était cachée honteuse sous un ^aiit. Le dimanche, conmie vous savez, est pour le peuple un jour de métamorphoses; je m'avisai ce jour-là d'être calant.

Parmi les promeneurs groupés , toujours curieux et

toujours Jes mêmes, devant l'enceinte close ou se pavane l'éléphant, je venais d'apercevoir une jeune dame dont j'avais peine à in'expliquer la présence en pareil lieu, car, bien que sa mise fut d'une grande simplicité, sa figure éclatante de pâleur sous un bandeau de cheveux noirs, ne manquait pas de distinction, et ses lèvres plus d'une fois avaient accueilli par un mouvement ironique les sottes observations qui pleuvaient autour de nous. .T'épiais l'occasion de lui adresser la parole : elle ne se fit pas attendre. Son sac qu'elle avait ouvert, m'avait laissé voir, entre un rouleau de papier et un in-octavo, trois petites pommes de reinette. Un mouvement de l'inconnue me lit croire qu'elle voulait, elle aussi , payer son tribut au vorace animal : « Prenez garde , lui dis-je ; une dame, dimanche dernier, avançait étourdiment comme vous le bras où pendait son sac pour offrir un échaudé à l'éléphant, et ce gastronome peu délicat happa et engloutit du même coup le sac et l'écliaudé ; prenez garde ! » — Encouragé par un sourire de ma voisine , je poursuivis : » Tenez , lui dis-je, c'est ainsi qu'il faut s'y prendre. « Et, saisissant une des pommes entre le pouce et l'index , je l'offris à l'aninial. Il l'avala de si bonne giàce que je pris à l'instant la seconde qui disparut comme sa sœur. J'aurais fait suivre le même chemin à la dernièie, si la main que j'étendais n'eut plongé dans le vide : la jolie promeneuse avait disparu.

Je m'éloignais , soucieux et marchant au hasard , lorsqu'au détour d'un sentier solitaire, j'aperçus l'objet de ma préoccupation. Assise sur un banc de pierre.

TIIÉKÈSE SIRKAU. iil

la dame aux ponmies de reinette en croquait à belles dents la dernière, sans la peler, et, tout en niangeant, parcourait des yeux et de la main les pages du livre déployé sur ses genoux. Je ni'nriètni à quelques pas, pétriDé de surprise et de confusion. Hélas 1 je le comprenais enfin , mais trop tard, ce n'était point à Télépliant qu'était destiné ce plat de dessert, et, dans ma gauche courtoi>ie, j'avais volé à la dame de mes pensées les deux tiers de son déjeuner. Que fdire.' c'eût été ajouter à la sottise et à l'offense que de lui en offrir brutalement d'autres , et cependant je mourais d'envie d'acquitter ma dett*'.

Son repas pythagoricien fini , elle continuait sa lecture qui paraissait l'intéresser beaucoup. Alors j'eus une idée bi/arre .le me souvins qu'un ctufiiant de mes amis.i\ait conquis autrefois les bonius grâces d'une reine de ci mptoir, en usurpant le nom de Casimir Delavigne, et soudaiu mon projet fut an été. Au moment où la jeune lectrice, par un mouvement d'admiration idolâtre, touchait de ses lèvres roses un feuillet du livre : « Merci . » dis-je bravement, et je m'avançai. L'inconnue leva les yeux : " Conunent, dit-elle, rouge comme une cerise, vous seriez... » Je l'interrompis en m'inclinant d'un air modeste. Alors vous eussiez vu la pauvre enfant frémir d'un saint respect, et vous-même, >ous frémiriez d'indignation, lecteur, si je vous disais de quelle auréole poétique je m'étais effrontément coiffé. J'offris mon bras à la promeneuse solitaire. Il va sans diie qu'il fut accepté. Chemin faisant, ma compagne me prodigua les confidences : c'était une

femme adteur, fraîchement débarquée comme tant d'autres, de la province qui ne la comprenait pas , à Paris qui se souciait fort peu de la comprendre. Elle avait composé dans la solitude et le silence, disait-elle, un volume de poésie, qui courait grand risque, pensai-je, de mourir comme il était né. De plus, elle venait de jeter dans les cartons d'un théâtre du boulevard un drame en cinq actes , intitulé , autant qu'il m'en souvient , Zénobie. Le souffleur, l'allumeur, le machiniste et autres littérateurs , lui avaient conseillé , dans l'intérêt de la pièce, d'y tailler un rôle pour un éléphant, ce qui m'expliquait enfin son attention de tout à l'heurel aux allures du gitiantesque comédien. Hélas ! la pauvre* dévote croyait se confesser au grand prêtre de la religion romantique ; et moi , je l'écoutais rougissant et balbutiant comme l'écolier espiègle qui s'est caché la veille de Pâques dans un confessionnal pour surprendre aux jolies pénitentes l'aveu de leurs péchés mignons. Notre promenade vagabonde nous avait entraînés hors du jardin. J'allais, j'allais toujours, et ma compagne suivait sans défiance ; ce n'était pas un homme mais un poète qu'elle suivait. Pour elle , le bourdon de Notre-Dame , sonnant vêpres , sonnait ma gloire ; pour elle , je portais sur le front une flamme bleue comme les Génies des contes, et, sur la foi de cette étoile, elle m'eût suivi sans hésiter jusque dans la Cour des Miracles. Nous nous trouvâmes ainsi , loin, bien loin de notre point de départ , en face d'une jolie guinguette que je connais. « Si nous entrions là, lui dis je, nous serions plus à l'aise pour causer, » et, sans

THÉRÈSE SUREAU. 2i3

attendre de réponse, je franchis le seuil , entraînant avec moi la naïve provinciale quelque peu étonnée de ces lestes f;ioons, et les attribuant sans doute in petto à l'originalité, oompaune ordinaire du génie. Les deux pommes volées m'avaient pesé jusque-là sur la conscience ; mais enfin mes remords s'évanouirent entre un rôti et un dessert. Cependant la conversation ne cessait pas d'aller son train. — « Comment me conseillez-vous de signer mon nouveau recueil ? dit la Muse : vous le savez , un nom sonore impose quelquefois au lecteur, et l'on aurait grand'peine à croire au talent d'un poète qui s'appellerait prosaïquement Thérèse Sureau. ->

Je bondis à ce nom bien connu , et , béant , immobile, je fl\ai sur celle qui me parlait des yeux épouvantes. -- n Ma cousine! » balbutiai-je en retombant sur ma chaise.

Elle trahit par un geste son désappointement. « Non, je ne suis pas un poète et je vous ai trompée , poursuivis-je, en prévenant ses questions. .le suis tout simplement, belle muse, IMerre-.lacques, votre cousin, ouvrier imprimeur... pour vous servir! »

Et en effet c'était bien Thérèse , Thérèse , la mieux aimée de mes compagnes d'eulance , et dont, sous un masque récent de pâleur, la figure autrefois si rose n'avait d'abord éveillé chez moi qu'un vague souvenir. A dix-sept ans, elle était devenue ma cousine (rien que ma cousine, hélas! ) en épousant un gros , gras et riche fermier, mon parent , qui ne tarda pas à la laisser veuve, en tombant un soir, après de ferventes

2U THÉRÈSE SURF-AU

libations au saint du village, dans un piège à loup, d'où on le retira mort le lendemain.

Élevée par les dames du cbàteau, et leur demoiselle de compagnie avant ce mariage, la jeune veuve se laissa bientôt aller à la vie élégante qu'elle avait essoyée autrefois, et à la poésie, ses premières amours. Inondé de pluie , de grêle et de procès , sou petit domaine s'en alla sous ses pieds comme un sable mouvant, tandis qu'elle regardait le ciel. A son arrivée à Paris, elle était riche encore d"urie vigne et d'un pré ; mais il fallait payer les frais d'impres-^ion de ses poésies, mais il fallait jeter un peu de poudre d"or sur les feuilletons , si bien que la jeune fermière ne possédait plus rien au soleil que sa jeunesse et sa beauté; et Thérèse n'entendait rien, Dieu merci! à l'exploitation d'un pareil fonds.

Après un moment de silence : « Je n'essaierais pas, lui dis-je, de vous détourner d'une carrière à laquelle vous seriez fatalement prédestinée ; mais êtes-vous bien sure de votre vocation ? De quel droit vous proclamez-vous poêle? Est-ce pour avoir quelquefois aligné des alexandrins et accouplé des rimes? Mais, à ce compte, je suis poète aussi, moi; mon voisin l'étudiant, mon antipode l'épicier le sont encore; et mon portier, qui l'est tant soit peu lui-même, balaie tous les matins de la poésie à chaque étage. Prenez garde de vous tromper, et de prendre pour votre étoile un feu follet qui vous conduirait... Dieu sait où! A la misère , à la honte , à la mort ! Mon état , cousine , me donne le droit de vous parler ainsi. La typographie,

THÉRÈSE SUREAU. ilJ

voyez-vous, est l'antichambre de la littérature, et, comme tout valet de srande maison, je regarde quelquefois par le trou de la serrure, l/autre jour, par exemple, le prote me députa chez un auteur qui faisait attendre de la copie. C'était, comme vous, Thérèse, une jeune fille de vingt ans. Je la trouvai malade, au lit, et soignée par sa mère. Elle écrivait. De temps en temps sa tèie fatiguée retombait sur sa pcitrine, la plume s'arrêtait sous ses doigts amaigris, et alors elle demandai! une tasse de café. C'était pour s'inspirer, dis;iit-elle ; mais la perfide liqueur lui versait à la fois la ûèvre et l'inspiration, et chaque phrase, chaque vers coûtait a la malade un quart d'iieure de vie. « Uàtez-vous, madame, lui avais-je dit étourdiment, car nous attendons, et nous avons besoin de travailler. — Vous avez besoin de travailler, murmura-t-elle en regardant sa mère , et moi donc !... •>

«Ceci n'est pas un roman, cousine; la jeune Muse chantait hier encore ; elle est muette aujourd'hui , et si vous désirez savoir son nom...

— <• Silence, grâce, dit vivement Thérèse, ce nom, je le connais; cette histoire, je la sais. Pauvre sœur aînée, si le sommeil de la mort a des rêves, ta gloire posthume du moins te console aujourd'hui dans la tombe !

— » Sa gloire, cousine! interrompis-je en souriant avec tristesse.

— « Oseriez-vous l'attaquer?

— » A Dieu ne plaise que je veuille arracher avec mes mains noires quelques brins de laurier à une tête

de mort ! Mais si j'étais père et qu'on m'eût invité , comme tant d'autres, à souscrire pour le monument funèbre de la jeune Bretonne : « De grand cœur, aurais-je répondu ; mais à condition qu'on y gravera pour épitaphe : Ci-gît une honnête fille tuée à vingt ans par la manie d'écrire, et plus bas : // est déjendu de déposer des vers sur cette tombe.

« Et quand même la foi que vous avez dans votre génie ne serait pas une erreur, écrire , cbauter, jeter de l'éclat et faire du bruit, est-ce bien là, Tbérèse, le rôle qui convient à une femme ? qu'en dites-vous ? Pour moi, le cœur me saigne et la rougeur me monte au front , toutes les fois que je lis dans un journal ces paroles ou l'équivalent :

« Une jeune dame qui se cache sous le pseudonyme « transparent de *** vient de publier un nouveau roman « auquel la vogue est assurée. Cette fois, plus de voile « sur les situations, plus de réticence dans les expres- « sions. On devine que l'aimable auteur s'est inspirée << de ses souvenirs, etc.. Prix : 7 fr. 50 c. »

« Cette annonce, à votre avis, n'est-elle pas le digne pendant de cette autre que j'entendis un jour hurler sur les tréteaux de la foire :

« Entrez, Messieurs et Dames; vous y verrez la « petite Ourliska, princesse de Caramanie, qui a eu « des malheurs. Elle est âgée de seize ans, danse sur « la corde sans balancier, marche sur la tête comme » un ange, et fait le grand écart... Que c'est étonnant « pour son âge. Entrrrrez... ça ne coûte que deux «sous!..."

THÉRÈSE SUREAU. ii^

n Un honuète iioinnie, dit-on, à qui des Boliéiniens avaient enlevé sa Mlle au berceau , faillit devenir fou de douleur en la retrouvant uu jour déguisée eu princesse de Carauianie. Kt que dirait le vôtre, cousine, le vôtre qui est pieux et qui sait lire, s'il vous rencontrait un beau matin , dansant sur la phrase dans un journal ou faisant le grand écart dans uu roinau? "

Une larme coula sur la joue de Thérèse.

« Victoire ! dis-je ; voici une perle assez précieuse pour acheter le pardon dun père. Courons lui offrir cette larme chaude encore : son baiser l'essuiera, jeu réponds. »

Elle résista, mais j'insistai; elle discuta, mais je suppliai; bref, je lis près de ma cousine, pour la ramener à Dieu, ce que j'eusse fait près d'une autre pour la gagner au diable; si bien que le soir même je l'entramai à la diligence avec ses bagages (presque aussi légers qu'elle.'), et que le lendemain nous roulions tous deux sur la route de Champagne , elle pille et souffrante encore de .-a gloire avortée, moi, gai, triomphant, et criant au postillon : « rs'e verse pas, camarade : tu portes une Muse et sa fortune ! »

Je ne pus assister à l'entrevue de l'enfant prodigue et de son père, je m'étais arrêté en chemin , a deux lieues du village, dans une imprimerie toute petite, mais proprette, co(|uette, hospitalière (vous la connaissez, n)a sœur), ou je me reposais voluptueusement sur d'innocentes affiches de la littérature parisienne. IMais le dimanche suivant, comme vous pensez bien, j'arrivai chez mon oncle presque aussitôt que laurore. Je trou-

vai ma cousine chantant à sa fenêtre pour bercer un petit enfant tourmenté par la dentition; et si , d'aventure , vous êtes curieuse de connaître sa romance , je l'ai retenue, la voici :

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