‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 65 sur 73 · CONTINS · texte numérisé non relu

CONTINS

In jour, l;i tlate imcise m'écliappe, mais c'éUiil deux ans environ après la mort d'Hercule, il y avait grande foule et jzrand bruit à Delphes. Ce jour était le dernier des jeux p. tliiens, et , chose inouïe! les luttes et les courses expiraient sans spectateurs , les athlètes et les cochers triomphaient inconnus, et l'on dit même que le poète Simonide, qui chantait alors en plein vent la gloire de je ne sais quel cheval, n'eut, ou peut s'en faut , que son héros pour auditeur. I\Iais si l'arène était vide , en revanche la foule débordait du temple d'.ApoIlon. Un mot, un mot maaique avait suffi pour l'y précipiter: Voici les Héraclides! et ce mouvement de tout un peuple soulevé par un nom , vous le comprendrez sans peine, ma Sfcur : il n'est pas une Française, je pense, qui n'eût sacrilié de prand creur une lo^ie au spectacle pour voir le lils de Napoléon (ce pâle jennt- honuiie qui s'est laissé voir si peu de temps) ! Eh bien ! Hercule était le .Napoléon

de cette époque, et les Héraclicles étaient ses fils. Un mois auparavant , Athènes les avait trouvés , à son réveil , détrônés , persécutés, sans asile, et embrassant sur la place publique l'autel de la Miséricorde. Leur plainte y avait remué tous les cœurs et toutes les épées, et la ville hospitalière , année en leur faveur, les envoyait en ce moment a la tête d'une théorie, interroger, suivant l'usage, l'oracle de Delphes sur l'issue de la guerre. Delphes, comme vous le savez sans doute, était une ville sainte et pleine de merveilles, mais tout le monde traversait alors ces merveilles avec indifférence, et je ferai comme tout le monde. .Te ne vous promènerai pas du Parnasse à l'Hippodrome et de l'Hippodrome au trépied , bien convaincu que vous avez fait depuis longtemps ce pèlerinage avec le jeune Jnacharsis^ cicérone plus habile que moi ; et d'ailleurs, je l'avouerai, j'ai hâte aussi de voir ces fameux Héraclides.

La Grèce entière, à leur aspect, n'éprouva qu'un sentiment, l'admiration; et ce sentiment éclata par une exclamation unanime et bruyante : « Dieux immortels ! qu'ils sont grands et forts ! »

Un vieillard de haute taille, qu'à son bâton doré et à son bandeau de laine blanche on pouvait reconnaître pour un des vingt rois de la Grèce , se pencha vers l'oreille d'un prêtre d'Apollon qui traversait le temple, portant une cassolette de parfums.

'< J'ai connu beaucoup Hercule et Déjanire, dit-il , et ne leur savais que trois fils. Quelle est donc cette vierge voilée, assise au même banc que les Héraclides?

— Vous ne vous trompez pas, mon père : FJercule

LK G II DE CHÊNE. t93

n'eut que trois enfants de Dëjnnire; mais sa dernière épouse . lole...

— C'est juste ! interrompit le vieillard, se frappant le front du doiiit en sij;ne de réminiscence: Pliiloctcte m'a vingt fois raconté ces détails, mais... deux siècles en tonibant sur une tète y peuvent bien ébranler la mémoire... Oui , je me rappelle parfaitement à cette heure qu'une fille est née de ce mariage...

— Une fille et un garçon,» mon père, prononça une voix douce derrière le vieux roi. 11 tourna la tête, et \if un adolescent pâle et trcle qui portait le costume de l'Argolidf.

" Une fille et un garçon, répéta l'interrupleur en rougissant : Ixus et Macaria. »

Kt le vieillard sourit : « \ ove/ , dit-il au prêtre ; on admire ma science à l'ylos, et voilà maintenant (|u".\rgos m'envoie ses écoliers pour m'instruire.

— Qui vous a si liien appris, et comment vous appelez-vous, mon bel enfant ? »

Mais l'adolescent , sans répondre , glissa sous une caresse de Nestor, car c'était lui, et se perdit dans la foule.

La même louange y bourdonnait sans variantes : « Dieux ! qu'ils sont grands et forts! »

Kn France, ce compliment vous [)araît sans doute bien étrange et presque ironique ; mais songez que vous êtes ici dans un pays que les caprices du terrain et de l'ainbitif n découpaient en vingt |)etits Ktats , dont les roitelets fiers et hargneux étaient serrés les uns contre les autres et se coudoyaient en grondant ,

et où l'usage commun à toute l'antiquité de combattre homme à lionime, et corps à corps, faisait de la force physique la seule puissance, je dirai presque la seule vertu. On augurait alors du mérite d'après les poings et les épaules, comme on le cherche à présent sur le front et dans les yeux. Knfin, et c'est tout dire, Hercule, la personniQcation de la force, Hercule était dieu!

La pythie tardait bien à paraître, et l'on n'entendait pourtant aucun murmure d'impatience. La curiosité publique avait sa pâture. Hyllus, l'aîné des Héraclides , attirait surtout les regards. C'était un Guerrier gigantesque, aux bras musculeux et nus, à la grosse face insouciante, et qui, une peau de lion sur les épaules, une massue à la main , affectait les poses paternelles : on eût dit Hercule lui-même, Hercule à vingt ;ins Anténor. le puîné d'HylIus, avait les traits plus lins et la taille plus élancée. H se drapait avec complaisance dans sa divinité toute neuve , souriait aux jeunes Grecques, et, les narines gonflées, humait avec délices les parfums de l'admiration En un mot , le divin Anténor était ce que nous autres mortels nous appelons vulgairement un fat. Quant à leur frère Égyste, il n'avait rien, sauf la force et la bravoure, de commun avec ses aînés. C'était à cette époque et dans ce pays un anachronisme vivant. Chose étrange ! il avait les cheveux blonds, et sa figure exprimait la mélancolie, sentiment tout moderne et tout chrétien. 11 revenait des combats les plus terribles, doux et timide à la maison : on eût dit, sous le soleil

de l'Attiqne, mi de ces blonds guerriers du nord qui terrassaient des géants et des monstres , puis courbait nt la tôte sans nuirinurer sous lo baguette d'une petite fée. Il semblait, en regrettant Argos, pleurer quelque cliose de mieux qu'un troue. Où donc s'envolaient ses soupirs? au foyer d'un ami? au tombeau d'une mère.' ISul ne le sait, car il n'a jamais dit son secret à personne, pas même à sa jeune sœur Macaria, la coulidente pourtant des douleurs de toute la famille' A côté de lui Macaria priait. Pardonnez-moi, ma snur, ifavoir si longtemps oublié la vierge pour les héros. >'est-ce pas sa faute .' Voyez! cachée a l'ombre de ses frères, elle fait tout pour (lu'on l'oublie : elle n'a pas encore levé son voile, et ses traits vous sont inconnus; mais vous l'aimez d'avance, n'est-ce pas? car vous savez déj.i qu'elle est pieuse et modeste. On annonce enfin la pythie : toute brisée encore de ses dernières convulsions prophétiques, elle se traîne lentement jusqu'au trépied, appuyée sur deux prêtres d'Apollon. \i)\\j tout à coup qu'au fond du sanctuaire une porte s'ouvre à deux battants, et qu'une bouffée de veut s'en précipite, large et sonore, balayant la fumée des sacrifices et secouant sur l'assemblée cet avis sacramentel prononcé d'une voix tonnante : Le (lieu! voici le dieu! Déjà la prophétessc dans la douleur s'agite sur le trépied, ei l'on écoute. Ce furent d'abord des sanglots, puis des syllables plaintives, des mots insaissables. Knfin le dieu parla :

• Minene inmbaitra !.. Sur son casque divin

• Le hilioii (lit : J'ai »oif, et se déliai en vain...

" Minerve appelle la Victoiie...

« La Victo re est sa sœur, et ne la fuit jamais... (1 Je l'entends : elle arrive à grand bruit d'ailes... mais 11 Le liiliou dit : J'ai soif, et veut du sang à boire. « Argos attend ses rois pour les deilier : « Tremble, ArgosI le hibou, dans son vol hjmicide , 11 Tourne, et cherche un front pur qu'il faut sacriûer, 11 Tourne, tourne et s'abat... Dieu ! sur un fils d'Alcide ! »

A cette époque si fatale pour les Héraclides, il n'y eut dans le temple que trois liomines qui ne frémirent pas : les Héraclides.

« Désigne la victitiie par sou uom, cria H\llus à la pythie. »

Mais elle haletait presque mourante sur les marches du trépied.

« Le dieu a été bien terrible, et une seconde épreuve la tuerait, dit solennellement le chef des prêtres : qu'un des Héraclides se dévoue.

— Je me dévoue, cria dans la foule une douce voix, la même qui tout à l'heure avait parlé derrière Nestor,

— Qui es-tu, et comment te nommes-tu? dit le prêtre d'un ton sévère.

— .Te suis un fds d'Hercule, et je m'appelle Ixus. » Un bourdonnement de surprise accueillit cette réponse.

« S'il dit vrai, il est bien nommé, » murmura une voix railleuse.

Vous saurez, ma sœur, qu'Ixus est, ou peu s'en faut, un mot grec qui signifie le gui Les parents de l'enfant à sa naissance lui avaient sans doute jeté ce nom dans leur dédain, et en effet, cette débile créa-

Page 1