‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 68 sur 73 · LE NEVKU DE LA FRUITIÈRE · texte numérisé non relu

LE NEVKU DE LA FRUITIÈRE

« Comment, malheureux! — répétait à son fils le père Lazare, cuisinier à Versailles, — tu auras six ans à Noël , et tu ne possèdes pas encore le moindre talent d'agrément : tu ne sais ni tourner la broche, ni écumer le pot ! »

Et il faut avouer que le père Lazare avait quelque raison dans ses réprimandes , car, au moment où se passe cette scène, en 176 , il venait de surprendre son héritier présomptif en flagrant délit d'e*;piéglerie et de paresse , s'escrimant , armé d'une brochette en guise de fleuret , contre le mur enfumé de la cuisine, sans souci d'une volaille qui attendait piteusement sur la table le moment d'être e;jipalée, et de la marmite paternelle qui jetait en murmurant des cascades d'écume dans les cendres.

— Allons, pardonnez-lui et embrassez-le, ce pauvre enfant : il ne le fera plus, — disait une paysanne jeune encore , fruitière à ^lontreuil , et soeur de l'irritable

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cuisinier. — Martiie (c'était son noni ) était venue à Versailles sous prétexte de consulter son frère sur je ne sais quel procès , mais en effet pour apporter des baisers et des pèches à son neveu dont elle était folle. Tout dans le carjctère et l'extérieur de cet enfant pouvait justiûer cette alfection extraordinaire ; car il était espiègle et turbulent, mais bon et sensible, et gentil ,

gentil ! qu'on se tenait à quatre en le voyant pour

ne pas manger de caresses ses petites joues plus fraîches et plus vermeilles que les pèches de sa tante. Mais le père Lazare grondait toujours.— Six ans ! — répétait-il, — et ne pas savoir écumer le pot! je ne pourrai jamais rien faire de cet enfant-là !

Le père Lazare , voyez-vous, était un de ces cuisiniers renforcés et fanatiques, qui regardent leur métier conuiie le premier de tous, comme un art, comme un culte, dont la main est posée fièrement sur un couteau de cuisine comme celle d'un pacha sur son yatagan ; qui dépouillent une oie avec l'air solennel d'un hiérophante consultant les entrailles sacrées, battent une omelette avec la majesté de Xercès fouettant la mer; qui blanchissent sous l'inamovible bonnet de coton, et tiendraient volontiers, en mourant, la queue d'une poêle, comme les Indiens dévots tiennent, diton, la queue d'une vache.

Il n'y a plus de ces hommes-là.

Quant à Marthe la fruitière , c'était une bonne et simple créature , si bonne (|u'elle en était... non pas bète, comme on dit ordinairement, mais, au contraire, spirituelle. Oui, elle trouvait parfois dans son

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cœur des façons de parler touchantes et passionnées , que M. de Voltaire lui-même, le grand homme d'alors, n'eût jamais trouvées sous sa perruque.

Il y a encore de ces femmes-là.

— Frère , — dit-elle , émue et pleurant presque de voir pleurer son petit Lazare, — vous savez, ce grand bahut que vous trouviez si commode pour serrer la vaisselle, et que j'ai refusé de vous vendre ? je vous le céderai maintenant si vous le vouiez.

— .T'en donne encore dix livres, comme avant.

— Frère, j'en veux davantage.

— Allons, dix livres dix sous, et n'en parlons plus.

— Oh ! j'en exige plus encore. C'est un trésor que je veux 1

Le père Lazare regarda sa sœur fixement, comme pour voir si elle n'était pas folle.

— Oui, poursuivit-elle, — je veux mon petit Lazare chez moi, et pour moi toute seule. Dès ce soir, si vous y consentez, le bahut esta vous, et j'emmène le petit à Montreuil.

Le frère de Marthe fit bien quelques difficultés, car au fond il était bon homme et bon père; mais l'enfant en litige lui faisait faire, suivant son expression, tant de mauvais sang et de mauvaises sauces !... les instances de Marthe étaient si vives... et, d'un autre côté , le bahut en question était si commode pour serrer la vaisselle !... enfin , il céda.

— Viens , mon enfant ; viens , — disait Marthe , en entraînant le petit Lazare vers sa carriole, — tu seras mieux chez moi, au milieu de mes pommes d'api, que

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