‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 2 sur 66 · NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE

HEGESiPPE MoBEAU fut enfant naturel ; ainsi dans son dénuement de toutes choses, le nom qu'il portait ne lui appartenait même pas. Il naquit à Paris, rue Samte-Placide, n. 9, le 9 avril 1810. Ses parents l'amenèrent tout petit à Provins, où son père avait trouvé une place de professeur au collège et où sa mère entra en condition chez madame F-*. Mais bientôt le père mourut; la mère, femme supérieure à sa position par la délicatesse de son cœur, le suivit peu d'années après ; et tous deux, traçant la route à leur fils, allèrent mourir a l'hôpital. Madame F*- ijarda avec elle l'orphelin, et veilla sur lui tant que dura son éducation ; c'es' par elle qu'il fut placé gratuitement au petit séminaire d Avon, près Fontainebleau. Moreau y composa ses premiers vers, à l'âge de douze ans; ses impressions au séminaire, les vagues rêveries de son enfance poétique, il les a lui-même racontées dans la première pièc« du Dingéne.

IV NOTir.F. HIOnRAPIIIQUlî.

Quand il eut terniiné ses études, à quinze ans, il entra en apprentissage, par les soins de madame F*** , ehezun imprimeur de Provins. Ici commence pour Moreau une série de jours heureux, les seuls qui lui aient été dévolus sur la terre, pendant lesquels il dormit d'un douv sommeil, ne comptant ni les mois, ni les années; jours pleins de lumière et de soleil dont ensuite le souNenir le poursuivit à travers les froides ténèbres du reste de sa vie , et qu'il revoyait encore, a ses derniers instants, du fond de l'hôpital. Auprès de lui , sous le même toit , était une femme dont le cœur l'avait compris. Cette femme fut le charme de ces jours de bonheur, et dans la suite la consolation de son infortune; elle avait alors pour lui de tendres paroles, d'innocentes caresses; elle remplissait, en quelque sorte, la maison d'un parfum d'amour; plus tard, souffrant de ses maux qu'elle ne pouvait empêcher, elle pleurait et priait pour lui.

Aussi j'ai bien souvent frémi d'un doute étrange, Et, les yeux sur ses yenx, dit: Esl-ce pas un ange?

s'écrie Moreau. Cette femme, il l'appelait sa sœur, il lui a dédié son livre; elle l'inspire toutes les fois qu'il chante ou ses joies ou sa tristesse ; il l'associe à ses rêves de gloire , lui promet la moitié de son avenir de poète. Souffrez donc que je vous nomme, Louise Lebeau! il a retracé lui-même leurs saintes amours dans le conte intitulé: le Gui ('e Chêne. Qu'il est touchant ce conte ; et qu'il y a de grâce , de sensibilité , dans ce Couple antique, Ixus et Macaria, la Poésie et la Vertu ! Ixus, qu'aucun Dieu ne caresse, auquel Apollon seul, effleurant ses joues pâles, a soufflé sur la bouche, et dont le crrwr depuis brûle et palpite toujours ; Aîacaria

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qui l'enlace de ses soins , parce qu'il est souffrant et dédaigné, et parce que ses frères, les fléraclides, symboles de la force et de la puissance, le battent et le repoussent. Quand le Oui de Cliène parut dans le Journal des Demoiselles, je sais une jeune fille qui ne put achever de lire à haute voix la chanson d'Ixus ; ses pleurs rarrêtèrent ; c'est que Moreau l'avait écrite le cœur gros de regrets et des larmes dans les yeux.

Pourquoi n'est-il pas toujours resté à Provins!... correcteur d'imprimerie , il y eût passé au milieu de bonnes gens, à côté de sa sœur, dans l'uniformité d'un travail commode , une vie paisible et pure , une vie selon son cœur. Au lieu de cela, que de chagrins, que de misères! Écoutez aussi avec quelle mélancolie profonde il gémit, six ans plus tard, sur les beaux jours envolés de son adolescence, sur toute cette félicité qu'il a perdue !

« .le me console un peu de mon exil, en repassant « une à une dans mon esprit, toutes nos scènes de « bonheur. Nous lisons notre auteur favori, nous en- « tendons une douce musique, nous admirons le beau « clair de lune ; ma main a touché la vôtre, nous par- « Ions de nos amours, du paradis. Il y a bien longtemps « de tout cela, n'est-ce pas.^ Oui, entre cette époque et « le moment où je suis, il me semble qu'il s'est écoulé « des siècles de peines et d'ennuis... En écrivant cela, « je souris, et en même temps j'ai envie de pleurer. « Mon Dieu, comme j'étais heureux alors, et comme « tout ce bonheur a passé vite ! Du moins, je n'ai pas « le regret de n'avoir pas su apprécier mes beaux jours « quand je les tenais. Il vous souvient, n'est-ce pas, « que quelquefois je vous disais avec épouvante : Ai- « mons-nous bien maintenant, car un pressentiment

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> me dit que nous ne nous verrons pas toujours Eli « bien! avais-je raison? combien y a-t-il de temps que " je ne vous vois plus? et (piand vous reverrai-je? «

Tous ceux qui, jusqu'ici, ont écrit sur Moreau , ne savaient guère de sa vie que ce qu'il en raconte dans le Myosotis , et n'avaient vu de son cœur que ce qu'il eu montrait en public; ils ne l'ont pas connu, lis se sont trompés, quand ils ont dit que lui-même avait quitté Provins, poussé par l'ambition. Ce fut madame F*** qui, pour dernier bienfait, l'envoya à Paris, dans une imprimerie : elle le voyait en espérance marcber sur les pas de Béranger. Que pouvait-il contre cette détermination, lui, orpbelin, nourri du pain de Thospitalité?

Kn route donc, Moreau ! Sans argent, sans famille , et désormais sans protecteur; à dix-liuit ans; va te mêler, enfant perdu, à cette multitude égoïste qui peuple la grande ville; va, sur la foi d'encourasements téméraires, tenter cette mer orageuse,

Où, comme Adamasior, debout sur un ecueil, Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil '.

Aloreau est admis en qualité de compositeur chez M. Firmin Bidot. Son sort est déjà bien clian^é, sans doute: mais qu'importe! il est jeune, plein dTmie, riche d'illusions. " Ma chambre est petite et froide, écrit-il à sa sœur, pendant l'hiver de 1829; mais la nuit j'enveloppe mon cou d'un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n'ai plus froid. »

Fn juillet 1830, il se bat avec enthousiastne pour la liberté; voilà qu'il croit avoir vu tomber sous ses coups un soldat, il jette son fusil, rentre chez lui l'âme bouleversée , et il écrit : « Ala sœur ! ma sœur! j'ai tué

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un homme , mais j'en sauverai un autre ; -» et , en effet , il recueillit un Suisse blessé, le cacha, et lui donna, pour le déguiser, son unique redingote. — En juin 1832, il parut aussi au milieu de la fusillade, mais cette fois il était sans armes , il ne se battait pas, il cherchait la mort.

Il raconte dans ses lettres qu'après les Trois Jours des séditions éclataient sans cesse dims les imprimeries, que des ouvriers insurgés y maltraitaient ceux qui acceptaient des travaux ; c'est pour cela peut-être qu'il sortit de chez M. Didot , et se fit maître d'étude. Il se trouva bientôt entouré de quelques jeunes gens , la plupart spirituels, mais, pour me servir de ses expressions, égoïstes et immoraux. Il était sans expérience , il trouvait dans leur esprit et leur gaieté une distraction à ses regrets. D'ailleurs , le poète n'est-il pas , en général , un être mobile de caractère , impressionnable à toutes les sensations , sensible à toutes les joies comme à tous les chagrins : tel au moins était Moreau. Je me rappelle qu'à vingt-huit ans il m'appelait son frère aîné , moi plus jeune de beaucoup , et que, s'appuyant sur mon bras, il me priait de le guider comme on guide un aveugle. Ces jeunes gens exercèrent sur lui une grande influence , influence funeste , dont les conséquences se firent sentir sur sa vie tout* entière. Il perdit au milieu d'eux sa fraîcheur virginale et la naïveté de ses illusions ; à ses yeux , le monde se désenchanta : il vit la société telle qu'elle est , avec ses révoltantes iniquités, les hommes tels qu'ils sont, possédés de l'amour d'eux-mêmes et de la soif des jouissances brutales ; il se contempla pauvre et nu à côté de l'opulence vicieuse et stupide , il eut des mouvements de haine et d'orgueil ; il subit, en un mot, cette

Mil NOTICE BIOGKAPHIQIJK.

crise douloureuse qui attend tout jeune homme généreux et sincère , à son entrée dans le inonde , surtout quand il y est sans guide et sans appui, et qu'en outre il est poète. Puis, il conçut contre lui-même une amertume profonde, il vit avec une douleur inconsolable les taches , si léiières pourtant et si pardonnables , dont il s'était souillé. Il en a iiémi longtemps ; et, vers la fin de sa vie seulement , devenu plus calme après de longues expiations, il se pardonne et dit à son âme prête à quitter la terre :

Fuis sans trembler; veuf d'une sainte amie, Quand du plaisir j'ai senti le besoin, De mes erreurs, loi, colombe endormie, Tu n'as été complice ni témoin !

C'est à cette fatale époque que ^loreau, pendant les nuits , couchait sous un arbre du bois de Boulogne ou dans un bateau de charbon amarré aux bords de la Seine ; qu'il errait au milieu des rues de Paris , composant une ode à la Faim ; qu'assis sur une borne, et rencontre par une patrouille, il se laissait jeter à la préfecture de police, et qu'il y restait sans se nommer, silr au moins de trouver là un asile qu'il ne devrait à la générosité de personne. C'est alors que, le choléra survenant, il se faisait admettre à grand'peine dans nn hôpital , et s'y roulait dans le lit d'un cholérique, afin de s'inoculer la peste. Il portait sa misère avec un chagrin sauvage : son patron était Diogène. A de longs intervalles pourtant, ses larmes se font jour, et ce sombre chagrin éclate en sanglots :

« Pourquoi, s'écrie-t-il, vousai-je quittée, masœur .^ « Pourquoi m'avez-vous laissé venir .^ Pourquoi m'avez- « vous caché vos larmes quand vous deviez donner des

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