‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 49 sur 66 · MA. SS1^IE · texte numérisé non relu

MA. SS1^IE

COxNTES.

Un jour, la date précise m'échappe , mais c'était deux ans environ après la mort d'Hercule , il y avait grande foule et grand bruit à Delphes. Ce jour était le dernier des jeux pythiens , et , chose inouie ! les luttes et les courses expiraient sans spectateurs , les athlètes et les cochers triomphaient inconnus, et l'on dit même que le poète Simonide, qui chantait alors en plein vent la gloire de je ne sais quel cheval , n'eut , ou peu s'en faut, que son héros pour auditeur. Mais si l'arène était vide, en revanche la foule débordait du temple d'Apollon. Un mot, un mot magique avait suffi pour l'y précipiter : Voici les Héraclides ! et ce mouvement de tout un peuple soulevé par un nom , vous le comprendrez sans peine, ma sœur : il n'est pas une Française, je pense , qui n'eût sacrifié de grand cœur une loge au spectacle pour voir le fils de Napoléon ( ce pale jeune homme qui s'est laissé voir si peu de temps ) ! Eh bien ! Hercule était le Napoléon de cette époque et

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les Ht'nu'lides étaient ses fils. Un mois auparavant, Athènes les avait trouvés, à son réveil, détrônés, persécutés, sans asile , et embrassant sur la place publique Tautel (le la .l/..spr<(-()rf/c. Leur plainte y avait remué tous les cœurs et toutes les épées, et la ville hospitalière , armée en leur faveur, les envoyait en ce moment à la tête d'une théorie , interroger, suivant l'usage , Toracle de Delphes sur Tissue de la guerre. Delphes, comme vous le savez sans doute , était une ville sainte et pleine de merveilles , mais tout le monde traversait alors ces merveilles avec indifférence , et je ferai comme tout le monde. Je ne vous promènerai pas du Parnasse à l'Hippodrome et de l'Hippodrome au trépied, bien convaincu que vous avez fait depuis longtemps ce pèlerinage avec le jeune Anacharsis^ cicérone plus habile que moi ; et d'ailleurs , je l'avouerai , j'ai hâte aussi de voir ces fameux Héraclides.

La Grèce entière, à leur aspect, n'éprouva qu'un sentiment, l'admiration ; et ce sentiment éclata par une exclamation unanime et bruyante : « Dieux immortels! qu'ils sont grands et forts! »

Ln vieillard de haute taille, qu'à son bâton doré et à son bandeau de laine blanche on pouvait reconnaître pour un des vingt rois de la Grèce, se pencha vers l'oreille d'un prêtre d'Apollon qui traversait le temple, portant une cassolette de parfums.

« J'ai connu beaucoup Hercule et Déjanire, dit-il, et ne leur savais que trois fils. Quelle est donc cette vierge voilée, assise au même banc que les Héraclides?

— Vous ne vous trompez pas, mon père : Hercule

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n'eut que trois enfants de Déjanire ; mais sa dernière épouse, Io!e...

— C'est juste ! interrompit le vieillard , se frappant le front du doigt en signe de réminiscence : Philoctète m'a vingt fois raconté ces détails , mais... deux siècles en tombant sur une tête y peuvent bien ébranler la mémoire... Oui, je me rappelle parfaitement à cette heure qu'une fille est née de ce mariage...

— Une fille et un garçon, mon père, « prononça ime voi.v douce derrière le vieux roi. Il tourna la tète , et vit un adolescent pale et frêle qui portait le costume de rArgolide.^

« Une fille et un garçon, répéta l'interrupteur en rougissant : Ixus et ^lacaria. »

Et le vieillard sourit : « Voyez, dit-il au prêtre ; on admire ma science à Pylos, et voilà maintenant qu'Argos m'envoie ses écoliers pour m'instruire.

— Qui vous a si bien appris , et comment vous appelez-vous, mon bel enfant.^ »

Mais l'adolescent, sans répondre, glissa sous une caresse de \estor, car c'était lui, et se perdit dans la foule.

La même louange y bourdonnait sans variantes : « Dieux ! qu'ils sont grands et forts ! »

En France, ce compliment vous paraît sans doute bien étrange et presque ironique; mais songez que vous êtes ici dans un pays que les caprices du terrain et de l'ambition découpaient en vingt petits états, dont les roitelets fiers et hargneux étaient serrés les uns contre les autres et se coudovaient en arondant ,

et où Tiisage commun à toute l'antiquité de combattre homme à homme , et corps à corps , faisait de la force pliysique la seule puissance, je dirai presque la seule vertu. On augurait alors du mérite d'après les poings et les épaules , comme on le cherche à présent sur le front et dans les yeux. Enfm, et c'est tout dire, Hercule, la personnification de la force, Hercule était dieu !

I.a pythie tardait bien à paraître, et l'on n'entendait pourtant aucun murmure d'impatience. La curiosité publique avait sa pâture. Hyllus, l'aîné des Héraclides, attirait surtout les regards. C'était un guerrier gigantesque , aux bras nuisculeux et nus . à la grosse face insouciante, et qui , une peau de lion sur les épaules, une massue à la main, affectait les poses paternelles : on eût dit Hercule lui-même, Hercule à vingt ans. Anténor, le puîné d'Hyllus, avait les traits plus fins et la taille plus élancée. Il se drapait avec complaisance dans sa divinité toute neuve, souriait aux jeunes grecques , et les narines gonflées, humait avec délices les parfums de l'admiration. En un mot, le divin Anténor était ce que nous autres mortels nous appelons vulgairement un fat. Quant à leur frère Egvste, il n'avait rien, sauf la force et la bravoure, de commun avec ses aînés. C'était à cette époque et dans ce pays un anachronisme vivant. Chose étrange! il avait les cheveux blonds, et sa figure exprimait la mélancolie , sentiment tout moderne et tout chrétien. Il revenait des combats les plus terribles, doux et timide à la maison . on eût dit, sous le soleil

deTAltique, un de ces blonds guerriers du nord qui terrassaient des géants et des monstres , puis courbaient la tête sans murmurer sous la baguette d'une petite fée. Il semblait, en regrettant A rgos , pleurer quelque chose de mieux qu'un trône. Où donc s'envolaient ses soupirs ? au foyer d'un ami ? au tombeau d'une mère? Nul ne le sait , car il n'a jamais dit son secret à personne , pas même à sa jeune sœur Macaria , la confidente pourtant des douleurs de toute la famille ! A côté de lui Macaria priait. Pardonnez-moi , ma sœur, d'avoir si longtemps oublié la vierge pour les héros. IN'est-ce pas sa faute ? Voyez! cachée à l'ombre de ses frères, elle fait tout pour qu'on l'oublie : elle n'a pas encore levé son voile , et ses traits vous sont inconnus ; mais vous l'aimez d'avance , n'est-ce pas? car vous savez déjà qu'elle est pieuse et modeste. On annonce enfin la pythie : toute brisée encore de ses dernières convulsions prophétiques, elle se traîne lentement jusqu'au trépied , appuyée sur deux prêtres d'Apollon. Voilà tout à coup qu'au fond du sanctuaire une porte s'ouvre à deux battants , et qu'une bouffée de vent s'en précipite, large et sonore, balayant la fumée des sacrifices et secouant sur l'assemblée cet avis sacramentel prononcé d'une voix tonnante : Le dieu! voici le dieu! Déjà la prophétesse dans la douleur s'agite sur le trépied , et l'on écoute. Ce furent d'abord des sanglots , puis des syllabes plaintives , des mots insaisissables. Enfin le dieu parla :

« Minerve combattra!... Sur son casque divin « Le hibou dit : J'ai soif, et se débat en vain...

i:\u LE (;i I Ut rHKNE.

« Miiit-rve appelle la Victoire...

(( La Vicloirc esl sa sœiii-, et ne la fuit jamais.. « Je Penleiids : elle arrive à grand bruit d'ailes... mais (( Le hibou dit: J'ai soif, et veut du sang à boire. « .\rgos attend ses rois pour les déifier : « Tremble, Argos! le hibou, dans son vol liomicide, « Tourne, cl cherche un front pur qu'il faut sacrifier, « Tourne, tourne et s'abat... Dieux ! sur un fils d'AIcide!

A eette réponse si fatale |)oiir les lïéraclides, il n'y eut dans le teniple que trois hommes qui ne fi-éinirent pas : les Héraclides.

" Désigne la victime parson nom , cria Hyllus à la pythie. »

Alais elle haletait presque mourante sur les marches du trépied.

« Le dieu a été hien terrihle , et une seconde épreuve la tuerait, dit solennellement le chef des prêtres ; qu'un des Héraclides se dévoue.

— Je me dévoue , cria dans la foule une douce voix, la même qui tout à l'heure avait parlé derrière >"estor,

— Qui es-tu , et comment te nommes-tu ? dit le prêtre d'un ton sévère.

— Je suis un fils d'Hercule, et je m'appelle Ixus. » Un hourdonnement de surprise accueillit cette réponse.

« S'il dit vrai, il est hien nommé, « murmura une voix railleuse.

Vous saurez, ma sœur, qu'Ixus est, ou peu s'en faut , un mot grec qui signifie le gui. Les parents de l'enfant à sa naissance lui avaient sans doute jeté ce nom dans leur dédain , et en effet , cette déhile créa-

LK <il 1 1)K CHK-NL. IM

ture, entée sur une aussi forte race, resseml)lait beaucoup à la petite plante parasite qui frissonne au vent sur les grands chênes.

c ^ous t'avions défendu de nous suivre à Delphes, « dit Anténor, qui s'avança menaçant vers Ixus... Mais la fille d'Hercule , immobile dans l'ombre jusqu'alors, s'élança entre les deux frères, saisit la main du plus jeune, et l'entraîna hors du temple, sourde à la voix d'Hyllus qui la rappelait, sourde à l'admiration qui murmurait sur son passage, car dans la rapidité de sa marche son voile s'était soulevé de lui-même , et iMacaria était belle ! belle de beauté et de grâce , et belle surtout en ce moment de cette pitié dans les yeux et dans la voix , qui embellirait la laideur même. De retour à Athènes , ci; le même char ramena toute la famille , les trois guerriers décidèrent qu'ils tireraient au sort le lendemain , dans le temple de IMinerve , pour savoir lequel d'entre eux devait mourir. IMais quand le pauvre Ixus arriva tout joyeux et tout fier, pour glisser son nom dans l'urne , avec ses frères, ils le repoussèrent, pensant que ce serait insulter les dieux que de présenter ainsi au Destin , souvent moqueur, l'occasion de leur jeter cette offrande maigre et dérisoire. Quant à Macaria, ils ne souffrirent pas non plus, mais pour une raison différente, quelle courut avec eux une chance de mort. Elle était fiancée à Lycus, un des chefs influents d'Athènes (d'Athènes qui s'armait pour eux), et, soit politique, soit reconnaissance , ils exigèrent que les préparatifs du sacrifice n^nterrompissent en rien ceux des noces. Aussi INIaca-

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ria trouva-t-elle au retour sa chambre toute parfumée des présents de Lvcus. Mais dans un pareil moment, ses pensées , qui d'avance portaient le deuil d'un frère, n'étaient pas des pensées d'hymen; et pourtant la guirlande nuptiale était composée de si beaux lis que, d'une main distraite et presque involontairement, Macaria la posa sur son front. Elle entendit, en ce moment, un soupir mal étouffé derrière elle et se retourna... c'était Ixus, Ixus son frère et dont elle était la mère autant que la sœur; Ixus, qu'elle enlaçait de ses soins parce qu'il était souffrant et dédaigné ; Ixus, qui ne pouvait faire un pas dans la maison sans trouver :Macaria pour lui sourire , et à qui la maison allait sembler bien vide et bien grande lorsque Macaria ne l'emplirait plus. 11 regardait les fleurs symboliques avec des yeux brillants de larmes , et sa figure alors exprimait une telle douleur que sa sœur, habituée pourtant depuis douze ans à le voir souffrir, en fut épouvantée.

« Oh ! pauvre enfant î dit-elle ; pardonne-moi !

— Te pardonner, Macaria ! quoi donc? tous les bonheurs que tu me fais?

— Ne me remercie plus de mes soins pour toi : c'est une dette, c'est une expiation... »

Les regards ébahis de l'enfant sollicitaient le mot de cette énigme.

« Écoute, dit-elle, il y a quatre ans (tu en avais huit alors , et moi quatorze ; , il s'est passé dans notre famille des choses merveilleuses et fatales que mon père et mes frères ont toujours ignorées.

« Tu te souviens de cette cabane qu'ils bâtirent au bord de la mer, pour se dérober à de nombreux et puissants persécuteurs? Un soir, mon père et mes frères étaient à la chasse : las d'avoir couru depuis le matin par les bois, tu venais de fendormir d'un profond sommeil , bercé par le bruit monotone de la pluie sur la cabane ; la nuit était tombée depuis longtemps, et mon père et mes frères ne rentraient pas encore. Enfin j'entendis heurter à la porte , et j'ouvris, croyant leur ouvrir, c'était un voyageur qui sollicitait, pour un instant , un abri et un foyer. Il entra. Assise à ton chevet, pendant qu'il faisait sécher ses habits devant l'âtre, je vis avec surprise une douce et vague lumière courir sur ses cheveux blonds. J'attribuai cela d'abord au reflet du foyer ; mais le foyer s'éteignit, et le front du voyageur resta lumineux. Alors , je reconnus Apollon; Apollon qui , chassé de l'Olympe, courait déguisé par le monde , mais qui n'avait pu parvenir à éteindre tout à fait son auréole.

«Grand Dieu, m'écriai-je en joignant les mains, que voulez-vous de moi?

— Rien , me répondit-il , rien qu'un abri ; mais le temps va se faire beau et je pars : reçois ce baiser d'adieu. »

Alors je m'avançai tremblante au-devant de mon oncle ; et, le conduisant par la main vers la couche où tu dormais encore : « Caressez plutôt ce pauvre enfant, lui dis-je , car aucun dieu ne le caresse ; touchez ses joues pâles pour qu'elles refleurissent , et soufflez sur ses lèvres pour qu'elles chantent. «

Le dieu sourit à ma prière; il se penrlia sur toi et souflla sur ta bouche; mais cette haleine ardente glissant jusqu'à ton cœur, l'emplit et le conda... et voilà pourquoi ce cœur hrùle et palpite toujours; voilà pourquoi tu lauLuiis et tu meurs, pauvre enfant.... Kt maintenant que tu sais tout, dis , me pardonnes-tu ? »

Ixus l'embrassa : c'était répondre.

« Eh bien ! prouve-le moi donc en suivant mes conseils. Imprudent! par quel heureux prodige n'es-tu pas mort de faim et de soif sur le Umn chemin d'Athènes à Delphes !

— Oh! dit Ixus, j'avais fait, des le malin, ma chanson de voyage. Quand je voyais sur une maison la fumée d'un banquet, je frappais à la porte en chantant et l'on m'ouvrait toujours.

— Chanson merveilleuse! dit Macaria en souriant; il faut me l'apprendre, Ixus, pour que je la chante aussi, moi, quand j'inii à Delphes ou à Olympie. »

Ixus, par une coquette modestie, commune, à ce qu'il paraît , aux faiseurs de chansons de toutes les époques, se fit prier quelque temps, puis céda.

CHANSON d'IXUS.

Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

Un jour, il y a douze ans , un pygmée tomba de la

peau de lion d'Hercule : ce pygmée, c'était moi. Mon père ne m'aimait pas parce que j'étais faible et petit ; et lorsque , enfant , je me heurtais à ses genoux , j'entendais sur ma tête une voix gronder comme l'orage. Mes frères me battent quand je les appelle tout haut mes frères, et pourtant je veux vivre, car j'ai une sœur, une sœur qui m'aime... Elle est si bonne, Macaria !

Ouvrez! je suis Ixus , le pauvre cui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

IT

Mes frères m'ont dit un jour : « Sois bon à quelque chose ; apprends à élever des statues et des autels , car nous serons dieux peut-être. " Et j'essayai d'obéir à mes frères ; mais le ciseau et le marteau étaient bien lourds! Et puis des visions étranges passaient, passaient sans cesse entre moi et le bloc de Paros ; et mon doigt distrait écrivait sur la poussière un nom , toujours le même , le doux nom de Macaria.

Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

Alors mes frères m'ont dit : « Nous avons pour hôte au palais un blanc vieillard de la Chaldée , qui sait lire dans le ciel les choses h venir : écoute ses leçons , et dis-nous si tu vois dans les nues venir des trésors ou des victoires. » Et j'ai écouté le vieillard , j'ai passé

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de longues nuits sereines à regarder le ciel ; mais je n'ai vu ni victoires ni trésors , je n'ai vu que des étoiles humides et brillantes qui me regardaient avec amour. . comme les yeux de JNIacaria.

Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

Alors mes frères m'ont dit : « Prends un arc et des flèches , et va chasser dans les bois. ^' VA j'ai couru par les bois avec un arc et des flèches: mais j'oubliai bientôt la chasse et mes frères. Pendant que j'écoutais chanter les vents et les rossignols , une biche mangea mon pain dans ma robe, et un petit oiseau, fatigué d'un long vol , vint s'endormir dans mon carquois. Je Tai porté à Macaria.

Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent ferait mourir.

Alors mes frères m'ont dit : « Tu n'es bon à rien , » et m'ont battu ; mais je n'ai pas pleuré , parce que je pensais à ma sœur. Et demain , on me prendra ma sœur, et demain , quand Macaria , assise au banquet nuptial , dira : « Quelle est donc cette fumée bleue qui monte là-bas derrière ce bois de lauriers ? — Oh ! ce n'est rien , diront les convives.

C'est le bûcher d'ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup de vent a fait mourir.

« Non , tu vivras ! s'écria la jeune fille attendrie. Te t'abriterai si bien dans mon cœur que toutes les tempêtes passeront sans que le moindre souffle t'en arrive. Lycus est heureux et fêté , lui , et les vierges d'Athènes sont nombreuses. A toi, seul et souffrant , toutes mes heures et tous mes amours! Pauvre gui de chêne! tu pareras mon sein mieux que le bouquet des mariées. Tiens , mon frère , tiens , mon poète , voilà le prix de ta chanson. ^> Et arrachant de ses cheveux la guirlande nuptiale, elle la jeta trempée de larmes, aux pieds d'Ixus. Ixus voulut répondre; mais, foudroyé d'émotions imprévues , le pauvre enfant eut à peine la force d'une exclamation. « Oh ! » fit-il ; et, portant la main à son cœur, il tomba. La fièvre l'agita toute la nuit , et toute la nuit Macaria veilla et pleura près de la couche de son frère.

C'était le lendemain que les trois Héraclides devaient aller au temple interroger sur le choix de la victime. Ils se présentèrent à l'autel comme au combat : intrépides et insouciants. Après les cérémonies d'usage, répétition à peu près exacte de ce que nous avons vu à Delphes, un prêtre de Minerve ballotta les noms dans l'urne. Un enfant s'approcha , les yeux couverts d'un bandeau. Sa main effleurait déjà les bords du vase

sacré pour en sortir bientôt avec un arrêt de mort

quand tout à coup une voix de femme retentit au seuil du temple.

-:»>^ LC GLl Dh CHK.NK.

>* Arrêtez! voici la victime. >

C'était Macaria qui s'avançait lentement vers l'autel ; Alacaria pâle et paré?, et balançant sur son beau front les bandelettes funèbres. Kiivste s'élança vers elle : u \ ous ici, ma sœur! vous nvaviez promis de rester près d'Ixus!

— Ixus! dit-elle en étouffant un sanglot, mort!... et maintenant rien ne m'empêche de mourir pour vous. »

Et elle poursuivit sa marche lente vers l'autel.

La foule applaudit, les Héraclides se résignèrent. A cette époque oii Ton croyait voir la main des dieux derrière toutes les choses extraordinaires , on attribua naturellement a leur inspiration un dévouement si sublime. Aussi Macaria s'agenouilh-t-elle sans obstacle devant Tautel. Elle arrêta d'un geste le fer impatient du sacrificateur, poui*- jeter son dernier sourire à ses frères; puis ferma les yeux, entr'ouvrit le voile qui couvrait son sein

Et deux minutes après son corps palpitait sur l'autel.

On ne fit qu'un bûcher pour Ixus et Macaria. Et alors, par un prodige ou une illusion qui se répéta plus tard au supplice de notre .Teanne d'Arc, on vit ou l'on crut voir quelque chose qui s'élança des flammes vers la nue avec un doux bruit d'ailes.

Ce qui contribua sans doute à propager cette tradition touchante, c'est qu'après la victoire des Héraclides, victoire payée trop cher pour que les dieux la leur fissent longtemps attendre , les habitants de 3[ycènes , après avoir inau^iuré en triomphe la statue d'Hercule

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au bord des mers , y surprirent un jour deux alcyons dans la peau du lion de déniée.

Et voilà comment passèrent un jour, à travers un siècle antique, les deux plus belles choses de ce monde et de tous les siècles : la Poésie et la Vertu !

LA SOURTS BLAiS'CHE.

Il y avait une fois, ma sœur, un vilain roi de France, nommé Louis XT, et un gentil dauphin, qu'on appelait Chariot, en attendant qu'il s'appelât Charles VIII. D'ordinaire , le vieux roi, superstitieux et malade , régnait, tremhlait et souffrait, invisible, à l'ombre des épaisses murailles de son château du Plessis-lès-Tours. Mais, vers le milieu de l'année 1483, il venait de se traîner en pèlerinage à Notre-Dame de Cléry, soutenu par Tristan-l'Hermite, son bourreau, Coictier, son médecin, et François de Paul, son confesseur; car il avait grand' peur, le vieux tyran, des hommes, de la mort et. de Dieu. Un souvenir de sang, entre mille, celui de la mort de Jacques d'Armagnac , duc de Nemours, tourmentait son agonie. Ce grand vassal avait jadis payé de sa tête une tentative de rébellion contre son suzerain. Jusque là c'était justice ; mais le cruel vainqueur avait

LA SOURIS BLANCHli. ii\

forcé les trois jeunes enfants du condamné d'assister au supplice de leur père, et depuis longtemps il se repentait devant Dieu de ce luxe de vengeance ; il se repentait, dis-je, et pourtant il ne s'amendait pas. Par une inconséquence étrange, mais commune à bien des méchants, le remords chez lui n'éveillait pas la pitié , et, dans le moment même oi^i il plaçait en tremblant sa INtadone entre lui et le fantôme de Nemours , un des fds innocents du feu duc languissait et mourait dans un cachot du Plessis-lès-Tours.

C'était une demeure terrible et mystérieuse que ce château : ses vestibules noirs de prêtres, ses cours étincelantes de soldats, ses chapelles toujours ardentes, ses ponts-levis toujours en émoi , lui donnaient le double aspect d'une citadelle et d'un couvent. On parlait bas et l'on marchait sur la pointe du pied dans ses grandes salles, comme dans un cimetière. Et, en effet, des cap» tifs, par centaines , gémissaient ensevelis dans les souterrains ; ceux-ci pour avoir parlé du roi , ceux-là pour avoir parlé du peuple, les autres enfin, et c'était le plus grand nombre, pour rien. Chaque dalle du château pouvait être regardée comme la pierre funèbre d'un vivant; et c'était là que grandissait, oisif avec un esprit aventureux , seul avec une ame ardente , le dauphin Charles, alors dans sa douzième année. Pauvre fils de roi! il cherchait en vain où reposer ses yeux des horreurs qui l'entouraient. Une forêt verte et fraîche ondoyait au pied du château ; mais les chênes y balançaient moins de glands que de pendus. La Loire serpentait vive et joyeuse à l'horizon ; mais chaque nuit la

m LA SOLIU> liLANCHt

justice du roi troublait et ensanslantait son cours. Aussi, quand il avait longtemps éi)réclié son épee vierge aux murailles , longtemps épelé les majuscules rouaes et bleues du Roùcr de^ guerre.^ ou du Saint Eran(j le , l'enfant rêveur, accoudé à sa fenêtre, passait le temps à regarder le beau ciel de Touraine et à chercher dans les formes changeantes de la nue des armées et des batailles.

Un jour pourtant ses gestes et sa physionomie trahissaient un ennui plus vif et de moins vasues préoccupations. VAii(j lus de iriidi tintait déjà, et son repas du matin, composé, sur sa demande, de pâtisseries légères et de sucreries, l'agaçait vainement de ses parfums, et restait inact sur une table que le jeune prince frappait du poing avec impatience. Il se levait par intervalles, béant, haletant d'espérance et d'inquiétude, l'oreille au guet, et répétant ; < Blanchette, Blanchette, viens donc! le déjeuner fond au soleil , et, si tu tardes encore, les mouches vont manger ta part 1 " Et, comme l'oublieux convive ne répondait pas à l'appel, le pauvre amphitryon recommençait à se désoler et à trépigner de plus belle. Tout à coup un léger bruit dans la tapisserie le fit tressaillir ; il tourna la tète, poussa un cri , et retomba sur son fauteuil , ivre de joie , et murmurant avec un soupir : « Enfin ! » Vous vous imaginez sans doute, ma sœur, que cette Blanchette tant désirée était quelque noble dame , sœur ou cousine du jeune prince; détrompez-vous : Blanchette était tout simplement une petite souris blanche, conune son nom l'indique : si vive qu'on eut dit, à la voir trotter, un rayon

LA SULKiS BLANCHE. i't-i

de soleil qui glisse; et si gentille, qu'elle eût trouvé grâce en temps de guerre devant Grippeminaud, Rodillardet Roniinagrobis, soudards peu délicats, comme vous savez. Charles caressa la jolie visiteuse, il la contempla longtemps avec délices pendant qu'elle grignotait un biscuit dans sa main ; puis , se souvenant qu'il devait à sa dignité de gronder un peu : « Ah ca! mademoiselle, dit-il d'un ton plaisamment grave, m'apprendrez-vous enfin ce que je dois penser d'une pareille conduite? Comment! on vous traite ici comme une duchesse! j'ai défendu ma porte à Olivier-le-Dain, dont la physionomie et l'allure de chat vous effarouchent; Bec-d'Or , mon beau faucon , en est mort de jalousie ; et tous les soirs vous me quittez , ingrate , pour courir les champs comme une souris sans a>eu. Et où allezvous de la sorte, sans souci de vos dangers et de mes inquiétudes? Où allez-vous ? répondez ! je veux le savoir, je le veux! » L'interrogatoire était pressant, et pourtant, comme vous pensez bien, la pauvre Blanchette n'y répondit pas; mais, fixant d'un air triste ses petits yeux intelligents sur ceux de l'enfant grondeur , elle chiffonna les pages d'un évangile entr'ouvert sur la table, et arrêta ses pattes roses sur ces paroles : Visiter les prisonnirrs. Charles demeura surpris et confus , comme il advient aux présomptueux qui reçoivent ime leçon à l'instant même où ils croyaient en donner une; car plus d'une fois il avait entendu raconter des choses étranges sur les habitants souterrains du Plessis-lès- Tours, et plus d'une fois il avait médité un pieux pèlerinaîïe à la prison de ce jeune d'Armagnac dont l'âge

2ii LA SOURIS BLANCHE.

et la naissance excitaient plus particulièrement sa curiosité et sa sympathie; mais la terreur que lui inspirait son père l'avait retenu jusqu'alors, et maintenant il se reprochait sa prudence connue un crime. Dès le soir même il résolut de l'expier. Quelques minutes après le couvre-feu, il s'esquiva de sa tourelle, suivi d'un jeune valet chargé d'une corbeille qui renfermait du pain, du vin et des fruits , et descendit dans une des cours intérieures du château. Une compagnie de la garde écossaise y rôdait au clair de lune le long des murailles. « Qui vive? cria une voix rauque et menaçante. — Charles, dauphin. — On ne passe pas! » Mais Charles s'approcha de l'officier de ronde , et lui souffla deux mots à l'oreille. « S'il en est ainsi, allez, monseigneur! dit alors le soldat visiblement déconcerté ; allez ! et que Dieu vous protège ; car , si vous êtes découvert , je suis perdu. » ^'otre héros employa pour éveiller le gardien des prisons et lever ses scrupules le même moyen avec le même succès. Peut-être, ma sœur, êtes-vous curieuse de connaître les magiques paroles qui , dans la bouche d'un enfant , faisaient baisser les épées et tomber les verroux; les voici : Le roi est bien malade. Charles avait foi dans cette formule dont il avait souvent éprouvé la toute-puissance : car elle rappelait aux gens du vieux Louis XI, soldats, courtisans, geôlier ou valets , qu'une bouderie d'enfant pouvait se changer tout à coup en une bonne et solide rancune de roi.

Le dauphin et son page, sous la conduite du geôlier, s'aventurèrent , non sans quelque hésitation , sous une voûte humide et sombre, et le long d'un escalier en

spirale dont chaque marche gluante les menaçait d'un faux pas. Tous trois marchaient à la lueur précaire d'une torche de résine , tantôt hattue par l'aile aveugle des chauves-souris , tantôt agonisant sous les gouttes d'eau que suait la voûte. Enfin un hruit vague d'abord, mais plus distinct de pas en pas, un bruit de plaintes et de soupirs leur annonça le terme du voyage. Le guide s'éloigna , et Charles recula d'horreur devant le spectacle qu'il avait sous les yeux. Figurez- vous, ma sœur, une cage de fer scellée dans le mur, basse, étroite, où chaque mouvement devait être une douleur, où le sommeil devait être un cauchemar, et dans laquelle gémissait et se tordait un enfant! Je dis enfant, quoique le duc de Nemours , Thôte de cette affreuse demeure , atteignît bientôt sa dix-septième année; mais, à le voir si grêle et si pâle, on lui eût supposé douze ans au plus. A peine dans Tadolescence, il avait tant souffert, qu'il émerveillait ses bourreaux par sa tenace longévité , et que le geôlier , dont il recevait la cruche d^au et le pain noir quotidien , hésitait chaque jour sur le seuil du cachot, se demandant s'il ne vaudrait pas mieux envoyer à sa place le fossoyeur. Le dauphin, pour aborder le prisonnier, chercha de douces paroles, et ne trouva que des larmes. Nemours comprit ce muet salut, et y répondit par un sourire de reconnaissance; puis tous deux causèrent à travers les barreaux. Quand l'un déclina timidement sa qualité de fils de Louis XI, l'autre ne put se défendre d'un mouvement de surprise et d'effroi ; mais cette fâcheuse impression ne tint pas longtemps contre la parole et la figure si franches du

2i« LA SOURIS BLA.NCHK.

dauphin. Étranger depuis dix ans aux choses de ce monde, le reclus fit d'abord à son noble visiteur de naïves questions qui rappelaient celles des anachorètes demandant aux rares voyageurs dans le désert : Bdtilon er<core des vi hs? céleb e-l-on encore des ma iagcs? lorsqu'une circonstance impré\-ue donna un tour nouveau et plus piquant à la conversation. Un tiers vint se jeter étourdinient entre nos vieux amis d'une heure, et ce personnage mal appris, j'ai honte de l'avouer, ma sœur , n'était autre que la commensale du dauphin, la rivale deBec-d'Or, Blanchette, puisqu'il faut l'appeler par son nom ; passant au travers des grilles à la faveur de sa petite taille , elle escaladait les jambes et les bras enchaînés de Nemours , et prodiguait au prisonnier des caresses toutes semblables, sinon plus vives, à celles que le prince avait obtenues le jour même. < Tiens! vous connaissez Blanchette! dit Cb.arles surpris et piqué. — Si je la connais ! répondit Xemours ; depuis dix ans c'est ma souris à moi, c'est mon amie, c'est ma sœur. — L'ingrate! ce matin encore elle partageait au château les biscuits de mon déjeuner. — Depuis dix ans, monseigneur, elle vient dans mon cachot partager mon pain noir.— Jour-de-Dieu ! murmura le jeune prince...» Mais sa colère enfantine s'évanouit devant un sourire malicieux de Nemours. « Je crois, monseigneur, dit le jeune duc, que vous me feriez volontiers l'honneur de rompre une lance avec moi pour les beaux yeux d'une souris. Il m'est impossible en ce moment de répondre au cartel : voyez!...» Et il soulevait aux yeux de son rival ses bras qui pliaient sous les chaînes. Alors s'é-

LA SOURIS BLANCHE. 2t7

miit un débat original et touchant entre le fils de Louis XI et le prisonnier de Louis XI, chacun d'eux prétendant surpasser l'autre en malheur : l'un faisant toucher à son adversaire les parois humides et les barreaux épais de sa prison, l'autre peignant Tatmosphère d'ennui et la chaîne vivante de courtisans et d'espions dont le poids l'étouffait; l'un montrant son corps torturé, l'autre son cœur saignant, et tous deux terminant leur plaidoyer par la même conclusion : « Tu vois bien, Xemours, — vous voyez bien, monseigneur, — que j'ai besoin de Blanchette pour m' aider à vivre et à souffrir. » Après une discussion longue et stérile, ils finirent par oii ils auraient dû commencer : ils convinrent de prendre l'objet même du débat pour arbitre. « Voyons, mademoiselle, dit le dauphin à Blanchette, déclarez franchement auquel de nous deux vous désirez appartenir. ^ Et soudain vous eussiez vu la petite souris aller de l'un à l'autre avec force gentillesses, puis s'arrêter entre eux en les reiiardcuit tour à tour avec ses petits yeux brillants qui semblaient dire : A tous deux^ mes evfanls!

Ici , ma sœur, j'éprouve le besoin d'un aveu que j'avais différé jusqu'à présent dans l'intérêt dramatique de mon récit. L'esprit, le bon cœur et les manières de Blanchette vous étonnent sans doute, et je le conçois ; car moi-même, qui eus autrefois mainte occasion d'étudier de près le peuple intéressant des souris, jamais, je l'avoue, je n'ai rien observé de semblable. Il est donc urgent de le dire : Blanchette n'avait d'une souris que la forme, Blanchette était une fee! Les historiens du

temps , il est vrai , n'ont rien dit de cette métamorphose; mais je puis vous en garantir rauthenticité, et de plus vous en révéler les causes secrètes , sur la foi de certain manuscrit gros et gras de science , qui m'est échu pour lot dans l'héritage de ma grand'tante. Des rats bibliophiles en ont mangé les trois quarts, les vers l'ont illustré de broderies à jour, et ce n'est pas sans peine, je vous jure, que je suis parvenu à déchiffrer et à traduire pour vous , de la langue romane en français moderne , le chapitre suivant, intitulé : Comme quoi la Fée des Pleurs fut changée en blanche sourette.

Un jour, jour de printemps et de nouvelle lune, il se fit un grand mouvement dans le royaume des fées. Les sylphides s'éveillaient avant l'aurore pour se parfumer avec la poussière des lis ; îes ondines cherchaient pour se mirer l'endroit le plus clair de leur fontaine ; les dames des bois oubliaient d'agacer et d'égarer les voyageurs pour se couronner de violettes et d'anémones ; car toutes étaient conviées à une grande fête que donnait le soir même la reine des fées à son peuple. A l'heure convenue , comme vous le pensez bien , ces dames arrivèrent en foule, exactes et empressées ; chacune voyageant à sa manière : l'une dans une conque de saphyr attelée de papillons, l'autre dans une feuille de rose emportée par le vent; d'autres enfin, et ce fut le plus grand nombre, chevauchant en croupe, tout bonnement, comme de simples reines, avec un chevalier de la Table-Ronde. Une seule manquait au rendez vous. Dès le matin, l'une des suivantes de la reine, Angélina , surnommée la Fèe des Pleurs à cause de sa

LA SOURIS BLANCHE. 2i9

pitié vigilante pour toutes les infortunes, était sortie furtivement du palais. L'organe de l'ouïe, chez elle plus délicat encore que chez ce fameux géant F'uic- Oreillequi enicndail lever le hlé , dit l'histoire, lui faisait distinguer de loin les plus timides palpitations des cœurs souffrants , et jamais un appel de cette nature ne l'avait jusqu'alors trouvée sourde ou négligente. Or, des cris plaintifs, des cris d'enfant l'avaient éveillée en sursaut, et soudain elle s'était dirigée vers l'endroit d'oii venait le bruit : les cheveux au vent , vêtue d'une robe flottante or et azur, tenant à la main la baguette d'ivoire , marque de sa puissance , et voltigeant plutôt qu'elle ne marchait sur la pointe des gazons et des fleurs. Elle avait adopté cette allure, de peur, disaitelle à ceux qui s'en étonnaient , de mouiller ses brodequins dans la rosée , mais en effet parce qu'elle craignait d'écraser ou de blesser par mégarde la cigale qui chante dans le sillon, et le lézard qui frétille au soleil ; car elle était si prodigue de soins et d'amour, la bonne fée ! qu'elle en répandait sur les plus humbles créatures de Dieu. Après avoir marché longtemps de la sorte, elle s'arrêta enfin devant une petite cabane sur la lisière d'une foret. Il serait inutile de vous en faire la description , ma sœur , car je soupçonne fort que vous avez eu comme moi le bonheur d'y faire plus d'un voyage en compagnie de l'enchanteur Perrault. Vous croyez la reconnaître , et vous ne vous trompez pas : cette cabane de bûcheron est bien celle du Peiii-Poucet. Ce grand personnage historique était alors bien jeune, et ne préludait pas encore au rôle important qu'il joua

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depuis dans le monde. C'était lui, c'étaient ses frères dont les plaintes avaient éveillé Angélina. Leurs pavents, occupés au loin dans la foret, y avaient passé la nuit pour être prêts au travail dès l'aurore, et . ne les voyant pas revenir à l'heure accoutumée, la jeune famille avait eu grand'peur.

La visite de la fée . que ces pauvres enfants connaissaient déjà, ramena pour quelque temps la paix et la joie dans la cabane. A la chute du jour, Angélina se souvint que la fête allait commencer, et voulut partir; mais tous, rendus familiers par sa complaisance, la rappelaient et la retenaient à Tenvi, qui par un pan de sa robe , qui par une tresse de ses cheveux , qui par le bout de sa baguette magique ; et la bonne fée résistait un peu d'abord, puis souriait et cédait. Cependant un grillon , venu on ne sait comment du palais des fées (lui-même en était une peut-être) , se mit h crier dans l'àtre : « A table, Angélina! le prince CharmoMi vient d'arriver, on n'attend plus personne, et le banquet solennel commence : on verra figurer au dessert les nèfles et les noisettes dont le prince Myrlil a fait l'autre jour hommage à la reine. A table! à table! car, de mémoire de grillon, jamais on ne vit plus beau festin. ^^ Puis voilà qu'un papillon du soir vint danser autour de la lampe en répétant : =< Au bal, Angélina ! la salle est déjà pleine d'harmonie et de lumière, j'ai failli tout à l'heure m'y brûler les ailes à certaine Uimpc merrc'd' levse qu'un beau jeune homme vient d'apporter d'Arabie. Au bal! au bal! car, de mémoire de phalène, jamais on ne vit plus brillante soirée. »

LA SO L' K I S li L A N Cil t. tbi

VA Angelina voulait partir; mais les enfants la retenaient avec des cris et des pleurs. ^ Oh! ne nous quittez pas encore, disaient-ils; et que deviendronsnous, bon Dieu î seuls, la nuit, quand la lampe s'éteindra, quand le loup montrera ses grands yeux à travers les fentes de la porte , et que nous entendrons dans la clairière siffler les vents et les voleurs? »

Et la bonne fée souriait et cédait toujours; mais enfin les esprits de Tair troublés lui apportèrent à la bàle les sons d'une voix tonnante : << Angelina! Angelina! » C'était la reine des fées qui l'appelait, irritée d'une si longue absence. Epouvantée, Angelina se débarrassa des petites mains qui l'encbainaient et sortit vite. Trop vite, hélas! car, dans son trouble, elle oublia sa baguette, dont le plus jeune des enfants s'était fait, sans songer à mal , un hochet dans son berceau. Or, vous saurez, ma sœur, qu'une fée qui perd sa baguette est une fée perdue. La pauvre Angelina ne s'aperçut de son malheur qu'à l'explosion de murmures qui salua son retour au palais ; car ce fut un grand scandale pour toutes les fées, et une grande joie pour les vieilles, enchantéesd'humilierenfm une compagne dont. Jes charmes et la bonté faisaient ressortir leur malice et leur laideur. Quelques jeunes gens aussi, princes, sorciers et enchanteurs, dont Angelina, toute bonne qu'elle était , n'avait pu s'empêcher de railler quelquefois la suffisance, triomphaient de sa confusion. « Parole d'honneur ! répétait aux jeunes fées le prince i)i »/»•///, qui n'était pas sorcier , avec ses grands airs de vertu votre A nffélina n'est qu'une bésueule. Ah! elle

2âiJ LA >0L KIS HL ANC H 11.

a perdu sa baguette! .... Eh l)ieii ! figurez-vous, niesdauies, qu'un jour je m'avisai de touchera cette l)aguette maudite , et que la petite masque m'en donna sur les doigts si fort, si fort , que je fus im mois sans pouvoir me servir d'un casse-noisettes. »

Bref, la coupable fut traduite devant un tribunal présidé par la reine et composé de vieilles fées, dont la baguette , devenue béquille , faisait peur aux enfants , qui n'avaient garde d'y toucher. La bonne Vrgèle essaya vainement quelques observations en faveur de sa jeune amie : le délit était flagrant et la loi précise; or, cette loi portait contre la condamnée une peine singulière : elle devait courir le monde un siècle durant sous la forme d'un animal à son choix. Angélina fut quelque temps indécise : rossignol, elle eût chanté sous la fenêtre de la jeune fille qui veille et qui travaille au chevet de sa mère malade ; rouge-gorge, elle eût donné la sépulture sous des feuilles aux enfants égarés et morts dans les bois ; chien d'aveugle, ell^ eût présenté l'aumônière avec une grâce capable de toucher le cœur le plus dur et d'ouvrir la main la plus avare ; mais le privilège exclusif .-le pénétrer dans les greniers et les prisons la tentait surtout et la décida. Et voilà , ma sœur, comme quoi la Fée des Plein fi fut chcnifjf'e en blanche soureiie^ et c'est ainsi qu'elle se promenait, depuis quatre-vingt-dix-neuf ans et plus, du palais à la prison 'deux prisons bien souvent!) et, de douleur en douleur , rongeant sans pitié tous les mauvais livres (on n'en voit plus de ces souris-là! ; et grignotant parfois des arrêts de mort jusque dans les poclies de Tristan.

LA SOLRTS BLANCHE. 253

Ce digne compère de Louis XI ne tarda pas à revenir au château , et son maître avec lui , et avec eux la défiance et la terreur. Cependant le prince n'en continua pas moins ses visites au prisonnier. Elles devinrent de jour en jour plus longues et plus fréquentes, et même, ce qui n'eût pas manqué d'éveiller les soupçons d'un entant moins candide que le dauphin Charles, le geôlier, qui jusqu'alors n'avait été qu'à regret et qu'en tremblant complice de ces entrevues , semblait maintenant les encourager et les provoquer par sa complaisance. Un soir, ils causaient comme à l'ordinaire, Charles accoudé sur la partie saillante du guichet, et Blanchette trottant de l'un à l'autre et leur distribuant ses caresses avec une édifiante impartialité. La conversation, longtemps vagabonde, tomba enfin et s'arrêta sur les projets de Charles pour son règne futur. «Voyons, que ferez-vous quand vous serez roi .^ dit gaîment le prisonnier, qui, plus vieux d'années et siirtout de malheurs, avait dans la conversation une supériorité marquée sur son ieune ami. — Belle demande! je ferai la guerre. — Nemours sourit tristement. — Oui , poursuivit le dauphin en se frappant le front de l'index, depuis longtemps j'ai mon projet là. D'abord j'irai conquérir l'Italie : l'Italie, vois-tu, Nemours, c'est un pays merveilleux , où les rues sont pleines de musique , les buissons couverts d'oranges , et où il y a autant d'églises que de maisons. Je garderai l'Italie pour moi ; puis j'irai prendre en passant Constantinople pour mon ami André Paléologue ; et enfin , avec l'aide 4e Dieu, je compte bien délivrer le Saint-Sépulcre,

i.ît LA SOLRIS BLANCHE.

— Et après? dit malignement le jeune duc. — Dam ! après... après.... après.... répéta l'ignorant dauphin, quelque peu embarrassé, j'aurai le temps peut-être de conquéter encore d'autres royaumes, s'il y en a. — Kt le soin de votre gloire vous fera-t-ii négliger votre peuple? ne ferez-vous rien pour lui, monseigneur? — Si vraiment ! et d'abord , avant de partir, je donnerai Olivier et Tristan au diable, s'il en veut; je supprimerai les bourreaux. »

Et comme Blancbette. à ces mots, frétillait plus joyeuse et plus caressante que jamais : « Je ferai, poursuivit-il gaînient, quelque chose aussi pour toi , Blanchette : je supprimerai les chats. >=

Tous deux éclatèrent de rire à cette saillie; mais leur accès de pétulante gaité n'eut que la durée d'un éclair. Ils s'arrêtèrent tout à coup, et se regardèrent avec épouvante ; car il leur avait semblé que d'autres éclats de rire, trop différents des leurs pour en être un écho, retentissaient à côté d'eux dans Tombre.... Ils finirent néanmoins par se rassurer

'< Espérance et courage! » dit alors le dauphin au jeune duc en lui tendant la main en signe d'adieu. Le pauvre captif se souleva pour saisir et presser cette main consolante; mais ses membres, engourdis par une longue torture, servirent mal son pieux désir. 11 poussa un cri de douleur, et retomba sur son escabeau : " Mon Dieu! quand donc serai-je roi? » ne put s'empêcher de dire le jeune prince ému jusqu'aux larmes.

— Bientôt, Dieu le veuille! dit Nem.ours. — .lamais! répliqua un troisième interlocuteur, jusqu'alors invi-

sible. Et Louis XI parut , puis Tristan , puis Coictier, et quelques autres familiers du vieux roi. A la lueur d'une lanterne qu'un d'eux avait tenue jusqu'alors cachée sous son manteau , le dauphin put voir le terrible vieillard s'avancer à pas lents , comme un spectre , en murmurant ces mots , entrecoupés par une toux opiniâtre . « Ah! galant damoiseau, tu fais de mon vivant les doux yeux à ma couronne!... Ah ! fils pieux et prévoyant, tu songes d'avance à mes funérailles!... Misérable! ton épée! » Un accès de toux, plus violent que les autres, l'interrompit. Charles ne fit aucune résistance ; seulement il repoussa , par un geste d'indignation, Tristan qui s'avançait pour le désarmer, et remit de lui-même son épée à l'un des gentilshommes présents. Bientôt, sur un signe du roi , il disparut , entraîné par des gardes. Louis XI, avant de quitter le souterrain, jeta un regard plein de haine sur la cage de sa victime, puis, se penchant vers son compère Tristan, lui glissa quelques mots dans l'oreille.

« J'entends, répondit le bourreau; il faut en finir : comptez sur moi; dès ce soir à minuit... » Et, complétant par la pantomime le sens d'une phrase déjà trop claire, il frappait sa main gauche du revers de la droite. Puis le cortège s'éloigna, et, au milieu du bruit décroissant des pas, Nemours put distinguer longtemps encore la voix du despote moribond qui toussait, grondait, et crachait des arrêts de mort avec ses dernières dents.

Pauvre Xemours! ce doux rayon du ciel qu'on nomme l'espérance n'avait donc glissé dans son cachot que pour lui en faire paraître ensuite l'obscurité plus

i.)« LA SOURIS BLANCHE,

profonde! « Avoir seize nns, pensait-il, un frère comme le dauphin Charles, une sœur connue Blanchette, et mourir! » Et , dans chaque son vague et lointain de la grosse horloge du château qui lui mesurait ses dernières heures, il croyait distinguer ces mots : Alourir, il faut mourir!

En effet, le long escalier en spirale, qui conduisait au souterrain, retentit bientôt sous des pas précipites. Vn ruban de lumière, échappé sans doute à la lanterne des bourreaux, tapissa le seuil de la porte. Alors le condamné, sentant bien que son heure était venue, mit précipitamment à terre la souris-fée qu'il tenait pressée sur son cœur. « Adieu, ma sourette, dit-il , sauve-toi vite, et cache-toi bien : ils te tueraient aussi. » Cependant le bruit redoubla par degrés, le ruban de lumière s'élargit, la porte roula sur ses gonds; et alors, croyant voir déjà se dessiner gigantesque sur le mur la silhouette de Tristan , Nemours joignit les mains, ferma les yeux, recommanda pour la dernière fois son âme à Dieu, et attendit... Il n'attendit pas longtemps.

« Duc de >'emours , dit une voix douce et bien <'onnue, vous êtes libre. ^>

Le captif tressaillit à ces mots, hasarda timidement un regard autour de lui, et crut rêver : Charles était là, non plus timide, contraint, abattu connne la veille, mais calme, grave, parlant et marchant en maître, déjà mûri et grandi par une heure de royauté. De nobles dames l'entouraient, contemplant le jeune prisonnier dans sa cage, avec des sourires et des pleurs; puis les gentilshommes qui , de\ant cet outraae à l'en-

fance , chose sacrée pour la chevalerie , tourmentaient de la main , par un mouvement convulsif d'indignation , le pommeau de leur épée , et enfin des varlets , des pages, des écuyers en foule, portant des flambeaux , et agitant aux cris de : Vive le roi ! leurs toques de velours empanachées.

« Oui , poursuivit Charles VIII , le ciel , depuis une heure, m'a fait orphelin et roi. Nemours, pardonnez à mon père, et priez Dieu pour son âme. » Puis se tournant vers sa suite : « Qu'on abatte cette cage à l'instant, et qu'on en jette les débris à la Loire ; car il n'en doit rester ni vestige ni souvenir. » '

Les ouvriers , mandés d'avance , se mirent à l'œuvre avec ardeur; mais, ô surprise ! la lime s'édentait aux barreaux sans y mordre , et la pierre dans laquelle ils étaient scellés, inébranlable, ne répondait aux coups de marteau que par un bruit sourd et moqueur.

« Sire, dit un vieux moine en hochant la tête , tous les efforts humains seraient impuissants à exécuter vos ordres; car, ajouta-t-il en montrant la cage, ceci n'est pas œuvre humaine. J'ai ouï dire qu'un Bohémien , sorcier comme ils le sont tous , bâtit cette cage autrefois, afin de se racheter de la potence. Il faudrait, pour la renverser aujourd'hui , la baguette d'une fée (mais il n'existe plus guère de fées que je sache), ou bien encore la main infernale qui l'a construite; mais depuis longtemps le Bohémien a disparu.

— Qu'on cherche cet homme et qu'on l'amène, dit le roi. A qui le découvrira honneurs et largesses ! un diamant de ma couronne s'il est noble ; son pesant d'or

iS» LA SOURIS BLANCHE

si c'est un vilain ! » Et d'un geste il congédia son brillant cortège.

Les deux amis, demeurés seuls, sauf quelques pages qui veillaient sur eux à distance , se regardèrent silencieux. Vne inquiétude terrible, et qu'ils n'osaient se communiquer, faisait battre leurs cœurs à l'unisson «t Si l'ouvrier magique était mort , pensaient-ils , si la cage enchantée ne s'ouvrait plus ! » Et ils pleuraient ; et , chose étrange ! Blanchette , pour la première fois, semblait ne pas s'émouvoir de leurs larmes. C'est qu'une préoccupation bien vive et bien naturelle l'agitait alors. Vous vous rappelez, ma sœur, que la métamorphose expiatoire devait durer cent ans Or il y avait, au moment dont nous parlons, 99 ans 364 jours 23 heures et 59 minutes qu'Angélina était devenue Blanchelte L'horloge de Plessis-lès-ïours s'ébranla pour sonner une heure. Et voilà qu'aussitôt le sombre et fétide souterrain s'emplit de parfums et de lumière , la cage de fer s'émut d'un bloc comme un décor théâtral de nos jours, et s'abîma Dieu sait où... sans

doute dans l'enfer qui avait inspiré l'architecte inconnu. Les orphelins épouvantés crurent que la foudre venait d'éclater dans la prison. " Blanchette, Blanchette ! où es-tu ? s'écrièrent-ils , tremblant pour l'existence de leur sœur adoptive. — ^le voici , mes enfants, répondit une voix douce au-dessus de leurs têtes. » Alors, levant les yeux, ils aperçurent, ébahis , Angélina dans son costume de fée, debout sur le piédestal dun nuage, et tenant à la main sa baguette reconquise. >'ayez pas peur, enfants, poursuivit-elle:

c'est moi que vous appeliez Blanchette ; mes compagnes m'appellent la Fée des Pleurs... Les vôtres viennent de tarir, et ma mission près de vous est accomplie... Adieu ! >'

Le petit duc et le petit roi , comme jadis les enfants du bûcheron, répétaient en joignant les mains : « Bonne petite fée! ne nous abandonnez pas encore! — Il le faut, répliqua-t-elie d'un air grave; vous n'avez plus besoin de consolations, vous, et l'on en réclame ailleurs. J'entends près d'ici une petite mendiante dont les sanglots m'appellent , et j'y cours... Adieu, sire , adieu monseigneur. »

Elle dit , et disparut dans un éclair.

Le 6 janvier 1776, jour de l'Epiphanie , il se passa sur le gaillard d'arrière du vaisseau français le Héron, une petite scène assez piquante pour mériter qu'on la raconte. Tous les officiers que le service de l'équipage ne réclamait pas ailleurs se promenaient , causant et fumant sur le pont, lorsqu'un jeune aspirant de marine, montant l'escalier qui conduisait à la chambre du capitaine , parut et s'écria : Chapeau bas , messieurs ! voici la reine!....

Et cependant Marie-Antoinette n'avait pas quitté Versailles; à l'aide d'Asmodée ou delà seconde vie des montagnards d'Ecosse , on l'aurait pu voir en ce moment , dans un coin du château , à l'abri de l'étiquette, son ennemie intime, jouer la comédie en famille , recevant sa réplique du comte d'Artois, et ayant pour souffleur le comte de Provence , tous deux ses beaux-frères. Elle remplissait le rôle principal dans U Berin du Vil'arj', et chantait :

J'ai perdu mon serviteur.

J'ai perdu tout mon bonheur...

paroles qu'elle eut depuis l'occasion de répéter bien des fois sans chanter! cette pauvre reine qui est déjà tombée dans l'histoire , et qui tombera bientôt dans le drame , aussi poétique , aussi belle et plus pure que Marie-Stuart.

Quelle était donc l'usurpatrice qui ramassait alors à douze cents lieues de Versailles le sceptre que la reine légitime abandonnait un instant pour la houlette ?

Hàtons-nous de le dire , il n'y avait là ni fourberie ni crime de lèse-majesté. La royauté que saluait l'équipage du /Zéro» n'était que l'innocente et fugitive royauté de la fève. Elle venait d'échoir, par la grâce du sort, à une jolie petite créole de la .Martinique, parente du capitaine, et qui , sous la conduite d'une vieille tante , allait, comme la Virgin e de Bernardin de Saint- Pierre , poursuivre , dans la métropole , de vagues espérances de fortune et d'héritage.

Et c'était dommage , en vérité , que la jeune reine ne fût qu'une reine pour rire; car elle s'acquittait de ses hautes et nouvelles fonctions avec un aplomb et une grâce qu'eussent enviés Catherine II et Marie- Thérèse.

« A genoux ! beau page , disait-elle au jeune aspirant « qui l'avait annoncée, ne voyez-vous pas que j'ai «i laissé tomber mon gant ? — A moi ! mon conseil des « ministres , et ne riez pas , messieurs , car le cas à « discuter est grave. J'aime mon peuple, entendez-

ifl2 LES PETITS SOULIERS.

« VOUS , et je veux que mon peuple m'aime ; il s'agit de '» décider si, pour attirer à mes pieds ses hommages, « une rosette bleue sur mes souliers ne siérait pas <v mieux qu'une rosette blanche. — Comment donc! je " crois que mon premier médecin se permet de lancer « au nez de sa souveraine des bouffées de tabac, en <^ guise d'encens! qu'un de mes ambassadeurs monte « sur rhippoiïriffe à l'instant , pour aller voir dans la « lune si la raison du bon docteur n'aurait pas suivi « ce matin , après boire, le même chemin que celle de « feu Roland... »

Et mille innocentes saillies, mille coquets enfantiN lages dont tous ces bons marins riaient de si grand cœur et si longtemps que leurs grosses pipes s'éteignaient oisives entre leurs mains.

Mais celui de tous qui semblait se réjouir le plus du triomphe de Faimable enfant était un vieux matelot breton nommé Pierre Hello, ayant moins de rides que de blessures, qui ce jour-là même avait reçu une médaille d'honneur, tardive récompense de ses longs services! et qu'à cette considération le capitaine venait d'admettre à sa table , au repas présidé par les deux dames créoles, ses parentes. Marie-Rose, ainsi se nommait la «eune fille, s'était émerveillée depuis longtemps au récit des belles actions de Pierre Hello. Elle Tavait complimenté, caressé, et le cœur du rude vieillard , neuf encore à de pareilles émotions, avait palpité, sous ces caresses d'enfant , aussi fort qu'à la réception de sa médaille d'honneur. C'était lui seul qui la servait; c'était encore, ou peu s'en faut, lui seul qui veillait

sur elle: car la tante de Marie-Rose, bonne vieille clouée sur sa chaise par la goutte , passait tout le jour absorbée dans la lecture de saint Augustin , ne l'interrompant par intervalle que pour dire : « Ici , Minette î ici , Marie-Rose ! « quand elle voyait son chat courir dans la cale après une souris, ou sa nièce sur le pont après un rayon de soleil. Mais élevée, comme la plupart des filles de colons dans la plus large indépendance , ]Marie-llose n'écoutait pas ou feignait de ne pas entendre. Tantôt elle montait aux échelles et se balançait aux cordages, et alors Pierre Hello la regardait d'en-bas, prêt, si elle tombait sur le pont, à la recevoir dans ses larges mains, comme il eut reçu un oiseau que la fatigue abat , ou à la repécher à la nage si le vent l'eût jetée à la mer. Tantôt elle amusait l'équipage oisif par ses cbansons et par ses danses, et alors Pierre Hello, attentif, semblait avoir trouvé tout à coup de fintelligence pour comprendre les vers , et du goût pour sentir la grâce. Le lendemain de l'Epiphanie et de sa courte royauté, l'aimable enfant parut triste et pensive , et le vieux loup de mer se posa devant elle inquiet et silencieux comme un caniche qui voit pleurer son maître. Elle ne put s'empêcher de répondre par une confidence à ce regard compatissant et interrogateur. Une vieille négresse maronne , qui passait pour sorcière, et à qui .A!arie-Rose portait en cachette du pain dans les bois, lui avait fait une prédiction étrange qui la préoccupait , et dont elle avait retenu les paroles textuelles :

» Bonne petite maîtresse, moi avoir vu dans la nue

« grand condor monter bien haut , bien haut , avec « rose dans son bec... Toi, être Rose... Toi, bien mal- « heureuse ; puis toi reine ; puis grande tempête , et toi « mourir. «

— J'ai été reine hier, ajoula-t-elle , et je n'attends plus maintenant que la tempête qui doit m'emporter...

— ?s'ayez pas peur, mademoiselle, répondit Hello, s'il arrivait malheur au Héron , vous n'auriez qu'à saisir le pan de ma ceinture... là... comme ceci , et, avec l'aide de Dieu et de mon patron ( un grand saint, voyez-vous? car il marchait sur l'eau sans enfoncer, ce qui, foi de marin, est un bien beau miracle! ), vous aborderiez aussi doucement à terre qu'une ^roëlette remorquée par un trois-mats.

Marie-Rose un peu rassurée, paya le dévouement du brave homme en lui chantant une romance que personne encore n'avait entendue. C'étaient , quand son départ fut décidé, ses adieux et ses plaintes qu'un jeune créole, son voisin, avait mis pour elle en vers et en musique :

Petit nègre, au champ qui lleuronne Va moissonner pour ma couronne :

La négresse fuyant aux bois,

Maronne, M'a prédit la grandeur des rois

Vingt fois.

Petit nègre , va , qui t'arrête ?

Serait-ce déjà la tempête Qui doit eflleurer si souvent

Ma tète , Et jeter mon bonheur mouvant

Au vent?

Las.' j'en pleure déjà la perte.

Adieu donc, pour la mer déserte, La rivière des Trois-Ilets

Si verte, Où, dans ma barque aux blonds filets,

J'allais 1

Adieu : les vents m'ont entraînée, Ma patrie et ma sœur aînée!

La fleur veut mourir où la fleur

Est née, Et j'étais si bien sur ton cœur.

Ma sœur!

Mais il est un âge oii toutes les douleurs passent légères et fugitives , où la mélancolie du soir sèche au matin comme la rosée ; et Marie-Rose avait cet âge. Le lendemain, elle dansait encore; les jours, les semaines s'écoulèrent sans user cette gaîté pétulante ; mais il n'en fut pas de même de ses petits souliers. Le dernier bond d'une farandole en emporta les derniers lambeaux. Par malheur, la garde-robe de ces dames était légère ; elles allaient à Paris , et avaient cru devoir, pour la remonter, attendre les conseils delà Mode dans son empire. Bientôt Marie-Rose fut réduite à s'asseoir immobile à côté de sa tante, cachant ses pieds nus sous sa robe . remuant la tête et le corps dans un besoin fébrile de mouvement , mais n'osant risquer un pas , semblable à cette Daphné des Tuileries dont le buste est vivant encore quand ses pieds ont déjà pris racine. La petite reine pleurait là , captive comme dans une tour enchantée, en attendant qu'un chevalier, passant , la délivrât.

Ce chevalier passa , et ce fut Pierre Hello. « Laisser

2«'-. LES PKTITS SOULIERS,

nus de si jolis pieds, disait-il avec l'acTent de Tindiiiiiation , il faudrait n'avoir pas pour deux liards de cœur! >• Mais si le poète a dit : L'in(li(jii(it'on fait des vers, il n a pas dit qu'elle put faire des souliers. Pierre Hello réfléchit, se frappant le front, se grattant la tête et promenant d'une joue à l'autre, dans sa bouche, ce morceau de tabac que les marins ont Ihabitude de mâcher... enfin sa chiijuc? C'est un vilain mot; mais pardon, il n'y en avait qu'un pour exprimer la chose, et cette chose est trop importante, quand il s'agit de mœurs maritimes, pour qu'un narrateur consciencieux n'en parle pas. La chique est à la pensée du matelot ce que l'aiguille est à l'horloge : quand la pensée va, la chique tourne. C'est qu'aussi il s'était imposé une question bien ardue pour un mathématicien novice : Faire qudiue cltose arec rien, problème que Dieu seul a pu résoudre.

« Un morceau de cuir ! ma pipe et ma médaille pour un morceau de cuir ! » disait-il avec l'énergie desespérée de Richard III criant : « Une épée! mon royaume pour une épée! » Certes , tous les filets de l'équipage se fussent déployés bien vite à la mer s'il eût connu l'histoire de Don Quichotte, et osé se flatter d'avoir la main aussi heureuse que Sancho Panra, qui, jetant ses hameçons aux truites, y voyait mordre des savates. Il cliercha, fureta, remua; sa main passa partout où une souris pouvait passer. Enfin, il poussa un cri de joie, un cri semblable à celui d'Harpngon retrouvant sa cassette, ou de J.-J. Rousseau couvant des veux sa pervenche Ce n'était pas une fleur , ce n'était

LKS PETITS SOULIERS. 207

pas un trésor que Pierre Hello venait de découvrir, c'était quelque chose de bien plus précieux , ma foi ; c'était une botte! la botte d'un soldat tué dans un abordage ; elle avait roulé dans un coin de la cale , Dieu sait comment ! Depuis elle était restée là , portant le deuil de sa sœur jumelle noyée dans la mer ou ensevelie dans le ventre d'un requin, et croyant bien, comme le rat de La Fontaine , que les choses d'ici-bas ne la regardaient plus. Mais Pierre Hello en décida autrement : se servant de son poignard en guise d'alène et de tranchet, il perça, il tailla si bien qu'il fit en moins d'une heure.... je voudrais bien pouvoir dire qu'il fit une paire de souliers ; mais , par respect pour la vérité, je n'ose... Ce qu'il fit, ce n'était précisément ni des souliers, ni des brodequins , ni des bottines, ni des chaussons , ni des socques , ni des cothurnes , ni des babouches, ni des mocassins ; c'était, dans Tart de la chaussure , une œuvre originale , fantastique , romantique, une chose sans nom ; mais enfin cette chose sans nom pouvait à la rigueur s'interposer comme une armure défensive entre l'épiderme d'un pied humain et le parquet. Le brave Hello courut aussitôt à la cabine de Marie-Rose, ou après avoir, à grand'peine et aux éclats de rire de la jeune fille , emboîté, ficelé ses pieds nus dans cette bouffonne chaussure, il se releva, croisa triomphalement les bras sur sa poitrine, et dit Voilà !.... et, une heure après , la bayadère dansait encore, dansait avec un poids à chaque pied, aux applaudissements de son parterre, conquis cette fois à double titre , car il v avait dans cette danse le mérite combiné

de l'art et du tour de force : cVtait mademoiselle Ta-

glioni et madame Saqui résumées d'avance en deux

jambes.

Enfin, après une longue traversée, la vigie cria : Terre! Et ce fut . je vous assure, une scène vraiment touchante que celle du matelot et de la jeune créole. « Je penserai toujours à vous, et je garderai vos souliers comme un souvenir, comme une relique, disait Marie-Rose pour consoler Pierre Hello, qui passait sur ses yeux humides le revers de sa main calleuse. — Oh! répondait-il en secouant la tète, vous allez à Paris, oii de nouveaux amis vous feront perdre le souvenir du pauvre Hello qui ne vous occupera guère.— Toujours 1 » répéta-t-elle. entraînée par sa tante. Il la suivit longtemps des yeux : elle se retourna souvent, et il ne pouvait déjà plus l'entendre qu'elle répétait encore en agitant son mouchoir : <^ Toujours, Hello, toujours! »

Pierre Hello ne put savoir si la jeune fille tint parole, car il toucha bien rarement la terre, et fut tué dans la guerre d'Amérique. Quant à Marie-Rose...

Mais voici , au travers de mon histoire , le grand fleuve de la révolution française qui passe ; fleuve étrange et qu'on ne sait comment nommer : Pactole au sable d'or, Simoïs teint de sang, Eurotas aux lauriersroses. Son bruit et sa profondeur vous causeraient des vertiges. Donnez-moi la main , ma sœur, fermez les yeux et sautons par-dessus. .

Bien! nous voici tombés au milieu de l'empire, et nous sommes à la Malmaison , retraite de la noble et malheureuse Joséphine, veuve, par une séparation

légale , de ?f apoléon vivant encore , mais toujours impératrice et toujours adorée des Français qui l'avaient épousée, eux aussi, dans leur cœur, et qui n'avaient point souscrit au divorce.

Accoudée dans sa chambre sur la boîte d'un piano , elle écoutait en souriant une députation de jeunes demoiselles attachées à sa personne , et qui sollicitaient , tremblantes , la permission de jouer des proverbes au château. « Volontiers , mes enfants , répondit la bonne Joséphine; je veux luéme me charger des costumes. Grâce à la générosité de l'empereur, ma garde-robe y peut abondamment fournir. Tenez, voici ce que Marchand vient encore de m'apporter tout à l'heure. »

Et elle repoussait négligemment du pied une fourrure étendue sur le tapis. Cette parure était si belle , que mademoiselle S -R., la plus jeune des ambassadrices, ne put s'empêcher de dire , en frappant l'une contre l'autre ses blanches mains en signe d'admiration :

« Dieu ! que votre majesté est heureuse!

— Heureuse ! murmura Joséphine , heureuse !...

Elle parut rêver un moment , et ses doigts distraits errant sur les touches du piano , en tirèrent quelques notes de la romance que nous connaissons déjà •

La fleur veut mourir où la fleur

Est née Et j'étais si bien sur Ion cœur.

Ma sœurl...

Puis , secouant les souvenirs qui l'oppressaient , elle se leva :

- Qui m'aime me suive , mesdemoiselles; venez voir et choisir vos costumes. »

Et, précédant le jeune et fol essaim , elle entra dans sa garde-robe. Toutes les jeunes filles ouvrirent alors des yeux émerveillés , comme le fils du bûcheron descendu pour la première fois dans la caverne d'Ali- Baba. 11 y avait là des gazes si légères, qu'elles se fussent envolées comme les fils de la Vierge, n'eût été le poids des pierreries qui les bordaient ; il y avait là des mantilles espagnoles, des mezzaros italiens, des peignoirs d'odalisques, tout imprégnés encore des parfums du harem et de la poudre d'Aboukir, et enfin , des robes de madone si belles, que la Vierge de Lorette elle-même ne les eut mises autrefois que le jour de l'Assomption.

«Prenez, enfants, dit la bonne impératrice, et amusez-vous bien. Je vous abandonne toutes ces belles choses qui vous font ouvrir de si grands yeux , toutes... hormis une seule , car celle-là m'est trop précieuse et trop sacrée pour qu'on y touche. »

Puis , voyant à ces mots la curiosité étincelante sous toutes les paupières : « Je puis cependant vous faire voir ce trésor, « ajouta-t-elle.

Je vous laisse à penser, ma sœur, si l'imagination, cette folle du logis, qui en est la maîtresse à quinze ans , prit ses ébats dans toutes ces têtes enfantines.

Qu'était-ce donc que cette merveille qu'il était défendu de toucher quand on froissait à loisir tant de merveilles?

Une robe couleur du temps , de la lune ou du soleil, comme dans P(0« d'Ane! Cet œuf d'oiseau qui, suivant les contes arabes, est un diamant et peut rendre invisible ? Un éventail fait avec les ailes d'un génie de TAlhambra ? le voile d'une fee , ou bien quelque ouvrage plus précieux encore commandé par l'empere.ur à l'un de ses démons familiers, le petit homwe roige ou le petit homme vert ? Qu'était-ce donc ?

Enfin , prenant pitié de la curiosité impatiente qu'elle venait d'irriter elle-même avec une innocente malice, Joséphine fouilla dans un coin de sa iiarde-robe impériale et en tira

Ce n'était cette fois , ma sœur, ni un cadeau de ]N'apoléon, ni l'œuvre d'un génie : c'était l'œuvre elle présent du marin breton , Pierre Hello , c'étaient les souliers de Marie-Rose.

Car, vous l'avez deviné déjà, l'impératrice Joséphine et la danseuse aux pieds nus ne sont qu'une même personne et qu'un même cœur. Quand l'épée de Bonaparte commençait à découper l'Europe comme un gâteau, Joséphine-iVarj>-7?os^ Tascher de la Pagerie , heureuse cette fois, eut la fève et régna. Elle régna longtemps ; mais voilà qu'un jour il se fit tout à coup une grande tempête en Europe ; les neiges de la Russie se soulevèrent d'elles-mêmes pour retomber en blanc linceul sur nos soldats -, les quatre vents nous soufflèrent des avalanches d'ennemis, et il y eut alors en France , aux éclairs du sabre et du canon, et sous les lourds piétinements de la bataille , des tremblements de terre aussi forts que ceux des Antilles... Eorsqu'en-

i72 LES PETITS SOULIERS.

fin notre ciel redevint beau, la prédiction de la négresse était accomplie toute entière... le grand condor foudroyé avait laissé tomber la rose , et la créole des Trois-Ilets , deux fois reine, était morte dans la tempête !

Je flânais un jour avec délice, bouche béante et le nez enl'air, sous les marronniers enfleurs du jardin des Plantes; car ce jour était un dimanche , et j'étais alors de mon métier compositeur d'imprimerie ; or. par la littérature qui court , c'est un terrible métier, je vous jure. Figurez-vous que j'avais pâli et baillé toute la semaine sur le nouveau roman d'un auteur en vogue. « ^lais , « pourquoi donc , avais-je murmuré vingt fois , souf- « fleter ainsi , brutalement et à tout propos, Yaugelas, « Restant et Wailly , avec lesquels je gagerais que ce « monsieur n'eut jamais rien à démêler!.. » Aussi, dès le matin du jour libérateur, ma main , complice involontaire et noire encore de mille attentats à la langue, s'était cachée honteuse sous un gant. Le dimanche, comme vous savez, est pour le peuple un jour de métamorphoses ; je m'avisai ce jour-là d'être galant.

Parmi les promeneurs groupés , toujours curieux et

toujours les mêmes , devant renceinte close où se pavane Téléphant , je venais d'apercevoir une jeune dame dont j'avais peine à m'expliquer la présence en pareil lieu , car. bien que sa mise tut d'une grande simplicité, sa figure éclatante de pâleur sous un bandeau de clieveux noirs , ne manquait pas de distinction , et ses lèvres plus d'une fois avaient accueilli par un mouvement ironique les sottes observations qui pleuvaient autour de nous. J'épiais l'occasion de lui adresser la parole : elle ne se fit pas attendre. Son sac qu'elle avait ouvert , m'avait laissé voir entre un rouleau de papier et un in-octavo, trois petites pommes de reinette. Un mouvement de l'inconnue me fit croire qu'elle voulait, elle aussi , payer son tribut au vorace animal : « Prenez garde, lui dis-je ; une dame , dimanche dernier, avançait étourdiment comme vous le bras oii pendait son sac pour offrir un échaudé à l'éléphant, et ce gastronome peu délicat happa et engloutit du même coup le sac et l'échaudé ; prenez garde ! » — Encouragé par un sourire de ma voisine , je poursuivis : « Tenez , lui dis-je, c'est ainsi qu'il faut s'y prendre. » Et, saisissant une des pommes entre le pouce et l'index , je l'offris à l'animal. Il l'avala de si bonne grâce que je pris;à l'instant la seconde qui disparut comme sa sœur. J'aurais fait suivre le même chemin à la dernière, si la main que j'étendais n'eût plongé dans le vide : la jolie promeneuse avait disparu.

Je m'éloignais , soucieux et marchant au hasard , lorsqu'au détour d'un sentier solitaire , j'aperçus l'objet de ma préoccupation Assise sur un banc de pierre,

la dame aux pommes de reinette en croquait à belles dents la dernière, sans la peler, et , tout en mangeant^ parcourait des yeux et de la main les pages du livre déployé sur ses genoux. Je m'arrêtai à quelques pas . pétrifié de surprise et de confusion. Hélas! je le comprenais enfin , mais trop tard , ce n'était point à l'éléphant qu'était destiné ce plat de dessert; et, dans ma gauche courtoisie, j'avais volé à la dame de mes pensées les deux tiers de son déjeuner. Tue faire? c'eut été ajouter à la sottise et à l'offense que de lui en offrir brutalement d'autres , et cependant je mourais d'envie d'acquitter ma dette.

Son repas pytliagoricien fini , elle coBtinuait sa lecture qui paraissait l'intéresser beaucoup. Alors j'eus une idée bizarre. Je me souvins qu'un étudiant de mes amis avait conquis autrefois les bonnes grâces d'une reine de comptoir, en usurpant le nom de Casimir Delavigne ^ et soudain mon projet fut arrêté. Au moment oi^i la jeune lectrice, par un mouvement d'admiration idolâtre , touchait de ses lèvres roses un feuillet du livre : « Merci , dis-je bravement , et je m'avançai.» L'inconnue leva les yeux : « Comment, dit-elle, rouge comme une cerise, vous seriez... •> Je l'interrompis en m'inclinant d'un air modeste. Alors vous eussiez vu la pauvre enfant frémir d'un saint respect, et vous-même, vous frémiriez d'indignation, lecteur, si je vous disais de quelle auréole poétique je m'étais effrontément coiffé. J'offris mon bras à la promeneuse solitaire. Il va sans dire qu'il fut accepté. Chemin faisant, ma compagne me prodigua les confidences : c'était une

femme auteur, fraîchement débarquée comme tant d'autres , de la province qui ne la comprenait pas , à Paris qui se souciait fort peu de la comprendre. Elle avait composé dans la soliiu leci le silence, disait-elle, un volume de poésie , qui courait grand risque, pensai-je, de mourir comme il était né. De plus, elle venait de jeter dans les cartons d"uu théâtre du boulevard un drame en cinq actes , intitulé, autant qu'il m'en souvient, Zi'n -hic. Le souffleur, l'allumeur, le machiniste et autres littérateurs , lui avaient conseillé , dans l'intérêt de la pièce, d'y tailler un rôle pour un éléphant , ce qui m'expliquait enfin son attention detout à l'heure aux allures du gigantesque comédien. Hélas! la pauvre dévote croyait se confesser au grand-prêtre de la religion romantique; et moi, je récoutais rougissant et balbutiant comme l'écolier espiègle qui s'est caché la veille de Pâques dans un confessionnal pour surprendre aux jolies pénitentes l'aveu de leurs péchés mignons. Notre promenade vagabonde nous avait entraînés hors du jardin. J'allais , j'allais toujours, et ma compagne suivait sans défiance ; ce n'était pas un homme mais un poète qu'elle suivait. Pour elle le bourdon de ^oire-Dame , sonnant vêpres, sonnait ma gloire; pour elle je portais sur le front une flamme bleue comme les Génies des contes, et, sur la foi de cette étoile , elle m'eût suivi sans hésiter jusque dans la Cour des Miracle, ^ous nous trouvâmes ainsi, loin, bien loin de notre point de départ , en face d'une jolie guinguette que je connais. < Si nous entrions là , lui dis-je, nous serions plus à l'aise pour causer, » et, saqs

attendre de réponse, je franchis le seuil , entraînant avec moi la naïve provinciale quelque peu étonnée de ces lestes façons, et les attribuant sans doute in je'Jo à l'originalité, compagne ordinaire du génie. Les deux pommes volées m'avaient pesé jusque-là sur la conscience ; mais enfin mes remords s'évanouirent entre un rôti et un dessert. Cependant la conversation ne cessait pas d'aller son train. — Comment me conseillez-vous de signer mon nouveau recueil ? dit la IMuse : vous le savez , un nom sonore impose quelquefois au lecteur , et Ton aurait grand'peine à croire au talent d'un poète qui s'appellerait prosaïquement Thérèse Sureau. »

.Te bondis à ce nom bien connu, et, béant, immobile , je fixai sur celle qui me parlait des yeux épouvantés.— «Ma cousine! » balbutiai-je en retombant sur ma chaise.

Elle trahit par un geste son désappointement. « Non, je ne suis pas un poète et je vous ai trompée , poursuivis-je, en prévenant ses questions. .Te suis tout simplement, belle muse, Pierre-Jacques, votre cousin, ouvrier imprimeur... pour vous servir ! »

Et en effet c'était bien Thérèse, Thérèse, la mieux aimée de mes compagnes d'enfance , et dont , sous un masque récent de pâleur, la figure autrefois si rose n'avait d'abord éveillé chez moi qu'un vague souvenir. A dix-sept ans , elle était devenue ma cousine ( rien que ma cousine , hélas ! ) en épousant un gros , gras et riche fermier, mon parent, qui ne tarda pas à la laisser veuve, en tombant un soir, après de ferventes

m THÉRÈSE SLREÂl.

libations au saint du village, dans un [néiie à loup , d'où on le retira mort le lendemain.

Élevée par les dames du château , et leur demoiselle de compagnie avant ce mariage, la jeune veuve se laissa bientôt aller à la vie élégante qu'elle avait essayée autrefois , et à la poésie , ses premières amours. Inonde de pluies , de grêle et de procès , son petit domaine s'en alla sous ses pieds comme un sable mouvant , tandis qu'elle regardait le ciel. A son arrivée à Paris, Elle était riche encore d'une vigne et d'un pré; mais il fallait payer les frais d'impression de ses poésies , mais il fallait jeter un peu de poudre d'or sur les feuilletons ; si bien que la jeune fermière ne possédait plus rien au soleil que sa jeunesse et sa beauté ; et Thérèse n'entendait rien, Dieu merci ! à l'exploitation d'un pareil fonds.

Après un moment de silence : « Je n'essaierais pas , lui dis-je , de vous détourner d'une carrière à laquelle vous seriez fatalement prédestinée; mais êtes -vous bien sure de votre vocation? De quel droit vous proclamez-vous poète? Est-ce pour avoir quelquefois aligné des alexandrins et accouplé des rimes? Mais, à ca compte , je suis poète aussi , moi ; mon voisin l'étudiant , mon antipode l'épicier le sont encore ; et mon portier, qui l'est tant soit peu lui-même , balaie tous les matins de la poésie à chaque étage. Prenez garde de vous tromper, et de prendre pour votre étoile un feu follet qui vous conduirait... Dieu sait où ! A la misère , à la honte , à la mort ! Mon état , cousine , me donne le droit de vous parler ainsi La typographie ,

voyez-vous, est l'anticbambrM de la littérature, et comme tout valet de grande maison , je regarde quelquefois par le trou de la serrure. L'autre jour, par exemple , le prote me députa chez un auteur qui faisait attendre (/('/« cojj/e. C'était, comme vous, Thérèse, une jeune fille de vingt ans. Je la trouvai malade, au lit, et soignée par sa mère. Elle écrivait. De temps en temps sa tète fatiguée retombait sur sa poitrine , la plume s'arrêtait sous ses doigts amaigris, et alors elle demandait une tasse de café. C'était pour s'inspirer, disait-elle ; mais la perfide liqueur lui versait à la fois la fièvre et l'inspiration, et chaque phrase, chaque vers coûtait à la malade un quart-d'heure de vie. «c Hâtez-vous , madame , lui avais-je dit étourdiment , car nous attendons , et nous avons besoin de travailler. — Vous avez besoin de travailler, murmura-t-elle en regardant sa mère, et moi donc!... »

« Ceci n'est pas un roman , cousine ; la jeune Muse chantait hier encore ; elle est muette aujourd'hui , et si vous désirez savoir son nom...

— « Silence ! grâce ! dit vivement Thérèse , ce nom , je le connais; cette histoire, je la sais. Pauvre sœur aînée, si le sommeil de la mort a des rêves, ta gloire posthume du moins te console aujourd'hui dans la tombe !

— « Sa gloire, cousine! interrompis-je en souriant avec tristesse.

— « Oseriez-vous l'attaquer ?

— « A Dieu ne plaise que je veuille arracher avec mes mains noires quelques brins de laurier à une tête

de mort ! Mais si j'étais père et qu'on m'eût invité , comme tant d'autres, à souscrire pour le monument funèbre de la jeune Bretonne : « De grand cœur, aurais-je répondu ; mais à condition qu'on y gravera pour épitaphe : Ci-git une honnéle fille iuèc à vingt an.i par la manie d'écrire, et plus bas : Il est défendu de défos<r des vers s^n' cette tombe.

« Et quand même la foi que vous avez dans votre génie ne serait pas une erreur, écrire , cbanter, jeter de l'éclat et faire du bruit , est-ce bien là, Tbérèse, le rôle qui convient à une femme? qu'en dites-vous? Pour moi , le cœur me saigne et la rougeur me monte au front , toutes les fois que je lis dans un journal ces paroles ou l'équivalent :

« Une jeune dame qui se cache sous le pseudonyme « transparent de *** vient de publier un nouveau roman « auquel la vogue est assurée. Cette fois, plus de voile « sur les situations, plus de réticence dans les expres- " sions. On devine que l'aimable auteur s'est inspirée " de ses souvenirs, etc.. Prix : 7 fr. 50 c. »

« Cette annonce , à votre avis , n'est-elle pas le digne pendant de cette autre que j'entendis un jour hurler sur les tréteaux de la foire :

« Entrez , Messieurs et Dames ; vous y verrez la « petite Ourliska , princesse de Caramanie , qui a eu « des malheurs. Elle est âgée de seize ans, danse sur « la corde sans balancier, marche sur la tête comme « un ange, et fait le grand écart... Que c'est étonnant • pour son âge. Entrrrrez... ça ne coûte que deux « sous!... w

Un honnête homme , dit-on , à qui des Bohémiens avaient enlevé sa fille au berceau , faillit devenir fou de douleur en la retrouvant un jour déguisée en princesse de Caramanie. Et que dirait le vôtre, cousine, le vôtre qui est pieux et qui sait lire , s'il vous rencontrait un beau matin, dansant sur la phrase dans un journal ou faisant le grand écart dans un roman ?

Une larme coula sur la joue de Thérèse.

«Victoire! dis-je ; voici une perle assez précieuse pour acheter le pardon d'un père. Courons lui offrir cette larme chaude encore : son baiser ressuiera, j'en réponds. »

Elle résista, mais j'insistai; elle discuta, mais je suppliai ; bref, je fis près de ma cousine, pour la ramener à Dieu, ce que j'eusse fait près d'une autre pour la gagner au diable ; si bien que le soir même je l'entraînai à la diligence avec ses bagages ^ presque aussi légers qu'elle ! ) , et que le lendemain nous roulions tous deux sur la route de Champagne , elle pâle et souffrante encore de sa gloire avortée, moi , gai, triomphant, et criant au postillon : Ne verse pas, camarade : tu portes une ^luse et sa fortune !

Je ne pus assister à l'entrevue de l'enfant prodigue et de son père ; je m'étais arrêté en chemin , à deux lieues du village , dans une imprimerie toute petite , mais proprette , coquette, hospitalière ( vous la connaissez, ma sœur) , où je me reposais voluptueusement sur d'innocentes affiches, delà littérature parisienne. Mais le dimanche suivant, comme vous pensez bien , j'arrivai chez mon oncle presque aussitôt que l'aurore. Je trou"

i9i THÉRÈSK SlREAi:.

vai ma cousine c-lianlniit à sa fenêtre i)our bercer un petit enfant tourmenté par la dentition ; et si , d'aventure, vous êtes curieux de connaître sa romance, je l'ai retenue , la voici :

LES IitNTS i)E I VIT.

Pauvre muse dédaignée Dans le pays des méchaiils, A Ion berceau, resignée, Lois, j'apporle mes chanls; (À'tle fois , ma gloire est sûre :

Mon public est sans sifflet, Et son baiser sans morsure :

11 n'a que ses dents de lait.

Dans les sentiers de la vie, A tous les buissons pendant, Un fruit nommé Poésie Tente la main et la dent ; A l'enfant qui le regarde Sa couleur vermeille plait:

Beau Lois, un jour, prends garde D'agacer les dents de laill

Le ciel de la ville est sombre :

Oiseau fidèle à ton nid , Si tu chantes, chante à l'ombre De noire clocher bénit.

Pour le bonheur seul respire, El même, à l'heure qu'il est, Qu'en dormant un long sourire Laisse voir les dents de lait.

Oui, qu'une douce chimère Caresse ion fronl vermeil ; Rêve des baisers de mère , Je vr.is, pondolît ion sommeil

Au pâle éclair de la houille, Filaiil comme elle filait.

Demander à sa quenouille Du pain pour tes dents de lait.

Bravo! m'écriai-je, et d'un bond je fus dans la chambre. Thérèse m'accueillit cordialement , n^.ais d'un air un peu froid. Ses manières trahissaient une préoccupation secrète , et faisaient soupçonner que la jeune métromane n'était pas tout à fait guérie, mais seulement convalescente. .Te me trouvai un moment après attablé entre elle et son père, devant une excellente soupe aux choux que Tex-Muse prétendit avoir faite elle-même et sans collaboration , la vaniteuse ! Le repas fut gai : on rit , on jasa beaucoup ; je soupçonne même que Ton déraisonna un peu . la piquette et la joie font de ces tours. Malheureusement, comme je portais mon mouchoir à mes yeux , attendri par les remercîments du bonhomme , le mouvement fit sauter de ma poche une lettre à l'adresse de Thérèse. Pendant que je présidais, à Paris, au transport de ses effets, allant et venant du troisième étage à la rue , son portier m'avait remis pour elle ce billet , qui était resté jusque-là oublié et enseveli dans la poche de mon habit des dimanches. Hélas î plût à Dieu que les souris de ma chambrette eussent mangé la lettre et l'habit ! c'était une invitation d'un directeur de théâtre à l'auteur de Zénohie , que Ton attendait , disait-il , pour commencer les répétitions de son drame , reçu la veille par acclamation. Thérèse en fit lecture à haute voix, et dès lors je sentis que c'en était fait de son bonheur.

iSi THÉRÈSE SUREAU.

>ous n'opposâmes qu'une résistance faible et sans espoir à l'invincible fascination qui l'entraînait : elle partit... et sans retour !

Vn mois après , nous pleurions , son père et moi , sur une lettre au cacliet noir portant le timbre de Paris. Thérèse , impatiente de partir, n'avait trouvé , aux messageries de la ville voisine , de place vacante que sur l'impériale, et battue tout un jour par la pluie et le vent, avait passé, à son arrivée, de la voiture sur un lit d'agonie. La gloire l'eût guérie peutêtre; mais à l'instant même où elle se traînait avec effort vers le théâtre dont les appels l'avaient égarée, ce théâtre, comme par une vengeance du ciel , croulait dans les flammes avec ses oripeaux , ses décors , ses cartons, hélas! et le drame de Zcnobie! Dès lors la fièvre redoubla et eut bon marché de sa victime. Une circonstance singulière marqua les derniers moments de Thérèse ; comme son hôtesse l'invitait à essayer de quelque nourriture :

" Je dînerai ce soir, dit-elle avec l'air et l'accent du délire, je dînerai en belle et nombreuse compagnie. »

Et, d'une main tremblante, elle se mit à tracer des invitations. Or, voici quelle était la liste des convives :

Dryden, Malfilàtre , Savage , Chatterton, Gilbert, Escousse, ÉlisaMercœur.

Les jours, les semaines, les mois qui suivirent ces fatales nouvelles, furent pour moi , comme vous pensez bien, remplis de distractions douloureuses. Les caractères répondaient les uns pour les autres à l'ap-

pel de mes doigts tâtonnants ; je me barbouillais d'encre en essuyant mes pleurs , et une fois entre autres , m'étant penché sur la forme humide d'un placard qui devait annoncer la mise en location de je ne sais que) appartement, je trouvai, en me relevant ces mots imprimés sur mon gilet , à l'endroit du cœur : « Vacant par suite de déeè!<. >.

rZÇλ-

«.Comment, malheureux! — répétait à son fils le père Lazare , cuisinier à Versailles, — tu auras six ans à Noël , et tu ne possèdes pas encore le moindre talent d'agrément : tu ne sais ni tourner la broche, ni écumer le pot ! '

Et il faut avouer que le père Lazare avait quelque raison dans ses réprimandes , car, au moment oii se passe cette scène, en 176..., il venait de surprendre son héritier présomptif en flagrant délit d'espièglerie et de paresse, s'escrimant, armé d'une brochette en guise de fleuret, contre le mur enfumé de la cuisine , sans souci d'une volaille qui attendait piteusement sur la table le moment d'être empalée , et de la marmite paternelle qui jetait en murmurant des cascades d'écume dans les cendres.

— Allons, pardonnez lui et embrassez-le, ce pauvre enfant : il ne le fera plus, — disait une paysanne jeune encore, fruitière à Montreuil , et sœur de l'irritable

LE NEVEU DE LA FIU ITIEKE. l'HT

cuisinier. — Marthe ( c'était son nom ) était venue à Versailles sous prétexte de consulter son frère sur je ne sais quel procès, mais en effet pour apporter des baisers et des pêches à son neveu dont elle était folle. Tout dans le caractère et l'extérieur de cet enfant pouvait justifier cette affection extraordinaire; car il était espiègle et turbulent, mais bon et sensible , et gentil ,

gentil ! qu'on se tenait à quatre en le voyant pour

ne pas manger de caresses ses petites joues plus fraîches et plus vermeilles que les pêches de sa tante. ^lais le père Lazare grondait toujours. — Six ans! — répétait-il , — et ne pas savoir écumer le pot! je ne pourrai jamais rien faire de cet enfant-là !

Le père Lazare, voyez-vous, était un de ces cuisiniers renforcés et fanatiques, qui regardent leur métier comme le premier de tous, comme un art, comme un culte, dont la main est posée fièrement sur un couteau de cuisine comme celle d'un pacha sur son yatagan; qui dépouille une oie avec l'air solennel d'un hiérophante consultant les entrailles sacrées, battent une omelette avec la majesté de Xerxès fouettant la mer ; qui blanchissent sous l'inamovible bonnet de coton, et tiendraient volontiers, en mourant, la queue d'un^ poêle, comme les Indiens dévots tiennent, dit-on. la queue d'une vache.

11 n'y a plus de ces hommes-là Quant à :\larthe la fruitière, c'était une bonne et simple créature, si bonne qu'elle en était... non pas bête, comme on le dit ordinairement, mais, au contraire, spirituelle. Oui, elle trouvait parfois dans son

rœiir des farons de parler touchantes et passionnées , que M. de Voltaire lui-même, le grand honmie d'alors, n'eut jamais trouvées sous sa perruque.

Il y a encore de ces femmes-là.

— Frère , — dit-elle , émue et pleurant presque de voir pleurer son petit Lazare , — vous savez , ce grand bahut que vous trouviez si commode pour serrer la vaisselle, et que j'ai refusé de vous vendre? je vous le céderai maintenant si vous le voulez.

— - J'en donne encore dix livres, comme avant.

— Frère, j'en veux davantage.

— Allons, dix livres dix sous , et n'en parlons plus,

— Oh! j'en exige phis encore. C'est un trésor que je veux !

Le père Lazare regarda sa sœur fixement , comme pour voir si elle n'était pas folle.

— Oui , poursuivit-elle , — je veux mon petit Lazare chez moi. et pour moi toute seule. Dès ce soir, si vous y consentez , le bahut est à vous , et j'emmène le petit ùMontreuil.

Le frère de Marthe fit bien quelques difficultés , car au fond il était bon homme et bon père ; mais l'enfant en litige lui faisait faire , suivant son expression, tant de mauvais sang et de mauvaises sauces !... les instances de Marthe étaient si vives... et, d'un autre côté, le bahut en question était si commode pour serrer la vaisselle! enfin, il céda.

— Viens, mon enfant; viens, —disait Marthe, en entraînant le petit Lazare vers sa carriole , — tu seras mieux chez moi . au milieu de mes pommes d'api , que

tu manges avec tant de plaisir, que dans la société des oies rôties de ton père. Pauvre enfant! tu aurais péri dans cette fumée. . Vois plutôt, — ajouta-t-elle avec une naïve épouvante, - mon bouquet de violettes, si frais tout à l'heure, est déjà fané! Oh ! viens et marchons vite : si ton père allait se dédire et te revoidoir!

Et elle entraînait sa proie si vite, que les passants l'eussent prise à coup sûr, sans sa mise décente et Tallure libre et gaie de son jeune compasinon, pour une bohémienne voleuse d'enfants.

Le premier soin que prit la bonne tante, après avoir installé son neveu chez elle , fut de lui apprendre ellemême à lire, ce dont le père Lazare ne se fût jamais avisé ; car, totalement dépourvu d'instruction , le brave homme n'en connaissait pas le prix, et on l'eût bien étonné, je vous jure, en lui apprenant qu'une des plumes qu'il arrachait avec tant d'insouciance à l'aile de ses oies , pouvait , tombée entre des doiuts habiles , bouleverser le monde. Le petit Lazare apprit vite, et avec tant d'ardeur, que l'institutrice était souvent obligée de fermer le livre la première, et de lui dire : « Assez, mon ange, assez pour aujourd'hui; mainte- « nant, va jouer, sois bien sage , et amuse-toi bien. ^) Et l'enfant d'obéir et de chevaucher à grand bruit dans la maison ou devant la porte, un bâton entre les jambes. Quelquefois l'innocente monture semblait prendre le mors aux dents — Mon Dieu , mon Dieu ! il va tomber, — s'écriait alors la bonne Marthe qui suivait l'écuyer des yeux; mais elle lui voyait bientôt dompter, diriger, éperonner son manche à balai avec

toute la dextérité et l'aploml) d'une vieille sorcière, et, rassurée, lui souriait de sa fenêtre connue une reine du haut de son balcon.

Cet instinct belliqueux ne lit qu'augmenter avec Page. Si bien qu'à dix ans, il fut nommé, d'une voix unanime, général en chef par la moitié des bambins de Montreuil qui disputaient alors , séparés en deux camps , la possession d'un nid de merle. Inutile de dire qu'il justifia cette distinction par des prodiges d'habileté et de valeur. On prétend qu'il lui arriva même de gagner quatre batailles en un jour, fait inoui dans les annales militaires. (Napoléon lui-même n'alla jamais jusqu'à trois. ; Mais son haut grade et ses victoires ne rendirent pas Lazare plus fier qu'auparavant , et tous les soirs le baiser filial accoutumé n'en claquait pas moins franc sur les joues de la fruitière, ^lais hélas ! la guerre a des chances terribles, et un beau jour le conquérant éprouva une mésaventure qui faillit le dégoûter à jamais de la manie des conquêtes. Voici le fait : comme il se baissait pour observer les mouvements de l'ennemi , la main appuyée sur un tronc d'arbre et à peu près dans la posture de Napoléon pointant une batterie à Montmirail, le pantalon du général observateur craqua , et se déchira par derrière, où vous savez , laissant pendre et flotter un large bout de la petite chemise que :\Iarthe avait blanchie et repassée la veille. A cette vue , les héros de Montreuil pouffèrent de rire, aussi fort que l'eussent pu faire les dieux d'Homère, grands rieurs comme chacun sait. L'armée se mutina, le général eut beau crier comme Henri IV dont il avait

lu l'histoire: a Soldats, ralliez vous à mon panache blanc ! » on lui répondit qu'un panache ne se mettait pas là, et qu'on ne pouvait , sans faire injure aux couleurs françaises, les arborer sur une pareille brèche ; si bien que le pauvre général brisa sur le dos d'un mutin son bâton de commandant, et rentra dans ses foyers, triste et penaud comme les Anglais abordant à Douvres après la bataille de Fontenoy... Ce nom me rappelle une circonstance que j'aurais eu tort d'omettre , car elle influa beaucoup sur le caractère et la destinée du héros de cette histoire. Un pauvre vieux soldat qui venait de temps en temps chez Marthe, sa parente éloignée, fumer sa pipe au coin de l'àtre , et se réchauffer le cœur d'un verre de ratafia, n'avait pas manqué d'y raconter longuement , comme quoi lui et le maréchal de Saxe avaient gagné la célèbre bataille. Je vous laisse à penser si ce récit inexact, mais chaud, avait dû enflammer l'imagination du jeune auditeur. Depuis lors, endormi ou éveillé, il entendait sans cesse piaffer les chevaux, siffler les balles, et gronder les canons; et plus d'une fois, seul dans sa petite chambre, il se fit en pensée acteur de ce grand drame militaire

Il eût fallu le voir alors trépigner, bondir et crier.

— Tirez les premiers, messieurs les Anglais !^3Iaréchal , notre cavalerie est repoussée ! — La colonne ennemie est inébranlable ! — En avant la maison du roi! — Pif! paf! Baound! baound! — Bravo! le carré anglais est enfoncé! — A nous la victoire ! vive le roi !

Le pauvre Lazare se croyait pour le moins alors

écuver de Louis XV ou colonel. Une pareille ambition vous fait rire sans doute! C'eût été miracle, n'est-ce pas, que le neveu de la fruitière pût s'élever si haut? Oui , mais souvenez-vous que nous approchons de 1 789, époque féconde en miracles , et écoutez :

Lazare, engagé d'abord dans les gardes françaises, malgré les larmes de sa tante qu'il tachait en partant de consoler par ses caresses, ne tarda pas à devenir sergent. Puis le siècle marcha, et la fortune de bien des sergens aussi. Enfin, de grade en grade, il devint... . devinez, —Colonel? — Il n'y avait plus de colonels. — Ecuver du roi? — Il n'y avait plus de roi. — Vous ne devinez pas ? Eh bien ! Lazare, le fils du cuisinier, Lazare le neveu de la fruitière, devint général : non plus général pour rire , et en casque de papier ; mais général pour de hon,, avec un chapeau empanaché et un habit brodé d'or; général en chef, général d'une grande armée française, rien que cela, et, si vous en doutez, ouvrez l'histoire moderne, et vous y lirez avec attendrissement les belles et grandes actions du général Hoche. Hoche était le nom de famille de Lazare. Hâtons-nous de dire à sa louange , que ses victoires, bien sérieuses cette fois, le laissèrent aussi modeste et aussi bon que ses victoires enfantines à Montreuil. Aussi, lorsqu'un jour de revue, il passait au galop devant le front de son armée , il y avait encore, à une fenêtre près de là, une bonne vieille femme qui couvait des yeux le beau général , haletante de plaisir et de crainte, et répétant comme vingt ans auparavant : « Mon Dieu, mon Dieu! il va tomber! >•

LE NEVLr DE LA FRUITIERE. âîKJ

Quant au cuisinier grondeur de Versailles , il était là aussi , émerveillé d'avoir donné un héros à la patrie , répétant avec un certain air de suffisance , à ceux qui l'en félicitaient : — Vous ne sauriez combien j'ai eu de peine à élever cet enfant-là ! Figurez-vous, citoyens, qu'à six ans , il ne savait pas écumer le pot !

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