‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 51 sur 66 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Cétoit une grande question parmi les savans , il y a quelques années, que de savoir d'où nous venoient Riquet à la Houpe et Cendrillon, ces jolies épopées des enfans dont le souvenir n'est pas sans charme pour la pensée des vieillards. Après de longs et graves débats , l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ouïe en ses conclusions , il fut décidé magistralement, et je crois la chose consacrée en principe dans notre admirable éducation universitaire, que la Barbe- Bleue avoit fait ses études au collège de Bénarès , que les cailloux blancs dont le Petit-Poucet marque si industrieusement la route de son exil étoient des galets du Gange , et que cette phrase célèbre : Tirez la cordelette, la hohinette cherra ^ ne pouvoit procéder que du sanscrit. Le marquis de Carabas pèche bien un peu contre la couleur locale; mais on sait

îj DE LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

trop par mille exemples ce qu'est capable de hasarder l'audace des interpolateurs; et puis, il ne faut pas se montrer difficile avec les orientalistes qui se dévouent avec tant de profit pour notre instruction à l'enseignement de ces belles choses !

Il résulte de ces ingénieuses découvertes que toutes les idées Imaginatives de l'humanité descendent, comme le fleuve sacré , des plateaux du Thibet , et que nous ne nous serions jamais élevés , dans notre impuissance, à la magnifique éthopée du Chat-Bolté, si la mémoire des nouveaux âges n'en avait dérobé le type immortel aux traditions d'un peuple ancien qui se distingue avantageusement de notre race par sa couleur d'acajou, ses nez effilés, ses yeux obliques, et qui daigne fournir encore de temps en temps à nos exhibitions populaires ses bayadères et ses jongleurs. Je suis un peu moins absolu dans mes opinions, et il faut avouer avant tout que je n'ai aucun droit de l'être. Sincèrement disposé, par un sentiment de justice qui m'est naturel, à rendre à l'Inde ce qui appartient à l'Inde et à Perrault ce qui appartient à Perrault, je paie avec plaisir mon tribut d'hommages à une des civilisations les plus vénérables du vieux monde; mais je m'obstinerai à croire, si on veut bien mêle permettre, que l'homme

DE LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE. iij

n'a été destitué nulle part de l'aimable faculté d'inventer ses fables, et je ne lui conseille pas de renoncer à ce privilège. C'est, selon toute apparence, le dédommagement le plus sûr des misères de sa triste condition. Les peuples naissans étoient loin dejouir des avantages de notre civilisation éminemmentperfectionnée. Ils ne savoient ni l'heure de l'éclipsé, ni le passage de la comète. Ils ne pressentoient guère l'art d'abréger les distances en lançant des chars de feu sur des routes de fer, pour livrer plus facilement les limites du monde connu à la rapacité des spéculateurs et à l'ambition des conquérans. Ils n'auroient pas compris la nécessité scientifique d'user la vie d'une génération à creuser des puits vers le centre de la terre, et la vie d'une génération à les combler. Ils ne savoient de la création que ses délicieux mystères, et ils en jouissoientsans essayer de les expliquer. Comme l'action d'une puissance bienveillante se révéloit partout à leurs regards, ils se contentoient de ce fait universel pour résoudre tous les doutes et pour rendre raison de tous les phénomènes. Comme toute recherche aboutissoit à une découverte , il n'y avoit pas une de leurs perceptions qui ne fût nouvelle et qui ne conservât longtemps le charme de la nouveauté.La poésie ne consistoit pas alors dans l'expression laborieuse et symé-

iV DE LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

irique d'une pensée choisie. La poésie étoit l'expression naïve de la pensée d'un homme simple qui sent vivement, c'est-à-dire le langage naturelde l'homme dans tout ce qui n'appartient pas à la vie positive. La langue même des sociétés nouvelles ne pouvoit qu'être essentiellement poétique, parce qu'elle étoit essentiellement pauvre, et les langues ne s'enrichissent qu'aux dépens de la poésie. Il suffit d'un moment d'attention pour comprendre cette proposition, tout étrange qu'elle paraisse. Les besoins les plus immédiats et les plus fréquens de la vie physique ne réclament pas un grand nombre de mots; il n'en faut pas plus de trois ou quatre cents à leur vocabulaire indispensable , mais la vie de l'imagination et de la pensée est infiniment plus exigeante; et, comme elle prend nécessairement les mots où ils sont, comme le vocabulaire qui les renferme tous est son unique répertoire, elle ne les tourne à un nouvel usage qu'en leur imposant une acception figurée qui devient peu à peu aussi intelligible que l'autre. Cette acception figurée est ce qui constitue la poésie des langues naissantes. Ajoutez à cela que le mot a toute sa valeur dans l'usage de Tliomme qui l'a fait , et représente l'idée vivante qu'il y a attachée en l'adoptant, pendant que, de nos jours, oe mot ca-

davre, dépouillé de la pensée qui le vivifioit, n'est plus qu'un signe convenu, le plus souvent équivoque ou incertain , dont les plus habiles auroient peine à retrouver le sens primitif. Les exemples ne manquent pas, et je me contenterai d'en citer quelques uns entre mille dans une phrase tout à fait vulgaire. Vous dites souvent d'un homme, et vous avez malheureusement trop d'occasions de le dire : « Cet homme est détestable, exécrable, abominable. )>Qu'entendez-YOus par là? je le demande au grand nombre. Une injure, et rien de plus; je ne pense pas que la multitude attribue à ces paroles une définition plus nette et plus développée. 11 n'en étoit pas de même chez le créateur de ces expressions, qui ne sont aujourd'hui pour nous qu'une monnoie fruste, privée de son type et de son exergue; il les auroit traduites autrement dans la valeur native qu'il leur avoit donnée. Un homme détestable, exécrable, abominable^ c'est un homme si avili, que son témoignage est rejeté par la conscience publique ; c'est un homme que la pieuse pudeur de ses contemporains repousse de la participation des choses sacrées ,• c'est un homme dont l'odieuse perversité n'a pas même été pressentie par les prophéties ou les oracles, dans leurs présages les plus menaçans. Vous voyez que le verbe portoit

Vj DE LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

alors en lui une poésie intime qui se manifestoit par la seule énonciation de la parole. Vous voyez qu'elle n'y est plus. Les dictionnaires des nations très civilisées ressemblent à ces vieux livres d'armoiries dans lesquels le rouge , le noir ou le vert sont indiqués sur reçu des nobles chevaliers par des marques ou des noms de convention , qui ne parlent plus qu'aux gens versés dans la science du blason. Le signe reste pour ceux qui s'y connoissent, mais n'y cherchez pas la couleur.

Dans cet âge heureux du monde où ne vivent que les peuples primitifs et les peuples renouvelés par une longue barbarie; quand toute parole se figuroit, toute sensation recevoit de son signe même une apparence d'hyperbole ; la pensée s'accoutumoit facilement à croire à l'image hardie qui s'étoit présentée pour la peindre ; le merveilleux de l'expression se reflétoit sur les faits les plus ordinaires ; toute femme belle et puissante dont on avoit éprouvé les prudens conseils et la bonté protectrice, devenoit une fée tutélaire ; toute femme vieille, laide et malfaisante, une fée ennemie. Le seigneur quiopprimoit ses vassaux, et qui s'en faisoit redouter à l'égal des loups furieux, n'étoit pas quitte de la vindicte publique pour avoir reçu le nom du loup dans les vives métaphores du

DE LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE. Vij

peuple; la créance mobile et flexible des enfèiîiS et des femmes ne tardoit pas à lui en attribuer la figure et les mœurs, les appétits sanglans et les chasses nocturnes. L'ennemi étranger ne se contentoit point de la ruine des forteresses et du pillage des cités; l'imagination des mères et des nourrices le faisoit apparoître comme un épouvantait jusqu'au chevet du berceau, et le nom des Ogres, si connu des lecteurs de contes, n'est lui-même qu'une corruption populaire de celui des Hongres, ou Hongrois, dont les folles terreurs du village faisoient jadis des mangeurs de petits enfans, en attendant les jours de civilisation et de lumières où notre politesse nationale s'empresseroit de rendre le même témoignage aux Cosaques. L'Inde n'a rien à voir dans tout cela, et l'intervention officieuse des adorateurs de Brahma dans la composition, si spontanée d'ailleurs, de nos jolis contes des fées y n'est qu'un conte de savans qui ne vaudra jamais les autres.

Tout peuple a sa poésie. Tous les enfans ont besoin de contes qui les amusent , les étonnent ou les effraient; toutes les femmes ont besoin de romans qui mêlent à la réalité monotone de leur vie positive les illusions d'une vie d'amour et d'aventures; tous les hommes, et je n'en excepte pas les hommes les

Viij DE L\ BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

plus éclairés des vieilles civilisations , ont besoin d'histoires plus ou moins exagérées, qui relèvent la grandeur de leur origine par quelques fables épiques. La bibliothèque qui se compose de ces merveilleuses traditions écrites est la véritable bibliothèque du peuple. C'est là qu'il faut chercher tout ce qu'il y a eu de naïveté et de grandeur dans ses sentimeus, de grâce et d'énergie dans ses inventions, de souplesse et d'originalité dans son langage, avant ces jours solennels de la perfection relative qui touchent, hélas ! de si près au crépuscule honteux de la décadence. C'est là qu'est empreint, d'une manière ineffaçable, le sceau de son caractère et de son esprit. Ces livres que dédaignent notre expérience morose et notre savoir pédantesque, archives ingénues du bon vieux temps, conservent en eux tout ce que la vieillesse des nations, comme celle des hommes, aime à conserver du passé, les souvenirs rians du premier plaisir, les souvenirs touchans du premier amour, les souvenirs du premier succès, avec leur ivresse et leurs espérances, toutes les joies de Famé qui s'éveille à la connoissance des choses, et toutes lesdouleurs poignantes, mais passagères, qu'un désabusement mille fois plus cruel fera trop tôt oublier. Le style n'en est pas fort; il manque de ces habiles artifices qu'enseigne

DE LA BIBLIOTHÈQUE BLEUE. ix

l'étude, que l'esprit raffine , el qui finissent par se substituer au travail naïf de la pensée; mais il est simple, il est clair, il dit ce qu'il veut dire, il se fait comprendre sans efforts. On auroit peine à y découvrir quelque trait qui mérite l'admiration , mais on auroit plus de peine peut-être à y désigner quelque passage qui exclue ou qui repousse la sympathie. Aucune leclure ne laisse à la mémoire des réminiscences plus aimables, plus touchantes, et, je ne crains pas de le dire, plus utiles à la conduite de la vie. Il n'y a point de cœur si blasé qui ne tressaille encore au nom de la belle Maguelonne et de son doux ami Pierre de Provence, qui, à son aspect , « cherchoit de grand soucy en quelle manière commencer à parler, car il ne savoit s'il étoit en l'air ou en la terre, et ainsi fait Amour à ses subjects.» Candeur et bravoure, franchise et loyauté, patience et dévouement, tous les traits distinctifs de notre vieux caractère national brillent d'un éclat ineffaçable dans les chroniques aujourd'hui si délaissées de ISiBibliothèqiie bleue , comme les hiéroglyphes sur les obélisques de Ramessès. Ils s'y lisent toujours, mais il faut une ame pour les déchiffrer. Ce n'est du moins pas une peine perdue pour ceux qui daignent la prendre, et, je le déclare intrépidement à la face de

nos savantes académies : la douce résignation de GriseUdis et les courageuses épreuves de Geneviève de Brahant ont rendu populaires plus d'excellentes leçons de morale qu'il n'en sortira jamais de toutes les élucubrations politiques, statistiques, esthétiques, philantropiques et humanitaires, entre lesquelles se partagent annuellement les prodigalités stériles de M. de Monthyon. Le peuple lesavoit, quand il jouissoit encore de ce tact judicieux et délicat qui est naturel à tous les peuples tant qu'ils ne sont pas éclairés et corrompus. Maintenant c'est autre chose. Grâce au perfectionnement progressif de la civilisation émancipée, le peuple ne lit plus la Bibliothèque bleue. 11 lit des vers scandaleux, des chansons obscènes, des romans extravagans et dissolus, les rêveries turbulentes des factieux et les rêveries impies des sophistes. La société doit marcher, elle marche, et vous savez oii elle va. Ce ne sont pas nos foibles mains qui pourroient l'arrêter sur la voie désespérée où le siècle l'emporte et la dévore. Il faut que le plus transparent des mythesinfaillibles de l'Écriture s'explique et s'accomplisse. Lorsque Y Ange des ténèbres entreprit d'achever la perte de l'humanité, il sentit la nécessité de se transformer sous des apparences

toutes nouvelles. Il annonça qu'il apportait la lumière. Il s'appela Lucifer.

Je ne crois donc pas, en vérité, qu'un peuple parqué dans des institutions anglaises, entre le sport et le steamer, les hustings et le budget^ à la suite d'une conquête de fait dont nos éternels ennemis recueillent les fruits depuis vingt-huit ans, soit désormais disposé à faire un accueil bien favorable au précieux trésor de nos traditions, de nos plaisirs et de nos gloires. Mais, s'il existe quelque part, dans je ne sais quel oasis ignoré que le réseau du rail ne menace pas encore d'étreindre et d'étouffer entre ses mailles brûlantes, quelques enfans de la vieille France, fidèles aux souvenirs délicieux de leur berceau, et dont la voix maternelle de la patrie fait toujours palpiter le cœur, rendez-leur, je vous en prie, la Bibliothèque bleue dans sa simplicité et dans ses grâces. Avec trente ou quarante volumes qui, sans offrir un intérêt plus vif, tiennent un rang plus élevé, et que lapostérité désignera, c'est bientôt tout ce qui restera de notre littérature et de notre langue.

Charles Nodier.

Page 1