INTRODUCTION. XXXV
L'histoire de Geneviève de Brabant a ceci de remarquable, qu'elle est devenue populaire dans toute l'acception qu'il faut donner à ce mot ; aucune rédaction ancienne en langue vulgaire n'est parvenue jusqu'à nous. Ce récit s'est perpétué de génération en génération usqu'aux temps modernes, où il a fait naturellement partie de la Bibliothèque bleue. De plus il a servi de textes à ces complaintes qui se chantent par toute la France, sans que les auteurs en soient jamais connus. Ainsi, cette légende, comme celle du Juif Errant ,comme plusieurs autres encore, nous a été conservée sous deux formes, le récit en prose, et la chanson populaire dans le rhythme consacré.
Des écrivains ecclésiastiques ont regardé Geneviève comme une sainte. Molauus, dans son ouvrage sur les saints de la Belgique (i), place la fête de Geneviève de Brabant au 2 avril. Il dit avoir consulté une histoire manuscrite du père Mathias Emmich, carme du couvent deBonppart, qui setrouvoitdans la bibliothèque des Chartreux de Coblentz; il appelle Geneviève fille du duc de Brabant, mais 1 histoire ne parle pas de cette dernière circonstance.
Au bord du Rhin, derrière BrohI, dans un bassin semé de galets volcaniques, on trouve le lac et l'abbaye deLaack, de l'ordre de saint Benoît. Ce monastère de femmes, fondé vers 1093, n'est plus qu'une métairie; la tradition en rattache l'origine à l'histoire de Geneviève de Brabant. Ce ne sont là que de vagues souvenirs, mais ils attestent la popularité de l'histoire de Genev ève, et exphquent le titre de sainte que le peuple lui a donné.
(1) Natales sançtorum Belgii, Lovam t595, iu-S» p. 65.
\\\VJ NOUVELLE BïtiLTOTOT^OUE BLEUE.
Uu fait curieux, et qu'il est surtout facile de constater à la lecture du récit en prose, c'est l'influence qu'a exercée sur rhistoire de Geneviève de Brabant la légende de notre sainte Geneviève, patronne de Paris. On s'aperçoit que le souvenir des deux femmes étoit présent à l'esprit de celui qui a écrit cette histoire.
Si l'on ne rencontre aucune rédaction ancienne en langue vulgaire des aventures de Geneviève de Brabant, en récompense elles ont été souvent imitées. C'est ainsi qu'Herman, prêtre du diocèse deValenciennes, qui, au milieu du XIII^ siècle, a composé, en se servant surtout des livres apocryphes, un poëme français sur la Bible, nous représente sainte Anne encore enfant, abandonnée dans une forêt, vivant, sur un arbre, des fleurs qu'un cerf miraculeux lui apportoit. Comme dans notre légende, le cerf est poursuivi par Phanuel, père de sainte Anne, et celle-ci, en protégeant l'animal, se fait reconnaître de son père (i).
De même dans cette légende si célèbre en Allemagne et dans tout le Xord de la France^ du Chevalier au Cigne , les enfants de la fée, portés au milieu d'une forêt obscure, sont nourris par un cerf, et leur père les rencontre en venant à lâchasse. Berteaux Grands Pieds, mère de Charlemagne, accusée d'adultère par un serviteur infidèle , est, comme Geneviève de Brabant, condamnée à périr au milieu des bois; comme elle, livrée aux bêtes féroces par les soldats chargés de la tuer, elle reste seule et sans appui.
(2) Voyez quelques détails littéraires sur celte légende, et une analyse dans noire Introduclion au livre des légendes. Paris, Silvcsire, in-y, page 24.
LA TERRIBLE ET MERTEILLEl'SE VIE
DE