DUC DE NORMANDIE
i FILS DE ROBERT LE DIABLE,
ÇHut pat sa pruÎJcnrc fut roi b'^ugUtctre, et fit l>e 0raubeô fouquctfô et Dûillour es.
HISTOIRE
Commf tlifljnrîJ snitô peur ollont bons une foret , fut empèrijé îi'un iémon nommé ûrubcmort.
Il fut jadis en Normandie un duc nommé Richard, fils de Robert le Diable, et de la fille de l'empereur de Rome; lequel Richard fut longuement sans femme et sans enfant; mais il étoit si vaillant et hardi contre tous, et pour la grande hardiesse qui étoit en son corps, il alloit jour et nuit tout seul par la forêt, cherchant ses aventures, savoir s'il trouveroit un chevalier à combattre.
Et pource que le duc alloit et venoit ainsi sans qu'il eût peur ni crainte, parquoi communément on l'appeloit Ric-hard sans peur, pour laquelle cause un esprit malin, nommé Brudemort, se vanta qu'il lui feroitpeur, comme vous entendrez.
Ce diable qui s'étoit vanté de faire peur à Richard demanda permission de l'aller tenter.
Et alors quand le diable fut où étoit Richard sans peur, il s'y en alla vitement la nuit et mena avec lui dix mille huarts (11). Or, en cette nuit le duc Richard
étoit parti de la ville de Rouen, et étoit entré dans un bois fort épais et ombrageux, où jamais aucun homme ne se trouva que Richard, lequel y étoit entré et avoit mené avec lui un petit chien barbet qui étoit fort joli; mais ledit chien qui suivoit son maître fut du chemin du bois si las qu'il convint au duc Richard de le trousser devant lui, dessus le cou de son cheval. Et ainsi que le duc Richard couroit par le bois, les huarts que Rrudemort avoit amenés, vinrent sans nul délai, et tous allèrent à haute voix huer et crier sur ledit Richard, lequel quand il les entendit ne fut aucunement épouvanté, mais se mit à crier et huer avec eux. De quoi les huarts tout courroucés s'en allèrent déchirer par morceaux son chien, qui étoit devant lui entre ses bras, mais à lui n'osèrent toucher ni peu ni beaucoup, n'ayant aucun pouvoir sur lui.
€ommt U ^émon et mit dur un arbre, doua la û^me \>'un petit enfant, que le ijnc Kicl)arî> fit uourrir.
Quand le diable Brudemort vit que Richard ne faisoit à son plaisir, et qu'il lui eut fait mourir son chien afin qu'il le pût trahir, il alla chercher le plus grand arbre qui fût dedans ledit bois, et se coucha entre deux branches, puis se changea en un petit enfant nouveau, et commença à crier piteusement. Alors Richard sans peur arriva en ce lieu; et comme il étoit dessous l'arbre, il entendit la voix de l'ennemi qui étoit dessus. Il descendit de dessus son
cheval et ôta ses éperons, puis monta sur Tarbre. Et quand il fut en haut, il aperçut l'enfant, le prit et le regarda ( car il étoit beau ), et en ayant pitié l'enveloppa dans son manteau, et de branches en branches descendit de l'arbre jusqu'à terre; puis remonta sur son cheval, l'enfant devant lui, et ne cessa de marcher jusqu'à ce qu'il arrivât chez son forestier, qui se tenoit au milieu du bois, auquel il donna l'enfant, et lui commanda de le bien nourrir. Alors la femme du forestier le prit et le développa de ses drapeaux, puis Richard lui demanda s'il étoit mâle ou femelle ; laquelle lui répondit : « Monseigneur, c'est la plus belle fille que jamais à mon avis fut formée, et il n'y a pas trois jours qu'elle est née. »
Adonc Richard fut fort joyeux de ces paroles, et leur dit : qu'elle soit bien nourrie, jusqu'à ce qu'elle soit en âge.
Comme îlidjarb ôans peur trouoa ÎUttitô U bois la iHeenie b'iJflUquiii (12) qui îittusoit.
Le duc Richard allant parmi le bois vit passer par devant lui des lévriers et barbets, avec grande suite de chiens courir et trotter; aussi il ouït la chasse dedans son bois, et jamais il n'en eut crainte; mais dit en lui-même qu'il sauroit qui chassoit en cette forêt sans son congé.
Lors il regarda devant lui ; et vit trois chevaliers noirs, armés de toutes pièces, tenant les lances en
la main, et tira son épée ( car de lances ni armes il n'en avoit point ) et piqua son cheval des éperons devers eux, en s'écriant qu'ils se gardassent de lui, et passant entre les lances sans nul mal recevoir, il atteignit un des trois chevaliers noirs de son épée sur la tête, tant qu'il lui fit incliner le cou sur son cheval. Et puis leur demanda franchement qui les avoit faits si hardis de passer dans son bois : les chevaliers ne répondirent rien, mais vinrent les deux lances baissées contre lui, qui fut habile, évita les coups et les lances de l'autre côté, et en passant en frappa un de son épée d'un si grand coup par derrière, qu'il le jeta tout étourdi par terre. ' Et quand les chevaliers virent le jeu mal départi pour eux, ils montèrent à cheval et s'enfuirent par la forêt, et laissèrent là leurs chiens : lors Richard aperçut une bande de gens noirs qui s'entretenoient; adouc il lui souvint de la Mesnie d'Hellequin, dont il avoit autrefois ouï parler; mais pour aucune chose qu'il vit, il n'en devint aucunement peureux, mais parla à eux librement.
2c\ tôt [a devise bc la ^cônic b'j^eUequin.
L'histoire nous dit qu'il étoit un vaillant chevalier, qui en son temps eut grande lignée.
Ce chevalier étoit nommé Hellequin : en une guerre que fit Charles Martel contre les Sarrasins, qui étoient entrés en France , il dépensa tout son bien ^ mêraement il vendit un beau château en Nor-
mandie pour fournir à ses affaires, tellement quV près la guerre finie, lui qui n'avoit rien, commença à piller et voler le peuple, dont chacun demanda vengeance contre lui.
Comme îltfl)arb Uouva xxn |3ommifr en la foret , que ^fpuio l)ommc n'a pu trouoer.
Tant marcha Richard sans peur, qu'il s'égara par la forêt. La lune luisoit cependant, elle étoit fort claire.
Il s'adressa vers un pommier, et vit qu'il étoit chargé de Lelles grosses pommes rouges, dont il fut fort émerveillé, et dit en soi-même : comment les charbonniers qui passent par ici jour et nuit n'ontils point cueilli les fruits de cet arbre?
Lors le duc prit trois pommes de l'arbre et les mit en son sein, puis pour remarquer le lieu et la place, afin de pouvoir le trouver, il coupa une branche de l'arbre ; i.iais la marque de la branche ne lui servitde rien, car depuis qu'il fut parti du pommier, nul homme ne put trouver Tarbre ni aller au même lieu. Quand le noble chevalier fut parti du pommier, il fit tant qu'il arriva à Rouen après minuit, où il fut fort bien reçu de ses gens en son château, et s'en alla coucher en son lit, où il reposa jusqu'au matin à l'heure de Prime, et fit mettre les trois pommes en un bel étui par une grande dignité. Ensuite Richard s'en alla dîner au château, et fit apporter le
fruit qui étoit si beau, que jamais homme n'avoit vu son pareil.
Quand Richard tint les pommes, il s'écria à haute voix, que s'il y avoit quelqu'un de ses gens qui pût trouver le pommier jusqu'à Compiles, qu'il le nourriroit toute sa vie. Lors les plus grands de ses gens se vantèrent de le trouver, et Richard leur donna l'enseigne entière; ils s'en allèrent donc parmi le bois, se donnèrent beaucoup de peine pour trouver le pommier; mais ils ne le trouvèrent point, parquoi ils s'en retournèrent devers le duc fort lassés et travaillés. Et quand il vit revenir les écuyers sans avoir trouvé le pommier, il fit couper les trois pommes dites, et en fit planter les pépins en ses jardins et vergers.
Et après peu de temps, de chaque pépin vint un beau et fleuri pommier, lesquels il recommanda qu'ils fussent bien gardés et fussent nommés pommiers de Richard, parce qu'il avoit fait planter les pépins, comme je vous ai dit, et les pommes qui vinrent dessus l'arbre furent aussi nommées pommes de Richard.
(îommc U but Hirljarîi fpouao lo (ée qu'il oooit foit nourrit
par l'espace be ecpt ons.
Des grandes merveilles vous dirai de Richard sans peur, duc de Normandie, et ce n'est rien de celles que je vous ai dites en comparaison de celles que je vous veux raconter.
Vous devez savoir que cet ennemi ou fée, qui s'étoit mise en forme de fille, que le duc trouva, comme j'ai dit, amenda et crût plus en sept ans que ne font maintenant les enfans en quatorze ou quinze.
En ce temps, tous les nobles barons de Normandie firent un consistoire, et allèrent alors tous ensemble, pour avoir conseil d'aller dire à leur seigneur qu'il lui plut d'épouser une épouse dont il pût avoir des enfans pour lui succéder. »
Or arriva un jour qu'ils en parlèrent au duc, et lui dirent : « Sire, nous sommes d'accord tous ensemble de vous requérir de vous marier à quelque dame dont vous puissiez avoir lignée, qui tienne après vous le duché de Normandie.
« Seigneurs, dit le duc, puisque vous me le conseillez, je m'accorde volontiers à votre volonté. Il est vrai que j'ai une fille qu'il y a sept ans passés que j'ai fait nourrir dans une forêt, si elle vous vient à gré je la prendrai ; car je n'en pourrois pas trouver de plus belle à mon gré. » — « Sire, dirent les barons, nous y consentons, si c'est votre plaisir.»
A ces paroles il les remercia et envoya quérir la fille par deux chevaliers. Et quand elle fut venue, la fête fut célébrée à Rouen fort somptueusement, et il y eut joutes auxquelles jouta le duc Richard, le comte d'Alençon, le comte de la Marche, le duc de Bourbon, lesquels étoient venus aux noces, et aussi le duc de Vendôme, qui abattit à la joute le comte de Champagne et le prince de Galles, qui en ce temps-* Iv^ étoient nouveaux chevaliers.
do NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE ÉLEUE.
(Comme la fiinmc îiinholiquc ^ll întf Uifl)a^^ feignit b'ctxe mprtf, et ftrançila ôon fl)coalicr.
Sept ans étant passes depuis le mariage de Richard sans peur, Salhanas, sa femme, contrefit la malade, et soulTrit grandes douleurs en se couchant au lit : comme elle vit cela, elle manda son mari, lequel entendant ces paroles vint incontinent vers sa femme, qui étoit fort malade : « Sire, lui dit-elle, vous êtes mon mari, et je suis votre femme, qui suis en grande maladie, et je crois en mourir; c'est pourquoi, je vous prie, octroyez-moi un don. » — « Madame, répondit !e duc, demandez ce qu'il vous plaira, car je ne vous manquerai point. » — « Sire, dit la dame, je vous prie, puisqu'ainsi est qu'il faut que je meure, qu'en une chapelle qui est à une lieue et demie d'ici, vous me veilliez une nuit tout seul sans compagnie de personne. Cette chapelle est située en la forêt Ramée, où j'ai été nourrie et gouvernée l'espace de sept ans ; octroyez-moi ce don, s'il vous plait. » — « Madame, dit le duc, j'accorde volontiers à ce que vous me demandez, et si vous trépassez, je vous irai garder toute la nuit en la chapelle; et avec moi il n'y aura qu'un chevalier qui me tiendra compagnie, crainte qu'il ne m'ennuie.
Après ces paroles, Richard en pleurs et en larmes dit adieu à sa femme, laquelle peu après contrefit la morte; et quand le duc le sut, il la regretta avec grandes lamentations, ce qu'il n'eût fait s'il eût connu la déception de l'ennemi d'enfer.
Lors fît tant que le corps de sa femme fut porté en très noble état en la chapelle : mais si le duc eût bien su que le diable étoit en la bière en guise de femme, il l'eût fait jeter en la rivière.
Tout le peuple s'en retourna à Rouen, et Richard demeura seul en la chapelle pour veiller sa femme, avec un chevalier pour lui tenir compagnie et non plus. Adonc veillèrent cette nuit-là le duc et le chevalier, en regrettant le corps de sa femme qu'il avoit épousée si jeune; mais avant qu'il soit jour, le duc s'apercevra de ce qu'il n'a point encore aperçu, et comme il avoit épousé une fée. Sur le minuit le duc fut surpris de sommeil et s'endormit : on n'a point ouï parler d'une si grande merveille; car comme le duc et son chevalier furent endormis, le corps qui étoit dedans la bière s'étendit si fort, qu'il rompit le coffre en plus de cinquante pièces, et la couverture aussi, et jeta un cri si effroyable qu'il fit trembler tout le bois. Et alors le duc s'éveilla sans avoir ni peur ni crainte de cette voix; mais pour sûreté, il tira son épée toute nue, et la mit devant lui.
Alors le corps qui gisoit en la bière s'écria hautement et dit : « 0 duc Richard ! comment faitesvous telles choses ? On parle en tous pays de votre hardiesse, et que de votre vie vous n'avez eu peur de personne vivante, tant eût-elle été hardie ; maintenant j'aperçois que pour une femme votre chair frémit de la peur que vous avez eue. » — « Je vous dis que je n'ai eu aucune frayeur ni crainte, dit le duc ; I. 6
6â NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
car pour qui que ce soit je n'ai mué la couleur de ma face. »
Le corps gisant dans la bière répondit : « Ah ! Richard, je vous dirai qu'on va disant par toute la terre , que vous n'avez jamais eu peur des lions, des léopards, ni des hommes ni vivans ni morts ; et maintenant je vois que vous êtes couard pour le cri d'une femme qui est de ce siècle passée, ayant par couardise tiré votre épée.
« Or maintenant je vois que toutes sortes de mensonges sont éprouvés de ce qu'on dit de vous , que vous êtes le plus hardi de tous les hommes qui sont sur la terre ; désormais vous serez réputé le plus couard de tous les hommes. »
Le duc fut irrité de ces paroles, et par dépit parla au corps, lui disant : « Tu as une folle erreur, car jamais je n'ai eu peur en toute ma vie. » Le corps répondit : « Pourquoi tiriez-vous votre épée, sinon de la peur que vous aviez ? »
« Comment ! dit Richard par grand dépit, n'étiezvous pas morte aujourd'hui, quand on vous a mise dans cette bière ?» — « Non, répondit le corps, mais j'étois pâmée par une soif qui me surprit à l'heure de vêpres, et qui m'a causé une fièvre au corps; et si vous m'aimez d'un bon amour, je vous prie que vous alliez à la haute forêt, sur la dextre, vous trouverez un bel arbre, auquel il y a une fort belle fontaine, il vous faudra baisser pour y puiser de l'eau en un grand bassin, et vous m'en apporterez,
parce que vous ne pouvez trouver un meilleur moyen pour réparer ma santé. »
Le duc Richard, à la requête de cet ennemi, qui étoit sa femme, se mit incontinent en chemin , et s'en alla à la fontaine , qui étoit un voyage inutile pour lui ; car tandis qu'il y alla, le diable se leva de la bière, et s'en fut trouver le chevalier, qui étoit demeuré seul dans la chapelle, lequel il prit avec une grande furie et l'étrangla.
Le chevalier se sentant pris à la gorge, fit des cris si hauts en mourant, que le duc qui puisoit de l'eau l'entendit, et pensa bien qu'il étoit déçu et trahi, mais il n'en eut aucune frayeur, et retourna incontinent en la chapelle d'où il étoit parti, dans laquelle il ne trouva feu ardent, ni lumière, ni lampe, car l'ennemi avoit tout éteint; puis s'en alla droit vers la bière , et regarda dedans , mais la trouva vide, car le diable en étoit sorti : puis vint à son chevalier, lequel il trouva au milieu de la chapelle tout roidement étendu , de quoi il fut fut fort étonné ; puis le mit en la bière avec bien des lamentations , et commença à dire hautement :
« Ah ! comment m'as-tu si vilainement trompé, mauvais démon ! Si je te rencontre en mon chemin, je te donnerai de mon épée depuis la tête jusqu'aux pieds. Depuis que je suis né, je n'ai pu être déçu de mon ennemi ; mais je vois bien que je suis trahi de toi. »
Commf If ^uc Uirl)ar^ pleura sou rl)cuiîlicr, et n'fouuut qu'il lU'iiit rpouôc une (ce.
Ricliard sans peur avoit très grande pitié pour la mort de son clievalier lequel il mit dans la bière, et n'eut point crainte du diable, combien qu'il l'eût mis en terre; toutefois il s'aperçut que sa femme l'avoit trompé.
Et quand ce vint au lendemain, à l'heure de Prime, la populace de Rouen se mit en voie parmi la forêt vers la chapelle. Et le Duc qui avoit veillé toute la nuit se mit en chemin, et vint contre ceux qui venoient, et leur dit :
a 0 vous qui êtes ici, tant grands que petits î je vous prie, ne priez plus pour ma femme, car ce n'étoit qu'un diable, et le plus méchant qui fût en enfer. »
Lors le Duc leur raconta comme il veilla sa femme, la peur qu'elle pensa lui faire, et comme il trouva son chevalier mort et étranglé à terre ; et leur conta le fait comme il étoit arrivé.
Alors lui dirent : « Sire, n'ayez doute, nous savons bien que nos ennemis ont pouvoir de tenter jour et nuit les humains, et s'il y a quelqu'un qui vous ait trompé, n'en soyez point affligé. »
Adonc le Duc qui étoit triste et dolent, avec toute sa compagnie arrivèrent au bois de la chapelle; et en ce lieu il leur montra le chevalier gisant mort en la bière, puis le fit enterrer et chanter ses obsèques après, et s'en alla demeurer en l'abbaye de Fé-
camp, qu'il avoit fondée, et donna congé à tous les chevaliers, barons et gentilshommes de sa cour.
(Homnu le rot (tljarlrmogne fit crier un tournoi où 6e trouna la fille bu roi D'Angleterre, et be Uifl)arb qui eu fut amoureur.
Du temps que régnoit Charlemagne, roi et empereur de Rome, il y eut une fête ; aussi fut fait un tournoi que Charlemagne fit crier en la ville de Paris, parquoi il fut envoyé des messagers en campagne de toutes parts , où ils firent si bien leurs messages que la cour fut grande à Paris en peu de temps, de plusieurs seigneurs et chevaliers , entre lesquels étoient Naimes , duc de Bavière, Oger de la Marche, le preux Olivier, et Roland, neveu du roi Charlemagne, Thierri d'Ardennes, Salomon de Bretagne, Régnant de Montauban et ses trois frères.
Le duc Richard lui troisième, Charles, comte d'Alençon, le comte de Vendôme, le duc de Bourbon, et l'Amoureux de Galles, qui conduisoit la belle Clarisse, fille d'Astropol, roi d'Angleterre (13).
Tous ces princes arrivés et la revue faite, reçurent la bien-venue de l'empereur ; ce fut un samedi que les princes furent armés , et le lendemain les joutes furent commencées fort vivement.
Oger le Danois, Roland, le comte de Blaye et son cousin le duc de Vienne et autres tenoient la partie
de dedans, llichard sans peur, duc de Normandie, Salomou, roi de Bretagne, les quatre llls Aymon, et Thierry, seigneurs des Ardennes, furent de la partie de ceux de dedans. Berthe, reine de France, la princesse Alix, sa fille, et Clarisse d'Angleterre, et autres dames et daraoiselles y étoient montées sur des théâtres.
Les chevaliers se montrèrent tous armés au champ, et chacun tira du côté de sa partie, après que les trompettes eurent sonné.
Premièrement, Richard, qui étoit bien monté, accourut, et vint au devant de lui Roland, comte de Montpreux, comme un second Hector. Et après se joignirent ensemble, et se frappèrent de telle sorte sur les écus, que les lances volèrent en pièces. A la seconde course, Richard désheauma Roland, mais à la troisième ils s'atteignirent de telle roideur, que tous deux tombèrent par terre; et étoient si étourdis qu'ils ne savoient s'il étoit jour ou nuit. De laquelle joute chacun fut étonné, et les chevaliers des deux côtés piquèrent leurs chevaux devers les deux champions qui gisoient à terre, lesquels étoient conducteurs des deux parties, et leur aidèrent à remonter aux rencontres qu'ils firent.
Olivier, cousin de Richard, abattit par terre Salomon, roi de Bretagne; le duc de Bourgogne et Oger joutèrent ensemble, et s'entrebattirent l'un avec l'autre.
Richard sans peur abattit d'un coup de lance l'Amoureux de Galles, qui avoit abattu auparavant le
duc de Bourbon et le comte d'Alençon, comme aussi chacun tàchoit d'acquérir des louanges.
Richard s'en alloit par le tournoi, abattant les chevaliers et leurs chevaux par terre, si bien que tous ceux du tournoi appréhendoient de le rencontrer. Il fit tant par ses prouesses que le prix du tournoi lui fut donné par les dames du côté de dehors, et Roland eut l'honneur de ceux de dedans.
Après que les joutes furent faites, tous les seigneurs et dames vinrent souper au palais, par le commandement du roi Charlemagne, auquel banquet il fut servi de plusieurs sortes de viandes; le duc Richard fut frappé de Clarisse, fdle du roi d'Angleterre, qui étoit assise devant lui, à la table de l'empereur, et pareillement la jeune dame ne fut pas moins amoureuse de lui, pour les vaillances qu'elle lui avoit vu faire.
Richard, qui fut épris d'amour, s'entremettoit de servir la dame ; et par signe d'amour montroit ce que son cœur sentoit pour l'amour d'elle, dont elle n'avoit point de peine.
Or l'Amoureux de Galles lui dénonça le jour de son départ, et Richard lui promit en signe de bon amour, qu'il se mettroit en danger de la conquèter sur dix chevaliers et l'Amoureux de Galles qui la devoit ramener en Angleterre. Et à ces paroles Clarisse fut ébahie, en louant la vaillance et le courage de son ami Richard.
Comme tliirl)nrîJ ronquit les djcualicis?, et rmmcna la fille bu roi b'^nqiUtcrrf, laouclU il épousa.
Et après que la fête fut finie, tous les princes, seigneurs, barons, dames et damoiselles prirent congé du roi, qui leur fit de grands présents. Chacun s'en retourna en son pays : Clarisse aussi s'en voulut retourner chez elle, et prit congé de Charlemagne, qui la remercia de sa venue. Elle fit apprêter son chariot pour partir. Et l'Amoureux de Calles, qui lavoit amenée en France avec dix vaillans chevaliers, qui étoient avec lui, étoient conducteurs de cette dame jusqu'à son retour.
Quand le duc Richard sut le jour qu'elle devoit partir, ainsi qu'elle lui avoit dit, se partit deux jours devant de lacour, etprit congé du roi, et se mit en chemin, si bien qu'il arriva à un château, qui étoit à dix lieues au delà de Rouen sur le chemin de Normandie, pour aller en Angleterre; et se tint si secrètement que personne ne s'en aperçut. Et alors qu'il se promenoit par dedans le château, il s'appuya sur une fenêtre qui regardoit du côté de Rouen, et commença à regarder par les champs ; alors il aperçut au bout du bois onze chevaliers armés de toutes pièces, qui tenoient le chemin du château : au milieu d'eux il y avoit la plus belle dame qu'il eût vu en sa vie, et avec elle deux demoiselles : vous saurez que c'étoit l'Amoureux de Calles avec dix chevaliers, qui conduisoient la belle Clarisse,
et avoient couché la nuit précédente dans la ville de Rouen.
Incontinent que Richard les vit , il baissa son heaume sur sa tète ; et monta sur son cheval qui étoit tout prêt, et prit une lance en sa main, et sortit hors du château, en courant vers les onze chevaliers tant que son cheval pût courir. Et quand il fut près d'eux il cria : « Gardez-vous de moi ou me laissez cette dame, car elle m'appartient. »
Les chevaliers qui entendirent ces paroles virent bien qu'ils seroient contrains de combattre, de quoi ils ne se soucioient guère , et eussent souhaité que Richard ne fût venu contre eux, ce qu'il fit; car il courut vers l'un des chevaliers qui venoit rudement vers lui la lance baissée , laquelle lance il rompit sur Richard, et Richard se sentant frappé, il lui bailla tel coup de glaive qu'il envoya l'homme et le cheval par terre, et puis après il passa outre. Et quand il vit que son glaive étoit encore tout entier, il courut vers un autre chevalier, et de sa lance le jetta dessus le sablon ; et se rompit le bras droit en tombant : de sa lance il abattit encore quatre autres chevaliers, qui ne se relevèrent pas.
Quand l'Amoureux de Galles vit que la perte tournoit sur sa compagnie, il piqua son cheval^ et vint le glaive baissé contre Richard, et lui donna un coup si fort, que la lance rompit en pièces. Le duc Richard, qui avoit recule coup sur son écu, frappa l'Amoureux de Galles de telle sorte, qu'il le fit tomber outrageu-
eement sur l'herbe; et en tombant il se dénoua une cuisse. Et après que son glaive fut rompu, il tira son épée, et fut aux six autres chevaliers, et le premier qu'il rencontra, il le jeta mort sur la place.
Les autres chevaliers l'attaquèrent fort rudement et lui donnèrent fort à faire. Le duc Richard, qui avoit répée à la main, en frappa un si rudement, qu'il lui coupa les deux bras et tomba mort : et le neuvième fut aussi fort blessé, car Richard étoit meilleur guerrier qu'eux.
Quand les deux autres qui étoient demeurés vifs, et qui gardoient Clarisse d'Angleterre, virent que tous leurs compagnons étoient en déroute, ils se vinrent rendre à la merci du duc qui les y reçut, et leur lit promettre de remener leur seigneur l'Amoureux de Galles en une litière en Angleterre, et tous les compagnons blessés, pour être bien pansés.
Et il leur promit de faire mettre en sépulture ceux qui étoient tués ; et les chevaliers, dont l'un avoit nom Yvain et l'autre Bertrand, lui promirent de faire ce qu'il leur avoit dit.
Après cela, le duc Richard s'adressa à la dame Clarisse, qui fut joyeuse de son aventure, car il l'aimoit d'un grand amour, puis il vint auprès d'elle, et lui dit:
ft Madame, louons Dieu et la fortune de ce que je vous ai conquise, et vous en devez être joyeuse; car je vous aime d'un bon amour, et je ne vous oublierai jamais tant que je vivrai, et s'il plaît à Dieu et à vous, je vous épouserai par loyal mariage. »
RICHARD SANS PEUR. 7i
« Cher ami, lui dit la dame, pour l'amour de vous et de votre prouesse, je suis contente de quitter mon père et mon pays, quand il vous plaira de me prendre pour votre épouse, j'en serai toute joyeuse. »
Le duc Richard et la dame Clarisse se mirent en chemin pour aller à Rouen, où ils furent reçus avec grande joie de tous les citoyens ; puis le duc manda tous les barons, seigneurs et gentilshommes de Normandie, ensemble les dames et damoiselles, en présence desquels l'archevêque de Rouen épousa Clarisse au duc Richard, en l'église de Rouen; la fête fut faite au palais, et après, il fut fait joutes des jeunes chevaliers et écuyers du pays, à rencontre de ceux des autres contrées es plaines au delà de Rouen près de la mer. Après la fête passée, les seigneurs retournèrent en leurs pays, et le duc et sa femme demeurèrent paisiblement ensemble en la ville de Rouen.
Comme le roi b'^ugUterre îJestenbtt en Uormanbie, tt 5e finibemort qui otnt ou ssconxù îïe îltfl)ûr& eons })eur.
Cependant les chevaliers qui étoient partis avec le duc Richard, et qui avoient mis l'Amoureux de Galles et ses compagnons dedans des litières, cheminèrent tant qu'ils vinrent au port de mer, sur lequel ils les mirent, et tant firent, qu'ils arrivèrent devers Astropol, roi d'Angleterre, auquel ils racontèrent leurs aventures et tout le fait comme il étoit arrivé, en lui montrant l'Amoureux de Galles et les autres
72 NOnTLLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
chevaliers, qui étoient encore navrés, et lui dirent comme Richard les avoit tous défaits, el qu'il avoit emmené Clarisse, sa fille. Quand le roi d'Angleterre entendit ces paroles, il fut courroucé et jura qu'il vouloit ravoir sa fille et le duc Richard, puis de tous en faire cruelle justice.
Le roi Astropol attendit que l'Amoureux de Galles fût guéri, et après qu'il fut guéri, il fit assembler son armée à Londres, dont étoient conducteurs le duc de Nortiiumbelland , le comte de Vinchestre, et plusieurs autres seigneurs, et fit équiper plusieurs navires, lesquels ils montèrent tous, et tant cinglèrent leurs voiles au vent , qu'ils arrivèrent à Dieppe en Normandie, et commencèrent à courir la terre du duc Richard, et le roi d'Angleterre lui manda qu'il eût à lui rendre sa fille, ou qu'il le détruiroit. Le duc fit une réponse fort courtoise, et dit que c'étoit qu'il aimoit sa fille, qu'il Tavoit prise pour femme, et que ce fût son plaisir à lui laisser, et qu'ils seroient bons amis, et que pour mourir jamais ne rendroit sa femme. Quand le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles, il fut plus courroucé qu'auparavant. Alors le duc Richard dit à Roland et à Régnant de Montauban qu'ils le vinssent secourir ; mais ils ne purent venir , parquoi le roi d'Angleterre prit conseil pour assaillir le duc Richard, et lui manda qu'il vouloit avec lui batailler au delà de Dieppe, dont le duc fut fort joyeux et accepta la bataille au mardi suivant.
Et quand il vit que le mardi approchoit, il manda
que chacun fût en armes et se tint prêt pour aller combattre , entre lesquels étoient le comte de Mortagne et le comte d'Alençon.
Quand ils furent tous en armes , le duc Richard partit de l'abbaye de Fécamp, et avec son armée fut au devant du roi , en délibération de bien combattre.
Quand les deux armées s'approchèrent l'une de l'autre, le Duc marchoit le premier à la tête de la sienne , sous la conduite des comtes d'Alençon et de Mortagne.
Le roi d'Angleterre menoit la bataille : le duc de Northumbelland menoit l'arrière-garde, et le comte de Vinchestre l'avant-garde.
Alors Richard regarda derrière lui, et vit un chevalier noir à merveille ; le rencontrant il le regarda depuis le haut jusqu'en bas, mais il vit lui et son cheval plus noir que les Maures; il avoit les dents plus blanches que la neige.
Le chevalier noir qui étoit Brudemort, qu'autrefois Richard avoit épousé, et qui s'étoit ainsi transformé en guise d'un chevalier, salua Richard, et lui dit :
« Sire duc, je suis un soldat qui suis venu vers vous pour combattre vos ennemis , s'il vous plaît de me recevoir. Je ne vous demande rien^, et vous me verrez mettre vos ennemis en fuite, pourvu que vous me promettiez que si d'aventure il me survenoit aucune guerre ou discorde, que pareillement vous m'aideriez si j'avois affaire (Je vous. » Richard h 7
74 NOUVELLE BIBLIOTIIKQI'E tlLELE.
lui accorda tout ce qu'il lui demaudoit; puis lui demanda: «Comment avez-vousnom?)) Elle chevalier noir lui répondit : « Je ne vous le cèlerai point, on m'appelle Brudemort : ne craignez rien ; car quand nous serons en bataille, jamais homme ne vous assaillera qu'alors je ne le mette à mort de mon épée. » Quand il le vit ainsi armé, et qu'il étoit plus noir que l'encre détrempée, il ne pensa jamais que ce fût celle qui avoit été sa femme par l'espace de sept ans.
Lors le duc Richard lui commanda tout son ost à conduire : il en prit la charge, et ce pendant arriva la bataille du roi d'Angleterre.
Ce chevalier noir, qui conduisoit l'ost des Normands, fit sonner les trompettes, et entra en la bataille parmi les Anglois. Les Normands le suivoient, et à son arrivée il en jeta plus de vingt morts par terre- Et Richard, qui étoit dans Tarmée, rencontra le roi d'Angleterre ; ils joutèrent ensemble, et Richard qui avoit une forte lance en donna tel coup au roi qu'il le navra au côté : d'autre côté, le chevalier noir fit tant qu'il défit tous les Anglois et les mit en fuite. Semblablement le roi s'enfuit quand il vit ainsi ses gens défaits. Et les Anglois disoient tous que le chevalier noir étoit vaillant , et qu'il étoit impossible à la créature de faire ce qu'il faisoit. Ce jour-là, tous les Anglois s'enfuirent vers la mer pour entrer en leurs nefs.
Quand Brudemort les vit ainsi fuir, il s'écria tant qu'il put : « S'il y en a aucun qui d'armes soit garnf,
RICHARD SANS PELR. 75
et qu'il aime par amour , qu'il se tourne vers moi , et me livre deux coups de lance, et combatte avec moi à l'épée; » mais pas un d'eux ne retourna, et ainsi laissèrent tous leurs tentes et pavillons dessus les champs, et s'en retournèrent tout confus en leurs pays.
Brudemort s'en vint vers le Duc, et lui dit: c( Sire, ai-je bien fait à votre gré? Ne me suis-je pas montré à votre guerre vrai guerrier?» — « Oui, dit-il, vous êtes preux et hardi, et vous m'avez fait honneur, courtoisie et plaisir; et s'il vous arrivoit chose qu'on voulût armer contre vous, mandez-lemoi, et je me ferai toujours un plaisir de vous secourir et de combattre vos ennemis.» — «Sire duc, dit Brudemort, je m'attends bien à vous. »
Lors ils s'en allèrent, et Brudemort se prit à chevaucher tant qu'il put et entra en la forêt ; et puis Richard avec les ducs, comtes, barons, et chevaliers normands, s'en retournèrent en leur ost, où chacun fut joyeux de ce que les Anglois avoient été défaits. Puis le duc Richard s'en alla à Rouen , el donna congé à ses gens, et conta à sa femme la désolation des Anglois; mais de ce que son père étoit blessé, elle en fut un peu affligée; mais aussi elle fut joyeuse de ce qu'elle étoit demeurée avec sou mari.
Comme Uicijarîi ^ans peur raiiint jOnl^emort eu luxc foret. Alors Richard manda ses veneurs environ trois
jours après la bataille, et dit qu'il vouloit chasser es forets.
A son commandement , tous les veneurs vinrent et amenèrent leurs chiens, dont il y en avoit beaucoup; mais le Duc qui vit des chiens navrés, demanda aux veneurs qui avoit navré ces chiens. Et les veneurs lui répondirent : « Sire, es bois de Riquehoiirg il y a un grand sanglier, qui est aussi blanc qu'un cigne; et tous les lévriers qui vont contre lui, et qu'il peut atteindre, il les met à mort. »
Quand le Duc entendit ces paroles il en fut joyeux, et dit que s'il pouvoit trouver quelqu'un qui lui enseignât le sanglier, qu'il chasseroit tant en la forêt qu'il le prendroit. Mais c'est en vain qu'il s'en met en peine, parce qu'il faudra suivre le chevalier noir qui le viendra quérir, il ne devoit pas le prendre, parce qu'il étoit fée : Cloriande et Esglantin furent fées, et demeurèrent dedans les forêts de Normandie en un beau manoir, et ils prenoienl plaisir à nourrir un beau porc-sanglier, qui étoit aussi blanc que lis, et l'aimoient pource qu'il étoit si blanc. (14) Il arriva que le porc échappa de la demeure des fées, et oncques depuis ne le purent faire rentrer. Et pour le courroux qu'ils avoient ils destinèrent qu'il ne seroit jamais pris d'hommes vivants, s'il n'étoit duc de Normandie , et engendré d'un Sarrasin et d'une chrétienne; et pensoient que cela ne pourroit arriver. Et néanmoins il est arrivé, car il prit sa grande épée, et le tua : il étoit engendré de Haro , premier duc de Normandie (qui étoit issu des Da-
nois) lequel étoit Sarrasin, et l'engendra avec la fille du duc, laquelle étoit chrétienne. Et pour cette cause le duc Richard ne le devoit pas prendre; car il n'étoftpas engendré d'un Sarrasin et d'une chrétienne^ mais il étoit fils de Robert le Diable, et à cause du nom de Diable qu'il portoit, les ennemis d'enfer en étoient courroucés, et ne désiroient autre chose qu'à décevoir son fils Richard, comme vous entendrez ci-après.
Vous saurez donc que la chasse que le Duc avoit entreprise du sanglier, fut mise en répit jusqu'au lendemain.
Richard s'en alla coucher en l'abbaye de Fécamp, pour être prêt au jour.
Et quand ce vint autour de minuit, qu'il étoit dans son lit, Brudemort, qui avoit été sa femme, se vint présenter à lui en guise d'un chevalier armé de toutes pièces, et dit au duc :
« Sire, laissez le sommeil , il vous faut apprêter pour venir avec moi, comme vous m'avez promis, si ne voulez être appelé lâche et menteur. » — «Lâche! dit Richard, pourquoi le serois-je? pour quelque chose que je voie je n'aurai point peur; et ce me seroit un grand reproche si je vous manquois au besoin, puisque vous m'avez si bien défendu contre les Anglois. »
Pour lors il se leva, et s'arma de haubert, épaulières, jambes et bras de fer, et mit son heaume sur sa tête, etditqu'ilnecraignoit estour (15) ni bataille. Le Chevalier Noir lui répondit ; « Sire, avant qu'il
soit jour, je vous mènerai en un lieu que vous aurez peur. »— « Ami, dit le Duc, ne dites point cela, car, depuis que je suis né, jamais je n'ai eu peur.» — « Par mon chef, dit Tennemi, devant que le soir soit venu vous aurez peur, faites votre devoir de venir avec moi.»— « Oui, pour vrai, dit le Duc, j'y veux aller, savoir si tu mentiras ou si tu diras la vérité : car jamais homme, tant grand soit-il, ne me fera peur. »
Lors Richard et Brudemort s'en allèrent ensemble, lesquels bientôt entrèrent en une forêt où ils trouvèrent douze chevaliers qui cheminoient pour commencer la guerre, et le Duc dit au Chevalier iNoir : « Sire, dites-moi qui sont ces chevaliers qui sont ici près de nous dans cette forêt. » — « Sire, dit Brudemort , je crois que devant qu'il soit jour par eux vous aurez effroi et grande peur.
Comme tiichjarb eane peur commence lo bataille pour l3l•u^emort contre Ourgifer , qui lui bétcnoit la eénéfljauôôée îi'cnfer.
Ainsi comme Richard et Brudemort s'en alloient devisant ensemble, virent un écuyer qui venoit à eux dans la forêt, criant : « Brudemort , où es-tu , que tu tardes si longtemps? que ne m'amènes-tu au plus tôt ce chevalier qui doit combattre pour toi? Burgifer est venu^ qui est ton adversaire, auquel tu veux faire tort de ce qui lui appartient. Si tu as bon champion et fort, sache qu'il lui faudra souffrir maints coups de son glaive. »
Et quand Briidemort ouït ainsi parler l'éciiyer, incontinent il se présenta avec Richard devant le roi d'enfer. « Sire, notre maître, je suis tout prêt de montrer que Burgifer nous veut déshériter à tort de la sénéchaussée que vous m'avez donnée, par un chevalier de la contrée de France, qui jamais n'eût peur d'aucune créature du monde, lequel j'ai trouvé, qui pour moi se combattra en bataille ordonnée contre Burgifer jusqu'à outrance. »
Le roi d'Enfer étoit assis en une chaise toute noire, au pied d'un orme large et spacieux, il étoit vêtu de velours noir; et il avoit la face horrible à regarder. Et avoit tout autour lui un grand nombre d'esprits tout noirs; les uns étoient armés et les autres non. Et quand le dit roi d'Enfer eut ouï parler Brudemort, il lui dit : « Allez vous délivrer par la bataille. »
' — «Sire, ditBrudemort, ainsi que vous le commandez il sera fait. » Alors le duc Richard fut prêt, et garni de ses armes, il entra en bataille contre Burgifer : alors il regarda en haut et en bas, parmi la forêt, où il vit grand nombre de démons, dont il ne s'effraya point ; et nonobstant il ne pourra échapper de la place qu'il ne combatte le plus fort d'entre eux.
Or, Burgifer qui étoit prêt d'entrer au chauïp de bataille prit sa lance et vint contre le Duc, et le duc contre lui; et pour se joindre ils firent de si durs coups que le feu tressailloit de leurs écus, et leurs lances furent rompues en pièces, et néanmoins ils ne se purent abattre par terre.
Quand leurs lances furent rompues, ils prirent leurs épées, ils s'en donnèrent tant de coups qu'ils se lassèrent les bras l'un à l'autre.
Quand Burgifer sentit les coups du duc Richard, il lui dit : « Sire, je suis tout étonné comme vous avez été si fol d'oser venir en cette place, jamais personne n'y est venu qu'il n'ait perdu la vie ; aussi ^e vous certifie que vous la perdrez. » — « Ami, dit » duc, je ne crains point en aucune manière, fais du pis que tu pourras, je ne te m^anquerai point, n'en doute pas. » — « Sire, dit Burgifer, entendez à moi un peu, je vous prie; dites-moi qui est ce chevalier pour qui vous combattez ?» — « Je le connois bien, dit le Duc, et il est bien vaillant, puissant et fort hardi , il n'y a pas trois jours que je le vis faire grandes prouesses, si bien que je crois que je serois mort s'il ne m'eût aidé en bataille. »
Burgifer répondit : a Comment avez-vous une folle pensée ? Sachez que c'est un démon pour qui vous combattez , et ceux que vous voyez en cette vallée sont aussi tous des démons. »
Des paroles que dit l'ennemi Richard n'en mua point sa face, mais il lui répondit : « Je crois bien que pour m'efTrayer tu me dis ces paroles. » Lors, Burgifer dit : « Il n'y a pas longtemps qu'il se vanta en Enfer qu'il vous feroit sortir du sens; pour la cause que vous êtes si renommé , et que jamais vous n'avez eu aucune peur, il se vanta qu'il vous feroit avoir peur : ce qu'il a fait, ainsi que je le vois. » —
« Ta as menti, dit le duc Richard ; car jamais je n'ai eu peur de personne vivante. »
— <i Non, dit Burgifer. Écoutez-moi un peu : ne vous souvient-il pas que quand vous chevauchiez parmi une forêt, une troupe de huarts vint huer dessus vous, et quand ils se prirent à huer, vous huâtes avec eux? Et c'étoient tous diables que Brudemort avoit amenés par méchanceté, pour vous jetter hors du sens.
« Et quand il vous demanda qui étoit celui qui avoit hué, vous fûtes si effrayé que vous ne répondîtes rien de la grande peur que vous eûtes , il vous fit aussi crier avec eux, et alors vous eûtes peur et crainte, vous ne le pouvez nier.
«Semblablementje sais bien que vous eûtes peur quand vous entrâtes en la chapelle, et que vous trouvâtes un homme mort, gisant en une bièi'e, qui vous vint embrasser par derrière. D'autre part, vous ne pouvez nier la peur que vous eûtes la nuit, quand vous allâtes veiller votre femme au bois de la chapelle, laquelle vous envoya quérir de l'eau à la fontaine ; et quand vous revîntes^ vous trouvâtes votre chevalier étranglé, et la femme que vous aviez épousée était une fée, pour laquelle vous combattez contre en la bataille rangée. »
Quand le Duc l'eut entendu, il pensa en soimême, et dit : « Cet esprit ici me dit la vérité, il me fait bien faire ressouvenir de toutes les aventures et les femmes que j'ai eues. » Puis il demanda à cet esprit : ((Comment pouvez-vous savoir tout ce qui se fait
au monde^ en avez-voiis la puissance?» — « Oui, dit Burgifer, par le congé de Dieu, nous savons tout ce que sont ceux qui sont en péché, et aussitôt qu'ils sont confessés, incontinent nous avons tout oublié, et ne savons plus rien. » Richard dit à Burgifer : « Je te prie, dis-moi si Brudemort, pour lequel je combats, est la fée que j'ai épousée en guise d'une femme, et avec qui j'ai été marié sept ans? » —a Oui, dit Burgifer, c'est celui-là que vous donnâtes à nourrir sept ans en la forêt. »
■ — « Tu me contes ici une grande aventure, dit le Duc, et me mets en grand étonnement; et néanmoins, il vint d'une nature assez franche, quand il me défendit alors, pour la courtoisie qu'il me fit, je veux contre toi ma bataille achever; je sais un tel tour que je désire te montrer. »
En même temps, le Duc commença à frapper de toute sa force dessus l'ennemi, et se baillèrent tant de coups Tun à l'autre, qu'ils en furent tout étourdis.
(Comme llifl^arî) bc Xtormonbie conquit Curgifcr, le quel lui crin merci.
Alors les deux champions ci-dessus nommés, qui se combattoient, furent si àprement échauffés, que Richard pour les coups qu'il put donner ne pouvoit -endommager Burgifer ; c'est pourquoi il lui dit : « Tu es plus dur que le fer et l'acier, je pense que tu as fait forger tes armes dans l'Enfer ; car pour puissance que j'ai je ue les peux enta-
RICHAÎII) SAKS PÊUK. 83
mer. » Et alors Burgifer frappoit de toute sa force dessus le duc. Mais quoiqu'il reçut de durs coups, il ne lui a su mal faire en son corps; car Dieu par sa grâce le guérissait. Et jamais il n'eût conquis l'ennemi par force s'il ne se fut servi du pommeau de son épée, en laquelle étoient enchâssées plusieurs dignes reliques. Alors il commença à frapper du pommeau de son épée sur le heaume rouge de Burgifer, et lui donna tant de coups du rondon de son épée, qu'il lui fit rompre et briser ses armes en pièces. Et pour cette cause Burgifer fut vaincu et lui cria merci, et lui dit : « Sire Duc, je vous prie de ne me plus frapper ; car des plaies que vous me faites nul ne me pourroit guérir; très volontiers à vous je me rends, car je suis vaincu. »
Quand Richard l'entendit ainsi parler, il lui dit : « Si tu veux que je te laisse en paix, rends à Brudemort la sénéchaussée d'Enfer que tu lui a faussement ravie par force. »
Ils furent d'accord ensemble, puis le duc appela Brudemort, lequel s'inclina devant lui ; et le remit en possession de la sénéchaussée que Burgifer lui vouloit tollir par force, et lui dit : « Il m'en faut retourner puisque j'ai achevé la bataille, je ne veux plus demeurer ici, montrez-moi le chemin pour m'en retourner. »
— « Sire, dit Brudemort, à votre commandement ; car je suis plus tenu à vous que vous ne sauriez penser, parce que jadis vous me fîtes nourrir l'espace de sept ans, et je fus votre femme épousée. »
« Ilélas! je suis bien courroucé, dit Richard sans peur, quand un démon m'a déçu et trahi.
« Or je te prie par amour que tu ne me tentes plus, ni ne me fasses nulle peine, et t'en retourne d'où tu es venu; car tu m'as chagriné. »
Et lors ils prirent congé l'un de l'autre, et Brudemort s'en retourna en la forêt, et le Duc en la ville de Rouen, où étant de retour, il dit à sa femme toutes les aventures qui lui étoient arrivées pendant son voyage (16).
Comme le rot €f)iirlema9ne înûn&a tous ete barons et fijcoalicrs pour aller secourir la ^erre Mainte, et eommc Uifljarb s'j) trouoa en l)ûbit inconnu, et abattit tou9 les barons et cljeoaliers be sa cour à la joute.
Pendant que le Duc était à Rouen, il y eut des nouvelles que le patriarche de Jérusalem avoit mandé à Charlemagne, roi de France et pilier de la religion catholique, que les Sarrasins avaient pris la cité de Jérusalem, et occupoient la Terre Sainte. Et à son mandement il envoya des messagers par toutes ses provinces, pour faire savoir aux princes les nouvelles, et qu'ils se rendissent à Paris promptement avec autant de soldats qu'ils pourroient.
Entre les autres princes vers qui les messagers arrivèrent , le duc Richard de Normandie fut l'un d'eux, et quand il le sut, il répondit aux messagers qu'il se trouveroit bientôt auprès de lui,
Aussitôt il manda tous ses chevaliers, comme les comtes d'Alençon, de Mortagne, de Caen et ses autres principaux, avec lesquels il envoya deux chevaliers devers Charlemagne, en lui mandant qu'il se trouveroit bientôt devers lui. Après qu'ils furent partis, et qu'ils pouvoient être à Paris, le duc Richard s'arma d'une riche armure dorée et d'un écu aussi doré, sans avoir aucune reconnaissance (17). Puis il monta à cheval, et prit un écuyer avec lui pour porter son écu et son heaume, et s'en alla vers la ville de Paris; et fit tant qu'en un soir il arriva dans la forêt royale, qui est appelée le bois de Vincennes, et alla loger en un hermitage qui y étoit. Il envoya son écuyer vers le roi Charlemagne, et il commença à lui dire : « Sire, je suis envoyé à vous de la part d'un chevalier, lequel est armé d'une armure dorée, qui se tient dans la forêt royale, vous annoncer que pour la renommée des chevaliers de votre cour, il est venu en ce pays ; il vous demande que vous lui en envoyiez, et qu'il veut jouter avec eux d'une lance, pour essayer s'ils sont d'une telle valeur comme on le dit. » Pour lors le roi fut fort joyeux d'entendre ces nouvelles-là, et alors Olivier, comte de Vienne, qui entendit ces paroles de l'écuyer, dit : « Mon ami, allez dire à votre maître, puisqu'il a si grande envie de jouter, qu'il vienne tout présentement, et qu'il trouvera un chevalier en la forêt royale, auquel il s'éprouvera, et qu'il se tienne assuré de la joute. »
L'écuyer s'en retourna devers le chevalier doré, et
A(> NOUVELLE BIÎÎLÎOTIIKQT'E r.LEl'E.
lui dit qu'Olivier devoit venir jouter contre lui, dont il fut fort joyeux.
Incontinent après, Olivier s*en alla armé de toutes pièces et d'une lance, puis il prit congé du roi, et amena avec lui un écuyer. Et s'en alla en la forêt royale, où il n'y a qu'une petite lieue de Paris. Et quand il fut en la forêt, il trouva Richard tout prêt à combattre. Et aussitôt qu'ils se virent l'un et l'autre, ils laissèrent courir leurs chevaux comme la foudre, et leurs lances baissées. Olivier asséna Richard au côté, et rompit sa lance : Richard fut fort ébranlé du coup, et frappa Olivier si rudement, qu'il le fit tomber les jambes en haut; et après qu'il eut fiiit son coup, il se mit au plus épais de la forêt. Olivier qui étoit tout étourdi { car il étoit armé de toutes pièces ) se releva, pensant trouver le chevalier qui l'avoit abattu pour se venger; mais comme il ne le vit plus il s'en retourna vers le roi, et lui conta son aventure.
Et quand Oger sut qu'Olivier avoit été battu, il dit qu'il essaieroit la prouesse du chevalier étranger. Lors il s'arma tout prêt à combattre et entra en la forêt royale, en laquelle il trouva Richard tout prêt comme devant. Si allèrent courir l'un contre l'autre, et Oger le frappa si rudement, que son cheval tomba des jambes de derrière; mais il se releva incontinent, et Richard frappa Oger sur son écu, et glissa sa lance sur lui tant que le fer baissa. Et Oger ne se put tenir sur son cheval, et ainsi tomba à terre tout étourdi. Et quand Richard eut vu tomber
Oger, incontinent il se mit au plus profond de la forêt, et plus ne fut vu : et Oger après qu'il fut relevé s'en retourna à la cour.
Olivier qui le vit venir tout pensif, lui demanda comment il avoit fait avec le chevalier. Oger lui dit : « Mon cousin, ne nous moquons point l'un de l'autre, car j'ai été battu aussi bien que vous l'avez été. »
Roland arriva qui n'éloit point à la cour aux premières nouvelles, demanda ce que c'étoit : on lui conta l'aventure du chevalier doré.
Lors Roland dit qu'il iroit essayer s'il étoit fort comme on disoit : il se fit armer et prit une lance, monta à cheval et s'en retourna pour trouver le duc Richard au milieu de la forêt royale, lequel s'étoit garni d'une forte lance. Ils laissèrent courir leurs chevaux Tun contre l'autre, et Richard lui donna un tel coup qu'il le renversa par terre, et s'en retourna à Paris bien dolent.
Quand le Roi sut que son neveu avoit été abattu, il fut émerveillé qui menoit ainsi les barons.
Après y alla Salomon de Rretagne bien armé, qui comme les autres fut abattu par terre par le chevalier, et ne se pouvoit relever; car il s'étoit dénoué une cuisse, et il fut emporté par ses écuyers ainsi navré comme il étoit.
^: Guy, duc de Bourgogne, s'arma après les autres, et alla jouter contre lui, qui fut abattu par terre, comme les autres. Thierry d'Ardennes voulut aussi monter à cheval, et s'en allant trouva le dit Guy qui relournoit avec su courte houle; puis s'en alla eu la
forêt royale, où il jouta contre le Duc, lequel lui fit une plaie au bras ; et néanmoins ne fut pas abattu comme les autres; dont ils étoient tous bien étonnés qui pouvoit être ce chevalier : puis Régnant de Montauban alla contre Richard^ et fut abattu comme les autres par ce vaillant chevalier.
Semblablement se présentèrent Guérin , duc de Lorraine ; Geoffroy, seigneur des Bordelais ; Hugues, comte de Gantois, et Lambert, prince de Bruxelles ; Bazin de Beauvais, et Geoffroy de Frise, Samson de Picardie, l'Amoureux de Galles, qui tenoit le lieu d'Astropol, roi d'Angleterre; Riol du Mans, et ^'aimes, duc de Bavière, qui tous les uns après les autres allèrent jouter contre le duc de Normandie, qui les abattit tous à coups de lance.
Quand tous les barons eurent été abattus, ils s'en retournèrent à Charlemagne, dont il fut bien émerveillé, et délibéra d'aller jouter contre le chevalier, ce qu'il fit. Gharlemagne fut en la forêt pour jouter : mais le duc Richard, qui sut par un espion que le Roi venoit jouter contre lui, en fut joyeux.
Le Roi et le Duc furent l'un devant l'autre, et piquèrent leurs chevaux, et quand ce vint à se joindre, le Roi rompit sa lance sur Richard, et le vaillant chevalier rompit sa lance à terre, et ne vouloit point frapper; puis après il se fît connoître au Roi, en disant qu'il ne lui déplût de ce qu'il avoit abattu ses chevaliers.
Le Roi fut bien surpris quand il vit que c'étoit Ri-
chard, duc de Normandie; il lui dit qu'il étoit le plus vaillant chevalier du monde.
Le Roi et le Duc s'en allèrent à Paris, et furent reçus en grande joie de tous les princes, lesquels sachant que c'étoit le duc Richard avec qui ils avoient jouté le tinrent en grande merveille de ce qu'il s'étoit ainsi celé, et l'en remercièrent.
Huit jours après que tous les chevaliers furent assemblés à Paris, et que tous les princes furent venus, ils se trouvèrent environ cent mille hommes.
Le roi Charlemagne prit son chemin pour aller vers Jérusalem sur les Turcs, et le duc Richard sans peur étoit toujours en sa compagnie, lequel y fit beaucoup de belles conquêtes et prouesses, comme il est marqué en l'histoire de Fierabras bien amplement (18).
Le Roi prit Jérusalem sur les Turcs par le moyen du duc Richard, ainsi qu'on trouve es anciennes histoires.
Comme Uifl)arîï eans peur fut en ^au^cï b'ètre noyc pat un esprit mûlin.
Après le retour de Richard sans peur d'avec le roi Charlemagne eu son pays, il reçut nouvelles que le roi d'Angleterre, père de sa femme, étoit mort.
Pour lors il eut volonté de se faire couronner roi d'Angleterre, et de passer la mer à pleines voiles, avec grande seigneurie et baronie, et fit apprêter
90 NOLVELLË BIBLIOTHÈQUE BLEUE.
douze naviros de toutes choses nécessaires, pour le premier jour de mai.
Quand tout son équipage fut prêt, ils montèrent aux navires , c'est à savoir : Richard et aucuns de ses principaux en un navire, le comte d'Alençon en un autre avec cent chevaliers, le comte de Caen en un autre, et es autres nefs plusieurs autres seigneurs, chevaliers de France, Picardie, Normandie, et beaucoup d'Angleterre, qui étoient venus quérir leur seigneur Richard.
Quand ils furent hors de terre sur la mer, le navire de Richard alloit devant, passant et traversant les ondes. Au bout de deux jours l'air se troubla, la mer s'enfla et les tempêtes se levèrent qui éloignèrent les navires les uns des autres.
Le navire du Duc venoit par mer entre les tempêtes, entre lesquelles il aperçut voguant sur la mer un petit navire presque tout brisé de la tourmente, qui venoit flottant vers lui, dessus lequel navire étoit une riche dame, accoutrée à la mode royale, qui étoit toute déconfortée; et en disant lamentablement :
« Hélas ! malheureuse et dolente que je suis d'avoir ainsi perdu mes amis, que j'ai vus noyer devant moi, et même mon frère charnel.
« Hélas ! que dira le roi mon père, quand on lui portera la nouvelle de la mort de son enfant;, et mon exil, moi qui suis sa fille unique. »
A ces mots, le navire de cette dame approcha celui de Richard, qui avoit bien entendu les paroles qu'elle avoit dites. Et quand il la vit parfaite en
beauté, il en eut pitié, et lui demanda qui elle étoit. «Hélas! Sire, dit-elle, secourez-moi, je vous prie, menez-moi en votre navire et ayez pitié de moi; je suis fille du roi d'Espagne, qui nous envoya mon frère et moi vers le roi d'Ecosse, qui me devoit prendre en mariage; mais par la tourmente notre navire a été rompu; je vous prie d'avoir pitié de moi et me sauver la vie. »
Richard sans peur incontinent s'approcha d'elle, et la fit mettre dans son navire, et la conforta du mieux qu'il put. Et à la fin le navire où étoient Richard et la dame, par les tempêtes arriva en Italie, auprès de la ville de Gènes.
Et à cette heure-là , Richard s'endormit dans son navire, à cause des fatigues et des tourmentes qu'il avoit souffertes ; étant à une lieue de Gènes, la grêle et la tempête tombèrent sur le navire qui enfonça, et tous les chevaliers qui étoient dedans périrent, excepté Richard, qui, par la volonté de Dieu, fut sauvé : c'étoit Burgifer et un malin esprit contre qui le duc Richard avoit combattu, qui ne tàchoien-t qu'à le tromper et lui faire peur. Ee duc Richard arriva ■en une île où il fut en grande peine.
Comme le bue Uti!)arÏJ fut porte va; les miuiyais côjjiitô ôur une l)aute montagne.
Et quand le duc Richard fut arrivé en cette île, il fut étonné, non qu'il eût peur ni crainte. La nuit
^ NOUVELLE RIBLIOTHÊQUË BLEUE.
approchant, il s'endormit dans cette île, à cause du grand travail qu'il avoit fait.
Et comme il dormoit, Burgifer qui éloit son ennemi juré, qui étoit bien courroucé de ce que Richard sans peur lui étoit échappé, vint au lieu où il dormoit, et amena avec lui plusieurs esprits, hurlant comme des taureaux et autres bêtes étranges.
Ces esprits trou^ant Richard endormi, le prirent et l'enlevèrent bien haut en l'air; mais il dormoit si fort qu'il ne se sentit point transporter.
Ils l'emportèrent sur une montagne fort haute; et quand ils l'eurent porté en ce lieu, ils le laissèrent et s'enfuirent. La cause pourquoi ils le laissèrent là, est qu'il devoit venir en ce lieu un chevalier de France, qui étoit destiné pour aller combattre un géant qui gardoit un port de mer, et qui mettoit à mort tous les chrétiens qui alloient à Jérusalem ; ces esprits pensoient que ce fût Richard, et qui seroit mis à mort par le géant : mais tout au contraire il est arrivé , comme vous entendrez ci-après.
Comme Uirljûrb sans peur tua U gcont qui ijai-îioit le port be mer rentre les rl)rétieu9.
Quand les esprits eurent apporté le duc Richard, ils le laissèrent tomber sur le pavé à la renverse ; et pour lors il s'éveilla, et fut tout étonné parce qu'il no voyoit pas clair.
Bien souvent il regardoit en haut et en bas ; et après avoir longtemps regardé, il se Icn a et aperçut
RICHARD SANS PELR. 93
une lampe allumée devant l'image de sainte Catherine; il fut bien épouvanté de cette aventure : il alla un peu plus avant^ il vit qu'il étoit devant une église.
Pour lors il se mit à deux genoux en terre, et fit son oraison à Notre-Seigneur, en le priant qu'il le gardât; et alors il entendit une voix qui lui dit :
« Il t'est commandé de la part de Dieu que tu ailles mettre à mort le géant qui se tient au port de JafTa, où les pèlerins dirétiens abordent quand ils vont à Jérusalem : prends l'épée enferrée de chaînes de fer qui est contre le grand autel de sainte Catherine, comme il est destiné, car par toi il sera mis à mort. »
Sitôt que Richard eut entendu les paroles de la voix, et que le jour fut venu, il fut trouver les religieux et leur dit ce qui lui étoit arrivé, et prit l'épée enferrée bien aisément, ce qui donna lieu aux religieux de croire que ce qu'il avoit dit étoit vrai, parce que plusieurs chevaliers avoient essayé de déchaîner l'épée ; mais ils ne l'avoient pu avoir : Richard la tira du fourreau fort claire, et sans aucune tache.
Lors il prit congé des religieux, et se mit en chemin pour aller au port de Jaffa ; incontinent il prit ses armes qu'un écuyer portoit après lui , et s'arma de toutes pièces : alors il aperçut un logis duquel il vit sortir le géant, qui avoit seize pieds de hauteur, qui alloit pendoyant une grande et grosse massue; et la mit sur son col, s'en allant sur le port. Et Richard lui dit :
« Païen, tourne-toi devers moi et te défends, sinon
de cette épée que je tiens, je te mettrai à mort; combats contre moi , ou bien laisse le port libre, sans plus persécuter les chrétiens, et te fais baptiser. » — « Va , va, dit le géant , je te ferai finir ta vie par cette massue. »
A ces paroles, ils vinrent rudement l'un contre l'autre , et le géant déchargea un coup de sa massue si fort dessus Richard, qu'il lui emporta une partie de son écu , et tomba à terre : de la force du coup la massue entra bien avant dans la terre, et tandis que le géant retiroit sa massue, Piichard jeta son écu derrière lui, et frappa le géant avec son épée de telle manière qu'il lui abattit le bras dont il tenoit sa massue. Et quand le géant se vit ainsi atourné, il fit un grand cri et vint à Richard pour l'embrasser , afin qu'il l'emportât devers la mer; mais le Duc qui aperçut le cas se recula de lui d'environ deux pieds, et en se reculant lui donna un si grand coup d'épée sur la tête, qu'il lui fendit jusqu'au menton, et tomba tout roide mort sur la place. Et le Duc se reposa, parce que la nuit approchoit.
Comme UicljrtrîJ ^uf ^c llormnnbic se fit porter ru Angleterre par ôuvgifet.
Après que la nuit fut passée, et que le point du jour parut , Burgifer qui n'étoit point las de tourmenter Richard, s'apparut cà lui quand il fut éveillé. Ce démon s'étoit mis en guise d'un jouue écuyer,
RICHARD âANS PEUR. Ô5
et dit à Richard : « Ta as bien eu de rennui et beaucoup de tourmens que les démons t'ont faits; mais conforte-toi , et s'il te plait , je te servirai d'écuyer et t'aiderai en toutes tes affaires. » Mais le Duc qui le connaissoit bien, lui répondit : « Ne me tourmente plus, mais fais-moi un service. » — ^ « Quel est-il, lui dit-il? » Le Duc lui dit : « Je te prie que, sans me faire aucun mal , tu me portes en Angleterre. » — « Vraiment, dit Burgifer, pour les grandes vaillances que je t'ai vu faire, je le, ferai bien, je te le promets ainsi. » Et lors Burgifer chargea le duc sur son col , et comme un foudre et une tempête, il se prit à courir, et tant exploita et vogua sur mer, qu'à une heure après midi il arriva avec le duc Richard sur un port de mer, auprès et à peu de distance de la ville de Londres en Angleterre. Puis prit congé de lui, et le Duc le remercia et s'en alla.
Comme Uirl]arî>, buf î>c tlormauîiif, fut couronné roi îi'^ngUtcvre.
Richard sans peur ne fut pas beaucoup sur le port de Jaffa sans être transporté en Angleterre, auprès de la ville de Londres, où il lit son entrée en grande joie et magnificence^ et se fit couronner roi d'Angleterre, et sa femme fut aussi couronnée reine.
La fête fut grande, les joutes et tournois furent fort triomphans, desquelles joutes gagnèrent le prix de dedans le comte de Caen, et pour ceux de dehors
96 NOUVELLE r.IBLIOTIIÊQUE BLEUE.
rxVmoureux de Galles ; puis le duc Richard alla par tout son royaume d'Angleterre, où on lui fit une très humble obéissance.
JDcs bointcô (tuorcô que fit U buf Eifljûrî».
Depuis que le duc Richard fut revenu , il commença à mener une vie très sainte , et gouverner les pauvres de son royaume si honnêtement, que par leurs prières ses ennemis d'Enfer ne lui purent aucunement faire de mal, car ils lui firent plusieurs tentations par diverses fois , mais il s'est toujours échappé d'eux : Notre Seigneur Jésus-Christ l'a toujours gardé de toutes tristesses ; il a été vaillant guerrier et si hardi qu'aucun ennemi ne lui a jamais pu faire peur ni lui donner atteinte.
Le bon seigneur Richard, duc de Normandie, et roi d'Angleterre , fonda l'abbaye de Fécamp, et de Sainte-Wandrille en Normandie (19) ; il étoit fort pieux et servoit Dieu dévotement.
Il fit fonder un grand nombre de monastères et abbayes ; souvent il revêtoit les pauvres et leur donnoit à boire et à manger, et tant qu'il a vécu en ce monde, il a toujours été plein de fort bonnes mœurs. Il trépassa de ce siècle en l'autre , et est en la gloire du Paradis, comme nous devons croire, et à laquelle nous veuillent conduire le Père, le Fils et le Sainte Esprit. Ainsi soit-il.
HISTOIRE
DE