‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 62 sur 66 · ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROI DE FRANCE

IllSTOiilE

DE

Comme U roi b'(5ï5paçinf ?c uint jeter awï piebs &u rot be i;rttnfc pour lui îiemauber secours, et eomme il U fit letier en le lui promettûut.

Il fut jadis un roi de France sage et vaillant, qui avoit un fils âgé de trois ans nommé Jean, lequel étoit à Paris avec sa noblesse; car en ce temps on ne parloit point de guerre en France. Un jour le Roi étant en son palais avec sa noblesse, vint le roi d'Espagne qui se prosterna à ses pieds avec pleurs et gémissemcns. Ce que voyant le roi de France, il dit : « Beau-frère et ami, modérez votre courroux jusqu'à ce qu'en sachions la cause; car nous vous aiderons de tout notre pouvoir. » — « Sire, dit le roi d'Espagne, je vous remercie humblement de l'offre que de votre grâce il vous a plu me faire, parce que vous et vos prédécesseurs êtes conservateurs de toute royauté, noblesse et justice. Je suis venu à vous pour vous dire mon infortune : Sachez, Sire, qu'à tort et sans raison, à cause d'un nouveau tribut qu'en mon royaume avoit été mis pour éviter la dangereuse entreprise que le roi de Grenade, infidèle à notre sainte

loi, avoit faite contre mon royaume, ont par leur faute incité le peuple contre moi, si Lien qu'ils m'ont voulu faire mourir, et il m'a fallu faire au mieux que j'ai pu. Et tiennent la reine, ma femme, et une petite fille, qui n'a que trois ans, assiégées dans une de mes villes nommée Ségovie; et ont destiné à les faire mourir pour avoir mon royaume. » En disant cela, il se pàmoit aux pieds du roi de France, lequel le fit bientôt relever, puis lui dit en cette manière : « Frère, ne veuillez pas affliger votre cœur, mais prenez courage comme ci-devant vous avez fait ; car je vous promets que demain matin j'enverrai des lettres aux barons et peuple du royaume ; et s'ils ne veulent obéir, j'irai moi-même et les mettrai à la raison. »

Quand le roi d'Espagne ouït cette promesse, il fut bien joyeux; et dit au Roi qu'il le remercioit du bien qu'il lui présentoit. De ceci furent joyeux les barons de France, car ils avoient désir de s'exciter en faits d'armes, car longtemps y avoit qu'en France il n'y avoit eu guerre. Tout ce jour le roi d'Espagne fut bien festoyé, et pour lors ne fut parlé d'autres matières, sinon que de faire bonne chère, car les barons et gentilshommes françois commencèrent à faire joutes pour réjouir le roi d'Espagne.

Crjmme le roi îie france ccxmX a\Xï barons î)'(6ôprtgiu qu'ils fussent a réparer le tort qu'ils aooient fait à leur xoi.

Le lendemain matin , le Roi fit écrire une lettre

comme s'en suit, et en la marge ce dessein étoit écrit : a De par le Roi, » et le contenu de la lettre étoit ainsi : « Très chers et amés, nous avons reçu la complainte de notre bien-aimé frère le roi d'Espagne, votre naturel seigneur, qu'à tort vous avez chassé de son royaume, et qui plus est tenez assiégée notre sœur, sa femme, et plusieurs autres cas qu'avez faits à rencontre de lui, qui sont de mauvais exemples. Pour ce nous voulons savoir la vérité pour donner satisfaction qu'il appartiendra : car nous l'avons mis en notre sauvegarde, lui, sa famille et tous ses biens, vous mandant que sans délai leviez le siège devant la reine, votre honorée dame, et lui faites obéissance, comme ci-devant avez fait; et avec ce mettez quarante des principaux d'entre vous, avec compagnie qui vous semblera bon, pour dire les causes qui vous ont mu à ce faire pour en faire raison comme il appartiendra, vous notifiant que si vous y faites faute, nous irons en personne, et en ferons punition qu'il en sera toujours mémoire. Fait à Paris le premier jour de mars. » Et au dessus desdites lettres est écrit: « Aux barons et peuple d'Espagne. » Sitôt le Roi fit dépêcher un messager auquel furent données les lettres et lui commanda de faire diligence.

Comme U Ijcraut bu roi bc Svamc ojjporta Irt réponse que lui aooicnt faite Us barons îi'Q*sî)aguc.

Quand le héraut fut de retour à Paris, il s'en fut descendre au palais, puis s'en vint en la chambre où

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étoit le Roi, auquel il dit : « Sire, il vous plaise savoir que je viens de Ségovie^ où j'ai trouvé le peuple qui tient la ville assiégée. J'ai présenté vos lettres aux barons et capitaines de l'armée, qui se sont assemblés et les ont fait lire par un de leurs gens; et ayant pris congé m'envoyèrent quérir, et me firent réponse de bouche, disant qu'ils s'étonnoient de ce que vous preniez peine d'une chose qui en rien ne vous touche, et que vous ne vous mettiez pas en peine de les venir chercher \ car pour vos lettres ni pour toutes vos menaces ne laisseront de mettre fm à leur entreprise, disant qu'ils n'ont que faire à vous : je leur requis de me donner réponse par écrit, ils me répondirent que je n'en aurois point et que dans six heures je quittasse le pays.

« Quand je vis qu'autre chose nepouvois faire, je partis promptemenl, et me semble que la ville est assez forte pour tenir longtemps ; même il y a des vivres.)) (Juand leRoi entendit la réponse, il fat beaucoup malcoutent et non sans cause; mais les barons de France en étoient fort joyeux; car ils avoient volonté que le Roi y allât en armes comme il fit. Incontinent le roi de France manda ses barons, capitaines et chefs de guerre, et à la fin de mai ensuivant les rois de France et d'Espagne partirent de Paris avec 40,000 combattans, et vinrent passer à Bordeaux et de lu à Rayonne.

Comme le roi be i-rancc orrtun nt €6|3rtçinf, et ne trouna personne eu 60u eljemin , sinon le Oiouyernfur lei^uel s'enfuit aussitôt.

Quand le Roi fut près d'Espagne, il fit mettre ses gens par ordre et donna la charge de l'armée au roi d'Espagne; ils entrèrent en Espagne toujours serrés ensemble; car jamais ils n'étoient éloignés les uns des autres. Et ne trouvèrent aucune aventure digne de mémoire qu'ils ne fussent bien loin en Espagne,où ils trouvèrent le gouverneur avec 50,000 combattans assez mal accoutrés. Quand ils virent les François si bien rangés qu'ils n'avoient de quoi, les François n'en firent pas grand compte ; car ils dévoient faire lever le siège de Ségovie. Ils furent à Burgos qui leur fut ouverte, et c'est une des bonnes cités du pays. Le Roi les prit à merci parce qu'ils avoient sitôt obéi.

Comme les ûmbassnîieurs bes Inuons b'CÊspogne oinrent oers le roi be .^ranee.

Quand le roi de France et celui d'Espagne eurent séjourné huit jours en la ville de Burgos, ce pendant le roi de France remit à l'obéissance une partie des villes qui faisoient rébellion. Il les mettoit à feu et à sang, et aux autres il leur pardonnoit, tellement que de toutes les villes on apportoit les clefs au roi de France. Huit jours après furent en Ségovie, mais ils trouvèrent en chemin les messagers des barons, qui venoient vers le Roi pour traiter de paix, et fii-

rt'iit faites plusieurs remontrauees de la part des barons en se plaignant du roi d'Espagne. Mais pour conclusion, le Hoi quiétoit sage, connaissant leur malice, fit réponse qu'ils se missent en défense; car jamais ne les prendroit à merci, jusqu'à ce qu'il vit les nobles se venir mettre à genoux devant le Roi pour lui crier merci, et le peuple en chemise; et vouloit avoir cinquante des plus coupables pour les punir.

Adonc ceux qui étoieut venus pour cette ambassade furent bien ébahis, et non pas sans raison, voyant qu'à la puissance de France ils ne pouvoient résister, et que déjà les deux tiers du pays étoient en sa main, ils firent tant qu'ils obtinrent du Roi dix jours de répit pour aller dire les nouvelles à ceux qui les avoient envoyés, et quand ils furent vers eux, et eurent fait leur rapport, ils furent si étonnés que le plus hardi ne savoit que dire.

(Comme les ambassabfurô î)C5 borons b'(56vagne rapportèrent la réponse îiu roi î)e france, et comme le peupU oint beoers le tioi lui crier merci quanîi ib surent sa oenue.

Il faut entendre que le peuple étoit séparé d'avec les grands seigneurs ; et voyant qu'ils ne pouvoient résister, ils vinrent à la merci du Roi, comme les ambassadeurs leur avoient énoncé. Adonc le Roi les reçut et s'informa diligemment des principaux perturbateurs et trouva que quatre des plus grands d'Espagne avoient machiné ceci pour parvenir au

royaume à leur volonté. Ceux-là furent pris et cinquante de leurs complices, que le Roi fit mener à Ségovie vers la reine , laquelle vint au devant du roi de France et de son mari. Quand elle fut arrivée, elle se mit à genoux, et ne se voulut point lever jusqu'à ce que le Roi descendit de dessus son cheval, et la releva en la baisant tendrement. Et la reine qui étoit sage dit : « Très haut et puissant Roi, de votre grâce avez délivré cette pauvre captive, je prie Dieu me faire la faveur de vous reconnaître. » — « Belle sœur, dit le roi de France, tout en récompense, ne parlons plus que de faire bonne chère. Allez voir votre mari qui est ici près. » — ■ « Sire, dit-elle, quand je vous vois, je vois tout : je ne vous laisserai point jusqu'à la ville. » Quand le Roi vit la grande humilité de cette dame, il la fit monter à cheval et la mena avec lui vers le roi son mari, qui fit fête à sa venue. Si s'en furent en parlant de plusieurs choses jusqu'à Ségovie, qui fut toute tendue de tapisserie, et fut reçu le roi de France en grand honneur et triomphe, dont lui et ses barons, et tous ses soldats se contentèrent fort bien. Et furent fort joyeux de voir la ville si bien ordonnée comme elle étoit ; car oncques n'avoit vu tels triomphes.

Commf ie iiobU et putssant rci he Svanct ewtxa en la tiillc îif èé^ovUf et ie roi et U winc, et pluôirure prisonniers qu'il mcnoit avec lui, pour en faire telle punition qu'il oppartienbroit.

Cette fête dura quinze jours en Ségovie, où il y eut

lOG NOLVKLLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

les jeux et ébattemens que je tairai pour cause de brièveté. Il ne laissa pas défaire justice de ceux qui avoient commencé la sédition, et au bout de quinze jours il fit dresser unécliafaud au milieu de la ville; et étant devant tout le peuple fit décoler les quatre principaux et coupables du fait, puis il envoya en cbacune ville des autres pour donner exemple d'obéir à leur roi mieux qu'ils n'avoient fait. Alors il mit le roi d'Espagne en son royaume, et fut obéi et craint plus que jamais. Ce fait, le Roi s'en retourna en France puisque le royaume étoit en bonne paix.

(Comme le roi îi'(56poiû|nc et la reine ea femme yoyant que le roi ht Sxawce ô'en uouloit retourner se yinrent «ijcîiouiller bcoûut lut en le remerelant ïiu ôeroice qu'il leur ûoûit fait, Et lui reeûmmonbèrent leur fille.

Quand le roi et la reine d'Espagne virent que le Roi s'en retournoit, ils ne savoient en quelle manière le remercier du bien et de l'honneur qu'il leur avoit fait, par quoi ils se jetèrent à ses pieds disant : « Très puissant Roi, nous savons bien que vous ne pouvez longuement demeurer pour les affaires de votre royaume, et ne nous est pas possible de vous récompenser; toutefois. Sire, nous ferons ce qui nous sera possible, vous priant que vous mettiez sur nous et nos successeurs tel tribut qu'il vous plaira; car nous voulons dorénavant tenir notre royaume de vous comme bons et loyaux sujets. » Quand le Roi entendit ces paroles, il en eut pitié, et leur dit, en les re-

levant : « Amis, croyez qu'en\ie d'acquérir pays ne m'a fait venir en votre royaume; mais le vouloir de justice conserver et honneur des princes; ainsi, je vous prie qu'il ne soit parlé de ces choses, ne fâchez plus personne, pensez de maintenir honnêtement vos sujets en bonne justice et crainte de Dieu, par ce moyen vivrez en prospérité et non autrement; et si quelque chose vous survient, vous me le ferez savoir, et sans faute je vous secourerai. » Quand ils virent le bon amour que le roi de France leur portoit, la reine prit sa fille, qui avoit cinq ou six mois, entre ses bras, requérant au roi de France que son plaisir fut d'entendre la requête qu'ils lui vouloient faire : « Je le veux, » dit le Roi. Alors la reine commença à dire : « Sire, puisqu'ainsi est qu'avons mis toute espérance en vous, nous vous prions que cette pauvre fille que vous voyez entre mes bras vous soit recommandée, car nous sommes hors d'espérance d'avoir d'autres enfans, étant tous deux fort âgés ; par quoi si Dieu lui fait la grâce de venir en âge de marier, vous aurez pour agréable de la pourvoir comme il vous plaira, et ce que vous verrez qui lui sera nécessaire, et à lui donnerez le gouvernement de ce pays, désirant qu'il y soit par vous ordonné, car c'est bien la raison. » Quand le roi de France vit leur grande humilité , le cœur lui attendrit et eut pitié d'eux, répondant en cette manière : «Amis, je vous remercie de la grande affection qu'avez envers moi ; et sachez que votre fille n'est pas à refuser. Si Dieu donne grâce à mon fils de vivre en âge parfait et à votre fille aussi, je

serai fort joyeux qu'ils fussent conjoints par mariage; et si Dieu me fait la grâce de vivre jusqu'à l'heure, je vous promets'que mon fils n'en aura point d'autre que votre fille.» — ^ « Sire, ne pensez pas que monseigneur mon mari et moi soyons si présomptueux que ce que nous avons requis soit afin que vous la preniez pour votre fils, mais seulement pour quelqu'un de vos barons; car trop d'honneur seroit de lui donner votre fils, d'autant que nous ne l'avons pas mérité. » — « Certes, dit le Roi, ce qui est dit est dit, et s'il plaît à Dieu que nous vivions, il en sera plus à plein parlé : car maintenant nous ne pouvons autrement faire, sinon prendre congé de vous. » — « Vraiment, dit la reine, s'il vous plaît mon mari et moi, avec tous nos barons, vous conduiront jusqu'à Paris; car j'ai très grand désir de voir la reine de France. »

— «;^[on ami, répondit le Roi, vous ne pouvez bonnement venir,,car votre peuple, qui, nouvellement a été réduit à la sujétion, pourroit récidiver en peu de temps, parce que tous les coupables ne sont pas morts, ni les parens punis, et qu'ils pourroient entreprendre, à rencontre de vous, quelque mauvaise conspiration ; par quoi je vous conseille de rester ici, et de les tenir en bonne paix, vous tenant sur vos gardes. Et craignez Dieu et le servez devant toutes œuvres et bien vous viendra, car sans sa grâce vous ne pouvez rien avoir. Je vous recommande aussi l'état de notre mère Sainte Église, et les pauvres qui sont les membres de Jésus-Christ; et gardez bien

qu'ils ne soient opprimés ni foulés et Dieu vous aidera. » Et après ces remontrances et enseignemens que le Roi leur fit en présence de plusieurs seigneurs, barons et chevaliers, tant de Ségovie que d'Espagne, ils prirent congé les uns les autres avec beaucoup de peine.

Comme le roi îie Stance, oprcs qu'il fitt prtg rouge î)u rot b'(0ôpa9ue et îie lo veine, reoiut eu irrouee.

Toutefois, pour abréger, le Roi partit d'Espagne; ceux du pays l'accompagnèrent quelque temps, et le roi d'Espagne donna de riches dons au Roi et aux barons de France, tellement qu'il n'y en eut pas un de l'armée qui n'en fût content. Ils firent tant par leurs journées, qu'ils vinrent à Paris, où ils furent honorablement reçus, et dura la fête dix jours; puis chacun s'en retourna en sa maison.

Comme le roi be france mourut après son retour b'Cspogue.

Au bout de quatre ou cinq ans, le roi de France devint malade, et à la fin mourut, dont il fut mené grand deuil par tout le pays, particulièrement de la Reine; et fut à Saint-Denis avecles autres. Les obsèques faites, laReineprit le gouvernement du royaume et le gouverna en paix.

Comme le roi b'Cspague eut bes noutiellcs rcrtninc^ que le roi île £xamc étoit mort, et bout il meurt grrtub beuil.

Les nouvelles arrivèrent en Espagne comme le roi I. 10

de France étoit mort, dont le Roi et la Reine, et les barons menèrent grand deuil ; et n'y eut monastère, couvent ou église où on ne fit des obsèques ; et portèrent le Roi et la Reine un an de deuil. Mais néanmoins il n'y a deuil qui, au bout de quelque temps, ne se passe quand les parties sont loin l'une de l'autre. Le roi et la reine d'Espagne firent nourrir (20) leur fille honnêtement, lui faisant apprendre toutes bonnes mœurs et à parler toutes langues, tant qu'on ne savoit fille en tout le royaume plus belle, plus sage et plus gracieuse qu'elle étoit. Le père et la mère devinrent vieux, et n'avoient que cette fille âgée de quinze ans; si pensèrent entre eux qu'il étoit besoin et temps pour mieux faire à leur conduite de la marier à quelqu'un qui conduisit le royaume; si se faisoient enquérir par toutes les terres, si on pourroit trouver mari qui fût propre pour la fille; car ils avoient oublié la promesse faite au roi de France , si bien que les nouvelles en vinrent au roi d'Angleterre, qui pour lors étoit veuf; par quoi il délibéra d'envoyer un ambassadeur en Espagne.

Comme le roi îj'vlitgleterre fiança la fille bu roi b'Cspagne appelée 3nne, por procureur.

Quand le roi d'Angleterre eut ouï parler de cette fille qui étoit si belle et bien morigénée, il pensa en lui-même qu'il étoit bon qu'il la fit demander. A cette cause, il envoya une compagnie de chevaliers en ambassade, pour demander la fille d'Espagne en ma-

l'iage; et donnèrent de riches présens à la fille, qui leur fut accordée pour l'amour de son père et mère. Les fiançailles furent faites par procureur : et la fiança le comte de Lancastre au nom du Roi, dont les Anglois furent joyeux. Huit jours après, ils retournèrent dire la réponse à leur Roi, et promirent de l'amener pour achever le mariage.

€omme Us amb assureurs portèvntt Ut uoutJelle au roi b'J^lngUtfrre î>t et qu'ils ayoteut fuit oofc U roi b'€s- Vosuf.

Les ambassadeurs furent reçus avec honneur du roi d'Angleterre , qui les interrogea touchant le mariage. Le comte de Lancastre raconta comme ils avoient fait étant arrivés en Espagne, qu'ils assoient parlé au Roi et à la Reine, qui étoient bien aises du mariage; et après l'avoir fiancée comme procureur, ilavoitpris terme d'épouser dans quatre mois. Le Roi en fut si joyeux, qu'il fit crier par tout Londres qu'on eût à faire fête l'espace de huit jours, et qu'on en fit bonne chère. Cependant le Roi fit faire un bel appareil pour épouser celle qui avoit son cœur. Or le roi d'Angleterre ne trouvant pas assez de draps d'or en son pays, il délibéra de passer à Paris pour s'en fournir. Si partit aussitôt de son royaume, et s'en vint en fort bonne compagnie ; car en ce temps on ne paiioit point de guerre. H vint descendre en Normandie, avec quatre cents chevaux accommodés à la mode du pays ; et firent tant par leurs journées,

qu'ils arrivèrent à Paris où étoit le jeune roi de France, âgé de dix-neuf à vingt ans, avec sa mère, qui tenoit le royaume en bonne paix.

Comme la reine br Xrniue cuoova ou bcuant bu roi b' Angleterre bed plus granbâ be ses barons et bourgeois bc la oille be Çaris.

Quand la reine de France eut su la venue du roi d'Angleterre , elle envoya au devant les barons et bourgeois de la ville de Paris en bonne ordonnance. Ce jour, le jeune roi qui n'étoit pas à Paris vint saluer la Reine qui le festoya ; et ainsi qu'ils étoient au souper, le roi anglois déclara la cause de son voyage et de la beauté de la pucelle, et ne fut parlé d'autres matières: après souper, les joueurs d'instrumens vinrent et commencèrent à danser et firent très bonne chère. Le roi anglois désiroit fort voir le jeune roi de France; néanmoins, après avoir joyeusement passé le temps, le roi anglais s'en fut, et ses gens furent joyeux de l'honneur que la Reine leur avoit fait.

Quand le Pioi fut en sa chambre, il commença à louer grandement la Reine du bon traitement qu'elle leur avoit fait ; mais, quant à la Reine il lui souvint des paroles que le feu Roi son mari dit quand il revint d'Espagne, et comme il avoit promis son fils à la fille du roi d'Espagne , aussi désiroit-elle que son fils fut marié. C'est pourquoi elle lui en parla : il y consentit, et lui dit : « Ne désirant pas que le roi

d'Angleterre sache notre dessein, crainte qu'il ne me prévienne, je changerai mon nom, et ferai aller mon armée par un autre lieu, et mes chariots auront souvent nouvelles de moi. Quand je serai arrivé par delà, selon que je verrai la manière d'épouser ou non, je le ferai. Et ainsi je vous prie d'en dire votre avis; car je ne suis pas si arrêté à mon opinion que je ne veuille user de votre bon conseil. »

Quand la Reine ouït si sagement parler son fils, elle en fut joyeuse et aussi ceux du conseil, et elle dit : « Mon fils, il me semble qu'avez sagement pris votre intention de vous en aller en la manière qu'avez devisé; cai' principalement nul mariage ne se doit faire, si les parties ne le consentent. Et veux qu'y alliez en plus haut rang que faire se pourra, car votre père en revint en grand honneur et triomphe. » Pour abréger, tous furent de même opinion, et quand tout fut bien conclu, on ordonna que le Roi ne verroit point le roi d'Angleterre, sinon secrètement, afin qu'il ne fût de lui connu; et les plus belles bagues, chaînes, colliers et autres choses nécessaires servant à se marier, seroient portées en Espagne, et qu'on en laisseroit une partie pour aider à fournir le roi d'Angleterre, et que la Reine l'entretiendroit sept ou huit jours, jusqu'à ce que le roi de France fut prêt de partir.

Le duc d'Orléans eut charge de faire faire l'appareil de ce qui étoit nécessaire. Si prirent les plus honnêtes barons de la maison du Roi, tous de son âge, et cent jeunes gens fort beaux , et se firent tous

habiller comme il lui sembla le mieux. Et le roi retourna au bois (le Vincenues, et dit au duc d'Orléans qu'il fit diligence, et qu'incontinent que tous les barons et pages seroieut prêts, qu'on les amenât à Vincennes. Et cependant les ducs d'Orléans et de Bourbon, qui avoient toute la charge, firent apprêter deux mille hommes des principaux du royaume et quatre mille archers avec tous les ustensiles de la cuisine, et autres choses nécessaires ; même plusieurs gardes pour conduire le grand nombre de chariots ou bahuts qu'ils menoient, dans lesquels étoient des draps d'or et de soie et autres richesses sans nombre; puis sui\oient lesdits chariots couturiers et brodeurs qui faisoient habits en diverses manières. Durant ce temps, la Reine entretint le roi angloisdeson mieux, en attendant que son fils fût prêt.

Cependant le roi anglois fit chercher des draps d'or et de soie, mais il en trouva peu; car le roi de France avoit pris les plus beaux.

Cependant ses gens furent les uns d'un côté et les autres d'un autre, en sorte que le roi anglois ne s'en aperçut point.

Comme [se cfut pages et les cent cl3eoaliers , tous montés et Ijobillés be même, arrioèrent ÎJeoûnt le roi be iranec au bois î>e Uinrennes. .

Les cent barons et les pages vinrent bien équipés et habillés ; car ils étoient tous vêtus d'un velours

brodé tout à l'en tour de fin or ; les pourpoints étoient de satin cramoisi, beaux et bien en point ; mais par dessus tous le Roi étoit le plus beau, car il étoit puissant homme.

Il défendit à ses gens qu'ils ne disent à personne qui il étoit, sinon qu'il avoit nom Jean de Paris, et qu'il étoit fils d'un riche bourgeois dudit lieu, qui lui avoit laissé de grandes richesses après son décès.

Quand il sut que le roi d'Angleterre voulut partir de Paris, il partit le lendemain et tira son chemin par la Beauce, car il savoit que le roi d'Angleterre vouloit tirer à Bordeaux. Pour ce, il s'en fut devant jusqu'à Étampes, et quand il fut averti que le roi d'Angleterre venoit , il partit d'Étampes , et se mit à chevaucher la Beauce tout doucement pour attendre le roi d'Angleterre. Et fut un mardi après que le Roi, qui Jean de Paris se faisoit nommer, chevauchait avec les deux cents chevaux grisons , tels comme vous avez vu ; son armée étoit allée par un autre chemin, afin que TAnglois ne les aperçût, et conduisoient les chariots et richesses de Jean de Paris. Le roi anglois arriva à Étampes ; ses gens lui dirent que devant lui il y avoit une compagnie de gens bien accoutrés, et qu'il seroit bon d'y envoyer.

Comme le rot b'^nt^icUxte snvojfa un l)évaut pour «ûuoir et que r'étott.

Quand le roi d'Angleterre entendit cela, il commanda qu'on allât quérir un héraut, lequel venu, le

Roi commanda d'aller voir cette compagnie, et qu'il s'enquit et demandent qui en étoit le seigneur, et qu'il le saluât de par lui; incontinent, le héraut se partit, et fit tant qu'il arriva bien près d'eux, et les regarda volontiers, les voyant chevaucher en belle ordonnance, et tous les chevaux pareils.

Si prit courage, et se mit en la garde de Dieu, et vint jusque près des derniers et dit: « Dieu vous garde, messeigneurs , le roi d'Angleterre, mon seigneur, qui vient après moi, m'envoie vers vous pour savoir qui est le capitaine de toute cette compagnie.— Ami, dit un d'eux, c'est Jean de Paris, notre maître.»— «Est-il ici, dit le héraut?» — «Oui, dirent les François, il chevauche un peu devant.» — «Vous semble-t-ilque jelui puisse parler?» — «Vous pouvez lui parler si vous chevauchez légèrement. » — «Comment le connoîtrai-je?» — «Vous le connoitrez à une petite baguette blanche qu'il porte en sa main. » Le héraut chevaucha par la presse, et étoit ébahi de voir tel triomphe, il se hâta et vit celui qu'il demandoit et le salua en disant :

« Très haut et puissant seigneur, je ne sais pas les titres par quoi je vous puisse honorer, si m'ayez pour excuse ; plaise vous savoir, mon redouté seigneur, que le roi d'Angleterre, mon maître, m'envoie à vous savoir quelles gens vous êtes ; car il est bien près et désire d'aller en votre compagnie. » — « Mon ami, vous direz à votre maître que je me recommande à lui, et que s'il veut chevaucher légèrement, il nous pourra atteindre, car nous n'allons pas

bien fort.»— «Que dirai-je que vous êtes? » — «Mon ami, dites-lui que je m'appelle Jean de Paris.» Le héraut ne l'osa plus interroger, doutant de lui déplaire : si retourna vers son seigneur, tout étonné de ce qu'il avoit vu. Il lui dit qu'ils étoient environ deux cents chevaliers et cent pages tous d'un même habit et de même âge : « J'ai tant fait que j'ai parlé à leur maître et l'ai salué de par vous, il m'a dit que son nom est Jean de Paris : plus avant je n'ai osé l'interroger , il n'y a point de différence entre eux , sinon qu'il porte une baguette blanche en sa main, et est merveilleusement beau par dessus tous les autres. »

€ûmmc le rot b'^ngleterrc fommou^a a ses brttonô qu'ils rl)et)ûucl)06Sfnt fort, quanî» il sut nouocUcâ îie Ican î)c {Jarts.

« Or^ chevauchons , » dit le roi anglois , et commanda à ses principaux barons qu'ils chevauchassent en belle ordonnance. Quand il eut atteint les derniers il les salua, et ils lui rendirent son salut, puis leur dit: «Jevoudrois que vous m'eussiez montré Jean de Paris, qui est seigneur de cette compagnie. » — •

« Sire, dirent-ils, nous sommes ses serviteurs, et le trouverez un peu plus avant : il porte une baguette en sa main.» Lors le roi d'Angleterre chevaucha jusqu'à Jean de Paris, et le salua.

Comme U roi b'^nglctcrrc lurioa à 3ran he \}ans tt U salua fort îioucrment, et 3cou bf Çariô lut reuîiit sou salut.

«De Dieu vous soit honneur, Jean de Paris, et ne vous déplaise; car j'ignore votre seigneurie. »

— «Sire, dit Jean de Paris, vous savez bien : car c'est mon titre que Jean de Paris, mais je désire de savoir le vôtre.» ■ — '«Je suis le roi anglois, et vais me marier en Espagne avec la fille du Roi. » — «A la bonne heure , et moi je m'en vais passer le temps par le pays, et délibèred'aller jusqu'à Bordeaux, et plus loin si c'est ma fantaisie. » — «Dites-moi, dit l'Anglois, de quel état vous êtes, vous qui cette compagnie menez.»— -«Certes, répondit-il, je suis fils d'un riche bourgeois de Paris qui va dépenser une partie de ce que mon père m'a laissé.»—* Vous serez bientôt à bout.» Jean de Paris répondit : «De cela ne vous souciez pas, car j'en ai bien plus d'ailleurs; mais chevauchons plus fort, afin de coucher aujourd'hui près d'Orléans à six lieues du moins.» Ils furent plus fort qu'ils n'avoient accoutumé, et le roi anglois disoit parfois à ses gens : « Cet homme est fou de dépenser son bien par le pays. »

— «Sire, dirent ses gens, il a bonne contenance, s'il n'étoit bien sage, il n'eût pu rassembler une telle compagnie.» — « Il est vrai, dit le roi anglois, et si ne sais-je que penser; mais il est impossible de croire que le fils d'un bourgeois puisse maintenir un tel état. »

Puis piquoit et venoit parler à Jean de Paris, qui ne tenoit compte de lui que bien à point et en bonne sorte. Si tenoit une gravité et avoit belle contenance, puis quand ils furent près d'un lieu nommé Amenais, Jean de Paris dit au roi anglois, qui fort le regardoit : « Si c'est votre plaisir de prendre ce gré de venir souper avec moi, nous ferons bonne chère. » — « Je vous remercie, dit le roi anglois; mais je vous prie de venir avec moi, nous deviserons des choses qu'avons vues.» — «Non, dit Jean de Paris, je ne laisserai pour rien mes gens ; )» et en parlant de beaucoup de choses, ils arrivèrent au lieu pour loger la nuit, où il trouva ses fourriers qui avoient accommodé ses logis somptueusement ; car le cuisinier et maître d'hôtel furent devant, afin que tout fût prêt quand il seroit arrivé; ce aue le roi anglois ne faisoitpasj c'est pourquoi il falloit prendre ce qu'il trouveroit es hôtelleries. Quand ils furent arrivés dans la ville, chacun s'en fut dans son logis avec sa compagnie.

Comme le roi b'vluciUterre s'en fut a sou logis, tt 3can be Çûris lui cuDoya à souper.

Quand Jean de Paris fut entré en son logis, il fut fort joyeux: le souper étoit prêt, auquel il y avoit quantité de venaison et volailles de toutes sortes; car il y avoit des gens qui ne faisoient autre chose que d'aller par le pays et acheter ce qui étoit nécessaire. Les gens du roi anglois firent tuer bœufs , moutons et volailles telles qu'ils les purent trouver.

l-iO NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

Quand il fut temps de souper, Jean de Paris fit porter au roi d'Angleterre, en des plats d'or et d'argent, des viandes de toutes sortes et du vin à foison, dont le roi et tous ses gens furent ébahis.

Lors il les remercia et s'assit à table pour souper tandis que cette viande étoit chaude; car son souper n'étoit pas prêt. Grands discours se tinrent de Jean de Paris, et disoit le roi anglois: «Vraiment, c'est là chose bien forte à croire qui ne le verroit, toutefois c'est un beau passetemps que sa compagnie. Plût à Dieu qu'il voulût tenir notre chemin. » — « Certes, dit un Anglois, aussi fait-il jusqu'à Bordeaux, comme il dit.» Le Roi dit . «J'en suis fort joyeux, mais nous n'avons rien de quoi lui pouvions aider, je veux que vous soyez six qui Tirez remercier des biens qu'il nous a envoyés, et demanderez s'il veut venir coucher en notre logis, je crois que nous avons le meilleur quartier, et verrez son état.» — ■ «Volontiers irons et en saurons dire des nouvelles, s'il leur plaît nous laisser entrer, et saluerons Jean de Paris de votre part. »

Comme le rot b'3uglcterre cnnopa ses borons à 3can bc IJûris U remercier îJe ses biens, et le prier î)e oenir foufl)er en son logis.

Aussitôt que les barons du roi anglois furent arrivés au quartier de Jean de Paris, ils furent ébahis de voir tant de gardes à la porte , et furent tous émerveillés. Et puis demandèrent ces gardes qui ils

JEAN DE PARIS. i21

etoient. Ils répondirent : « Nous sommes au roi d'Angleterre, lequel nous a envoyés devers Jean de Paris, pour le remercier des biens qu'il lui a envoyés ; faites-nous parler à lui. » — « Volontiers, dirent les gardes, car il nous a recommandé de ne rien refuser aux Anglois. »

Les barons furent étonnés de ce qu'ils voyoient, quand ils furent devant le logis de Jean de Paris, ils trouvèrent d'autres gardes auxquels ils dirent la cause de leur venue. Lors le capitaine de cette garde fut savoir s'il les laisseroit entrer. Etant revenu, il dit aux barons : « Messieurs, notre maître est assis à table ; mais nonobstant il veut bien que vous entriez ; venez après moi. » Quand le capitaine entra en la salle, il se jeta à genoux , aussi firent les Anglois, qui, les voyant en cet état, furent ébahis, vu que Jean de Paris étoit seul à table , et ses gens autour de lui, et ceux à qui il parloit mettoient le genouil à terre. Lors Jean de Paris devisa avec les Anglois. Puis, quand il eut soupe, et que grâces furent rendues à Dieu, les instrumens de toutes sortes commencèrent à sonner mélodieusement, puis ou les mena souper avec les nobles barons de France et furent fort bien servis.

Ils furent étonnés de la grande quantité de biens et de la grande quantité de vaisselle d'or et d'argent qu'il y avoit. Après souper les Anglois prirent congé et retournèrent à leur maître, auquel ils contèrent ce qu'ils avoient vu, dont il fut ébahi. Le lendemain Jean de Paris fut à l'église, où on lui avoit tendu un I- 11

riche pavillon ; puis fut commencée la messe avec les musiciens qu'il menoit avec lui. Il y eut des Anglois qui furent tout raconter au roi anglois, lequel vint incontinent à l'église. Jean de Paris lui manda qu'il vînt à son pavillon , et qu'il seroit plus à son aise. « J'irai volontiers, dit le roi anglois. » Quand il entra dans le pavillon, si salua Jean de Paris, lequel lui rendit son salut et lui fit place auprès de lui ; il faisoit beau voir le pavillon et ceux qui y étoient. Etant la messe dite, chacun prit congé, et vinrent en leurs logis pour dîner.

Jean de Paris envoya au roi anglois de la viande toute chaude, comme il avoit fait au soir, puis montèrent en la manière qu'avez ouï pour aller jusqu'à Bordeaux , si bien que Jean de Paris avoit ses logis faits et garnis de tout ce qui étoit nécessaire. Et à chacun repas lui envoyoit de la viande, lequel s'étonnoit d'où elle pouvoit venir en de si petites bourgades où ils arrivoient.

Comme U roi b'^nglftcrre et 2can îic Çarts cljeoaiuljèrfnt eueemble, en îreoisûitt pur U rljemin.

Le roi d'Angleterre chevauchant par delà Bordeaux avec Jean de Paris, lui demanda s'il iroit avec lui jusqu'à Bayonne. Et Jean de Paris répondit que oui. « Plût à Dieu, dit le roi d'Angleterre, que votre voyage s'adressât en Espagne.» — « Par aventure, dit Jean de Paris, aussi ferai-je ; car après Dieu je fais ma volonté. » — « C'est bonne chose, dit le roi an^

glois. Si vous vivez longtemps, il faudra bien changer de propos. » — « Je n'ai garde, dit Jean de Paris ; car j'ai plus de bien que je n'en puis dépenser de mon vivant. »

Alors le roi d'Angleterre regarda ses gens et dit en soi-même que cet homme n'étoit en son bon sens ; mais tant y a que Jean de Paris tenoit le roi d'Angleterre plus aise qu'en sa vie n'eût été. .

Comme lean îrc Çariâ et 6£ô tjcna oojnuit la pluie vcn'ix retirent leurs mautemu* et rijaperous à ijorge.

Il avint un jour ainsi qu'ils chevauchoient , il commença à pleuvoir ; et quand Jean de Paris et ses gens virent venir la pluie, ils prirent leurs manteaux et chaperons à gorge, et vinrent ainsi accommodés jusqu'auprès du roi anglois qui commença à les regarder en cet état.

Alors dit à Jean de Paris : « Vous et vos gens avez trouvé bons liabillemens contre la pluie et mauvais temps. » Lui et ses gens n'avoient nuls manteaux ; car alors il n'y en avoit point en Angleterre, et aussi n'avoient-ils pas la manière de les faire. Les Anglois portoient leurs bonnes robes qu'ils avoient fait faire pour les noces ; car en leur pays on ne portoit point de malles ni d'habits, parquoi vous pouvez bien penser comme étoient leurs robes. Les unes étoient longues, les autres étoient courtes et fourrées de plusieurs fourrures, qui étoient piètres pour la cause de l'eau ; le lendemain le drap frottoit sur les fourrures qui étoient gâtées.

Lors Jean de Paris dit an Roi : « Sire, vous qui êtes grand seigneur, vous devriez faire porter à vos gens des maisons pour les couvrir en temps de pluie.

Adonc se prit à rire et répondit : « Il faudroit avoir un bon nombre d'éléphans pour porter tant de maisons. » Puis se retira devers ses barons en riant, et leur dit : « N'avez-vous pas ouï ce que ce galant a dit? Ne montre-t-il pas qu'il est fou? 11 croit qu'avec le trésor qu'il a, quoiqu'il ne l'ait pas acquis, rien ne lui soit impossible. »

« Sire, lui dirent les barons anglois, c'est un beau passe-temps que d'être en sa compagnie ; il fait passer le temps joyeusement : plût à Dieu qu'il voulût venir aux noces avec vous , en lui donnant une somme d'argent vous en seriez plus honoré. » — « Je le voudrois , dit le Roi, mais s'il vouloit se dire à nous, ce nous seroit honte ; car les dames priseroient peu notre état. »

Si laissèrent les Anglois le parler ; car la pluie les chargeoit tant qu'il n'y avoit celui qui ne se désirât d'être au logis. Quand ils furent en la ville, chacun s'en fut au logis , et Jean de Paris envoyoit tous les jours de ses biens au roi d'Angleterre. Le lendemain ils partirent et s'en vinrent à Rayonne ; le jour d'après ils se mirent aux champs, et chevauchant ils trouvèrent une rivière qui étoit mauvaise, où se noyèrent plusieurs Anglois.

Comme eu passont une xmhs beaucoup îies gcus bu rot ougloiô 9e uopèreut, et Itan be Çaris et ees geua possèreut Ijorbimeut.

Quand les Anglois furent près de la rivière , ils commencèrent à passer le gué ; il y en eut plus de soixante de noyés qui étoient mal montés, dont le Roi fut déplaisant. Jean de Paris venoit tout doucement après, qui ne s'ébahissoit point de cette rivière ; car lui et tous les siens étoient bien montés. Et quand ils furent à la rivière, ils passèrent à la volonté de Dieu, car la rivière étoit devenue enflée, parquoi il y avoit risque et péril. Le roi anglois qui étoit au bord de la rivière lamentoit ses barons, et voyoit comment Jean de Paris passoit sans doipmage. Quand ils furent outre , le roi anglois dit à Jean de Paris : « Vous avez eu meilleure fortune que moi ; car j'ai perdu beaucoup de mes gens. » Jean de Paris se prit à sourire et dit : « Je m'étonne que vous ne faites pas porter un pont pour passer vos gens, quand ce vient aux rivières. » Le roi anglois se prit à rire, nonobstant sa perte, puis lui dit ; « Chevauchons un peu, car je suis fort mouillé, je voudrois bien être au logis. » Adonc lui dit Jean de Paris, qui feignit de ne l'avoir pas entendu : « Sire, chassons un peu par ce bois. » — « Je n'ai pas envie de rire, dit l'Anglois. » Si chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent chacun en leurs logis, où les Anglois commencèrent à plaindre leurs parens qui étoient noyés ;

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mais patience, car il falloit aller aux noces, qui fut en partie cause d'oublier mélancolie. Quand ce vint un autre jour qu'ils étoient aux champs, et quand le roi anglois eut oublié une partie de sa mélancolie, il dit à Jean de Paris : v( Mon ami, dites-nous, je vous prie, en passant le temps, pour quelle raison venezvous en Espa^^ne? » — « Sire, dit Jean de Paris, volontiers je vous le dirai. — Je vous dis pour vrai, qu'il y a environ quinze ans que feu mon père, à qui Dieu fasse pardon, vint chasser en ce pays, et quand il partit il tendit un lacet à une cane; je viens m'ébattre pour voir si la cane est prise. » — « Vraiment, dit le roi d'Angleterre en riant, vous êtes un maitre chasseur qui venez si loin chasser une cane; si elle est prise elle seroit pourrie et mangée des vers.» — « Vous ne savez pas, dit Jean de Paris, que les canes de ce pays ne ressemblent pas les nôtres : celles d'ici se conservent mieux. » De ceci rirent les Anglois, qui n'entendoient pas à quelle fin ildisoitces propos: les uns disoient qu'il étoit fou et les autres non.

Approchant la cité de Burgos, où étoit le roi, et en laquelle les noces se dévoient faire: le roi d'Angleterre dit à Jean de Paris : « Monseigneur, si vous vouliez venir avec moi jusqu'à Burgos, puis vous avouer de moi, je vous donnerai de l'or et de l'argent largement, et si vous verrez une belle assemblée de dames et de seigneurs.»— «Sire, dit Jean de Paris, d'y aller je ne sai ce que j'en ferai; car ce sera si mon plaisir y est : et quand est de m'avouer de votre service, cela ne vous faut pas penser; car votre

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royaume ne me le feroit pas faire, j'en ai plus que vous. »

Quand le roi d'Angleterre entendit ce refuser, il fut dolent, et eût bien voulu que Jean de Paris eût été en France, doutant que sll alloit à Burgos, son état n'en ser(Wt pas prisé comme le sien ; mais il ne lui en osa plus parler, fors qu'il lui dit : « Pensezvous point y venir?»— «Certes, dit Jean de Paris, peut-être que non, selon que je le trouverai en moi ». A tant laissèrent ces paroles ; mais le roi anglois pensa bien qu'il y viendroit, et s'ébahissoit fort.

Et quand ce vint au lendemain, Jean de Paris dit au roi d'Angleterre qu'il ne l'attendit pas : car il ne vouloit bouger de tout le jour; alors le roi d'Angleterre s'en partit et tant chevaucha avec ses barons, que ce jour même il arriva à Burgos, où ils furent bien reçus en grand honneur et triomphe, et tous ses chevaliers de même.

Comme le roi b'^nglctcrre ûrriim a Qnx%oô , où il fut Ijonorablcmeut reçu.

Environ les trois ou quatre heures du soir, le roi d'Angleterre arriva à Burgos, où il fut honorablement reçu; car il y avoit une belle et somptueuse compagnie, où il y avoit le roi d'Espagne, le roi de Portugal, le roi et la reine de Navarre, le roi d'Ecosse, le roi de Pologne, et plusieurs autres princes, barons, dames et damoiselles, qui étoient en grand nombre, qui tous firent un grand honneur au roi

d'Angleterre et à ses barons aussi. Mais quand la fille du roi d'Espagne l'eut bien considéré, elle n'en fut pas joyeuse, et pensa en elle-même que ce n'étoit pas son fait ; toutefois la chose étoit si avancée qu'il n'y avoit aucun remède pour garder l'honneur de son père.

Mais retournons à Jean de Paris, lequel ayant fait avancer son train, chevaucha tout le dimanche jusqu'à deux lieues de la ville, et vint loger en une petite ville proche de là, puis envoya deux hérauts accompagnés de cinq cents chevaliers au roi d'Espagne pour demander logis pour Jean de Paris.

Commfiit îintr l)crûut5 rtûitt prcâ be la porte y laissèrent Us cinq cents cl)cyalierô qui étoient oenus avec nir, et n'entrèrent en la cille qu'eux et îieur seroitcurs, qui étoient l}abillés be même.

D'un riche drap d'or étoient vêtus les hérauts, montés sur deux haquenées richement accoutrées, et quand ils furent près de la cité, ils firent arrêter leurs gens jusqu'à ce qu'ils fussent retournés, et ne menèrent que chacun un page habillé d'un fin velours violet; et étoient les accoutremens de leurs chevaux de même. Si entrèrent dans la ville, et demandèrent où étoit le roi; et dirent qu'ils étoient hérauts de Jean de Paris, et vouloient dire quelque chose au roi de par lui. Alors on fut dire au roi d'Espagne qu'il y avoit les hérauts les mieux en point qu'on eût jamais vus, et se disant serviteurs d'un nommé

Jean de Paris, qui les envoie devers lui. « Que vous plait-il qu'on lui dise? » Le Roi dit : » — « Entretenez-les jusqu'à ce qu'on ait soupe. »

(Homme U roi b'3uigilftcrrc rommcnra a xacontn ite faits îre 3ean bc Çaris, iront fut ri peubunt tout U 6onprr.

Voyant le roi anglois que Jean de Paris vouloit venir à la fête, il commença à dire : « Monsieur, je vous prie que vous donniez bonne réponse aux hérauts; car vous verrez merveilles. »— «Et qui est ce Jean de Paris, dit le roi d'Aragon? » — « Sire, dit-il, c'est le fils d'un riche bourgeois de Paris, qui mène le plus beau train qu'on puisse voir.» — « Combien a-t-il de gens?» — «Deux ou trois cents chevaux bien accoutrés-»— «C'est une terrible chose, dit le Roi, qu'un simplebourgeois de Paris puisse maintenir un tel état si longuement commedevenir ici. »— « Comment! dit le roi d'Angleterre , de vaisselle d'or et d'argent il n'en manque point; il est capable de payer un royaume; car il semble mieux un rêve qu'autre chose. Et est plus fort content en fait d'honneur qu'oncques vîtes hommes; et si vous dis qu'il déprise honneur de roi contre le sien. Autrement il est fort doux et fort communicatif ; mais quelque manière qu'il ait, il semble qu'il vient de la lune, car il dit des mots qui n'ont ni chien ni queue, autrement on le croiroit homme. »— « Mais encore, que dit-il? dit le roi d'Espagne. » — « Je vous le dirai. » — « Un jour chevauchant ensemble qu'il pleuvoit fort, lui et ses gens

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prirent certains vètemens qu'ils faisoient porter par des chevaux qui préservoient de la pluie, je lui dis qu'il étoit bien en point pour la pluie ; il me répondit que moi qui étois roi d'Angleterre devois faire porter à mes gens des maisons pour les garder de la pluie. » De ce mot ils se prirent à rire. « Or écoutez, messieurs, dit le roi de Portugal, il ne faut pas se moquer du monde en son absence ; je ne crois pas qu'il ne soit sage homme, s'il peut trouver manière de mener cette compagnie, car ce n est pas vraisemblable que ce soit sans grand sens et entendement. » Les paroles du roi de Portugal donnèrent grande foi aux seigneurs et dames ; car fort sage étoit : « Encore n'avez-vous rien ouï, je vous en dirai encore des plus nouvelles : Un jour passant une rivière, plusieurs de mes gens furent noyés dans l'eau qui couroit roide, puis étant hors du rivage, comme je regardois la rivière, il s'en vint à moi pour me bien consoler, et me dit : « Vous qui êtes un puissant roi, vous devriez faire amener avec vous un pont pour faire passer la rivière à vos gens afin qu'ils ne fussent noyés.» Quand il eut dit cela, ils commencèrent à rire par la salle. Alors la fdle du roi d'Espagne qui écoutoit, lui dit : « Monseigneur, dites-nous l'autre, je vous prie. » Il répondit : « Volontiers je le dirai : L'autre jour, ainsi que nous marchions ensemble je lui demandai en passant qui étoit la cause qui le faisoit venir en ce pays. 11 dit que son père à son retour avoit tendu un lac et à une cane, et maintenant il venoit voir si ladite cane étoit prise. » Quand on ouït

ces paroles, le roi commença à rire plus que devant, et tellement fit durer ce qu'il récitoit de Jean de Paris que le souper fut parachevé. Quand les tables furent levées, le roi envoya quérir les hérauts qui étoient richement accoutrés, lesquels étant devant la compagnie saluèrent le roi , comme vous verrez ciaprès.

Comme les Itérants be litan be }}axis entrèrent en la t>ille où étoit le roi î)'(55pagnc aecompagné be plusieure rota, barons, bames et cl^eyalierô, pour bemonber logis pour leur maître.

« Sire, Jean de Paris notre maître, vous salue et vous prie de lui donner logis en un quartier de la ville, pour lui et ses gens. » — « Mes amis, dit le roi, pour les logis vous ne demeurerez pas ; car je vous en ferai donner » . Alors il envoya un maître d'hôtel avec eux, et leur dit : « Allez, mes amis, si vous avez besoin de quelque chose, je vous le ferai donner. » Ils s'en furent par la cité , et leur voulut-on donner logis pour trois cents chevaux , mais ils n'en tinrent compte. Si furent amenés devant le roi, qui leur demanda s'ils avoient assez de logis. « Non, dirent les hérauts; car il nous en faut dix fois autant. » — « Comment! dit le roi d'Espagne, avez-vous à loger plus de trois cents chevaux? » — « Oui, sire, plus de deux mille, ou ils ne viendront pas ici : il nous faut bien depuis la petite église jusqji'à la porte, et ne pouvons pas à moins.» — « Yous l'aurez demain matin, dit le roi d'Espagne, car je désire voir votre

maître. Je ferai tantôt déloger ceux qui sont logés, et demain les trouverez prêts. » Alors ils prirent congé du roi d'Espagne et lui dirent : « Nous serons suivis des fourriers qui marqueront les logis.» — «Amis, dit le roi, n'y a faute, et me recommande à votre maître. » Grand discours fut tenu de Jean de Paris, et leur tardoit que le lendemain fût venu pour le voir.

Comment lc6 j^crnute tinrent beocrs lean bt |Jûrt6 pour lui îiirc Irt rcpoiisc que le rot î>'(Ê5pagne leur aooit faite.

Les hérauts marchèrent toute la nuit pour aller faire réponse à Jean de Paris de ce qu'ils avoient fait avec le roi d'Espagne ; ils arrivèrent près de lui et lui contèrent ce qu'ils avoient fait, et la parfaite beauté de la pucelle, qui plut à Jean de Paris. Alors il les fit retourner pour aller conduire les cinq cents premiers chevaux pour faire les logis, puis appela tous les princes et barons, les priant de garder le commandement, ainsi qu'ils avoient délibéré de le servir, car ils ne tàchoient qu'à lui être agréables. Quand ce vint le matin, les seigneurs et les dames qui étoient venus aux noces se levèrent bien matin, de peur qu'ils avoient de ne pas voir arriver Jean de Paris ; pendant qu'ils en parloient, les deux hérauts et les deux pages arrivèrent qui menoient les cinq cents chevaliers : les nouvelles vinrent au palais que Jean de Paris venoit, et quand les fourriers le surent ils s'approchèrent du palais du roi afin de savoir si Jean de Paris y étoit, et ils avancèrent pour parler à lui,

Comment les fourriers îie 3cau be Çartô pasôèrcut por ôeoant le palûis îiu roi b'^spague, lequel leur bit qu'iU fussent Us bien oenus.

Alors les fourriers passèrent vers le palais du roi d'Espagne, et le Roi les reçut fort honorablement, le Roi dit à un des fourriers : « Dites-nous où est Jean de Paris, afin de le voir. » Le fourrier lui dit : « Il n'est pas en cette compagnie. » — « Qui êtes-vous, dit-il?» — « Nous sommes les fouriers qui venons lui faire ses logis.» Quand le roi ouït sa réponse il fut ébahi, et dit au roi d'Angleterre : « Vous disiez qu'il n'y avoit que trois cents chevaux, et en voilà plus de cinq cents qui sont passés. » — « Voilà des gens bien en point, dit la fille d'Espagne, vous, devez régaler leur seigneur qui vient nous faire tant d'honneur. ))— « Vraiment, ma fille, vousdites vérité, jevais envoyer ces gensqui sont venus pour le faire fournir de linge, vaisselle et tapisserie. Il appella son maître d'hôtel, et lui dit : « Allez au quartier qu'avez donné à ces gens, et leur faites donner ce qu'il faudra » .Le maître d'hôtel y fut et les trouva en besogne : les uns faisoient barrières, les autres rompoient les maisons pour passer de l'un à l'autre; les autres tendoient des tapisseries ; et sembloit que ce fût un monde. Quand le maître dliôtel vit cela il fut bien ébahi, et dit : « Je viens ici pour demander ce qu'il vous faut, soit vaisselle ou tapisserie, je vous en ferai délivrer.» — « Si répondit un des hérauts, et dites au roi que nous le remercions ; car I. 12

les chariots arriveroht tantôt qui portent les ustensiles. Si le roi a affaire de tapisserie ou vaisselle d'or ou d'argent, nous en avons assez pour lui, venez-nous le dire, et nous en envoyerons douze chariots chargés qui le fourniront. » Le maître d'hôtel s'en fut tout émerveillé le dire au roi devant toute la baronie et les dames, qui écoutoientle rapport qu'il faisoit : Si ne parloient que de Jean de Paris duquel la venue tardoit tant.

Le Roi fit célébrer la messe, tous les princes et tous les seigneurs furent l'ouïr ; et quand ce vint sur la fin, voici venir un écuyer qui vint dire : « Venez voir arriver Jean de Paris, et vous hâtez. » Adoucies rois prirent les dames par la main et s'en vinrent aux fenêtres du palais; les autres sortirent dans la rue afin de mieux voir.

Comment les ronbuftcurs bcs fljoriots ninreut en btiU ûrbonnanrc et après eur les c\)axïotd be la topisserif ,

Peu après arrivèrent deux cents hommes d'armes bien en point, et furent deux trompettes devant deux tambours de Suisse et un fifre; et étoient montés sur de bons chevaux qu'ils faisoient sauter : c'étoit un triomphe de les voir, et venoient deux à deux en belle ordonnance. Le roi d'Espagne demandoit au roi anglois, qui étoient ces gens-là? « Je n'en sais rien, dit-il, car je ne les ai point vus en notre voyage. » Lors le roi de Navarre, qui tenoit la puçelle par la main, demanda : « Qui êtes-vous, Mes-

sieurs? B — «Nous sommes les conducteurs de chariots de Jean de Paris, qui viennent peu après nous. » La pucelle dit : « Voici un état bien triomphant pour le fils d'un bourgeois. » Après arrivèrent les chariots de tapisserie, à chacun desquels y avoit huit coursiers richement harnachés, et y avoit cinq chariots couverts de velours. « Hélas! dit la pucelle, nous ne le verrons point, il sera dedans ces riches chariots. » Lors le roi de Navarre courut après ceux qui les conduisoient ; car à chacun y avoit deux hommes pour conduire les chevaux : « Dites, mes amis, qui est-ce qui est dans ces beaux chariots? » Ils répondirent que c'étoit la tapisserie de Jean de Paris. Quand ils furent passés dix ou douze, il dit à un autre : «Dites moi, mon ami, qui est dans ces chariots? » ■ — « Monseigneur, répondit-il, tous ceux qui sont couverts de vert sont les chariots de la tapisserie et du linge. » Ils furent ébahis quand ils ouïrent cette réponse. « Ah ! mon ami, dit la pucelle au roi anglois, vous ne nous aviez pas dit tout ce que vous saviez de Jean de Paris. — « Ma mie répondit le roi anglois; je n'en avais vu sinon ce que j'en avois dit : je suis bien ébahi que ce peut être. » Ainsi comme ils parloient, les chariots achevèrent de passer.

€omme tiingt-cinq autxts rl)ûriotô futùrcnt c\m portotfnt its xxiUimUô ht la cuidtu;.

Aussitôt que les premiers chariots furent passés,

il en vint vingt-cinq autres qui étoient tous couverts de cuir rouge. Tantôt après le roi de Portugal demanda: «Messieurs, quels chariots sont ceux-ci? » — < Ce sont les chariots des ustensiles de cuisine de Jean de Paris. » — « Je me tiendrois bien heureux, dit le roi de Portugal, d'en avoir une demidouzaine de pareils. Qui est celui qui peut mener et entretenir tel triomphe? Et ne le verrons-nous pas? » Et comme ils devisoient on vint dire que le dîner étoit prêt. « Hélas ! dirent les dames, ne parlez point de cela ; car il n'est plaisir que voir richesses innumérables. » Quand les chariots furent passés, il en arriva vingt-cinq autres couverts de damas bleu, et les coursiers étoient harnachés de même, comme nous verrons ci -après.

Comme il entra bana la tJtlU uingt-cinq autres rljarlota fouDcrtô ht îiomas bUu, qui portoient Us robes î»e 3iûu ÎJc Paris.

« Regardez, dit la princesse, voici venir d'autres chariots plus riches que les autres. » Quand ils furent près, on demanda à ceux qui les menoient à qui étoient ces charriots. Ceux qui les menoient répondirent : « Ce sont les chariots de garde-robe de Jean de Paris. » — « Quels habillemens peut-il avoir là-dedans, dit-elle? » Puis elle cria par la fe nêtre : «Dites-moi, mon ami, combien y en a-t-il?» Ils répondirent : « Vingt-cinq. » — « Voilà assez de richesses, dit le Roi, pour acheter tous nos

royaumes. » Grand bruit étoit par toute la cité, spécialement au palais, de la venue de cet homme. Le roi d'Angleterre étoit tout étonné de voir et d'entendre ce qu'il entendoit; car de lui on ne faisoit plus d'estime, mêmement il n'avoit loisir de parler, ni de jouer avec sa fiancée, comme il désiroit, dont il étoit marri. Et pour abréger la matière, les vingtcinq chariots passés , en vinrent vingt-cinq autres couverts de fin velours cramoisi brodés d'or avec des franges fort riches. Quand on les vit approcher chacun s'avança pour regarder.

Comme Us cl)ariot6 be lo vaiatiit tfe 2san bc JDarie entvitsnt.

« Certes, dit la pucelle, je crois que Dieu de Paradis doit à cette heure arriver : Est-il homme qui puisse assembler une telle noblesse? » — « Si l'on m'eût dit;, dit le roi de Navarre, que ce fût le roi de France, je n'en m'en fusse point étonné; car c'est un beau royaume; mais de ce bourgeois-ci je ne sais où j'en suis. » — « Comment, dit la pucelle, vous semble-t-il que le Roi en pût faire autant?» — « Oui, dit-il, s'il l'avoit entrepris. » Tant parlèrent que vingt-cinq chariots passèrent fors un , auquel le Roi demanda : « Ami, qu'y a-t-il en ces chariots couverts de cramoisi? » — « Sire, dit-il, c'est la vaisselle de Jean de Paris. » Incontinent après arrivèrent deux cents hommes d'armes bien en point, comme pour combattre; et venoient quatre à quatre,

en bel ordre et sans bruit. Le roi d'Espagne appela le premier qui portoit un pain en sa lance, et lui dit : « Jean de Paris est-il en cette belle compagnie ?» — « Sire, dit-il, nenny, car lui et sa compagnie dînent aux champs, mais nous sommes commis. » Quand les chariots et les deux cents hommes d'armes furent passés, le roi d'Espagne dit qu'on allât diner ; cependant les dames lui firent requête qu'il laissât bonne garde à la porte pour qu'il ne passât sans être vu. « ]\e vous souciez, dit le Roi, j'en serois plus marri que vous. » Adonc on dîna en ne parlant que des merveilles qu'on avoit vues, dont le roi d'Angleterre n'étoit guère content, mais la reine d'Espagne l'entretenoit au mieux qu'elle pouvoit. Après dîner ils commencèrent à deviser : mais il vint deux écuyers qui dirent : « Venez voir la plus belle compagnie du monde. » Lors sortirent les rois avec les dames et chevaliers , tenant chacun une demoiselle par la main, et vinrent aux fenêtres, et les autres dans la rue, qui étoit toute pleine de peuple.

Comment les orcljrra be la jjarîJf be 3tan be patiô entrèrent en ijranb triompl}e et l]onneur.

Tantôt arrivèrent six clairons bien en point, qui sonnèrent si mélodieusement que c'étoit merveille; vint un grand coursier sautant qui portoit une enseigne ; et après lui venoient deux mille archers bien en point ; et y avoit beaucoup d'orfèvrerie qui

reluisoit au soleil. Le roi d'Espagne demanda à celui qui portoit l'enseigne si Jean de Paris étoit là, il répondit que non, que c'étoientles archers de la garde. « Comment î dit le roi d'Espagne , appelezvous ceci archers, qui tous semblent être des seigneurs? » — « Vous en verrez bien d'autres. » Si passa outre, menant ses gens en bonne ordonnance. Il ne faut pas demander comme ils étoient regardés : vous n'eussiez pas dit un seul mot, tant ils étoient attentifs à regarder ces merveilles. Et vint un des hérauts de Jean de Paris au palais, pour demander au roi d'Espagne la clef de l'église pour avoir Vêpres; car Jean de Paris les vouloit entendre ce jour-là. Le Roi lui dit : «Mon ami, vous aurez tout ce que vous demanderez, mais je vous prie, demeurez pour nous montrer Jean de Paris . » — «Je vous laisserai mon page, qui vous le montrera; il ne vient pas encore, il y a trop de gens d'armes à venir qui viendront devant lui. Et il laissa son page, et la pucelle lui demanda son nom. Il dit qu'il se nommoit Gabriel, a Gabriel, je vous supplie que point vous ne partiez de moi ; et voyez cet anneau que je vous donne. » La pucelle lui dit : « Mon ami, quand viendra Jean de Paris ?» — « Mademoiselle, il arrivera auparavant ses gens d'armes. » — « Comment! dit la pucelle, ne sont-ce pas ceux qui passent ?» — « Non, dit le page, ce sont les archers de l'avantgarde qui sont deux mille et autant de l'arrièregarde. Le roi d'Aragon dit : « Comment ! va-t-il faire la guerre à quelque prince, qu'il mène tant de

gens d'armes? » — « Non, dit le page, c'est le train de son état. » — « Je crois que ces gens-là sortent par une porte et rentrent par l'autre, dit le roi anglois. » — « Ce seroit finement fait, » répondit le roi de Portugal.

Comme le maître b'l)ôtcl îie 3eon be Çari» entra \)o\\oroblement avec Us cent pages b'l)onneur.

Après que les archers furent passés, il arriva un bel homme, qui étoit vêtu de drap d'or, avec un bâton à la main^ monté sur une haquenée. Après lui venoient les cent pages d'honneur de Jean de Paris vêtus de cramoisi, et leur pourpoint de satin brodé d'or, et richement montés sur chevaux grisons harnachés de velours cramoisi, comme robes de pages. Ils venoient leur petit train bien arrangés deux à deux , et les faisoit beau voir ; car on les avoit choisis; aussi étoient-ils bien dignes d'être regardés. Or la pucelie pensoit que celui qui alloit devant les pages étoit Jean de Paris, elle se leva pour le saluer : aussi firent plusieurs barons et dames; mais le page s'en aperçut, et dit : « Mademoiselle, ne bougez jusqu'à ce que je vous avertisse ; car celui que voici est le maître d'hôtel ; cette semaine il est en office, et quatre qui sont par semaine ; et après lui les pages d'honneur pour savoir comment les logis sont préparés.» Le page montroit aux rois toute l'ordonnance. Ils s'étonnoient, etdisoientqu'il étoit pour subjuguer tout le monde.

JEAN DE PARIS. I4l

dTommc uii fl)foolier qui portoit «lu é\iéc bout U fouvrenu ftott fouocrt îi'orffovcvie et pierres précituôtô cntxa en groub triompl)e.

Quand les hommes d'armes furent passés , vint un chevalier revêtu de drap d'or, sur un coursier de même, sinon que la housse étoit de violet. Celui-ci portoit en sa main une épée dont le fourreau étoit semé de riches pierreries. Le page cria aux seigneurs et dames, disant : « Mademoiselle, voilà celui qui porte l'épée de Jean (|e Paris, il sera maintenant ici. » — « Hélas! mon ami , regardez bien afin de me le montrer de bonne heure.» ' — «Aussi ferai-je,» dit le page. Après vinrent six cents hommes montés sur grisons bien accommodés avec des harnois tout semés d'orfèvrerie; et pardessus les croupes des chevaux y avoit de fort belles chaînes d'argent toutes dorées; et les chevaliers qui étoient montés dessus etoient habillés de velours cramoisi comme les pages.

€omm( 3ean be paria arriva en la etfe be (3ur0Od eu granîy triomphe.

Ce page voyant venir Jean de Paris appela la pucelle, disant : « Madame, je vais m'acquitler envers vous, et vous montrer le plus noble chrétien que vous vîtes, c'est Jean de Paris. Regardez celui qui porte un bâton blanc en sa main, un collier d'or au cou, comme il est beau personnage et gracieux. L'or de son collier ne change point la couleur de ses che-

veux. « La pucelle fut joyeuse des nouvelles que le page disoit. Lors arriva Jean de Paris richement habillé; à l'entour de lui six pages, trois deçà et trois delà. Quand la pucelle l'aperçut, elle devint rouge qu'il sembloit que le feu lui sortoit du visage. Le roi de Navarre lui serra la main s'en étant bien aperçu. Quand Jean de Paris parla, elle lui tendit un couvre-chef de plaisance qu'elle tenoit, en le saluant doucement. Quand Jean de Paris la vit, il fut épris d'amour, fit la révérence et la remercia; puis passa outre avec ses gens.

Contmr cinq mtta l)ommM b'orntfs î>e l'arrim-gttrbc filtreront en belle jrbonuaiue.

Jean de Paris étant entré, arrivèrent les cinq cents hommes d'armes de l'arrière-garde qui étoient derrière, pour savoir si Jean de Paris n'avoit point d'affaires. Si furent ébahis les seigneurs et dames de voir tant de gens ; et dit la pucelle : « Hé Dieu, y a-t-il encore des gens d'armes? * — « Madame, dit le page, c'est l'arrière-garde de mon maître, qui sont cinq cents de même à ceux qui sont passés. » — « Il seroit mal de prendre noise à un tel homme, dit le roi de Navarre, je crois qu'au monde n'y a tant de richesses.» Lors les dames vinrent au devant du Roi le prier qu'il envoyât quérir Jean de Paris, et le roi d'Espagne leur promit d'y envoyer.

€omm« U comte îie duorion et son compognon olUreitt betjers 3con bc Carte.

Le roi d'Espagne dit aussitôt au comte de Quarion et à trois de ses barons : « Dites à Jean de Paris que nous le prions de venir en ce palais pour commencer la fête. Et quand ils vinrent au quartier de Jean de Paris ils trouvèrent les rues fortifiées, avec bonne garde, qui leur demanda à qui ils étoient. «Nous sommes, dit le comte, au roi d'Espagne, qui nous envoie à Jean de Paris. » — « Entrez dirent-ils, avec votre compagnie. » Lors entrèrent et virent les rues tendues de riches tapisseries. Étant devant le logis ils trouvèrent grande compagnie de gens d'armes avec leur capitaine, auquel le comte demanda à parler à Jean de Paris. « Qui êtes-vous, dit le capitaine? » — « Je suis le comte de Quarion, à qui le roi d'Espagne a donné charge de venir parler à Jean de Paris. » — « Suivez-moi, dit le capitaine. » Après qu'ils furent entrés en la première salle, qui étoit tapissée d'un drap d'or à haute lisse, et quand ils eurent un peu regardé, le capitaine vint qui leur dit : « Attendez encore un peu, parce qu'on tient conseil et n'ose heurter à l'huis. » Quand ils eurent un peu attendu, on ouvrit la porte; le capitaine entra avec un des chambellans, et lui dit que le comte Quarion vouloit parler à Jean de Paris : « Je vais appeler le chancelier qui parlera à vous, » Il alla quérir, et quand il fut

arrivé^ il leur demanda ce qu'ils vouloient : a Nous voulons parler à Jean de Paris de par le roi d'Espagne. » — ■ « Comment ! dit le chancelier : est-il si malade qu'il ne puisse venir jusqu'ici? Vous n'y pouvez y parler. » Le comte entendant sa réponse fut ébahi et s'en retourna dire la réponse au roi tî'Espagne, dont les dames furent fâchées, croyant qu'il n'y viendroit pas.

Lors le chancelier sortit de la chambre avec cinquante hommes, et reçut les rois honorablement et leur compagnie ; puis dit au roi d'Espagne : « Sire, quevenez-vous faire ici? vous soyez le bien-venu. » — « Je ne me pourrois tenir, dit le roi d'Espagne, de venir voir Jean de Paris, et le prier que son plaisir soit de venir à présent en mon palais voir les dames qui désirent le voir; je vous prie que je puisse parler à lui. » — «Venez donc, je vous montrerai le chemin. » Puis le mena en la chambre du conseil, qui étoit tendue de satin rouge broché de feuillage d'or, le ciel de même, et le parement. Puis vint heurter à la chambre du conseil où Jean de Paris étoit en la manière qui s'ensuit: Premièrement la chambre, le ciel et le parement étoient tendus d'un velours vert, àgrands personnages d'or, enrichi de perles où étoit portrait l'Ancien Testament. Au coin de la chambre avoit un riche siège à trois degrés, coinert d'un riche poêle d'or ; et par dessus avoit un riche pavillon fait d'orfèvrerie émaillèe, à grand nombre de chaînettes d'or qui tenoient diamans, rubis, émeraudes, saphirs, et plusieurs autres pierres précieuses qui étinceloient

JEAN DE PARIS. l45

merveilleusement, Jean de Paris et ses gentilshommes étolent tous vêtus de drap d'or si riche que merveille, et tous d'une même sorte, fors que Jean de Paris qui avoit un riche collier tout couvert de riches pierres.

L'huissier vint ouvrir la porte pour voir qui avoit frappé, et trouva le chevalier auquel les rois dirent : «Que fait votre maître? — « Monseigneur, dit l'huissier, il est en son siège où il devise avec ses barons.» ■ — « Voici le roi d'Espagne, dit le chevalier, qui vient le voir. » Et entrèrent dans la chambre, comme vous verrez ci-après.

Comme Us rois b'(65pogne H b':3lugUteci*e futrèrcnt avtc plusieurs barons înous U fi)ambrf.

Le chancelier se mit à genoux devant Jean de Paris, disant : « Sire, voici le roi d'Espagne qui vous vient saluer. » Lors s'inclina devant lui, et Jean de Paris se leva de son siège et le vint accoler.

« Sire roi d'Espagne, Dieu vous maintienne et toute votre compagnie. ■>) ' — « Toutefois , soyez le bien-venu en ce pays, dit le roi d'Espagne, je vous prie que vous veniez en mon palais voir les dames qui ont un grand désir de vous voir, et aussi plusieurs rois, princes et seigneurs qui vous recevront. »

Incontinent toutes sortes de confitures furent mises dans de grandes coupes d'or, avec des vins de plusieurs sortes, dont le roi d'Espagne étoit émerveillé. Quand ils eurent fait collation, Jean de Paris I. 13

I4ij NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

dit au roi d'Espagne : « Allons voir les dames. »

Comme Ican îic {îoris s'assit au plus Ijout lieu be la solU avec la purelU.

Jean de Paris étant arrivé en la salle, avec le roi d'Espagne et le roi d'Angleterre, les grands seigneurs et dames s'en vinrent au devant d'eux. Et Jean de Paris salua les rois d'Aragon, Navarre et aussi ceux d'Ecosse et de Pologne; puis ôta son chapeau, salua les reines en les baisant, et puis prit la pucelle par la main, en lui disant : « Je vous remercie, ma sœur, de votre présent. » Elle rougit et s'inclina; mais Jean de Paris dit à ses barons : « Saluez les dames, puis nous irons nous reposer. » Puis, prenant les reines par les mains, s'en fut seoir au plus beau lieu de la salle, et dit : « Messeigneurs, prenez place, car nous avons pris la nôtre. » Et commença à deviser ; et en parlant, la pucelle dit à Jean de Paris : « Sire, vous avez amené une belle armée. » — ■ « Madame, je l'ai fait po^ ri' l'amour de vous. » — « (Comment, dit la pucelle en rougissant, pour l'amour de moi? » — « Oui, » dit Jean de Paris. Le roi de Navarre dit au roi d'Espagne : « Mon cousin, votre beau-fils blàmoit cet homme, en disant que parfois il disoit des mots de folâtre, je crois que non ; mais il les donne si couverts que nul ne les peut entendre : je voudrois que nous les lui puissions faire expliquer. » — (c Je le veux bien, dit le Roi d'Espagne, mais j'ai peur de lui déplaire.»

OTtfmmc le vo't b'Côpagne ftt apporter la rollatton pour 3ea.n îJf parts.

Adonc le Roi fit apporter la collation, et le maitred'hôtel demanda à un des barons de Jean de Paris comme il le feroit boire : « Attendez, dit-il, je vais quérir celui qui le sert. » Incontinent s'en fut dire au duc de Normandie qu'on vouloit servir du vin. Adonc il appela son écuyer, et lui dit qu'il s'en fût prendre les coupes pour servir; puis demanda aux autres écuyers avec lui, et se vinrent présenter à Jean de Paris, lequel prit la sienne et commanda de donner les autres aux rois en disant : « Buvons tous trois pour dépêcher, et les autres boiront quand il leur plaira. » Et but sans attendre ; puis donna sa coupe à la pucelle, en disant : « Chère amie, tenez, j'ai bu à vous, je crois que vous ne me craindrez guère. » — « Sire, dit-elle, il n'y a cause pour moi et je vous remercie. » Les rois, seigneurs et dames burent, qui fort s'étonnoient de ce que Jean de Paris prenoit ainsi l'honneur sur tous les rois qui étoient plus vieux que lui. Quand la collation fut faite, les rois, princes et dames s'approchèrent de Jean de Paris pour causer ensemble.

Lors lui demanda le roi de Navarre : « Sire, que dites -vous de notre jeune épousée? » — « Je n'en saurois dire que tout bien et honneur, dit Jean de Paris; car il me semble que Dieu l'a parfaite à son plaisir, et n'y a rien oublié; elle n'a besoin que d'un

bon officier. » — « Sire, dit-elle, et quel officier? » — « Demandez à messeigneurs, dit Jean de Paris, s'ils vous sauroient nommer. » ■ — • « Ah ! vos mots sont si forts à entendre, dit le roi de Portugal, que nous n'y saurions qu'exprimer; c'est pourquoi nous vous prions que vous les vouliez expliquer. » — « C'est encore bien aisé à entendre, dit Jean de Paris, car je crois que de maitres-d'hôtels, écuyers et secrétaires elle est assez bien fournie; mais volontiers quand les dames sont loin de leur pays, elles en désirent souvent avoir des nouvelles, et pour ce elle a besoin d'un bon courrier. » Quand ils entendirent ces paroles, chacun se prit à rire. « Sire, dirent les rois d'Espagne et d'Ecosse, vous savez bien ce qu'il faut aux belles, mais en vos mots il faut toujours gloser. »

(tomme le rot îi'Cspocine bfmanîJa à 2ean ^c \}ûxh l'crpltratifin bcs mots qw'it avoh bits au voi îi'^Huglctcrre.

Pour lors le roi d'Espagnedità JeandeParis : « Si je n'avois peur de vous déplaire, je vous demanderois l'explication d'aucuns mots que vous avez dits en chemin. » — « Demandez-moi ce qu'il vous plaira, dit Jean de Paris, car rien ne me peut déplaire. » — « A votre congé, dit le roi d'Espagne, mon beau-fils, le roi d'Angleterre, devoit porter à ses gens des maisons pour les garder de la pluie, je ne puis interpréter ces mots. » Lors Jean de Paris se prit à rire, puis dit : « Cela est bien aisé à enten-

dre, exemple à moi et à mes gens, qui avoient manteaux et chaperons à gorges ; et quand il faisoit beau nous les mettions dans nos balius, et c'est ces maisons que je désire à votre beau-fils. » — « Encore je vous demanderois volontiers une autre chose, dit le roi d'Espagne, si c'étoit votre plaisir; c'est qu'un autre jour vous dites qu'il faudroit qu'il fit porter à tous ses gens un pont pour passer la rivière.» — « Il est bien vrai que par deçà Bayonne nous trouvâmes une petite rivière bien creuse. Le roi d'Angleterre et ses gens étoient mal montés, il en fut noyé beaucoup ; et quand nous fûmes passés, le Roi nous faisoit des plaintes de ses gens, et lui dit qu'il devoit faire apporter un pont pour les faire passer. Et cela signifie qu'il devoit avoir de bons chevaux pour la passer.» — « Pourquoi après avez-vous dit que votre père étoit venu en ce pays il y a environ quinze ans, et avoit tendu un lac à une cane, et que vous veniez voir si la cane étoit prise. y> — ^ « De cela, dit Jean de Paris, je ne blâme point le roi d'Angleterre; car il n'est pas aisé à entendre : il y a environ quinze ans que le roi de France, mon père, vint en ce pays, et quand il s'en voulut retourner tous deux lui donnâtes votre fille pour la marier, et il vous promit que ce seroit pour moi; voici maintenant la cane que je suis venu pour prendre.»

Comme U tôt he £vancc cipoiisa la fille ^u roi b'(Êspagne.

Le roi Jean épousa la fille du roi d'Espagne en la

ville de Burgos; et grandes réjouissances furent faites par tout le royaume : le soir étant venu, le roi Jean dit qu'il ne coucheroit point au palais, et pour ce furent les dames en son logis avec la mariée. Quand elles virent les merveilles qui y étoient, toutes disoient qu'à bonne heure étoit née la pucelle. Cependant, comme les dames la déshabilloient, le roi Jean arriva avec sa compagnie, puis dit à la pucelle : « Hé bien, ma mie, ne vous déplait-il point d'avoir laissé le palais de votre père? » — « Monseigneur, dit-elle, je n'ai eu jamais si parfaite joie comme j'ai eu quand je me suis trouvée céans. »

Comme le roi 3ean bemanba rongé ou rot b'^spogne pour s>u retourner en ^fronee.

Après que les noces furent passées, le roi de France dit au roi d'Espagne : « Vous savez bien que j'ai grande charge de mon royaume; et ai la plus grande part de mes barons avec moi, ayant laissé ma mère seule, qui a un grand désir de voir ma femme : ainsi, si c'est votre plaisir, vous nous donnerez congé. » Le roi d'Espagne entendant ces paroles , lui dit : « Mon fils, puisque vous me faites cet honneur de prendre ma fille à femme, je vous prie de la bien gouverner, et pour mon royaume, mettez-y un gouverneur tel que bon vous semblera; car dès maintenant je vous le donne pour toujours. »

Comme ic rot î)c fronce et sa femme partirent pour s'en retourner en i;ranee.

Le roi de France , après avoir pris congé les uns des autres, partit d'Espagne lui et la reine sa femme avec ses barons; et firent tant parleurs journées (21) qu'ils arrivèrent en France, où ils furent reçus par les villes en grand honneur et triomphe. Et arrivèrent à Paris, où la réception qu'on leur fit seroit trop longue à raconter : grands honneurs furent faits aux seigneurs et barons d'Espagne, lesquels avoient conduit leur dame jusqu'à Paris; et demeurèrent en France six mois, puis retournèrent en Espagne. Au bout de neuf mois, la Reine eut un beau fils, lequel fut roi de France, après le décès de son père.

HISTOIRE

DE

HISTOIRE

Au nord des Gaules , sur le bord de la mer, est une ville appelée Calais. Un des principaux et des plus riches négocians de cette \ille avoit un fils unique, à qui il avoit donné toute l'éducation nécessaire pour lui former l'esprit et le corps. La nature l'avoit doué des charmes de l'un et des grâces de l'autre ; ainsi ses maîtres le virent bientôt passer leurs espérances.

Il s'attacha sur toutes choses à Tart de naviguer ; et lorsqu'il eut joint la pratique à la théorie , il fut le plus brave et le plus excellent homme de mer de son tems. Son jeune courage ne lui permettant pas de languir dans une molle oisiveté, il engagea son père à lui équiper un vaisseau assez fort pour nettoyer la côte d'un nombre infini de corsaires, que le grand négoce des habitans de Calais y avoit attirés, et qui faisaient mille brigandages dans ces mers.

Son père loua son audace, et lui fournit abondamment tout ce qu'il lui falloit pour l'exécution d'un si beau projet. Tout étant prêt, il mit à la

voile, et sa valeur, soutenue par sa prudence , le servit si bien, qu'ayant battu ces voleurs de mer en plusieurs rencontres, il les détruisit si parfaitement qu'il n'en paraissoit plus.

Ces nouvelles portèrent les habitans de la ville de Calais à un tel degré de reconnaissance, qu'ils lui préparèrent des arcs de triomphe, en joignant à son nom celui de la ville, comme lui étant redevable de sa tranquillité et de la sûreté de son commerce, ce qui fait que l'historien ne le donne jamais à connoitreque sous le nom de Jean de Calais.

Cejeune héros étoit près, par son retour, de jouir des honneurs qui l'attendoient, lorsque son vaisseau fut battu par une si cruelle tempête qu'il fut porté dans des mers inconnues. Le calme ayant succédé à l'orage, Jean de Calais ayant mis en usage tout ce que l'art et l'expérience lui avoient appris pour trouver les terres, découvrit une île ; il s'en approcha, et ayant mis sa chaloupe en mer, aborda, lui neuvième, au bord d'un bois, dans lequel il entra suivi de huit soldats.

Sa surprise fut extrême de le trouver taillé et coupé par de grandes et belles allées, cette attention lui paraissant extraordinaire dans un pays qu'il avoit cru inhabité ou barbare. Mais son étonnemcnt eut de quoi s'augmenter, lorsque s'étant avancé, il entendit parler llamand, langue qui lui étoit familière. Il conduisit ses pas du côté des voix qu'il venoit d'entendre, et vit trois hommes superbement vêtus qui s'approchèrent de lui avec politesse.

Jean de Calais les pria de lui apprendre dans quel pays il étoit, et s'il y avoit sûreté pour lui et pour sa troupe. « Qui que vous soyez, lui répondit celui qui paraissoit être au dessus des autres, je trouve surprenant que vous ignoriez que vous êtes dans rOrimanie, jétat florissant, où règne le roi du monde le plus juste, de qui la sagesse a dicté les lois auxquelles il s'est soumis lui-même, et dont l'observation religieuse fait le bonheur de cet empire : ne regrettez point d'y être abordé, vous y serez en assurance. Montez sur cette hauteur, ajouta-t-il, qui vous cache la grande et superbe ville de Palmanie, qui sert de capitale à ces riches états : vous y verrez une rivière majestueuse qui forme le plus beau port de l'univers, et dont l'abord est la sûreté de toutes les nations. »

Jean de Calais le remercia ; et charmé des grâces que lui faisoit la fortune, il s'avança sur le sommet qui lui cachoit la ville, et découvrit le plus beau pays du monde : il descendit dans cette capitale, le cœur rempli de joie ; mais étant arrivé dans une grande place, il vit le corps d'un homme déchiré par les chiens : cet objet lui fit horreur; il se repentit de s'être engagé si avant. Il demanda cependant pourquoi, dans une si grande ville, et dont on lui avoit dit que les lois étoient si sages, il ne se trouvoit pas quelqu'un assez charitable pour faire donner la sépulture à ce malheureux. '

On lui répondit qu'il subissoit la peine de la loi, qui ordonnoit que tous ceux qui mouroieut sans I. 14

payer leurs dettes, seroient jetés aux chiens pour en être la proie; et que leurs âmes étoient errantes, sans que les intelligences éternelles leur donnassent le lieu de repos destiné aux justes : qu'on faisoit cette punition publiquement , parce qu'il se trouvoit souvent des personnes assez généreuses pour acquitter les dettes de ces malheureux et faire donner la sépulture à leurs corps.

il n'en fallut pas davantage à l'àme magnanime de Jean de Calais : excité par la compassion, il fit publier sur le champ, à son de trompe, par toute la ville, que les créanciers de cet homme n'avoient qu'à lui faire voir leurs titres, et qu'il s'offroit de les acquitter ; et le lendemain ayant fait entrer son vaisseau dans le port, il prit l'argent nécessaire pour satisfaire à sa parole; il la tint exactement, et fit d'honorables funérailles au cadavre du débiteur.

Après avoir reçu du suprême magistrat et du peuple les louanges qu'une pareille action méritoit, il ne songea plus qu'à prendre les hauteurs de cette terre favorable, pour en pouvoir donner connaissance à sa patrie, et lui ouvrir un chemin qui facilitât un négoce utile aux deux nations.

Un soir qu'il se retiroit d'assez bonne heure sur son bord, il aperçut un vaisseau qui venoit de mouiller auprès du sien, sur le pont duquel il vit deux dames fondant en pleurs ; elles étoient magnifiquement parées, et leur air fit juger à Jean de Calais qu'elles étoient d'une naissance distinguée. Il s'informa à qui appartenoit ce vaisseau : il apprit

JEAN DE CALATS. 159

qu'il étoit à uu corsaire qui venoit d'entrer dans le port, que les deux personnes qu'il voyoit étoient deux esclaves qu'il vendroit le lendemain.

Le cœur sensible de Jean de Calais fut touché de leur malheur, et il forma le dessein de les retirer de Fabîme dans lequel elles alloient tomber. Pour cet effet il manda le corsaire, et sans marchander du prix, il donna au pirate tout ce qu'il voulut, et fit venir les deux esclaves sur son bord.

Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'elles eurent ôté leurs voiles, de voir deux jeunes beautés capables d'attendrir l'àme la plus barbare! Les pleurs qu'elles répandoientne faisoient qu'augmenter leurs charmes , et sembloient leur servir d'armes pour vaincre tous les cœurs ; une des deux surtout frappa celui de Jean de Calais- d'un trait qu'il ne put parer.

Après avoir donné quelque temps à l'admiration que lui inspiroit son amour naissant, il les consola, leur dit qu'elles étoient libres, et qu'un respect inviolable suivroit Faction qu'il venoit de faire; et qu'en les retirant des mains du pirate, il n'avoit point d'autre dessein que de les rendre à leurs parens, sans espoir d'aucune rançon.

Ces paroles généreuses rassurèrent les belles captives. L'air noble de Jean de Calais et les grâces qui accompagnoient toutes ses actions touchèrent leur cœur, et les termes les plus obligeans lui marquèrent leur reconnaissance. Quelque temps après il mit à la voile, et sa navigation fut si heureuse, qu'il

se trouva bientôt sur les côtes d'Albion, où le mauvais temps l'obligea de relâcher.

Pendant le voyage, il ne passoit presque pas de momens sans être auprès de ses esclaves ; et comme il étoit jeune, insinuant et fait pour plaire, il trouva bientôt le chemin du cœur de celle qui l'avoit charmé : le même trait les blessa si profondément, qu'ils ne purent se le cacher longtemps. Ils s'aimèrent, ils se le dirent, et ne consultant que la vivacité de leurs sentimens, ils se jurèrent un amour éternel.

Lorsque Jean de Calais fut assuré de son bonheur : il pria cette jeune beauté de lui déclarer qui elle étoit, et par quel accident elle et sa compagne avoient été enlevées par le pirate. « Ne croyez pas, ajouta-t-il, que ma curiosité ait nul motif désobligeant : qui que vous soyez, il n'est rien que je ne trouve fort au dessous de vous ; et pour vous prouver ce que je dis, je vous donne ma foi dès ce moment et sans en savoir davantage, si vous voulez bien m'accepter pour époux. »

— « Je reçois avec plaisir, lui répondit la belle esclave, la foi que vous m'offrez ; je vous donne la mienne, et fais tout mon bonheur d'être unie à vous pour jamais ; mais pour ma naissance, souffrez que je vous en fasse un mystère que je trouve nécessaire au repos de mé^ vie. Qu'il vous suffise de savoir que le ciel ne m'a pas fait naitre indigne de vous, et d'apprendre que je me nomme Constance et ma compagne Isabelle. Je n'ai point soupçonné votre

curiosité d'avoir rien d'offensant pour moi : ne vous offensez pas non plus du silence que je m'impose ; notre amour l'exige de moi. Je dois me taire pour être à vous, et je veux éloigner de mon esprit tout ce qui pourrroit m'empêcher de suivre un penchant plus fort que ma raison. » Jean de (Valais étoit trop amoureux pour presser la belle Constance après un tel aveu : il lui promit de ne lui en plus parler; et sans consulter davantage , ils s'unirent pour jamais.

Cependant Isabelle, qui avoit été témoin de leur union, prenant le moment que Jean de Calais étoit occupé à donner des ordres dans son vaisseau, ne put s'empêcher de marquer sa surprise à Constance sur l'action qu'elle venoit de faire. « Quoi ! madame, lui dit-elle, est-il possible que l'amour vous aveugle assez pour oublier qui vous êtes ? Croyezvous pouvoir vous cacher toujours, et que les nœuds que vous venez de former ne soient point rompus lorsqu'on saura où vous êtes ? Je ne parle point de moi; dans quelque obscurité que vous me fassiez vivre, attachée à votre sort sans nulle réserve, je ne m'en séparerai jamais ; votre seule gloire m'intéresse, et je ne puis voir sans douleur que vous abandonniez l'espoir le plus brillant pour écouter votre tendresse. »

Je ne m'olfense point, ma chère Isabelle, lui répondit Constance, du discours que tu me tiens ; je me suis dit mille fois les mêmes choses ; mais l'amour est plus fort. Le sort brillant dont tu me

parles, n'a rien que d'affreux pour moi, ne pouvant le partager avec ce que j'aime; et je trouve l'obscurité qui te gêne au dessus du destin le plus éclatant, puisqu'elle me donne la liberté de suivre mon penchant. Mes nœuds dureront toujours en gardant mon secret, et je ne le découvrirai jamais, ou du moins que lorsque je verrai qu'on ne pourra les rompre qu'en faisant rejaillir sur moi une honte mille fois plus grande que celle de mon hymen avec le plus aimable homme du monde. Et puisque tu me chéris assez pour ne me point quitter, pousse encore cette tendresse à chérir ma tranquillité, et à ne jamais découvrir un secret dont elle dépend. »

C'est de cette façon qu'elle imposa silence à sa compagne, qui, ne voyant point de remède à ce qu'elle appeloit un mialheur, se résolut d'obéir. L'heureux Jean de Calais, charmé de posséder Constance, rendit grâce au ciel des dons qu'il en avoit reçus ; et comblé des faveurs de la fortune et de l'amour, il se rembarqua, et le temps favorable à ses vœux le fit aborder au port de Calais. Le bruit de son retour fut bientôt répandu , son père et tous les habitants de la ville furent le recevoir, et lui rendirent les honneurs que méritoient ses actions héroïques.

Mais quelle fut la douleur de ce jeune héros, de voir son père désapprouver son mariage avec Constance ! L'histoire sincère qu'il lui fit de la façon dont il l'avoit trouvée irrita son courroux, et quelque vive que fut la peinture que Jean de Calais lui fit de

son amour pour elle et de ses vertus, ce père sévère ne lui put pardonner d'avoir pris un engagement qui lui paraissoit si fort au dessous de lui, et il n'épargna rien pour l'obliger à l'abandonner ; mais il lui protesta qu'on lui arracheroit plutôt la vie, qu'il avoit donné sa foi à la personne du monde qui en étoit la plus digne, et qu'il la lui garderoit jusqu'au tombeau. Le vieillard, plus irrité que jamais de sa résistance, le bannit de sa maison, malgré les sollicitations des principaux de la ville, qui s'intéressoient pour lui ; il lui ordonna de ne plus paroitre à ses yeux.

Jean de Calais, sensiblement touché de l'outrage que son père faisoit à sa chère Constance, se retira dans une maison qui étoit près du port^ avec elle et sa fidèle compagne. Ces altercations entre le père et le fils ne purent lui être cachées : sa fierté en fut alarmée, et malgré tout son amour, elle fut sensible au mépris que le père de son époux parut avoir pour elle. Cependant elle ne se démentoit point: toujours tendre, toujours fidèle, elle consola Jean de Calais ; et l'année de son mariage étoit à peine finie qu'elle accoucha d'un fils qui fit toute l'attention de ce cher époux pendant plusieurs années qui se passèrent sans qu'il pût attendrir son père. Mais enfin, pressé par des amis communs, il consentit à fournir à Jean de Calais de quoi équiper un second vaisseau, pour porter et établir un négoce éclatant avec les nations qu'il avait découvertes, espérant

que l'absence et les hasards lui feroient oublier Constance et son fils.

L'armement fut bientôt prêt; quoiqu'il flattât les désirs de Jean de Calais par l'espoir d'acquérir une nouvelle gloire, il ne put voir approcher le jour de son départ sans ressentir une douleur amère d'être obligé de se séparer d'une épouse et d'un fds qu'il aimoit si tendrement.

Constance, de son côté, n'étoit pas plus tranquille ; les périls où s'alloit exposer Jean de Calais , et la crainte qu'un fatal oubli ne la chassât de son cœur, Iroubloient également son repos. Elle répandoit ses pleurs dans le sein de sa chère Isabelle, qui les partageoit avec un zèle digne de l'un et de l'autre ; mais enfin l'amour offrit à Constance un moyen de retenir son époux dans ses chaînes, et d'obliger son père à rougir du cruel traitement qu'il lui avoit fait souffrir.

Elle cacha son dessein à sa fidèle Isabelle , craignant qu'elle ne l'en détournât; mais lorsqu'elle vit qu'il n'y avoit plus que peu de jours à s'écouler jusqu'au départ de Jean de Calais, elle se jeta à ses genoux, en le priant de ne pas lui refuser deux grâces qu'elle avoit à lui demander. Ce tendre époux la releva , et l'embrassant avec les témoignages de l'amour le plus vif, lui jura qu'il était prêt à lui tout accorder. « Je vous conjure donc, lui réponditelle, de me faire peindre sur la poupe de votre vaisseau, avec mon fils et ma chère Isabelle. Lorsque cela sera exécuté, et que vous serez au jour de votre

embarquement , je vous dirai la seconde grâce que j'exige de votre tendresse. »

Jean de Calais ne trouvant rien dans cette demande qui ne flattât sa passion , en lui donnant occasion d'avoir sans cesse devant les yeux ce qu'il avoit de plus cher, y consentit avec plaisir. Il employa à cet ouvrage les plus habiles peintres qu'il put trouver. Ils travaillèrent si promptement, qu'ils ne retardèrent point le départ de Jean de Calais, qui, voyant le temps favorable, en voulut profiter pour s'embarquer.

Alors la généreuse Constance l'accompagnant jusqu'à son vaisseau : « Voici le jour, lui dit-elle, les yeux baignés de larmes , où tu me dois accorder la dernière grâce que j'ai à te demander : ne me la refuse pas, ainsi que tu me l'as promis. Tourne la proue de ton vaisseau du côté de Lisbonne, et va mouiller le plus près que tu pourras du château de cette ville ; c'est là que tu verras à quel point je t'aime, et quels sacrifices t'a fait mon amour. »

Quoique Jean de Calais ne pût comprendre le sens d'un pareil discours , il lui promit d'exécuter ce qu'elle souhaitoit. Ils s'embrassèrent, et s'étant séparés avec peine , il fit mettre à la voile , l'àme remplie d'espoir, d'amour et de douleur. Il tint parole à Constance; et sa navigation ayant été heureuse, il vint aborder directement sous le château de Lisbonne.

L'arrivée et la beauté de son vaisseau attirèrent presque toute la ville sur son bord. Le roi de Portugal

même sentit exciter s;i curiosité par tout ce qu'on lui en dit, et voulut en juger par ses yeux. Il descendit de son château, suivi d'une cour nombreuse. Jean de Calais le reçut avec tous les honneurs dus à la majesté royale. Ce prince fut charmé de sa bonne mine, de son esprit et de l'air de grandeur qu'il répandoit dans ses moindres actions.

Il examina avec soin la construction de son vaisseau; mais lorsqu'il eut jeté les yeux sur le tableau qui en ornoit la poupe, il ne put s'empêcher de marquer son étonnement par un cri qui attira les regards de toute la cour sur ces objets. Chacun parut être agité du même trouble que le roi; mais voyant qu'il gardoit le silence, personne n'osa le rompre, et renferma ses pensées dans le fond de son cœur.

Jean de Calais, surpris des divers changements qu'il remarquoit sur le visage du roi, lui en demanda respectueusement la cause, et le supplia de lui dire s'il étoit assez malheureux pour qu'il eût trouvé dans son vaisseau quelque chose qui lui déplût. «Non, lui répondit le roi en se faisant effort pour se remettre ; je suis charmé que vous ayez abordé en ces lieux; je veux que vous y soyez reçu comme vous le méritez; mais je vous défends d'en sortir sans mon ordre. »

A ces mots il se retira, et sa cour le suivit, sans avoir la hardiesse d'ouvrir la bouche sur ce qu'elle venoit de voir. Le roi entra dans son cabinet, l'âme agitée de tant de différens mouvemens, qu'il avoit peine à les démêler lui-même. Il s'étoit bien aperçu

que ceux qui étoient avec lui avoient eu la même idée, ce qui le détermina à s'instruire au plus tôt de la vérité, pour ne pas donner le temps à ses courtisans de divulguer des choses que lui seul devoit savoir. Cette résolution prise, il fit dire à Jean de Calais de le venir trouver.

Ce jeune guerrier n'étoit pas plus tranquille que le roi : il ne pouvoit comprendre ce qui avoit causé son trouble à la vue du portrait de Constance. Les dernières paroles de cette chère épouse lui revenoient dans la mémoire; et les rassemblant avecles actions du roi, il cherchoit à pénétrer le mystère qu'elles renfermoient , lorsqu'il reçut l'ordre de ce prince.

Il y fut, en remettant au ciel le soin de l'éclaircir. Le roi le fit entrer seul avec lui dans son cabinet, et lui montrant un visage ouvert : « Je suis persuadé, lui dit-il, que ce qui s'est passé tantôt vous a donné de l'inquiétude; je ne puis vous cacher que j'en ai une que vous pouvez dissiper. J'ai pris pour vous une estime particulière, et je n'épargnerai rien pour vous le prouver, si vous ne me déguisez point la vérité.»

' — « L'ambition d'acquérir quelque gloire, répondit Jean de Calais, en se baissant profondément, ne peut entrer , seigneur , dans les âmes capables de mensonge; l'honneur et la probité seront toujours les guides de mes actions et de mes paroles. Je ne voudrois pas, au péril de ma vie , manquer à ce qu'ils exigent de moi, même avec mes plus grands ennemis. Jugez, seigneur, si j'en serois capable avec un priucq

dont la justice et les vertus font mon admiration. » — « Ainsi donc, lui dit le roi, vous n'aurez point de peine à m'avouer qui sont les deux femmes et l'enfant que vous avez fait peindre sur la poupe de votre vaisseau.» — «Non, seigneur, lui répondit promptement Jean de Calais ; l'une des deux est ma femme; l'enfant est son fils et le mien ; et l'autre est une de ses amies, que j'ai tirée avec elle d'un funeste esclavage. » Le roi de Portugal soupira, et répandant quelques larmes qu'il ne put cacher : « Et de laquelle, lui dit-il, êtes-vous l'époux ?» — «De la plus belle, » répondit Jean deCalais. — « Et son nom qui est-il? «continualeprince. — «Constance,» réponditil. — «Et celui de sa compagne?» — 5 Isabelle.» — «Ah! s'écria le roi. je n'en puis plus douter. Mais, reprit-il, achevez d'être sincère, en me contant en quel temps et comment ces deux personnes sont tombées entre vos mains, et de quelle façon vous vous êtes résolus, cette Constance et vous, à vous donner la foi. »

Alors, sans hésiter, Jean de Calais rapporta fidèlement au roi de Portugal tout ce qui lui étoit arrivé depuis qu'il étoit parti la première fois du lieu de sa naissance; et quoiqu'il affectât de parler de lui avec modestie, il en dit assez pour faire connoitre de quelle utilité sa valeur avoit été à sa patrie : il conta ensuite son naufrage sur les côtes de l'Orimanie, son aventure touchant le cadavre , et enfin la manière dont il avoit délivré Constance et Isabelle.

«J'adorai Constance, continua-t-il , du premier moment que je la vis ; en la pratiquant, j'admirai sa

vertu, son courage à supporter ses malheurs ; et je ne crus point de plus grande félicité pour moi que d'être uni à elle pour jamais. J'eus le bonheur de lui plaire , elle accepta ma foi ; mais elle m'a caché sa naissance avec un soin extrême. Il est vrai que je ne l'ai jamais pressée là-dessus. Mon cœur, content de sa vertu, dédaigna de s'instruire de ce qui doit le moins attacher les âmes généreuses; la mienne préféra l'esclave qui mérite la couronne aux reines dont les sentiments ne répondent pas à la grandeur de leur rang. J'en ai un fils qui fait tout mon bonheur et celui de sa mère ; et c'est pour obéir à cette chère épouse que j'ai tourné la poupe de mon vaisseau du côté de ces lieux. J'ignorois son dessein : j'ignore aussi le vôtre, seigneur, dans le récit que vous avez exigé de moi ; mais je sais que, quels qu'ils puissent être, je serai toujours fidèle à Constance, et que je ne m'en séparerai jamais. Voilà, seigneur, l'exacte vérité que vous m'avez demandée. Heureux si elle peut exciter dans votre âme les sentimens d'estime que je cherche à m'acquérir parmi les nations où mes desseins et le hasard me font aborder ! »

— « Oui, lui dit le roi en l'embrassant, la vertu a trouvé le chemin de mon cœur ; et pour reconnaître ta sincérité par une pareille franchise, apprends que cette épouse qui t'est si chère est la princesse ma fille unique, héritière de cet empire, et que sa compagne Isabelle est fille du duc de Cascaës. »

' — « 0 ciel ! s'écria Jean de Calais, qu'il m'est glorieux, seigneur, de vous avoir conservé ce pré- I. 15

cieux trésor! Mais hélas! daus quel abime de maux cette aventure va-t-elle me plonger ? »

— ' « Non, non, lui répondit le roi, assure tes seprits sur ce que tu peux craindre ; je suis aussi généreux que toi. Sans connaître ma fille que pour une esclave, tu n'as pas dédaigné de l'attacher à toi par des nœuds légitimes,- tu n'as point attaqué sa vertu par des feux criminels ; tu l'as tirée d'un esclavage où cette vertu n'auroit peut-être pu triompher de la violence d'un amour odieux. Tu l'aimes, tu lui es cher; le secret qu'elle t'a fait de sa naissance me le prouve, puisque sans doute elle craignoit en la déclarant, que j'empêchasse un hymen que j'aurois pu trouver inégal, ne te connaissant pas. Elle t'a conjuré d'aborder en ces lieux avec son portrait, sûre que je la reconnoitrois et que ton mérite toucheroit mon âm.e, comme il a touché la sienne ; de plus, elle t'a donné un fils, et sa gloire aujourd'hui demande que tu sois son époux, quoiqu'il lui eût été défendu autrefois de faire une semblable alliance. Je t'accepte donc pour gendre, continue ce grand prince, et je reconnois ton fils pour le mien. »

Jean de Calais ne put s'empêcher de l'interrompre, il se jeta à ses pieds ; les termes les plus touchans prouvèrent sa reconnaissance pour ses bontés et son amour pour la princesse ; le roi le releva avec tendresse. « Ce n'est pas assez, continua ce prince, mon cher Jean de Calais, que mon consentement ; il faut que mon conseil l'approuve j mais je

parlerai de façon à lui faire connoître que c'est ma volonté ; et la joie que mon peuple aura de recevoir la princesse lui fera tout accorder. »

Alors ce monarque lui conta qu'environ au temps qu'il avoit marqué dans son récit, Constance et Isabelle furent enlevées par des corsaires, qui les trouvèrent se promenant au bord de la mer, où leur jeunesse imprudente les avoit fait venir sans gardes et sans secours, qu'il n'avoit rien négligé depuis près de cinq ans pour savoir ce qu'elles étoient devenues, mais que toutes ses recherches ayant été inutiles, il avoit langui jusqu'à ce jour dans une morne tristesse ; qu'il avoit fallu l'éclat de son arrivée pour exciter sa curiosité. « Je rends grâces au ciel, continua-t-il , de m'avoir écouté, puisqu'il m'a rendu par tes mains ce que j'ai de plus cher. »

Après cela ce prince fît appeler tous les principaux de sa cour, qui l'avoient accompagné dans le vaisseau de Jean de Calais : et leur ayant permis de dire ce qu'ils pensoient des personnes qui y étoient peintes, il s'écrièrent tous que c'étoient la princesse sa fille et la fille du duc de Cascaës. Le roi leur avoua la vérité ; et comme Jean de Calais avoit reçu ce prince sur son bord avec une magnificence extrême, il n'y en eut pas un qui ne le trouvât digne de posséder un bien qu'il s'étoit acquis en le leur conservant.

Le roi fît assembler son conseil, et proposa la chose en prince qui souhaitoit que l'on fût de son

avis. Personne n'en eut un contraire ; le seul Don Juau, premier prince du sang, s'opposa fortement au bonheur de Jean de Calais; mais quoique son éloquence fût animée par des raisons secrètes et qui lui étoient sensibles, il fallut céder au nombre. Le roi qui croyoit que l'intérêt et la gloire de l'état l'avoient fait parler, ne lui en voulut point de mal ; et comme on résolut qu'on équiperoit une escadre pour aller chercher la princesse, il en donna le commandement à Don Juan , et ordonna que Jean de Calais l'accompagneroit.

Cet honneur ne le consola point des pertes qu'il faisoit. Ce prince aimoit depuis longtemps la princesse de Portugal ; il étoit neveu du roi et par conséquent héritier de l'empire, si Constance venoit à manquer ; mais son amour ayant mis des bornes à son ambition, il s'étoit flatté qu'un heureux hymen pourroit un jour satisfaire l'un et l'autre. La perte de la princesse avoit ralenti sa passion et réveillé ses prétentions au trône; et lorsqu'il apprit qu'elle étoit vivante, mais entre les mains d'un autre, qui lui ravissoit à la fois sa maîtresse et l'empire, Tamour et l'ambition reprirent toutes leurs forces, et' furent bientôt accompagnés de ce que la haine et la jalousie peuvent inspirer de plus terrible contre un rival.

Ce fut avec ces sentimens que Don Juan s'embarqua avec Jean de Calais, dont la vertu, l'espoir et la joie fermoient le cœur à des soupçons qu'il eût même rejetés, s'il eût été en état ou capable

de les concevoir. On fit partir une corvette pour donner avis à Constance de tont ce qui s'éloit passé à Lisbonne et pour la préparer à son départ.

Cette belle princesse avoit vécu dans une grande retraite, depuis qu'elle étoit séparée de son époux : son fils et Isabelle étoient sa seule compagnie ; elle s'entretenoit souvent avec elle de l'étonnement qu'elle s'imaginoit bien que le roi son père auroit eu. Isabelle, qui n'avoit su son dessein qu'après le départ de Jean de Calais, trembloit dans son âme que le roi ne lui fit un mauvais traitement : elle marqua quelquefois sa crainte à Constance, mais en cherchant des détours pour ne la pas alarmer mal à propos. La princesse qui pénétroit tout ce qu'elle n'osoitlui dire, la rassura.

« Le roi mon père, lui disoit-elle, a de la tendresse pour moi ; il sera charmé de me revoir : la vertu de Jean de Calais le touchera : enfin, je suis persuadée que mon bonheur sera parfait. » — « Mais, madame, lui répondit Isabelle , puisque vous aviez cette pensée, pourquoi l'avoir exécutée si tard? Qui peut vous avoir empêché d'instruire le roi de votre aventure? » — « C'est un effet de mon amour, lui disoit la princesse ; je voulois attendre que le ciel remplit mes désirs en me rendant mère, afin que le roi mon père trouvât ma gloire intéressée à cimenter les nœuds que j'ai formés ; et si mon époux ne fût point parti, je l'aurois engagé moimême à effectuer ce que j'avois projeté. »

« Cependant, madame, ajoutoit Isabelle, si le roi

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désapprouve vos feux , s'il ne veut pas reconnoître Jean de Calais pour votre époux? » — « J'aurai, dit la princesse, la satisfaction d'avoir prouvé mon amour à ce que j'aime, en lui sacrifiant le trône où j'étois né ; j'aurai le plaisir de faire voir à son père que celle qu'il regarde comme une vile esclave eût été reine si elle eût moins estimé son fils. » C'étoit avec de tels discours qu'elles écoulèrent le temps de l'absence.

Cependant Don Juan fit tant de diligence et le vent fut si favorable,que l'escadre arriva presque aussitôt que la corvette d'avis. Aux nouvelles qu'elle apporta tout le pays fut en mouvement; chacun s'empressa à rendre ses respects à la princesse, de qui la joie ne put s'exprimer en voyant réussir son projet si glorieusement pour elle et son cher époux.

Le père de Jean de Calais se repentant du mépris qu'il avoit marqué, fut le premier à engager toute la ville à lui faire les honneurs qu'exigeoient sa naissance et son rang : il lui demanda pardon en présence de tous de son manque de respect, et son zèle éclata si sensiblement, que la princesse lui dit, en l'embrassant et l'appelant son père , qu'elle ne se souviendroit jamais de ce qui s'éloit passé et qu'elle Toubliolt sans peine, en considération d'un époux qui lui étoit mille fois plus cher que la vie.

Cette princesse eut à peine reçu les hommages de la ville de Calais, que le port retentit de mille cris de joie qui annoncèrent l'arrivée de l'escadre. Les habitans, magnifiquement vêtus, se mirent sous les

armes, et furent en bon ordre recevoir Don Juan et Jean de Calais, qui débarquèrent au bruit des trompettes et des cymbales. Les chemins étoient remplis de monde, les fenêtres garnies de dames, et un peuple innombrable les accompagna jusqu'à l'hôtel-deville, où le principal magistrat avoit fait loger la princesse avec son fils et Isabelle pour lui faire plus d'honneur.

Elle vint recevoir son époux et Don Juan sur le perron qui séparoît son appartement de l'escalier. Elle étoit environnée des dames les plus qualifiées delà ville. Don Juan, comme ambassadeur, s'avança le premier, mit un genou en terre et lui baisa la main ; Jean de Calais parut ensuite, qui fit la même action ; mais la princesse, bien loin de lui présenter la main, ouvrit ses bras, et se jetant dans les siens en le faisant relever, elle l'embrassa mille fois, en lui disant tendrement que ce n'étoit pas à lui à lui rendre des respects qu'il falloit désormais qu'il partageât avec elle. L'amour de ces deux époux attendrit toute l'assemblée : leur grâce et leur beauté attiroient son admiration, et l'on fut bien longtemps sans rien entendre que : Vivent Jean de Calais et la 'princesse de Portugal l

Tant de marques de bienveillance de la part du peuple et d'amour de la princesse déchiroient l'âme de Don Juan ; il se contraignit cependant , et voulant faire croire que ses ordres étoient d'assez grande importance pour n'être pas rendus publics, il demanda une audience particulière à Constance; mais

cette princesse qui connoissoit le fond de son cœur, voulut s'épargner un entretien qui auroit pu lui être désagréable, et lui répondit tout haut qu'elle n'avoit point de secret pour son époux ; qu'il pouvoit s'expliquer devant lui, et que sachant les bontés du roi pour Jean de Calais, ses ordres dévoient lui être communiqués comme à elle.

Don Juan sentit toute l'étendue de ce refus; il avoit autrefois parlé de son amour à Constance, qui Tavoit toujours traité avec indifférence. Ainsi il ne douta point que la crainte d'entendre ses plaintes et le mépris qu'elle faisoit de sa tendresse, ne la fit agir de la sorte : il résolut dans son âme de s'en venger, et continuant de dissimuler sa rage et ses desseins, il rendit à la princesse un compte exact de ce qui s'étoit passé entre le roi et Jean de Calais, et finit en la conjurant de la part de ce prince de partir incessamment.

Constance lui dit qu'elle étoit prête et que rien ne pouvoit la retenir, dans l'impatience qu'elle avoit d'aller rendre grâce au roi de toutes ses bontés. Après tous ces complimens pleins d'une cérémonie qui gênoit également ces heureux époux , l'infortuné Don Juan se retira dans l'appartement qu'on lui avoit préparé, et laissa Jean de Calais et sa belle princesse en liberté.

Que ne se dirent point ces tendres époux ! Avec combien d'ardeur Jean de Calais expliqua-t-il la vive reconnoissance que lui inspiroit le sacrifice que Constance avoit prétendu lui faire^ en lui cachant sa naissance

et son rang! Et quelle joie ne fit-elle pas paroître, de pouvoir partager avec lui les honneurs qui y étoient attachés ! Je ne finirois jamais, si je prétendois décrire tout ce qu'ils se dirent.

Ainsi, pour abréger une histoire dont la suite a des événemens encore plus surprenans que ce que je viens de vous apprendre, je vous dirai que Constance et Jean de Calais récompensèrent magnifiquement le zèle des habitans de cette ville ; voyant le temps favorable à leur navigation, ils résolurent de s'embarquer pour profiter de la belle saison. Cette charmante famille, composée de Constance, de son époux, de leur fils et de la fidèle Isabelle, abandonna Calais pour aller voir Lisbonne. Toute la ville les accompagna jusqu'à leur bord; on leur souhaita un bonheur constant et durable.

Don Juan fit mettre à la voile, en détestant dans son âme les faveurs dont le ciel combloit son rival en rendant le temps et les vents propices à ses désirs. Mais il n'eut pas long temps à se plaindre du sort : le troisième jour de leur navigation , les cieux se couvrirent d'épais nuages, le vent devint furieux, et la mer agitée annonça le plus terrible orage qu'on puisse voir ; la foudre, la tempête et l'impétuosité des flots battoient à la fois et sans relâche cette escadre malheureuse.

Jean de Calais mit en œuvre toute son expérience pour garantir le navire qui portoit tout ce qu'il avoit de plus cher. L'amour qui fanimoit paroissoit seconder ses soins pour un bien si précieux : mais le

traître Don Juan qui l'observoit sans cesse, et dont la rage et la jalousie troubloient également le cœur et la raison, le voyant occupé dans le fort de la tempête à observer le tems, prit le sien si justement, que sans pouvoir être vu de personne il vint derrière lui, et le poussa si rudement, qu'il le précipita dans la mer, dont les vagues gonflées l'une sur l'autre le firent bientôt perdre de vue à son barbare homicide.

Cependant le gros temps faisoît aller si vite le vaisseau dans lequel étoient Constance et Don Juan, qu'on avoit déjà bien fait du chemin sans qu'on s'aperçût que Jean de Calais y manquoit. Mais la princesse, toujours attentive à son sort, alarmée de ne le point voir, le demanda, le fit chercher, et chacun s'empressant à la satisfaire, on n'entendit plus que des cris douloureux qui annoncèrent à cette malheureuse épouse qu'on ne le trouvoit pas.

Je n'ai point de termes assez forts pour vous exprimer son désespoir: la tempête ne l'intimide plus, une forte crainte lui donne le courage; elle vient sur le pont, elle crie, elle appelle son époux, et les profonds abîmes du funeste élément retentissent du son de sa voix. Le perfide Don Juan s'approche et paroît le plus empressé à chercher Jean de Calais ; mais trop sûr de son destin, il lui fait entendre qu'un coup de vent l'a jeté dans la mer.

Quelle afi'reuse nouvelle pour une femme si passionnée ! Elle s'arrache les cheveux, ses mains meurtrissent son beau visage, la vie lui fait horreur, et

pour la terminer, elle cherche à s'élancer dans la mer. Don Juan se met au devant d'elle : Isabelle embrasse ses genoux; il n'est pas jusqu'au moindre matelot qui ne quitte tout pour s'opposer à son dessein ; mais leurs soins sont inutiles, et sa douleur ^ lui prêtant des forces elle est prête à franchir les obstacles qu'on y met, lorsque Isabelle lui présente son fils, qui, lui tendant les bras , semble le supplier de vivre encore pour lui. Cet objet la saisit, rétonne, l'arrête ; et sans calmer son désespoir, il lui ôtele courage d'en suivre les mouvemens; et ne pouvant plus supporter les maux qu'elle ressent, elle tombe évanouie dans les bras d'Isabelle.

On profita de cette foiblesse pour l'arracher de cet endroit : Isabelle et Don Juan mirent leurs soins à la faire revenir; ils y réussirent, mais rien ne put calmer sa douleur. Le nom de Jean de Calais étoit sans cesse dans sa bouche. Don Juan voulut la consoler : mais la perte de son époux ayant redoublé sa haine pour ce prince, elle ne voulut point l'écouter ; elle lui ordonna même de ne plus se présenter à elle le reste du voyage.

La tempête cessa, la mer devint calme, et ces tristes vaisseaux arrivèrent à Lisbonne sans autre accident. La présence de la princesse répandit une joie universelle dans cette cour ; mais lorsque le roi la reçut dans ses bras, et que ses pleurs et ses sanglots lui eurent appris la perte qu'elle avoit faite, il ne put lui refuser des larmes; ce tendre père partagea sa douleur. Le bruit de ce malheur ue fut pas plus tôt

répandu, que les grands et le peuple firent de leur part un deuil universel.

Le seul Don Juan jouissoit d'une secrète joie, espérant que le temps feroit finir les pleurs et l'amour de Constance ; mais pour y parvenir plus vite, il fit tant par des voies souterraines et qui ne pouvoient le trahir, qu'il engagea les peuples du royaume des Algarves à se révolter, sentant bien qu'il auroit le commandement de l'armée pour les remettre dans leur devoir.

Cela ne manqua pas ; le roi lui remit le soin de châtier ces rebelles. Alors, charmé de voir réussir son dessein, il marcha contre les révoltés, qui s'étoient retranchés au bord d'une rivière. Il les attaqua, pénétra dans leurs retranchemens, et après un combat de six heures, il remporta une victoire complète ; et poussant plus loin ses conquêtes, il prit toutes leurs villes, et fit punir les autres d'une rébellion qu'il avoit fomentée lui-même ; il soumit de nouveau les Algarves au roi de Portugal, et revint à Lisbonne, où les états assemblés lui décernèrent les honneurs du triomphe.

Ce n'étoit pas encore assez pour lui ; il les engagea, par ses intrigues, à demander la princesse en mariage, consentant que son fils régnât après lui. Cette union étoit si sortable, que les états l'approuvèrent, et la demandèrent au roi qui, ne pouvant s'opposer à ce qui lui sembloit juste, le proposa à la princesse, qui ne put l'entendre sans désespoir. Elle renouvela toute sa douleur , et elle protesta au roi

qu'elle se donneroit plutôt la mort que d'épouser un prince qui faisoit l'objet de sa haine ; mais l'intérêt de l'état l'emporta sur ses raisons ; il fallut obéir, et le jour fut pris pour la célébration de ce funeste hymen, que le peuple souhaitoit avec ardeur. Le même moment fut destiné au triomphe de Don Juan, pour lequel le Roi avoit ordonné au dessous du château un feu superbe', disposé par plusieurs compartimens, lequel devoit offrir aux yeux un spectacle magnifique et nouveau.

Il s'étoit écoulé près de deux ans depuis la perte de Jean de Calais, duquel il est temps que je vous entretienne. La mer ne lui avoit pas été si funeste que Don Juan l'avoit espéré. Cet époux infortuné trouva dans les débris de quelque vaisseau . qui avoit fait naufrage de quoi se garantir de la mort; il combat^ tit longtemps contre la fureur des eaux, et fut enfin poussé dans une île déserte, où il aborda dans l'état où vous pouvez juger que devoit être un homme qui sort d'un semblable péril.

Il fit longtemps réflexion sur sa triste aventure; et malgré la douleur accablante qu'il ressentoit de se voir si cruellement séparé de Constance et de son fils, il remercia le ciel de lui avoir sauvé la vie , espérant qu'il tr.ouveroit encore par sa bonté les moyens de rejoindre des objets si chers.

Ce fut avec ces pieux sentiments qu'il parcourut cette île d'un bout à l'autre, sans y trouver aucune marque d'habitation. Il n'y vit que de timides animaux, auxquels il fut obligé de déclarer une inno- I. IG

cente guerre, pour conserver, dans ces sauvages lieux, des jours que les eaux avoient respectés. Il y vécut de cette sorte les deux années que Constance avoit passés à pleurer, sans qu'il vit aucune facilité qui pût lui donner l'espoir de la revoir.

11 commençoit à s'abandonner à ses douloureuses réflexions, lorsqu'un jour, se promenant sur le bord de la mer, il vit un homme dans i'éloignement, qui lui parut venir droit à lui. La joie s'empare de son cœur ; et voulant jouir au plus tôt d'une vue qui ramenoit son espérance et la confiance qu'il avoit toujours eue dans dans les effets de la Providence, il doubla le pas, et l'ayant joint : « Je me croyois seul dans cette lie, lui dit-il en l'abordant, n'ayant jamais remarqué, depuis que j'y suis, nul vestige qui pût me faire connoitre qu'il y eût d'autre homme que moi. Je croyois y terminer mes jours malheureux, sans espoir de secours; mais votre présence fait renaître mes espéranpes,- et si vous êtes seul avec moi, nous trouverons peut-être ensemble des moyens que je n'ai pu imaginer pour en sortir. »

(( Il est vrai, lui répondit l'inconnu d'un ton grave, que cette ile étoit inhabitée avant ton abord, et je ne fais moi-même que d'y aborder. » — « Comment cela se peut-il? lui répondit Jean de Calais. Mes yeux ne découvrent aucun navire qui vous ait pu porter. » — « Les chemins que j'ai pris, lui dit-il, sont iucunuub aux hommes.

« Je vois^ continua-t-il, en remarquant Tétonnement de Jean de Calais, que mon discours te surprend; mais tu seras encore plus surpris lorsque tu sauras que je ne viens ici que pour toi. Je te connois, Jean de Calais , je sais tous tes malheurs et la trahison de Don Juan ; mais sache que ce n'est pas là les seules peines qu'il te prépare; il est prêt à épouser ta femme ; elle t'aime toujours tendrement, et quoiqu'elle croie ta mort certaine, elle t'est fidèle. La seule amitié paternelle et les raisons d'état dont on la rend victime l'obligent de donner la main à ce traître : le jour de demain doit éclairer ce fatal hymen , qui sera le dernier de sa vie, si tu ne parois promptement. »

« Grand Dieu! s'écria Jean de Calais, et comment pourrois-je empêcher tant de malheurs , en l'état où je suis? Hélas! je supportois avec quelque patience ceux où j'étois plongé; j'implorois encore le ciel avec quelque confiance; je me flattois que sa bonté me tireroit d'ici, puisqu'elle m'a voit arraché à la mort; ta vue même avoit cimenté cet espoir dans mon âme; mais ce que tu m'annonces met le comble à mon désespoir. JMon perfide rival sera possesseur de Constance si je ne parois , il n'a plus qu'un jour à passer pour l'être ! Eh ! par quel moyen puis-je paroitre ? Le vaisseau le plus léger, le vent le plus favorable me seroient inutiles quand je les aurois; mon seul recours doit être dans la fin de ma vie. »

« Calme ces transports, lui répondit l'inconnu.

184 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE lîLEUE.

je te dis que je ne suis venu ici que pour toi et pour empêcher le mariage et le triomphe de Don Juan ; tu peux connoitre ce que je suis par tout ce que je t'ai dit. Ainsi remets ton sort à la disposition divine, rappelle ta vertu, suis-en exactement les lois, et tu sauras un jour par quelle raison le ciel prend soin de ta destinée. »

Jean de Calais était si surpris de ce qu'il entendoit et de la sûreté avec laquelle cet homme parloit, qu'il doutoit s'il étoit éveillé ; mais faisant réflexion qu'il ne lui pouvoit rien arriver de plus cruel que ce qu'on venoit de lui annoncer, et qu'il n'étoit pas en état de démêler le mensonge d'avec la vérité, il résolut de s'abandonner à l'inconnu et lui promit tout ce qu'il voulut.

Alors ils s'assirent auprès d'un arbre, et cet extraordinaire compagnon lui conta tout ce qui s'étoit passé à la cour de Portugal depuis sa prétendue mort, et les efforts que Constance avoit faits pour lui garder sa foi. Pendant ce récit, Jean de Calais ne put résister à la violence du sommeil qui vint l'accabler ; malgré l'intérêt qu'il prenoit à ce discours, il s'endormit.

Mais quel fut l'excès de son étonnement lorsqu'à son réveil il se trouva dans une des cours du château de Lisbonne î II regarda de tous côtés , et bien sûr qu'il ne s'abusoit point, il ne douta plus du pouvoir de celui qui l'avoit conduit dans ce lieu; mais son embarras étoit extrême de ne savoir comment il pourroit s'offrir aux yeux de la princesse; l'état mi-

JËAiN DE CALAIS. 185

sérable où il étoit, ses habits en lambeaux, une barbe proportionnée au temps qu'il y avoit qu'il ne prenoit point soin de sa personne lui faisoient croire avec justice qu'on ne pourroit le reconnoitre.

Cependant l'espoir dont il se sentoit animé lui fit prendre le parti d'aller dans les cuisines. Un officier qui le vit, touché de compassion, lui permit de s'approcher du feu, et le destina sur-le-champ à porter du bois dans les appartemens; il s'en acquitta exactement , cherchant dans son esprit quel moyen il trouveroit pour voir la princesse. Il concevoit que les apprêts qu'on faisoit étoient pour la fête qui lui devoit être fatale, et son cœur gémissoit de, n'entrevoir nul expédient pour la troubler.

Il étoit enseveli dans ces tristes réflexions , lorsque le hasard fit descendre Isabelle dans les offices, voulant donner elle-même quelques ordres. Jean de Calais la reconnut et la regarda si attentivement qu'elle ne put s'empêcher d'examiner celui qui avoit cette hardiesse ; elle ne put méconnoitre des traits si gravés dans son souvenir : la ressemblance de ce malheureux avec Jean de Calais la frappa, elle le parcourut des yeux avec soin; et les ayant jetés sur ses mains, qu'il affecta de lui faire voir, elle aperçut un diamant à son doigt , qu'elle reconnut pour être le même que Constance avoit autrefois donné à ce cher époux, et qu'il avoit conservé malgré tous ses malheurs.

Alors ne doutant plus que ce ne fût Jean de Calais lui-même, mais, cachant son trouble, elle re-

monta dans l'appartement de la princesse, à laquelle elle conta son aventure, en ajoutant qu'elle n'avoit osé parler devant tant de témoins à celui qu'elle croyoit son époux, craignant de Texposer dans le misérable état où il étoit.

Constance ne balança pas un moment à cette nouvelle : elle conjura Isabelle de chercher quelque prétexte pour lui faire voir cet homme. Elle y courut, et Tavant trouvé chargé de bois, elle lui ordonna de le porter dans le cabinet de la princesse. Elle les y attendoit avec une impatience extrême. Jean de Calais obéit, posa son bois à l'endroit qu'Isabelle lui marqua; mais ne voyant personne qui pût le contraindre et la princesse qui le regardoit avec attention, il se jeta à ses pieds.

A cette action Constance démêla aisément, sous cet équipage malheureux, l'homme du monde qui lui étoit le plus cher. Elle pensa expirer de joie ; et se jetant dans ses bras, leurs soupirs, leurs larmes et leurs sanglots furent longtemps les seuls qui exprimèrent les mouvemens de leurs coeurs. Isabelle, qui avoit eu soin de fermer la porte du cabinet, vint se joindre à eux, et les priant de se calmer, leur fit connoitre qu'il ne falloit perdre aucun instant pour avertir le Koi du retour de Jean de Calais, afin de rompre l'hymen fatal dont on faisoit les apprêts.

Ce discours étoit trop sensé pour n'y pas faire attention, rsos tendres époux interrompirent leurs caresses pour prendre les mesures qui leur étoient nécessaires. Ils résolurent que la princesse enverroit

prier le Roi de jlui faire la grâce de passer dans son appartement pour une affaire qui intéressoit l'état et sa gloire; que le secret qu'elle demandoit l'obligeoit à le prier de venir seul, afin de n'avoir personne de suspect.

Celui que Constance chargea de ce compliment s'en acquitta si bien, que le Roi ne tarda pas à se rendre seul chez la princesse sa fille. Il ne fut pas plus tôt entré dans son cabinet, que cette princesse se jeta à ses pieds, et lui prenant les mains : « Seigneur, lui dit-elle, Jean de Calais est vivant, il est de retour ; rendrez-vous ses yeux témoins d'un hymen qui va causer ma mort? » Le roi de Portugal la releva, et malgré la surprise que lui donna cette nouvelle, il lui jura qu'elle devoit tout attendre d'un père qui l'aimoit tendrement.

Jean de Calais qui s'étoit caché parut alors, et mettant un genou à terre : (( L'état déplorable où je parois à vos yeux. Seigneur, lui dit-il, vous permettra-t-il de me reconnoître ? » Le Roi recula quelques pas, et le reconnaissant : « 0 ciel! lui dit-il, en lui tendant les bras, que vois-je? En croirai-je mes yeux? Quels malheurs vous ont éloigné de nous? Quel accident vous a mis comme vous êtes? Et quel miracle nous rassemble? »

Jean de Calais lui conta la trahison de Don Juan, son abord dans l'ile déserte et l'étrange aventure qui l'en avoit fait sortir et rendu à Lisbonne.

Le Roi sentit toute i'énormité du crime de Don

Juan, et jura que ce jour qui devoit être celui de son hymen et de son triomphe seroit celui de sa mort. Il consola Jean de Calais, le pria d'oublier ses infortunes et de se mettre en état de paroitre aux yeux de toute la cour ; il embrassa la princesse et rentra dans son appartement, si fortement irrité contre le traître, que l'ayant trouvé qui l'attendoit avec grand nombre de seigneurs, il lui dit de le suivre sur l'édifice du feu, pour lui faire remarquer quelque chose qui y manquoit. Don Juan le suivit : ils y entrèrent ensemble ; mais le Roi le voyant occupé à examiner toutes les différentes espèces de machines, sortit adroitement de ce lieu, et l'y ayant enfermé, il ordonna sur-le-champ qu'on y mit le feu. Ces ordres furent exécutés si promptement, que le perfide fut consumé avant qu'on sût ni le crime ni la punition.

Le Roi, à l'instant d'après, manda les états qui étoient encore assemblés, leur exposa la perfidie de Don Juan et son supplice. Tous d'une commune voix approuvèrent sa justice et détestèrent l'action de Don Juan. Alors le Roi fit venir Jean de Calais, qui fut reconnu de nouveau et proclamé héritier de l'empire, après la mort du Roi, comme étant époux de la princesse, les états déclarant leur fils pour leur successeur. Cet événement singulier remit la joie dans la cour du roi de Portugal, qui fit inviter tous les grands du royaume pour être témoins du bonheur de Jean de Calais et de la princesse , dont l'amour et la joie ne peuvent s'exprimer.

Le jour de ce fameux festin, où chacun ne pensoit qu'aux plaisirs , on vit entrer dans le salon qui renfermoit cette auguste assemblée un homme dont la taille et l'abord surprirent également. On le regarda longtemps sans rien dire; mais lui, s'avançant vers Jean de Calais : « Reconnois, lui dit-il^ celui qui t'a tiré de File déserte et conduit dans ce palais; c'est moi qui conduisis le corsaire qui enlevoit la princesse près de ton vaisseau, où tu l'achetas sans la connoître ni l'avoir vue, et dans le seul dessein de lui rendre la liberté. Apprends péir ces expériences combien le ciel chérit les hommes vertueux ; jouis en paix de ton honneur, sois toujours sage, inviolable et modéré; le ciel ne t'abandonnera jamais ; tu seras véritablement prince, parce que tu devras ce titre à la vertu plutôt qu'aux lois d'une naissance qui ne dépend point de nous et dont on tire peu d'éclat quand la sagesse ne l'accompagne pas. »

Le spectre disparut et laissa l'assemblée dans la joie et l'étonnement de l'heureux dénoûment de cette aventure. On célébra avec magnificence l'union de Constance et de Jean de Calais, qui fut ratifiée authentiquement.

Ainsi finit l'histoire de Jean de Calais, dont la mémoire ne s'éteindra jamais, par les actions généreuses qu'il a faites pendant sa vie.

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