‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 65 sur 66 · FEMMES VERTUEUSES · texte numérisé non relu

FEMMES VERTUEUSES

(Ensemble

L'HlSTOmE DE JEHANNE PUCELLE,

NATIVE DE VAUCOLLELR

PAR LAQUELLE EST DEMONSTRÉE l'OBEDIENCE DES FEMMES VERTUEUSES.

HISTOIRE

DE

Pour venir à la vraye cognoissance des faictz merveilleux et plus divins que humains de Jehanne la Pucelle, native de Vaucouleur, est au temps que les Angloys avoyent en leur subjection quasi tout le pays tant de France, Normandie, Bretaigne, que les aultres contrées. Advint que Tan mil quatre cens vingt et huict, environ le moys de may, en la ville de Nantes et pareillement en tous les prochains lieux d'icelle ville de Nantes trembla toute la terre : maisons, chasteaulx et aultres grans édifices, lesquelz estoient grandement constans et stables, que l'on cuydoit que le monde deust finir. Et pourrez retenir le temps que ce fut par les lettres nombrables de ce verset :

Subtus concutiturmayo Nannetica tellus.

En iceluy an les Angloys prindrent les places de Cenville en Beaulse, Boisgensi, Meun-sur-Loire et

Gergeaa. Et puis mirent leurs bastilles devant la ville d'Orléans, qu'ils assiégèrent. Par lequel siège furent abattues vingt et deux églises es faulx bourgs de la ville, comme l'abbaye de sainct Euverte, l'église collégiale de sainct Âyguan et aultres. Le siège espouvanta moult le roy de France et tous ceulx de sa court. En ce temps, messire Jeban Fastol et messire Simon Mohyer, prevost de Paris, Anglois, qui venoyent avitailler le siège d'Orléans et conduysoyent grant nombre de cbevaulx chargez de harencz, desconfirent les Françoys près de Genville en Beaulse; car les Françoys qui, advertis avoyent esté comment les dessusdictz Angloys estoyent partis de leur siège, pour aller au-devant des harencz que on leur apportoit, allèrent bonne et grosse bende pour assaillir les Angloys. Mais mal leur en print, car le seigneur Destevart , counestable d'Escosse ; le seigneur Dornal, frère du seigneur d'Albret, et grant nombre d'aultres Françoys y furent occis. Le duc de Bourbon, La Hire, et aulcuns aultres s'en fuyrent ; et y en eut grant nombre de prisonniers, et fut ceste rencontre appellée la bataille des harencz, pour les harencz que les Angloys conduisoyeut; car lors estoit leCaresme, et fut au signe de Pisces, vers la fin du moys de febvrier, Tan mil quatre cens vingt huit, comme vous pourrez retenir à mémoire par les lettres nombrables de ce petit verset :

Pardum foverunt pisces allectibus aucti

Be 3f|)ûrtnf ta JfJufelU, qui mnt ou xov bt £tantt burent ie ô'ié^e b'®rléûn5.

Incontinent après que le siège des Angloys fut assis au devant de la ville d'Orléans, et durant celluy siège, messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleur en Lorraine, lors estant en l'ost (24) du roi, se adressa une jeune pucelle dudict Vaucouleur , nommée Jehanne, âgée de xviii ans, laquelle estoit grande et moult belle, et avoit esté toute sa vie bergière. Auquel capitaine elle luy dit et pria qu'il la présentas! au roy de France; car Dieu lui avoit fait révéler par la Vierge Marie, et par madame saincte Catherine et madame saincte Agnès aulcunes choses bien singulières pour le recouvrement de son royaume, lesquelles elle ne oseroit déclarera aultre personne que au roy ; et de ce fut moult ennuyeusement prié requis et pressé ce capitaine par la dessusdicte pucelle, lequel capitaine y adjouta quelque foy. Si en advertit le roi et ses grans personnaiges qui autour de luy estoyent : mais les ungs n'en vouloient faire compte, disant quec'estoit une rêverie, et que on ne y debvoit point prester l'oreille. Les aultres estoient de contraire opinion et disoyent que Dieu vouloit relever le povre royaulme de France par le sens et la conduicte de celle que luy seul inspireroit par sur la conduicte des entendemens humains; en donnant à tous à entendre que par luy seul régnent tous roys, et seigneurissent tous I- 22

seigneurs. Toustesfoys, il fut advisé, devant que de passer plus avant, que l'ou envoyeroit en diligence à Vaucouleur quérir le père et la mère de ceste pucelle, ce qui fut faict. Et quant ilz furent en cour, ils furent interrogez comment leur fille avoit vescu, de quel mestier, et comment leur fille avoit eu celle advision et que ce estoit. Ils respondirent que elle estoit leur fille, et que ils l'avoient habituée et mise dès son jeune âge à garder leurs bestialz aux champs; et que depuis peu de jours elle leur avoit dict par plusieurs foys que la Vierge Marie, mère de Dieu, et aulcunes sainctes de paradis, s'estoyent apparues à elle et l'avoyent admonestée de se retirer par devers le roy de France, pour l'advertir d'aulcunes choses où il estoit très nécessaire d'y besongner diligemment, affin de recouvrer son royaulme; et que pour ce faire elle s'estoit partie d'avec eulx, et estoit venue parler au capitaine de leur place qui estoit en cour; et s'estoit adressée à luy pour ce qu'elle l'avoit souventesfois veu en leur pays. Et aultre chose ne leur dirent, sinon que leur fille s'estoit toujours portée humble, sobre, chaste et dévote envers Dieu et le monde en la povreté où ilz estoyent, en laquelle ilz l'avoient nourrie et eslevée; et n'estoit fine, cauteleuse, subtile, ne jangleresse (2a). Après avoir esté les père et mère ouys parler de l'estat de leur fille, fut admise qu'elle seroit interroguée par le confesseur du Roy, et par aulcuns docteurs et gens du grant conseil du Roy, devant que de permettre qu'elle parlast au Roy,

Comment 3fl)ûttne fut titterroguccpar grans persounoigcs, et romment elle congnfut le Hop entre ses prtnres, et îles el)oses qu'elle lup î>it.

Jehanne la Pucelle, examinée et amplement inteiToguée par le conseil du Roy, auquel elle dit et déclara les advisions et aparitions qui advenues lui avoyent esté, sans aulcunement leur révéler ce qu'elle avoit à dire au Roy. Et fut gardée par aulcuus jours, et chascun jour elle estoit interroguée de plusieurs interrogations divines et humaines ; mais finablement on la trouva si constante et si bien moriginée, qu'il futadvisé qu'on la feroit parler au Roy. Si fut amenée en une salle où le Roy estoit. Lequel elle congneut et apercent entre les aultres seigneurs qui là estoyent, combien qu'on lui cuidast faire entendre que quelque aultre de la compaignie estoit le Roy ; mais elle disoit que non, et monstra le Roy au doigt, disant que c'estoit à luy qu'elle ctvoit à faire, et non à aultre; dont tous ceux qui là estoyent furent esmerveillez.

Quant Jehanne la Pucelle eut apperçeu le Roy, elle se approcha de luy et luy dist : « Noble seigneur, Dieu le créateur m'a faict commander par la Vierge Marie, sa mère, et par madame saincte Katherine, et madame saincte Agnès, ainsi que j'estois aux champs gardant les aygneaulx de mon père, que je laissasse tout là, et que en diligence je me retirasse par devers vous pour vous révcUer les moyens par lesquelz vous parviendrez à estre Roy couronné de

la couronne de France, et mettrez vos adversaires hors de vostre royaulme ; et m'a esté commandé de nostre Seigneur que aultre personne que vous ne sache ce que je vous ay à dire. » Et quand elle eut ce dit et remonstré, le Roy fit reculer au loing, au bas d'icelle salle, ceulx qui y estoyent^ et à l'aultre bout où il estoit assis fist approcher la Pucelle de luy ; laquelle par l'espace d'ugne heure parla au Roy, sans que aultre personne que eulx deux sceut ce qu'elle luy disoit. Et le Roy larmoyoit moult tendrement, dont ses chambellans, qui veoyent sa contenance, se vindrent approcher pour rompre le propos ; mais le Roy leur faisoit signe qu'ilz se reculassent et la laissassent dire. Quelles paroles ilz eurent ensemble personne n'en a pu riens sçavoir ne congnoistre, sinon que on dit que après que la Pucelle fut morte, le Roy qui moult dolent en fut, dist et révéla à quelqu'ung que elle luy avoit dit comment peu de jours paravant qu'elle venist à lui, lui estant par une nuyct couché au lict, alors que tous coulx de sa chambre estoyent endormis , il silogisoit (25j en sa pensée les grans affaires où il estoit, et comme tout hors d'espérance du secours des hommes, se leva de son lict, en sa chemise, et à costez de son lict , hors icelluy, se mit à nudz genoulx, et les larmes aux yeulx et les mains joinctes, comme soy reputant misérable pécheur indigne de adresser sa prière à Dieu, supplia à sa glorieuse mère, qui est royne de miséricorde et consolation des désolez^, que s'il estoit vray fils du roy de France et héritier de sa couronne, il

JEHANî<E L4 PLCELLE. 257

pleust à la dame suplier son fils que il luy donnast aydeet secours contre ses ennemys mortels et adversaires, en manière que il lespeust chasser hors de sou royaulmeet icelluy gouverner en paix. Et s'il n'estoit fils du roy et le royaulme ne luy apartenist , que le bon plaisir de Dieu fut 1 uy donner patience et quelques possessions temporelles pour vivre honnorablement en ce monde. Et dit le Roy que à ses paroles que portées luy furent par la Pucelle, il congneut bien que véritablement Dieu avoit révélé ce mistère à ceste jeune pucelle, car ce que elle luy avoit dict estoit vray, et jamais homme aultre que le Roy n'en avoit riens sceu.

Comment (npxh le parlement î>e 3cl)ûnne la pucelle le Hop fommanîJa qu'on euôt a faire le rommanîicment be la Mcte 3el)anne toucl)ant le faiet îie lo guerre; et comment elle fut l)abillée et armée; comme audsi miroculeusement elle enoova quérir son espée à saincte •^atl)erine ht iierbops.

Incontinent que Jehanne la Pucelle eust achevé son propos, le roy se leva et fit approcher de luy ses gens, et leur dit et commanda que ils eussent à faire et poursuyvir touchant le faict de la guerre tout ce que Jehanne la Pucelle leur diroit ; car il estoit délibéré de y besongner par son conseil, dont les princes et seigneurs qui là estoyent, furent moult esbahyset non sans cause, car ce mistère passoit leur entendement. Et fut la venue de la dessusdicte Pucelle par devers le Roy en la première sepmaine du moys de

mars, l'an mil CCCCXXVIII, comme il appert par les lettres nombrables de ce petit verset:

AppUcat ad Karolum sub piscibus ausapuella.

On demanda à Jelianne la Pucelle en quel estât elle vouloitestre habillée? Elle respondit qu'elle vouloit estre armée de bon et dur harnois ; et vouloit avoir grande compaignie de gensd'armes soubz sa conduite. Et requit au Roy qu'il luy pleust envoyer ung de ses armuriers en une église de Touraine, qui estoit fondée de madame saincte Katherine, où y avoit eu aultresfoys grant cours et voyage de pèlerins; et que entre les ferrailles des prisonniers qui s'estoyent recommandez à saincte Katherine, l'on trouveroit une espée qui par la grâce de Dieu long temps avoit esté en icelle église ; et en ceste épée y avoit de chascun costé quatre fleurs de lys empraintes. Laquelle chose luy fut accordée; et en luy demandant se elle avoit oncques esté en ce lieu, elle respondit que jamais elle n'y avoit esté, mais bien sçavoit par révélation divine ceste espée y estoit, et par le moyen d'icelle espée elle devoit lever le siège d'Orléans, combattre les Angloys, et mener le Roy oingdre et couronnera Rains.

Après lesquelles paroles, pour ce que l'on entendoit certainement que le voyage dont elle parloit estoit saincte Katherine de Fierbois, fut de par le Roy ung armurier envoyé celle part, lequel trouva l'espée entre les ferrailles qui en icelle église estoyent; et n'y avoit espée quelconques marquée de la dessus ;

dicte marque que celle-là; et la porta au Roy, lequel

la fit bailler à Jehanne la Pucelle, et la fit armer comme ung homme d'armes de pié en cap; et en son harnoys très bien se manioit et avoit bonne contenance. Si fat ordonné par le conseil de Jehanne la Pucelle, que Ton allast avitailler ceux qui dedans Orléans estoyent, qui lors estoyent affamez. Et pour ce faire se mist aux champs la Pucelle à bannière desployée, accompaignée du bastard d'Orléans, de La Hire, du seigneur de Lore, de messire Robert de Raudricourt, et aultres seigneurs et gens de guerre que le Roy avoit ordonnez pour estre soubz sa bande; et malgré les Angloys elle fit conduire et mettre par deux fois force vivres dedans la ville. Et fit mettre à mort tous les Angloys qui y furent trouvez; de son espée elle en occit plusieurs. Et le lendemain print le boulevert de la ville que les Angloys tenoyent, et une autre bastille où furent occis trois capitaines anglais, c'estassavoir, le seigneur deMoulins,le milort de Pommays, et messire Guillaume Glacidal (26), principal gouverneur du siège, et d'aultres jusques au nombre de.V. cens et plus. Et à ceste prise se porta la Pucelle aussi vaillamment que capitaine ne homme d'armes qui fut en la bende, bien qu'elle y fut navrée d'un vireton au bas de la jambe ; mais bien tost elle fut saine et guérie. Le jour d'icelle conqueste, le conte de Salbery , lieutenant-général du roi d'Angleterre es dictes parties, estant en une tour qui est sur le pont d'Orléans, fut soubdainement tué et mis à mort dung trait de canon venant de l'Hostel de la Ville;

et réputoit-on ce coup avoir esté fait divinement, car Ton ne peust jamais sçavoir qui bouta le feu au canon dont la pierre saillit.

Comment par le mopcn et apbe ÎJe lûbictc 3el)cnne, U sicge fut levé he beoant (Orléans, et oultres meroeilles bc laîiirtc Çucclle.

Quant les aultres capitaines anglois, c'est assavoir le seigneur de Talbot , le conte de SufTort , le seigneur d'Escalles, et messire Jehan Fastol accompaigné de quatre mille Angloys , estans en iceluy siège, veirent comme Jehanne la Pucelle les touchoit de près, doubtant que ce fut chose divine, car Angloys de leur propre nature sont moult supersticieux , voyant aussi que le comte de Salbery estoit occis, ilz se désemparèrent du siège, et se retirèrent au bas pays du Maine, tirant en Normandie partie d'eulx ; aultre partie se retirèrent aux garnisons des places qu'ilz tenoient sur Loire et en Beaulse.

Geste Pucelle estoit moult saige et prudente, et disait-on qu'elle estoit inspirée divinement; car posé qu'elle ne fut point au conseil des capitaines, si sçavoit-elle bien leurs délibérations et conclusions aussi bien que si elle y eust esté présente, lesquelles jamais n'estoyent mises à exécution, si elle-mesmes n'en avoit faict l'ouverture, dont les capitaines s'esmerveilloyent moult ; et si n'eust esté que toutes ses entreprises estoyent à louer, et venoyent à l'honneur du Roy et du royaulme, l'on eust contre elle grande-

JÈHANNE LA PUCELLE. 261

ment murmuré , et eût esté affollée par envie. Elle montoit sur ung cheval et le chevauchoit armée de toutes pièces, aussi vertueusement que eust sceu faire homme d'armes de sa compaignie , couroit la lance, faisoit choses semblables touchant la guerre, picquoit ung coursier et manioit hache et espée aussi bien que si elle y eust esté nourrie de son enfance. En toutes choses elle estoit bien simple, en menant une vie honneste; jeûnoit aulcuns jours la sepmaine, se confessoit et recepvoit le corps de Nostre-Seigneur presque toutes les sepmaines. Elle vestoit habillemens à usage d'homme, pour oster la concupiscence charnelle des gens de guerre ; et quant elle alloit par pays, au logis elle faisoit venir coucher avec elle l'hostesse du logis ou ses chambrières; et n'entroit dedans sa chambre homme quelconques qu'elle ne fut habillée et preste sur peine de la hart. Et tous] ours avoit en la bouche le nom de Jésus, et partout où elle commandoit disoit : « faictes de par Jésus, allez de par Jésus, ou n'en faictes riens de par Jésus. » Ainsi fut levé le siège d'Orléans par la Pucelle, au signe de Gemini, qui fut vers la fin du moys de may, Tan mil.cccc. xxix, ainsi qu'il appert par les lettres nombrables de ce verset:

Ecce puella valens Geminis juvat Aurelianos,

Le seigneur Talbot, accompaigné d'une grande bende d'Angloys, après ce qu'ils furent retournez du siège d'Orléans , prist le chasteau de Laval par eschelles, qui estoit entre les mains de messire Ancjré

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de Laval, seigneur de Loheae ; et d'autre part, les François prindrent par assault Jargueau ; et prindrent aussi Boygenci par composition , le tout par conduicte de Jehanne la Pucelle, qui conduisoit ceste armée en laquelle estoient le duc d'Alenzon, le sire de Boussac, maresclial de France.

Au moys de juing, vers la fin d'iceluy moys, l'an mil. cccc. XXIX, les Angloys s'estoyent retirez en cueur de Beaulse en ung gros villaige, lequel se nommoit Patay. Et y estoyent le seigneur Talbot, le seigneur d'Escalles, messire Gaultier de Hongrefort, et plusieurs autres grans chefz de guerre angloys, accompaignez de cinq à six mille Angloys ; et y eut plusieurs capitaines du party du Roy, qui tous furent d'opi nion que l'on n'y debvoit point aller. Toutesfoys Jehanne la Pucelle fut de contraire opinion, qui dit de par Jésus que tous les seigneurs de France se missent en armes et que on la suyvist, car elle espéroit que Dieu donneroit au Pioi victoire contre eulx. Si se mirent en armes par l'advis de la Pucelle, et avec elle le duc d'Alenzon, le conte de Richemont, le connestable de France, le conte de Vendosme, les seigneurs de Beaumanoir et deLore, le bastard d'Orléans, La liire, Poton, et cinq ou six mille hompies de guerre françoys, qui marchèrent en bel ordre droit à Patay ; et de là rencontrèrent les Angloys et donnèrent dessus de telle vertu, qu'ilz deffirent tous les Angloys. Et estoit la Pucelle tousjours des premières en la bataille, en laquelle furent occis de deux à troys mille Angloys; et y furent prins les seigneurs de

JEHANNE LA PUCELLË. 263

Talbot et d'Escalles, messire Gaultier de Hongrefort, et Lien xii cens prisonniers , et le surplus s'en fuyt, et des Françoys y furent tuez troys cents. Et fut ces:e victoire au signe de Cancer, Tan dessusdict quatre cents XXIX, comme il appert par les lettres nombrables de ce petit verset :

Fictrix in Cancro fuit a Patay marte puella.

Et fut appellée la bataille de Patay.

L'andessus-dict mil.cccc.xxix, les Angloys menèrent à grant joie en Angleterre leur petit roi Henry, et en l'eage de onze ans le couronnèrent roi d'Angleterre; et puis repassa la mer, et vint en Normandie avec son armée. *

Cominfut 3t\]anne la |)uccllc mena U %ov €l)orU6 t)33 à Haine, pour etxt sacré st couronné Hop, et contre l'opinion beô princes be fronce; et ^eâ cljûsea qui furent faictes an cl)emin.

Après que les Angloys eurent esté deffaictz à Patay, Jehanne la Pucelle entreprint de mener le roy Charles VII à Rains pour y être couronné. Les princes et capitaines de France ne furent pas d'opinion, pour ce que toutes les places d'entre Chinon et Rains estoyent occupées par les Angloys, et n'estoit l'armée du Roy assez puissante pour les combattre; mais la Pucelle, qui tousjours avoit son espérance au nom de Jésus, fit tant avec le Roy, qu'il fut ordonné que au conseil de la Pucelle seroit obéy.

Si partit le Roy par la conduicte et délibération de

la Pucelle, acompaigiiié des diicz d'Alenzon et de B-Jurbon, des seigneurs d'Albret, de Vendosme, de Laval de Loheac, et bouue et grosse compaignie de gensdarmes, et mena en cest estât la Pucelle le Roy à Ausserre : au devant de luy vindrent aulcuns des citoyens , mais ilz ne le receurent en la ville. Lors estoit le seigneur de la Trimoille , qui avoit grande auctorité envers le Roy ; la commuiïe renommée tenoit pour vérité que cestuy avoit receu pécune des Ausserroys, affin de leur faire donner trêves : à ceste cause ne fut faict aulcun dommaige en la ville ; les habitants de laquelle baillèrent vivres à Tarmée des Françoys en les payant. Après que Charles eut passé Ausserre, il prfïit sainct Florentin, par le moyen que les citoyens franchement se rendirent. De là cheminant à Troyes en Champagne, le vi^ jour après qu'il eut illec tenu son siège, sans espoir que les habitans se rendissent, courut la famine en l'ost des Françoys, si que plusieurs gens d'armes tant seulement mengeoyent febves et espicz de blé. Cette povrelé et indigence cogneue, assembla Charles en conseil les principaulx de son armée, ausquelz il demanda quelle chose leur sembloit estre à faire. De tous ung seul ne fust qu'il ne dist que l'on debvoit amener l'armée et lever le siège, attendu que les vivres estoyent failliz aux gensdarmes, et la pécune pour les souldoyer. Toutesfois ung nommé RobertleMasson, combien qu'il ne fust d'opinion contraire : « Je vouldroye , dist-il , ouyr l'opinion de Jehanne sur ceste chose, car c'est elle qui cause

JEHANNÊ LA PUCELLE. 266

motive a esté de ceste armée, peult-être que par son conseil y donnera quelque ayde. »

La Pucelle doncques appelée et requise de dire la sienne opinion, vers le Roy se retourna, disant en ceste manière : « Noble et puissant Roy, se je te dis ce que tiens estre vray, me croyras-tu? » Et comme par deux foys eust demandé celle chose, respondit le Roy : « Se quelque prouffit doibt advenir, dictz-le, et je te croyrai. » — « Les habitans de Troyes, dit-elle, sont tiens, et dedens deux jours prochains à toy se rendront, et te livreront la ville. » Le Roy, adjoutant foy aux paroles de la Pucelle, commanda que l'armée ne bougeast encore de ce lieu. Lors Jehanne hastivement monta dessus son cheval, et contraignit chascun des gensdarmes à porter devant les murailles toustes les choses nécessaires à donner l'assault à la ville pour la prendre et surmonter. Quoy voyant, ceulx de Troyes envoyèrent vers Charles l'Evesque du lieu avec quelque nombre de citoyens et capitaines, promettans au Roy livrer la ville, se il permettoit les Angloys d'ilecques yssir avecques quelle nombre ^e prisonniers qu'ilz avoyent. Ceste coadition accordée le lendemain entra Charles en sa v^Ue de Troyes ; t>. gj comme les ennemys sortoyeni, prohiba la Pucci^ qu'iiz ^g emmenassent les prisonniers ; le prix de Ictv^ rançon paya le Roy, atfm qu'il ne fût veu contrevenir et déroguer à la foy promise et accordée avecques les ennemys.

Après que le roy Charle» eust estably juges et officiers à Troyes pour Texerdce de la justice, et gou- I. 23

ttt NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

vernement de la chose piiblicque, il s'en alla à Châ- Ions, où les habitansle receurent en grande liesse et exaltation, avec les gouverneurs et officiers de la chose publicque, que Charles y voulut establir. De là assaillist la ville de Rains, qui obéissoit aux. Anglois ; mais par aulcune force ne la print, pour ce que sans doubte les citoyens très joyeulx furent leur prince recepvoir. Et fut sacré, oinct et couronné roy de France par messire Regnault de Chartres, archevesque de Rains et chancelier de France , et fit le service divin. Et les ducz de Bar et de Lorraine, et le seigneur de Commercy se rendirent là au Roy pour lui faire service. Et après que le Roy fut couronné, furent réduictes les places de Velly, Laon, Soessons, Chasteau-Tierry, Provins, Coulemiers, Cressy, Compiègne, Sanlis, Sainct-Denis, et plusieurs aultres escossoys.

Et fut ce couronnement au moys de juillet, l'an dessusdict, mil ccccxxix, comme il appert par les lettres nombrables de ces deux petitz versetz:

Grata pueîla scio Karolli sexii nate, Remis ad sacrale sistat in Julio

Le conte de Richement, Co-^^stable de Frano3, ne fut pas à ce sacre pour qi^^que desplaisir que le Roy avoit contre lui, san^ cause quelconque, comme l'on dict, mais par x magination qu'il avoit contre luy par Tennortement d'aulcuns de son conseil. A celle cause fut advisé par les princes du royaulme que monseigneur le Connfotable iieferoit point le voyage, Si sç

JEHAÎ^IVfi ^A PUCELLE. 267

retira à Partenay. où il séjourna ce pendant que le Roy fut à son ^acre. Et fut le Roy en dangier d'estre combattu e^'^ son voyage, car le duc de Betfort se mist auxchaiips, à tout .viii. ou .x. mille Anglois, et à Mon^^pilouel rencontra le Roy de France, et luy pnisenta la bataille. Mais pour ce que Monseigneur le Connestable n'y estoit pas, le Roy ne fut pas conseillé de combattre les Angloys ; et ceulx qui avoyent mis le Roy en ceste. fantaisie contre monseigneur le connestable, en furent moult blasmés par la Pucelle et par les princes et chefz de guerre de l'armée de France , et furent eslongnez de la personne du Roy.

Ce pendant que monseigneur le Connestable estoit à Partenay séjournant, il fit traicter le mariage de son nepveu, monseigneur Pierre de Bretaigne, filz de Guingamp, second filz du duc, et de damoiselle Françoyse d'Amboyse, seule fille et présumptive héritière du vicomte de Thouars. Et pour ceste affaire vint en Bretaigne monseigneur le Connestable, par devers le duc son frère, lequel se accorda au mariage; et monseigneur le Connestable ramena son nepveu à Partenay, où il séjourna longuement avecques sa tante, madame de Guienne, femme de monseigneur le Connestable; et puis après parfirent le mariage.

L'an dessusdict, mille ccccxxix, au moys de j uillet, le roy Charles septiesme érigea la seigneurie de Laval en conté, comme il appert par les lettres nombrables de ce petit verset :

Suh Karolo clarus fit rege Laval commitaius.

268 NOUVELLE BIBL10THîî/)UE BLEUE.

Comment, oprc? que Ir Rop fut rouronni, laMctr 3cl)rtnne la puffllc alla îicuant Çaris , où fUc fut nayréc h'nn^ nirfton ou trûict; et î)c là â'rn alla tenir »arut3ou à Compicgnc, et bc!^ regrets qu'elle fiet en l'égli&e ^anict- 3afque5 &u bict lieu.

Après que le roy Charles VII fut couronné roy de France, les habitants de Beauvais, qui neutres s'esloyent tenuz, envoyèrent à Compiègne, où le Roy estoit, luy faire plaine obéissance combien que jamais n'eussent esté Angloys. Et en la fin du moys d'aoust, la Pucelle cuyda prendre la ville de Paris sur les Angloys ; et par la porte Sainct-Honoré, y cuyda entrer avec une bonne bende de gensdarmes françoys; et print le boulevard d'icelle porte, et entrèrent jusque dans l'arrière-fosse, cuidans escheler la ville, ce que faire ne purent, pour l'eaue qui trop grande estoit. Et à celle prise se portèrent moult vaillans, la Pucelle, le sire de Sainct-Valier, le sire de Montmorency et aultres ; et y fut la Pucelle navrée d'une vire par la jambe, et de là tira la Pucelle à sainct Pierre-le-Monstier, et print la ville sur les Angloys. Puis retira la Pucelle environ Paris, accompaignie de messire GefTroy de Sainct-Aulbin, et aultres Escossoys ; et rencontra quatre ou cinq cens Angloys entre Paris et Laigny, lesquelz furent par elle et ses gens tous mis à mort ou pris. Delà s'en alla la Pucelle tenir garnison dedans Compiègne, où estoyt Guillaume de Flavy, capitaine.

L'an mil. ccGC.xxXjversleconamenceraentdu moys

de juing, messire Jehan de Lucembourg, les contes de Hantonne, d'Arondel, angloys, et une moult grande compaignie de Bourguignons, misrent le siège devant Compiègne. Et fut advisé par Guillaume de Flavy, qui en estoit capitaine, que la Pucelle yroit en diligence par devers le Roy , pour recouvrer et assembler gens, affin de lever le siège. Mais celuy de Flavy avoit faict ceste ordonnance pource qu'il avoit jà vendu aux dessusdicts Bourguignons et Angloys la Pucelle. Et pour parvenir à ses fins, il la pressoit fort de sortir par Tune des portes de la ville, car le siège n'estoit pas devant icelle porte. La dicte Pucelle, ung bien matin fist dire la messe à Sai net-Jacques, et se confessa et receut son créateur. Puis se retira près d'ung des piliers d'icelle église, et dit à plusieurs gens de la ville qui là estoyent, et y avoit cent ou six vingtz petis enfants qui moult désiroyent à la veoir : w Mes enfans et chers amys, je vous signifie que Ton m'a, vendue et trahie, et que de brief seray livrée à mort. Si vous supplye que vous priez Dieu pour moy, car jamais n'auray plus de puissance de faire service au Roy ne au royaulme de France. » Et ces paroles ay Guy réciter à Compiègne, l'an mil quatre cens quatrevingtz, et xviii, au moy s de juillet, à deux vieulx et anciens hommes de la ville de Compiègne, aagez l'ung de .1111. XX. xvii ans et l'aultrede .iiii .xx. vi, lesqueiz disoyent avoir esté prèsens en l'église de Sainct-Jacques de Compiègne, alors que la dessusdicte pucelle prononça celles paroles (27). Quant la pucelle acompaignie de.xxv. ou.xxx. ar-

chers fut sortie hors de la ville de Compiègne, Flavy, qui bien sçavoit l'ambusche, fit fermer les barrières et la porte de la ville. Et quand la Pucelle fut en ung quart de lieue, elle fut rencontrée par Lucembourg et aultres Bourguignons ; si les advisa plus puissans, et s'en retourna à course, soy cuydant sauver dedans la ville ; mais le traistre de Flavy si luy avoit fait clore les barrières, et ne voulut luy faire ouvrir les portes. A celle cause fut la Pucelle par les Bourguignons à l'heure prinse aux barrières de Compiègne et par eulx livrée aux Angloys. L'an dessusdict.cccc.xxx, au signe de Gemini, comme il appert par les lettres nombrables de ce petit verset :

J\unc cadit in geminis Burgundo vincta Puella.

Et pource que par la justice des hommes celui de Flavy ne fut pugni decec^s. Dieu le créateur, qui ne veult délaisser un tel cas impugni, permist depuis que la femme d'icelluy de Flavy, nommée Blanche d'Anurebruch, qui moult belle damoiselle estoit, le suffoqua et estrangla par l'aide d'ung sien barbier, alors qu'il estoit couché au lit, en son chastel de Neel en Ardenoys; dont depuis en eut grâce du roy Charles septiesme, parce qu'elle prouva que son dessusdicv mary avoit entreprins de la faire noyer.

Quant la Pucelle fut entre les mains de messire Jehan Lucembourg, il la garda quelque peu de temps, et puis la vendit aux Angloys, qui luy en donnèrent grant prix. Et les Angloys la menèrent à Rouen, oîi elle fut en prison et durement traictée.

jehànne la PUCELLE. 271

Tantost après la prinse de la Pucelle, le conte de Vendosme, lieutenant du roy de France, et le seigneur de Boussac, mareschal de France, levèrent le siège devant Compiègne, qui, par sept ou huyctmoys y avoit esté.

L'an dessusdict, mil.cccc. xxx, au moys de febvrier, trespassa le pape Martin V, comme il appert par les lettres de ce verset :

Martinus quintus fébruo cecidit nece vinctus.

Et au moys de mars prochain ensuivant , fut le pape Eugène, un. couronné, comme vous pourrez retenir à mémoire par les lettres nombrables de ce verset :

Quarto cui licuit claves dédit Eugenio Mars.

Comment loïrtfte 3el)onne fut injustement ronbamne'e à fstrc bruslée an maxc\)é he Bouen, où tet présentement l'église Boinft-inicl)el.

Les Angloys firent faire le procès de la Pucelle à Rouen, et sous couleur de justice, sans touteffoys que en elle ilz eussent trouvé vice, macule, ne crime quelconques; mais pource que publiquement elle portoit habit d'hommes, jaçoit ce qu'elle leur eût dit et déclaré qu'elle le faisoit affm que les hommes avec lesquelz luy estoit force de fréquenter pour les affaires du royaulme, ne prenissent en elles charnelles ne lubriques fantasies. Tout ce néanmoins ilz la firent par ung Angloys, évesque de Beauvais (28), con-

dampner et déclarer hérétique ; et par leur ju^^e séculier fut condampnée à estre brûlée au marché de Rouen , où à présent est l'église de monseigneur sainct Michel.

Avant, toutesfoys, que luy prononcer sa sentence, fut de rechef esprouvée et interroguée devant divers juges en plusieurs consistoyres, enquérans plusieurs choses touchant la foy et loy de Jésu-Christ; car ilz cuidoyeut que Charles, roydeFrance^ eustprinscelle femme instruicte par art magique. Et pour tant qu'il eust erré en la foy catholique, par quoy le tenoyent indigne de tenir le royaulme ; et combien qu'ilz n'y eussent trouvé que toute saincteté et vie chrestienne. Néanmoins, plusieurs par flaterie, comme est la coustume de aulcuns, pour complaire aux dicts Angloys ennemys, s'efforcèrent surmonter la Pucelle, tant par fallaces de sophisterie que aultrement, combien qu'elle mist foy avec tout ce q u'elle avoit faict . Et doncques ils l'accusoyent à l'examen du Sainct- Siége apostolique, remonstrant que ils ne debvoient estrejuges et parties. Toutesfoys, tout ce ne luy valut ne empescha que ilz ne parfeisseut leur cruelle et injuste entreprise; car envers les tyrans ont tousjours esté maulvais conseilliers, qui, par inique affection ou flaterie aveuglez pour la grâce des princes acquérir, ont procuré la condamnation des justes preud'hommes, et les ont faict pugnir comme pécheurs et malfaicleurs ; car à ce où ilz voyent le couraige des princes et tyrans, par tous moyens se appliquent à leur complaire. Par ainsi mourut la

Pucelle ; et fut celle sentence exécutée à la fin de may, mil.cccc.xxxi, comme il appert par les lettres nombrables de ce verset :

Ignibus occubuit Geminis illusa puella.

Et son corps fut réduict en cendres, qui depuis furent jetées au vent hors la ville de Rouen, ne oncques puis les Angloys ne prospérèrent en France, ains en furent déjectez ensemble de tous les pays circonvoisins , à leur grant honte et confusion. Et est à présumer que ce fut par le juste jugement de Dieu, lequel ne voulut, entre aultres iniquitez et pilleries par eulx commises, que le jugement par eulx ainsi faict de la dite Pucelle, demourast impugny.

Car par expérience chascun voit

Ce que on dict communément,

Qu^ Dieu (vray juge) quant que ce soit

Rend h ung chascun son payement.

LA

jS'fîtôupt Itt potifnce be érisHiîib ; laqudU ^riefliîiiô fut ftlU îi'ung pouore l)omme appHé 3ontfollf, et Un femme hn max(\u\6 he Ôaiwcee,

A l'exemplaire des femmes mariées et de toutes aultres, j'ai mis selon mon petit engin et entendement, de latin en françoys, l'hystoire que cy après s'ensuyt, laquelle est delà constance et patience merveilleuse d'une femme, laquelle se nommoit Griselidis, fille d'ung pouvre homme appelé Janicolle, du pays de Saluées.

Au pied des mons , a ung costé d'Italie où est la terre de Saluées, laquelle estoit moult peuplée de bonnes villes et châteaux, en laquelle avoit plusieurs grands seigneurs et gentilz hommes, desquelz le premier et le plus grant entre eulx estoit appelé Gaultier, auquel principalement appartenoit le gouvernement et domination d'icelle terre. Et estoit icelluy jeusne seigneur moult noble de lignaige et plus assés en bonnes meurs; et en somme, noble en toutes manières. Fors tant, qu'il ne vouloit que soy jouer et es-

276 NOUVELLE BIBLIOTHÊQLE bLEUE.

batre, et passer temps ; ne il ne considéroit point au temps et es choses advenir, mais seulement fors que à chasser et à voiler; et ne pregnoit à aultre chose son desduit et plaisir, et de toutes aultres choses peu luy chailloit; et mesmement ne se vouloit point marier. Dont sus toutes les aultres choses le peuple estoit courroucé, en tant que une foys tous ensemble allèrent parler à luy, et esleurent l'ung d'eulx, lequel estoit de grant auctorité et privé du dict seigneur, et luy va dire en ceste manière.

£a rcqucdte que ire barons ti rl)ft>aliad firent a leur detgneur.

« Sire marquis , ton humanité nous donne hardiesse de parler à toi féablement et hardiement, et te vueil dire et requérir de par tous tes hommes et subjectz, non pas que j'aye aulcune singularité à ceste chose, fors que entre les aultres tu m'as chier de ta grâce. Comme en maintes manières je l'ay esprouvé, et comme doncques et à bonne cause tu nous plais, et as tousjours pieu; si que nous tenons pour moult heureulx de ce que nous t'avons à seigneur. Mais d'une chose te prions , laquelle chose se te nous veulx accorder et octroyer, nous serons, se nous semble, les plus aises de tous noz voysins. C'est assavoir que tu vueilles marier sans plus attendre, car le temps passe et s'en va; et jasoit ce que tu soyes jeune et eu fleur de jeunesse, ceste fleur de jeunesse la mort suit et chasse , et est prochaine à toutes gens

ne on nelay peult escbapper; et aussi bien faut-il mourir l'ung comme l'aullre, et ne scet homme quant ne comment. Or doncques reçoy et accepte noz prières, car nous t'en prions et supplions, et t'en faisons prières et requestes de par ceulx que nul de tes commandemens ne refuseroient, que tu nous vueilles charger de toy quérir femme, et nous la te procurerons telle, qu'elle sera digne de t'avoir, et de si bon et de si grant lieu, que par raison devras espérer tout bien d'elle. Or, t'en délivre, car nous t'en prions de grant affection, affin que se tu moaroyes, nous ne demourissions sans seigneur et gouverneur. »

Ca «epottôe bu marquis a scô barons.

Lors esmeurent le dict seigneur les doulces prières de ses sujets; leur respondit en telle manière : « Vous me contraignez, dist-il, mes amys, à ce que je n'euz oncques en pensée ne en voulenté de moy marier, mais je me vueil soubmettre maintenant aulx bonnes voulentez et conseil de vous et de mes subjectz. Et me loue de vostre foy, loyauté et prudence, et vous laisse la cure et le consentement comme vous y affiert de moy quérir une femme : et puis qu'il vous plaist, je me marierai et je le vous prometz en bonne foy, ne pas n'attendray fort longuement. Mais toutesfoys, une chose vous me promettrez et garderez : quelconque femme que je esliray et prendray à femme, vous la honorerez et souverainement garderez^ ne jà aulcun de vous n'appellera de mon jugement, ne ne I. 24

plaindra ou murmurera aulcunement; et vueil qu'il soit à mon choys et voulenté de prendre telle femme comme il me plaira; et quelle qu'elle soit, vous l'aurez en honneur et révérence, et pour dame latiendrez, comme s'elle estoit ûlle d'ung empereur ou d'ung roy. » Et lors tous luy promirent et y consentirent moult Youlen tiers, comme ceulx à qui il sembloit qu'ilz ne peussent jamais veoir le jour des nopees. Et fut prins et ordonné ung jour dedans lequel le marquis dist et promist qu'il espouseroit. Et ainsi fina leur parlement et se despartirent; et le dict seigneur commanda et enchargea aulcuns des siens privez familiers de l'appareil des nopees. Et près de la cité et du palais où demouroit le dict marquis, avoit unepetiievillète où habitoient et demouroient peu de gens et très pouvres : entre lesquelz estoit ung homme moult pouvre des biens de ce monde, qui s'appelloit Janicplle; mais aulcunes fois la grâce de Dieu descend en petit hostel et mesnage. Le dict bon homme avoit une fille qui s'appelloit Griselidis, belle de corps et de membres, mais de bonté et grans vertus estoit si remplie, que plus ne pouvoit. Geste pucelle avoit esté en grant pouvreté nourrie, et ne savoit que c'estoit d'aise; et en très grant charité et révérence nourrissoit son pouvre père en vieillesse. Et avoit je ne say quantes pouvres brebis qu'elle menoit aux champs en pasture, et en les menant faisoit tousjOurs quelque chose, comme filer ou tiller chanvre. Et quant elle retournoit, elle apportoit des choux ou aultre manière d'erbettes pour leur vivre ; et ainsi

gouvernoit son père en sa vieillesse, charitablement et doulcement ; et à brief parler, toute obéissance de bien qui peult être en fille estoit en elle. Et à ceste fille ledict marquis qui passoit souvent par là quant il alloit chasser ou voiler, maintenant gettoit ses yeulx à elle, non pas pour jeusne mignotise, mais pour sa grant sapience et pour sa grant vertu , plus qu'en femme de cest aage ne sceust avoir que le peuple n'avisoit pas souvent : considéroit ledict marquis, son cas n'estoit, déterminoit et se disposoit à prendre ceste fille. Et quand le jour desdictes nopces s'approuchoit desjà fort, et nul encores ne savoit ne n'avoit ouï dire quelle femme le dict marquis prendroit en mariage, dont tous s'esmerveilloient forment. Celluy temps pendant ledict marquis faisoit faire aneaulx, verges, couronnes, robes, joyaulx, à la mesure d'une aultre pucelle, qui estoit de la grandeur de Griselidis et de la forme d'icelle , laquelle Griselidis il vouloit prendre pour femme. Vint le jour des nopces, et l'heure du jour s'approuchoit fort, et avoit faict son grant appareil de paremens, viandes et aultres choses, comme il appartient à tel seigneur à faire. Et vecy le marquis, comme s'il allast au devant de sa femme yst dehors de sa maison, accompaignié de plusieurs gens et de plusieurs nobles dames et damoy selles. Ne Griselidis de tout ce que pour elle se faisoit n'en savoit rien , mais bien avoit ouy dire que son seigneur se debvoit marier ; et pource s'estoit-elle hastée et avancée de faire ce quelle avoit à faire en leur maison ; et venoit de

quérir de Teaue en une cruche, que elle avoit esté querre bien loing. Et avoit dit à son père en telle manière : « Mon père, mais que j'aye esté à l'eaue et faict ce que j'ay affaire céans, vous plaist-il que je voise veoir la femme que monseigneur le marquis prent en mariage. » Et son père lui respondit qu'il le vouloit bien. Et tout ainsi qu'elle vouloit entrer en leur maison à tout l'eaue qu'elle portoit, le marquis, tout pensif, vient au-devant d'elle en luy demandant où estoit son père. Laquelle lui respondit et dist moult humblement et en très grant révérence : « Monseigneur, dist-elle, il est en nostre hostel. » Or, luy dis : « Faict il qu'il viengne parler à moi. » Et quant le bonhomme fut venu, il le print par la main et le tira à part, et à basse voix luy dist : « Je say bien, dist-il, JanicoUe, que tu m'aymes et je t'ay bien cher, et soyes homme féable, et quelque chose qui me plaira je pense qu'il te plaira aussi; mais une chose toutesfois vueil savoir, espéciallement s'il te plaist que j'aye ceste tienne fille à femme, et me vueilles avoir pour ton gendre? » Dont le bon homme, qui rien ne savoit de ce faict, fut moult esmerveillé, et devint tout rouge et esbahi en tremblant, et à peine pouvoit rien dire, dist : « Sire, vostre vouloir doy-je bien faire sans ce qu'il me plaise, car vous estes mon droicturier seigneur. » Le marquis dist : « Entrons en ta chambre, car je vueil faire à ta fille certaines demandes , toy présent. » Lors entrèrent entr'eulx troysen la chambre, le peuple attendant, et soy merveillant des services que la pucellefaisoità son pè^^e,

de sa petitesse et pouvreté à la venue d'ung si grant seigneur ; à laquelle fille le seigneur parla en ceste manière . « Griselidis, dist-il, il plaist à ton père et à moy que tu soyes ma femme, et je croy qu'il te . plaist aussi ; mais je t'ay à demander et vueil savoir de toy se de bon cueur et bon vouloir tu es preste et le veulx; mais en quelque manière que ce soit, tu me prometz que tu ne contrediras à ma voulenté, et que tu vueilles et te plaise, quant qu'il me plaira à faire ne à dire. » Et elle, moult esbahye, toute tremblant, respondit : «Monseigneur, dist-elle, je say certainement que je ne suis pas digne ne suffisante de si grant honneur recevoir comme vous me présentez, mais toutesfois, puisque ceste chose vous plaist et est vostre voulenté et mon heur, jamais rien ne feray ne ne penseray quelconque chose à mon pouvoir qui soit contre vostre voulenté ou plaisir, ne ne me ferez jamais chose, et me fissiez-vous mourir, que je ne le souffre paciemment. » — « C'est assez, dist-il. » Et maintenant la fîst admener devant tous en publicque, et dist au peuple : « ceste, dist-il , est ma femme et vostre dame; honorez-la, aymez-la, et se vous m'avez chier, je vous prie ayez-la trèschière. » Et incontinent la commanda à dévestir toute nue, et des piedz jusques au chief la fist revestir de neufves robes très richement par les bonnes dames et damoyselles qui là estoient; de laquelle chose fut moult honteuse pour le regard des pouvres robes qu'on lui desvestoit, au regard des précieuses qu'on luy vestoit. Et ainsi ordonnée et parée de cou-

ronne et pierres préeieuses, très grandement fut soudainement transmuée et changée, que à peine la congneut le peuple ; laquelle le marquis solennellement espousa de l'annel précieux qui à cest usage est ordonné, et pour ce espéciallement fist faire. Et fist mettre sa femme sus un grant palefroy et mener au palais , le peuple l'accompaignant et faisant grai;it joye et liesse. Et furent faictes les nopces, et passa Je jour moult joyeusement et liement. Et Dieu envoya tant de grâce en celle femme, que non pas en pouvre maison de village mais en hostel royal sembloit avoir esté nourrie. Et se maintenoit moult noblement, et en si grant honneur et amour que ceulx qui bien savoient quelle elle estoit, et qui bien la congnoissoient de nativité, à grant peine povoient-ilz croire qu'elle fust fille à JanicoUe, tant avoit en elle d'honnesteté : belle et bonne vie, bonne manière, sagesse et doulceur avoit en elle, si que chascun se délectoit de l'ouyr et regarder; non pas seulement en son pays, mais aux régions voysines son bon nom et grant louenge et bonne renommée se publioit; et tout homme et femme pour le grant bien qui estoit en elle, la vouloient veoir. Et ainsi le marquis humblement et vertueusement vivoit en bonne paix en sa maison, en grant grâce de ses hommes et subjectz , laquelle comme si trèsgrant et excellent en si grant pouvreté nourrie, tant sagement eust appris que chascun l'en tenoit à saige ; et non pas tant seulement en ses œuvres de mesnage , appartenaus à femme que la dicte bonne créature faisoit, mais où

le cas le requéroit, la chose publicque adressoit. Et quant il avoit aulcun discord entre les nobles ou aultres manières de gens , elle l'appaisoit très sagement ; tant belles et sages responses, grant discrétion et hault jugement avoit en elle , que plusieurs la tenoient et disoient estre des cieulx envoyée au salut de tout le bien commun et de la chose publicque. Et ne demoura guères que elle fut grosse, et enfanta une belle fille, combien qu'on eust mieulx aimé que ce fust ung fllz. Toutesfois le marquis et tout le peuple s'en esj ouvrent grandement, et en firent grant feste et solennité.

Ses tentations que le marquis fist a sa femme.

Et lors une ymagination merveilleuse print le marquis, la quelle aulcuns veulent louer, c'est assavoir de vouloir esprouver et essayer sa femme plus avant, laquelle il avoit desjà assez esprouvée, et de la tenter encorespar diverses manières. Si vint une fois à elle de nuyt en sa chambre, ainsi comme tout courroucé et troublé, et luy va dire en telle manière.

Ctt première tentotion que le marquis ftst a sa femme 6ri5eliîiis.

« Tu sçais bien, Griselidis, et je le croy, que la dignité où je t'ay mise ne tefault oublier, ne Testât où je te prins. Tu sçais assez comment^ tu vins en ceste maison; et toutesfois je t'ayme bien comme tu le

sçais ; mais ce ne sont pas mes nobles : mesmement quant tu as commencé à enfanter, lesquelz se disent estre moult villenez qu'ilz soient subjectz à telle femme comme tu es. Or doncques, je qui désire de tout mon cueur estre et vivre en paix avecques eulx, nécessité m'est à ordonner à faire de ma fille non pas à ma voulenté, mais au conseil et jugement d'aultruy. Toutesfoys je n'en veulx rien faire sans ton sceu. Je vueil doncques que tu me prestes ton consentement, et ayes patience telle que tu me promys dès le commencement de nostre mariage. »

Co respouse Îjc la bamc à aon sftgncur.

Laquelle ces choses ouyes ne de visaige ne de parler ne s'esmeut , mais meurement luy respondit et saigement : « Tu es, dist-elle, monseigneur , moy et ceste petite fille sommes tiennes; donques fais de ta chose comme il te plaira. Certainement', rien ne te peust plaire qui me desplaise, ne rien ne convoicte à avoir, ne à prendre; ne doiibte que toy. Et ce ay-je mys parfaictement en mon cœur, ne jamais pour quelque chose qui soit, ne pour mort, ne s'en partira. Et toutes autres choses se pevent avant faire que ton couraige en moy muer. » Le marquis de ceste response fut moult lie en son cœur ; mais il dissimula et faingnit qu'il fut courroucé et triste, et se partit d'elle. Et ung peu après, ledict marquis envoya ung sien serviteur et sergeant à luy, lequel estoit féable et l'avoit esprouvé en plusieurs choses : et l'informa

comment il feroit, lequel vint de nuyt à-He et Iw dist en telle manière : « Pardonne -m^y, di^t-il, madame , ne point ne me saiche m^i gré de ce à quoy je suis contrainct de faire. T^ scais que c'est d'estre soubz grant seigneur et -omment il fault à eus y obéir : commandé m'est '^ prendre cest enfant, en disant qu'il en \ouloit P'^^ cruelle et maulvaise chose. Comme il monstro^ pai' signes, print l'enfant par rude et lourde macère. Le sergeant estoit tenu pour cruel homme et-^toit de laide figure ; et à heure souppesonneuse e-^^i* venu, et parloit comme homme qui estoit plein ^^ maulvaise voulenté. Et ainsi cuidoit la bonnc^^"^^ > ^^ simple qu'il allast faire aulcun maul^i^ ^^ict de sa fille que tant aymoit; et toutesfo'^ ne ploura, ne soupirs ne fist, qui eust deu esti-Pf^nu moult dure chose en une nourrice.

Ca reeponse be la bamc an sergeont.

Depuis print son enfant et le regarda ung peu et le baisa et bénist ;, et fit le signe de la croix dessus elle et la bailla au sergeant : « Va, dist-elle, et faictz et exercite ce que monseigneur t'a enchargié; je te prietoutesfois, dist-elle, que tu gardes à ton povoir que les bestes saulvaiges ne dévorent ou mongent le corps de cest enfant, se le contraire ne t'est enjoinct. Lequel sergeant, quant il fut retourné à son seigneur, luy racompta la responce de sa femme. Néan témoins toutesfois, et quant le sergeant luy eust présenté sa fille, il fut meu de grant pitié, mais il ne changea

point SOL propos, et dist au sergeant et commanda qu J envel(r,ast la fille bien et seurement, et qu'il la portasv à Bouoigne la grasse à une sienne seur qui estoit là mariée «^ comte de Panique ; et la luy bailla. Et de par luy fut nourrie et enseignée de science et de meurs comme saque^ et si celéement la garda que nul ne peust, ne sc^Js^; congnoistre ou appercevoir qui elle fust; et le-riessage y alla tantost et acomplit ce que commis luv estoit. Et le marquis, après ce, souvent advisoit et co^sidéroit la chière, les paroUes, et le semblant et le ma,-itien de sa femme se point luy feroit semblant de sa ûio mais en quelque'manière ne la vit, ne apparut es„e changée ne muée. Telle liesse, telle obéissance, te service et amour faisoit comme devant. Nulle tristec^e nulle mention de sa fille de propos ou par accidentais faisoit; et en cest estât se passèrent quatre ans q-^'aie fut grosse et enfanta de ung beau filz dont le père et tous les amys furé^ moult joyeulx ; lequel enfant, puisqu'il eust deux ans, il fut séparé de la nourrice.

Ca sfconîie tentation îre la iame.

Le marquis de rechief vint à sa femme et lui dist : « Femme, tu as ouy aultresfois comment mon peuple est mal content et murmure denostre mariage; et maintenant espécialement, puis que voient que tu portes et es disposée et inclinée à avoir lignée, et mesmement pource que tu as masle et dient souvent : Nostre marquis mort, le nepveu de JanicoUe sera

nostre seigneur, et si noble pays sera subject à tel seigneur. Et maintes telles paroles dit souvent le peuple. le qui veulx vivre en paix, et doublant aussi de ma personne, me faict souvent estre pensif et mélencolieulx. Si suis meu que de cest enfant face comme j'ai faict del'aultre, et ce je te fais premièrement scavoir que la douleur soudaine ne troublast trop ou nuysist. » Et elle respondit.

Sa wsponsf te la bame a son seigneur, c\m fut îre meroeil- [niôc oertu et pacience.

« Mon bon seigneur, dist-elle, je le t'ai dit, et se te recorde que je ne puys rien vouloir en mon vouloir, fors ce que tu veulx, ne je n'ay rien en tes enfans que l'enfantement : tu es seigneur d'eulx et de moy; use des choses à ta voulenté. Et aussi avant que j'entrasse en ta maison , je desvestis mes robes et aussi mes voulentés et vestis les tiennes. Quoy que tu veulx donques je vueil, et pour certain se je povoye devant scavoir ta voulenté comme toy-mesmes, je la vouldroye faire avant toy-mesmes; doncques ta voulenté que je ne puis devant scavoir si la me dies, et je la feray voulentiers, et s'il te plaist que je meure, je vueil mourir très voulentiers, ni la mort ne seroit point à comparer à nostre amour. » Quant le marquis apperceut ainsi et congneut ]a constance de sa femme il s'en esmerveilla moult, et tout troublé s'en partit d'elle; et tantost après envoya ce sergeant que aultre foys avoit envoyé. Lequel ser-

288 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUK.

géant soy excusant comment il luy convenoit obéir, ainsi comme s'il voulsisl faire une grande inhumanité, demanda l'enfant comme il avoit faiet l'aultre; et elle de bonne chière, jasoit ce que bien estoit courroucée en cueur , son iilz moult bel et doulcet priut entre ses bras et le begnist et seigna comme elle avoit faict de sa fille , et ung petit le regarda et le baisa «ans moustrer signe de douleur, et au messagier le bailla : w Tien, dist-elle, fais ce à quoy tu es envoyé ; mais d'une chose te requier tant chèrement comme je puys, se tu le peux faire, que tu vueilles garder le corps et les membres de ce noble enfant, que les bestes saulvaiges ne le dévorent ou mangent. Lequel emporta ledict enfant , retourna au marquis et luy racompta ce qu'il avoit trouvé en sa femme, dont de plus s'esmerveilla; car s'il n'eust sceu qu'elle aymast ses enfansparfaictement, il la tenist pour suspecte et maulvaise femme et eust creu ceste fermeté et constance qu'il fust venu d'aulcune maulvaise voulenté , mais seur estoit que rien elle plus n'aymoit. Après il envoya ce filz à Boloigue pour le nourrir et garder secrètement comme il avoit faict sa fille. Et pourtant devoit à ce seigneur ces expérimentz d'obéissance et de foy de mariage bien suffire. Et quant ladicte femme estoit devant ledict marquis, -elle ne se muoit envers lui, ne faisoit semblant en aulcune manière de ses enfans; n'en rien ne changea qu'elle ne fust continuellement à luy plus féable €t serviable comme par avant. Si commençoit au marquis une maulvaise renomée à courir qu'il ne

fustde maiilvais espéfiment (29) ; et pour honte qu'il s'estoit si pouvremeut et petitement marié faict périr et occire ses enfants , car on ne veoit ne scavoit dire quel part ilz fussent. Dont il qui estoit si noble et si bien aymé de ses subjectz en aultre manière, se ftiisoit haineux et mocquer de son peuple : et toutesfois jà pour ce son couraige ne mua, mais en sa mélancolie et imagination procéda et continua encores plus avant. Si que comme depuis la nativité de la fille eust douze ans, il envoya messagiers à Romme qui luy apportèrent lettres sainctes par lesquelles il donnoit à entendre au peuple que le pape, pour la paix de luy et de ses gens, luy avoit donné congié et dispensation de se partir de sa femme et d'en prendre une aultre. Et ne fut pas fort difficile de donner à entendre à ses gens simples et rudes ce qu'il luy pleut. Laquelle chose, quant vint à la congnoissance de Griseldis, elle ne s'en esbahit, ne mua en aulcune manière, ne changea, soy attendant que cil à qui elle avoit soubmis tous ses faitz en ordonnast à sa voulenté. 11 avoit desja envoyé à Boîoigne et avoit escript au mary de sa seur qu'il luy envoyast ses enfans; et la renommée couroit jà partout que le marquis devoit prendre à femme une grande dame. Et icelliiy conte de Panicque estoit moult grand amy du dict marquis, et en grant appareil et ordonnance et moult bien accompagnié de nobles gens estoit jà au chemin et amenoit icelle fille du marquis qui est moult belle fille et en point de marier , et le frère d'icelle fille qui avoit environ huyt ans.

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l'a tierce tentation (\x\e U marquis fidt à ea fcmmr*

Et ce temps pendant le dict marquis voulant sa femme plus que devant esprouver, essayer et tenter, vint à elle et lui dist : « Griselidis, je ne te vueil rien celer; je veulx que tu saches que j'avoye grant plaisir de toy avoir à femme pour les biens et vertus que je scavoye estre en toy et non pas pour ton lignage , comme tu le dois savoir ; mais je congnois maintenant que toute grant fortune et seigneurie est grant servitude. Mes gens me contraignent, et le pape consent que je preigne une aultre femme qui est jà envoyée et sera tantost icy ; ayes donques bon couraige et fort, fais lieu à l'aultre, et pren le douaire que tu apportas avecques toy quant tu vins avecques moy, et t'en retourne en la maison de ton père. Ainsi est des choses, nul n'est seur en son estât. »

€a rfôponee ^c la borne a son seigneur.

Lors dist la dame : « Aïonseigneur, j'ay tousjours sceu et tenu entre ta grant magnificence et ma grant humilité et ma pouvreté qu'il n'y avoit nulle comparaison, ne onques ne me dis mie seulement estre ta femme mais ta chambrière, ne je ne me reputay jamais digne d'estre avec toy, dont j'en appelle Dieu à tesmoing qui scait tout. En ceste tienne maison où tu m'as faict dame, ay tousjours eu en cueur et me suis tenue pour tu chamberière tant que j'ay esté

lA PATIENCE DE GRISELIDIS. 291

avecques toy, dont j'en rens grâce à Dieu et à toy. Quant au demeurant, je suis preste de bon cueur et prompte de couraige de m'en retourner en la maison de mon père où j'ay esté nourrie en mon enfance pour y estre nourrie en ma vieillesse. Et la mort bien me plaist et suis bien heureuse et trop honnorée d'estre vefve de si grant seigneur comme tu es ; et voulentiers feray lieu à ta nouvelle femme, laquelle soit à ton bon plaisir et aventure comme ton cuer le désire. »

Ca granÎJe patten« tt obébunce be (èxmUhh.

« Et des icy endroit puis qu'il te plaist voulentiers m'en partiray. A quoy toutesfois me commandes tu que j'en rapporte avecques moy mon douaire ; je le vueil. Je nel'ay pas oublié, comment quant piessa tu me vouloyes prendre à femme, je fus desvestue sur le sueil de la maison de mon père, des pouvres robes que j'avoye vestues, et avecques toy n'apportay austre douaire que loyauté, foy et pucellage. Et doncques puis qu'il te plaist, je me desvest de ceste tienne robe, et te rends Fannel en quoy tu m'espousas, et tous aultres aournemens que fortune m'a prestez ung espace de temps avecques toy ; reprens tout et metz en ton escrin ; nue vins de l'hostel de mon père , et nue m'en retourneray. Et tu ne réputes et tiens chose mal gracieuse comme je croy que tu neferoyes; que ce ventre qui a porté les enfans que tu as engendrez, oit veu nud et descouvert au peuple, pour la virgi-

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Qité que j'apportay avecque toy , par laquelle chose, s'il te plaist et non aultrement, je te supplie au nom de Dieu que tu me laisses une des chemises que j'avoye quant j'estoye appellée ta femme. » Et ainsi le marquis, en tournant son visage comme celluy qui ne povuit piU'ler ne dire mot, luy dist : « Or, te demeure doncques celle que tu as vestue. » Et ainsi elle s'en partit sans plourer, et devant chascun sedesvestitet tant seulement retint la chemise que vestue avoit, et teste toute nue et toute deschausse s'en alla. Et en cest estât la virent plusieurs gens en plourant et en maudissant fortune; et elle seule ne plouroit ne n'en feisoit semblant, ne elle ne disoit mot. Et s'en retourna en la maison de son père. Et le bon homme son père , qui tousjours avoii eu le mariage suspect, ne oncques n'en avoit esté seur, ains doubtoit tousjours que ainsi en avenist, vint à rencontre des gens, et, sur son sueil, de la pouvre robette que tousjours luy avoit gardée , la couvrit à grant mésaise, car elle estoit devenue grande et embranie (30), et la pouvre robe enrudie, empirée et gaslée. Et demoura avecques son père par aulcuns jours en grande humilité et patience, si que nulle destresse ne nul remors ne monstroit de la prospérité qu'elle avoit eue par avant en aulcune manière ; et de ce n'estoit pas merveilles : comme en ces grans richesses tousjours en pensée humble et bénigne eust vescu et se fust maintenue, dont tout comme ung songe réputoit et à nonchaloir le mettoit.

Item le conte de Panicque dessusdit venoit de Bo-

loigne et approuchoit fort ; et aussi des nouvelles nopces se publioit et continiioit la renommée par tout le pays. Si envoya ledict conte au marquis, pour dire le jour qu'il seroit à luy ; et ung peu devant qu'il venist, il manda Griselidis et lui dist : « Je désire fort que ceste pucelle qui doit demain estre icy pour estre ma femme, et ceulx qui viendront avecques elles, et aussi tous ceux qui seront au disner, soient receuz bien et grandement; et que chascun soit bien festoyé et ordonné selon son estât, toutesfois céans n'ay à présent qui promptement sceust ce faire ; parquoy doncques, jasoit ce que tu soyes mal vestue et provrement, pren la charge de cecy, car tu congnois bien mes meurs et les estres de l'hostel. » — « Maintenant, dist-elle, nom pas voulentiers tant seulement, maisdetrèsliecueur (31), etce, et quelconque aultre chose que je sentiroye qui te pleust, feray voulentiers tousjours, ne jà de ce ne me lasseray tant que je vive. » Et en ce disant, commença à besoigner comme de baloyer la maison, mettre tables, faire litz, ordonner tout ce qui estoit à ordonner, et prioit aux aultres chamberières que chascune endroit soy fîst le mieux qu'elle pourroit. Il estoit jà environ tierce du jour, que le comte qui avoit admenée la fille et le filz, estoient venuz ; et chascun regardoit très fort et voulentiers la beaulté de ces deux enfans et s'en esmerveilloient tous. Et y en avoit aulcuns qui disoient que le marquis faisoit que saige de laisser sa première femme et de prendre celle belle jeune dame; mesmement qu'elle estoit tant

noble et son frère tant bel. Et ainsi s'avansoit fort lapprest du disner; et Griselidis alloit et couroit parmy l'hostel, sans avoir honte de ce que elle estoit ainsi abaissée de son hault mariage; mais de bonne chière et lie vint à rencontre de celle pucelle, et luy dist en grant humilité et révérence : « Ma dame, vous soyez la très bien venue. » Et en ceste manière les seigneurs et dames et damoyselles qui là dévoient disner, de lie chière très hunblement et bénignement elle recevoit et ordonnoit de tout ce palais, et mettoit à point tellement que chascun, et espéciallement les estrangiers, estoient esbahis des meurs et du grant sens qui estoit soubz celluy pouvre habit ; et s'en donnoient grant esbahissement. Et ne se pouvoit saouler Griselidis de parler dec louenges de ces deux enfans, maintenant de la vierge et maintenant du filz; leur beaulté et maintien recommandoit. Et le marquis, tout ainsi qu'on devoit aller à table, àliaulte voix dist à Griselidis devant tous ainsi comme en se jouant : « Que te semble-t-il de ma femme, est-elle belle? » — « Certainement, monseigneur, dist-elle, ouy ; ne je ne croy mye que plus belle ne plus gente tu peusses trouver pour vivre en paix et joyeusement avecques elle, comme je prie à Dieu que ainsi le faces et ay espérance que ainsi le feras tu. Mais une aultre chose te vueil requérir : je te prie que tu ne la poignes des esguillons que tu as pointe l'aultre ; car elle est jeune et a esté plus délicieusement nourrie que l'aultre, parquoy elle ne le pourroit souffrir. » Et quand le marquis vit la bonne et entière voulenté

de Criselidis et la grant constance et patience , car tant de fois et tant durement l'avoit courroucée, et que ainsi respondit dist à haulte voix.

Cfl rvôponce bu înarquis a ea femme préseus gea baroue.

« C'est assez, Criselidis, j'ai à plain veu et congneu ta bonne voulenté et grande humilité; et ne croy pas que soubz le ciel soit aulcun qui ait veu et esprouvé la vraye amour et obéissance de mariage que j'ay en toy. * Et en ce disant l'embrassa très doulcement, et elle s'esbahist tout ainsi s'elle s'esveillast d'ung songe : « Tu es, dist-il, ma seule femme, et vecy ta fille et l'enfant ton filz ; et sont iceulx enfants que tu cuidoies avoir perduz à deux fois ; tu les as maintenant recouvrez tous ensemble. Sachent tous qui le contraire ont cuidé, moy l'avoir faict ; et ce que j'ay faict, ce a esté pour toy esprouver et essayer tant seulement , et non pas pour avoir voulu faire tuer mes enfans, dont Dieu m'en gard ; ne oncques puys que je t'espousay, ne fut heure que pour ma femme ne te tenisse et réputasse. » Et quant Criselidis ouyt ces nouvelles, elle fut toute pasmée et esvanouye; et ainsi comme le marquis l'avoit embrassée, se laissa cheoir.

Comment la belle et pottente 6nseliïJtg, ûoeeques son père SûntcoUe, fut remise et reeeue por le marquis eu plus grant l)ouueur et trtompl)e que par aoant.

Et lors tantost les bonnes dames qui là estoient,

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la relevèrent et la retournèrent diligemment, et par le commandement du marquis, la desvestirent de ses pouvres robes que vestues avoit, et la revestirent des siennes bonnes, et la parèrent très grandement. Et adonc chascun commença à faire bonne chière et joyeuse, car le seigneur le vouloit ; et afTectueusement en prioit chascun, et si fist-on plus grant solennité qu'on n'avoit faict aux premières nopces ; et depuis grant temps et long furent ensemble en grant paix et bonne amour le dict marquis et Griselidis. Et depuis ce le marquis, lequel u'avoit tenu compte du père de sa femme jusques alors, pour mieulx faire à son plaisir de sa femme, le fîst en sa maison et le tint en grant honneur très grandement. Et succéda en bonne prospérité le filz du marquis et de Griselidis sa femme comme héritier.

Geste hystoire est récitée d'icelle femme, nompas tant seulement que les femmes qui sont aujourd'luiy s'esmeuvent à bien ensuyvre icelle patience et constance, qu'à peine me semble evitable et possible, mais aussi les liseurs et les ouyans à ensuyr et considérer au moins la grant constance de celle femme, et ce qu'elle souffrit pour sou mortel mary facent et rendent à Dieu, lequel comme dit saint Jacques Tapostre, ne tente nul mais esprouve, et nous souffre main tesfois très griefvement punir, nompas qu'il ne cognoisse nostre courage et intention avant que soyons nez : mesmement que par jugement cler et évident, cognoissons et véons nostre fragilité et humanité. Et en espécial est ce escript aux constans

hommes, s'il est aulcun qui pour nostrc créateur et rédempteur Jésus-Christ souffre et endure patiemment ces choses, que souffrit pour son mary mortel celle femmelette Griselidis.

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