‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 64 sur 66 · VIE ADMIRABLE · texte numérisé non relu

VIE ADMIRABLE

Dans une des provinces de la Gaule Belgique, qui fut autrefois le pays de Tongres , environ le temps que la gloire du grand Clovis commençoit à s'obscurcir et que les enfans de ce grand monarque dégénéroient en cœur et en générosité, naquit une fdle des princes de Brabant. A peine cette petite créature vit les premiers rayons de la lumière, que ses parens lui donnèrent une première naissance qui la rendit fille du Ciel , d'où elle reçut, par une grâce divine, le beau nom de Geneviève.

Les anges ont des attraits contre lesquels on a de la peine de conserver sa liberté, et Geneviève possédoit des grâces trop charmantes pour n'être pas visibles. On ne pouvoit haïr sa dévotion, à moins que d'être insensible ; et c'étoit assez d'être raisonnable pour n'être plus pécheur après l'avoir admirée. Le plus doux plaisir dont elle fut tentée, c'étoit l'amour de la retraite et de la solitude.

Cette inclination lui fit bâtir un ermitage au coin d'un jardin. C'étoit là qu'elle dressoit de petits autels de mousse et de ramée. C'étoit là qu'elle s'oc- I. 17

cupoit en prières le long des jours. Quand sa mère lui remontroit qu'il étoit temps d'avoir de plus sérieuses pensées, elle répondoit : « que c'étoit le lieu où les plus grands saints éloient allés chercher les traces du Sauveur.»

Ah ! Geneviève, vous ne savez pas d'où cette inclination vous vient, et pourquoi Dieu vous l'a donnée. Un jour viendra que vous suivrez l'exemple de cette grande pénitente à laquelle l'Egypte a donné son nom, bien que vous n'en deviez pas imiter les débauches (22). Ce sera alors que vous reconnoîtrez la Providence divine, qui dispose de vous par des moyens secrets si inconnus à tout autre qu'à elle. Dieu a coutume de nous donner à la naissance des qualités qui font nos bonnes fortunes et l'ordre de toute notre vie. Ce grand archevêque de Milan, tout petit enfant qu'il étoit, bénissoit ses compagnons en leur imposant les mains, comme s'il eût déjà été ce que par après il devoit être.

Tous ceux qui remarquoient les dévotions de notre petite vierge ne pénétroient pas dans les desseins de Dieu , et ne voyoient pas ce qui ne parut que longtemps après. Si j'entreprends d'écrire les perfections de cette grande sainte, je ne m'estime pas plus obligé de les toucher toutes, que ceux qui se mettent sur l'eau le sont de prendre la rivière à la source.

Me voici tout d'un coup dans la dix-septième année de notre incomparable Geneviève; mais qui pourroit remarquer toutes les vertus de son âme et

GENEVIÈVE DE BRADANT. 195

toutes les beautés de son corps? Une autre plume que la mienne diroit que la nature avoit fait des coups d'essai dans toutes les autres beautés de son siècle, pour donner en elle un ouvrage accompli de sa puissance. Ce que je veux dire sur ce sujet, c'est que Geneviève, pour accroître cette beauté , n'avoit garde d'y ajouter ces artifices par qui la laideur vous semble belle. Elle n'avoit point d'autre vermillon que celui qu'une honnête modestie mettoit sur ses joues, point de blanc que celui de l'innocence , et point de senteur que celle de la bonne vie. Aussi n'y avoit-il point de rides sur son visage à réparer par le pinceau.

Encore bien que notre Geneviève apportât fort peu de soin à conserver sa . beauté naturelle, cela n'empêcha pas qu'elle n'eût un nombre infini d'adorateurs. Parmi ceux qui en firent la recherche, Sifrigius, que nous nommerons Sifroy, ne fut pas le dernier ni le plus malheureux, puisqu'il remporta ce que tant d'autres avaient désiré.

Ce jeune seigneur, ayant appris de renommée une partie des perfections de cette princesse, en voulut plutôt croire ses yeux que le bruit commun. Le voilà en chemin avec un équipage si magnifique qu'il ne laissa à aucun des rivaux la vanité de faire avec lui de comparaison.

Etant arrivé, il s'en fut tout aussitôt faire la révérence au prince et à la princesse sa femme, qui lui permirent de saluer leur fille Geneviève, à laquelle il fit toutes les offres de services qu'on pour-

roit attendre d'un amour sincère. Ce fut après IV Yoir vue qu'il s'écria de n'avoir jamais rien vu de si beau.

Cette erreur n'occupa pas longtemps son esprit , car il ne l'eut pas entretenue deux fois qu'il la trouva remplie de tant de douceur et de modestie que son amour augmenta. Il tâcha de l'exprimer par ses soupirs, n'osant le déclarer par ses discours, de crainte de faire passer ses véritables sentimens pour des impertinences. Etant en cette appréhension, il alla trouver le prince et la princesse, auxquels il déclara le dessein de son voyage; il leur parla en ces'termes :

« Monseigneur et Madame, si vous êtes aussi favorables à mes desseins comme votre douceur m'a fait espérer, je m'estimerois le plus heureux des hommes. Je ne suis point, grâce à Dieu, sorti d'une maison dont le nom puisse servir de reproches ; mais quand la gloire de mes ancêtres n'ajouteroit rien à mou mérite, je ne suis pas si dépourvu qu'il ne me fût pas aisé d'avancer des choses dont peutêtre un autre que moi tireroit de la vanité.

« La fortune ne m'a pas donné si peu de biens que je ne puisse soutenir la dignité de votre maison; mais quand. ils seroient moindres je ne pourrois vous celer l'ardente affection que j'ai pour la princesse votre fille, non pas tant pour sa beauté, qui est incomparable, que pour ses vertus qui sont sans exemple. C'est donc à vous de faire mes joies ou mes déplaisirs. »

GEISEVIÈVE DE BRABANT. 197

Il est peu de sages filles qui ne se troublent quand on leur i)arle d'un mari. Voilà pourtant Geneviève où tous ses parens la portèrent par son obéissance : la voilà mariée à un palatin. Ce seroit inutile de dire qu'on n'oublia pas toutes les réjouissances qui pouvoient honorer une noce si belle.

Tous ceux qui virent le bonheur de ce mariage le crurent éternel. Mais , hélas ! qu'il y a peu de roses parmi beaucoup d'épines. Après que nos jeunes mariés eurent passé quelques mois à la cour du Brabant, il fallut partir pour aller à Trêves. Les parens de Sifroy la reçurent avec tout le respect que sa qualité et son mérite dévoient attendre. Saint-Hidulphe, qui pour lors étoit pasteur de cette grande ville, fut bien aise de voir sa bergerie accrue d'une innocente brebis; pour lui témoigner sa joie , lorsqu'elle étoit sur le point de partir pour aller en une maison de campagne, il lui donna sa bénédiction.

Ce lieu de plaisance étoit situé en une campagne qui n'étoit terminée que par l'horizon. Ce château étoit entouré d'un parc où il sembloit que le printemps régnoit toujours ; ce fut dans ce lieu plein de délices que Sifroy et Geneviève menèrent la plus douce et innocente vie de leur siècle.

Que pourroit-on souhaiter de plus, sinon que ce bonheur durât longtemps ? Mais à peine deux ans s'étoient écoulés de cette vie innocente, qu'Abderam, roi des Maures, qui étoit passé d'Afrique en Espagne, ne promet toit rien moins à son ambition que

la coDquète de toute l'Europe. La France lui était un friand morceau, mais il craignoit d'y trouver d'autres gens que des Goths. 11 dressa, pour cet effet, la plus formidable armée que l'Occident eût jamais vue. La renommée d'une telle armée, jointe à tout l'intérêt du Septentrion, amena une grande troupe de noblesse à Martel, d'autant que les braves guerriers trouvoient autant de gloire à combattre sous le commandement de ce grand capitaine qu'à gagner des victoires sous la conduite d'un autre.

Sifroy, étant un des plus puissaus princes d'Allemagne, eut honte de dormir dans le sein de son épouse, d'autant que les autres pensoient au salut public-, mais il trouva beaucoup de résistance dans la résolution de Geneviève et plus d'une difficulté à surmonter, puisqu'il avoit l'amour et l'honneur. D'un côté, l'amour le piquoit vivement; d'autre part, il ne pouvoit se résoudre à quitter un bien qu'il ne commençoit qu'à goûter ; car si Dieu n'eût envoyé une forte résolution à Geneviève pour la porter au consentement de ce voyage, le désir de conserver sa réputation étoit en danger de donner de la violence à son amour. Toutefois, quand il fallut se séparer, ce fut où ces deux amans eurent besoin de leur vertu. Passons donc au plus tôt ce fâcheux départ de peur de nous noyer dans leurs larmes.

Comme Sifrop portit pour aller a Vavance, et comme il laisea lo bircftion be sa femme et be ses biens a 6olo.

L'appareil de la guerre étoit préparé et le jour

du départ venu; le comte appela tous ses domestiques, et après leur avoir recommandé l'obéissance à l'endroit de sa chère femme, il prit son favori par la main, puis adressant la parole à Geneviève, il lui dit : « Madame, voici Golo à qui je laisse le soin de vos consolations ; Teiî^périence que j'ai de sa fidélité me fait espérer que l'ennui de mon absence sera en quelque façon modéré par la confiance de son service. »

A ces mots, la pauvre Geneviève se pâma ; on la releva, elle retomba par trois fois. Tous les domestiques coururent aux remèdes pour rappeler son âme, qui sembloit s'enfuir de peur de voir le départ de Sifroy, ou peut-être par la crainte de demeurer sous la conduite de Golo.

Le comte qui avoit reconnu un changement notable dans le visage de sa femme lorsqu'il lui recommandoit la fidélité de son favori baissa les yeux, disant : « G'est à vous seule, reine du ciel, glorieuse mère de mon Sauveur, que je laisse le soin de ma chère Geneviève. » — « Allez , Sifroy, allez hardiment où l'honneur vous appelle. Ne craignez pas qu'il arrive aucune disgrâce à celui de votre femme. Vous ne pouvez la mettre en de plus sûres et de plus fidèles mains où vous la laissez. »

Sifroy étant parti et étant arrivé à l'armée, où il fut très bien reçu du grand Martel, je crois qu'il ne seroit pas hors de propos de décrire la bataille où Sifroy se rencontra, afin de tracer une légère image des peines que soutenoit en même temps

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notre ^rénéreuse princesse. II ordonna aux liabitans de Tours de n'ouvrir leurs portes qu'aux vainqueurs, et, pour ôter tout espoir de fuite, il mit sur les ailes de son armée plusieurs chevaliers avec commandement de couper les jambes à ceux qui se retireroient de leurs rangs pour prendre la fuite. Avant de commencer la bataille, il parla ainsi à ses soldats :

« (Compagnons, je vois bien que l'ardent désir que vous avez de combattre m'empêche de vous faire un long discours; aussi le crois-je inutile, puisque vous êtes plus disposés h vaincre que moi à dire de belles paroles.

« N'attendez pas que j'aille chercher dans les siècles passés des exemples de valeur; j'ai toujours reconnu que vous aimiez mieux en donner à la postérité que de les prendre de vos ancêtres. Quand nous aurions résolu d'être insensibles à nos intérêts, et que la ruine de nos maisons, le saccagement de nos villes, la désolation de nos femmes ne nous porteroient pas au désir de la vengeance, l'injure qu'on a faite à Dieu et à la religion sulTiroit.

« Je n'aurai jamais si mauvaise opinion de votre piété que de croire que vous veniez à mépriser ce Dieu que nous adorons, cette religion que nous professons , ces saints que nous honorons et ces églises que nous avons bâties ; il ne se peut faire que vous permettiez à l'impiété de ces Maures de profaner ce que nous possédons de saint dans notre patrie.

GENEVIÈVE DE BUABANT. 201

« Allez, chers compagnons, combattre généreusement pour la gloire de Dieu et devant le glorieux Saint-Martin , de qui vous soutenez la querelle, et souvenez-vous que aous êtes François, dont la gloire ne doit point avoir aucune borne que celle du bout du monde. »

L'ardeur et le courage de nos François ne permirent pas à Charles-Martel de parler si longtemps. Voilà do;ic ces lions qui enfoncent dans cette formidable armée de Sarrasins. Nos François massacroient tout ce que la fuite ne tiroit point de dessous leurs armes victorieuses, quoiqu'ils remportassent la plus glorieuse victoire dont on ait jamais entendu parler, les Sarrasins laissant sur la place trois cent soixante-quinze mille morts avec leur roi.

Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de genettes, qui sont de petits animaux noirs, mouchetés de rouge , et voulant les faire servir de monument et d& trophée à sa victoire, il institua l'ordre de la Genette, dont le nombre des chevaliers fut fixé à seize, parmi lesquels Sifroy tenoit un des premiers rangs ; il envoya donc visiter Geneviève par un de ses gentilshommes, qu'il lui envoya avec cette lettre :

« Madame, depuis le temps que je partis d'au- « près de vous, si j'avois voulu croire mon im- « patience, je me plaindrois de n'avoir pas vécu « depuis que les considérations de l'honneur appor- « tèrent une rude contrainte à mes sentjmens. Et

« comme les félicités passées sont des misères pré- « sentes, je ne puis me souvenir du bonheur que « j'ai possédé sans m'avouer le plus misérable de « tous les hommes.

« Si l'assurance que j'ai de vivre dans votre « cœur ne flattoit ma douleur, il y a longtemps « qu'elle seroit maîtresse de mes sens, et qu'elle ne « trouveroit plus de remède dans ma raison.

« C'est votre confiance qui m'a conduit où la « mort sembloit être aussi certaine que la vie y est « peu assurée. Car je veux bien que vous sachiez « que le plus puissant motif qui mejetoit dans le « péril étoit celui-ci : tu vis dans le sein de Gene- « viève ! Qui seroit si cruel d'offenser cette belle « et innocente poitrine pour se procurer du mal ! « Non, toute la barbarie n'a pas assez de cruauté « pour faire un si lâche crime, et la mort même, G tout impitoyable qu'elle puisse être.

« Je vous conjure donc, ma chère épouse, d'es- « suyer vos larmes et d'arrêter ces soupirs qui me « viennent chercher si loin ; autrement je ne croi- « rois pas que vous preniez aucune part en ma « bonne fortune. Et afin que vous ayez quelque su- « jet de le faire, je vous offre le présent dont il a plu « à notre général d'honorer mon courage et ma « hardiesse.

« Je ne puis le présenter à une personne qui me « soit plus chère; et que si vous le recevez avec la « ioie que je me promets, je tirerai autant de sa- « tisfaction comme si l'on m'érigeait des statues, et

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« que si toutes les bouches de la Renommée s'em- « ployoient à ne parler que de mon mérite. C'est « là l'estime que je désire que vous ayez de mon « affection. Adieu, Madame. »

Laissons partir Sifroy pour la province, et allons trouver la comtesse avecLanfroyquinefut pas beaucoup de temps à se rendre auprès d'elle. Quand on vint dire qu'il étoit arrivé un gentilhomme de la part de son mari, elle ne put contenir sa joie et lui demanda comment se portoit Sifroy. « Madame , voilà des lettres qui vous le diront de meilleure grâce que moi. » Et les ayant ouvertes, elle les lut plusieurs fois ; néanmoins sa joie ne fut pas entière, considérant que son palatin étoit absent. Et interrogeant Lanfroy , il lui dit que son maitre étoit à Tours, prêt à partir pour Avignon, pour assiéger le reste des Sarrasins qui s'y étoient retirés. Tous ces discours ne plaisoient en aucune façon à la comtesse, qui jugeoit bien que cette guerre tiendroit longtemps son mari. Enfin, ayant appris que l'on attendoit encore la venue d'un autre roi, nommé Amère, qui amenoit du secours à son mari , elle vit bien que le retour de Sifroy ne se devoit espérer que l'année suivante ; c'est ce qui la fit d'abord résoudre à lui dépêcher son gentilhomme quelques jours après avec cette réponse :

« Monsieur, si la lettre que vous m'avez écrite « m'a donné de la consolation de mes maux, je n'en « veux pas d'autre témoin que celui qui me l'a « rendue; mais si elle m'a causé de nouvelles ap-

« préhensions, il n'y a que mon amour qui vous le « puisse dire. Certes , comme je désirois votre a retour sur toutes choses, n'étoit-ce pas assez de « me celer le temps que je vous posséderois? Hélas ! « peut-être que mon malheur n'ira pas si loin et que « ce temps sera plus long que ma vie. Quand les « nouvelles de cette grande bataille me furent ap- « portées, je ne puis vous exprimer de combien de « craintes mon cœur fut saisi; cette tempête est « passée, cet orage est dissipé et vous me jetez dans « un autre désespoir. Oh î que vous appréhendez « peu ce qui m'expose au hasard de perdre mon « époux! Considérez, cher Sifroy, que la fortune « n'a point de moyen plus extraordinaire de faire « sentir ses félicités que le peu de durée : sa con- « stance ue pouvant être assurée doit être sus- « pecte.

« Ne m'estimez pas ignorante en ce point, étant « persuadée que des ruisseaux de sang des ennemis « ne valent pas une goutte de celui de mon cher 0 Sifroy. Cette seule pensée me fait espérer que « vous vous garderez de votre courage, qui est le « plus redoutable de vos ennemis, de peur d'exposer « trois personnes à la même mort. Si vous avez ré- « solu de chercher les occasions de mourir sans « ressource, attendez que cette petite créature que « je crois porter en mes flancs soit hors de danger « d'en faire son sépulcre. »

La douleur avoit commencé cette lettre et la douleur la finit. Notre palatin étoitau siège d'Avignon

quand il la reçut. De vous dire le trouble que les dernières paroles jetèrent dans son âme, ce seroit l'occupation de quelqu'un qui chercheroit les matières. Je le ferois néanmoins s'il n'étoit temps de vous découvrir la plus infâme trahison qui puisse tomber dans l'esprit d'un serviteur.

Golo, auquel Sifroy avoit donné plus d'autorité que le sauveur d'Egypte n'en eut de son maitre , avoit toujours regardé Geneviève avec un respect qu'il devoit à sa vertu, pendant que le comte demeura avec elle ; cela fit que ce traître cacha son feu pour quelque temps, mais enfin il ne put plus brûler. Ses pensées combattirent longtemps sa passion, et peut-être eût-elle été vaincue si elle n'eût été aidée de la présence de son objet.

Que fera notre intendant devenu esclave de la plus sale des passions? Il prend courage et se résout de découvrir sa flamme à celle qui en étoit l'innocente cause. Il va en la chambre de la comtesse ; mais aussitôt qu'il en aperçoit la modestie sa témérité en attend les reproches. Un jour que la princesse regardoit quelques tableaux qu'elle avoit fait faire, elle demanda à Golo son jugement sur cette peinture. Lui, qui cherchoit la commodité de déclarer sa passion , fut aise de rencontrer celle-ci.

Alors, voyant que ses demoiselles et ses domestiques étoient trop éloignés d'elle pour entendre, il lui dit : « Vraiment, madame, si jamais pinceau a rencontré, c'est en ce sujet. Il n'est point de beauté, pour excellente qu'elle soit, qui approche de ce por- I. IS

trait ; pour moi, je m'estime heureux d'avoir des yeux assez bons pour y attacher mon cœur. »

En parlant ainsi il avoit toujours sa vue arrêtée sur Geneviève. Notre chaste comtesse l'aperçut bien ; néanmoins; la crainte de paraître trop fine lui fit dissimuler de comprendre ce qu'elle pouvoit ignorer. Golo croyant donc que son discours étoit trop clair pour n'être pas intelligible, continue ce qu'il avoit si mal commencé.

Ah ! Geneviève, votre douceur a trop de complaisance. Je vous laisse à penser si notre intendant avait la tête dans les étoiles. Prenant la sage dissimulation de sa maîtresse pour un consentement effectif, ce fut alors qu'il montra son visage plus à découvert et que ses soupirs firent la moitié de ce mauvais discours :

« Madame, je ne vois rien d'aimable que vous; ce sont vos attraits qui ont vaincu la confiance que j'opposois à ma fidélité; mais puisque je connois que vos réponses favorisent mes desseins, j'espère n'être pas malheureux. »

Un coup de foudre eût frappé Geneviève avec moins d'étonnement que ces mots; néanmoins, étant revenue à la liberté, sa colère et son indignation lui présentèrent la honte de son infidélité avec des reproches si aigres, que s'il eût eu beaucoup d'amour, sans doute qu'il n'auroit jamais eu tant d'imprudence.

« Gomment, misérable serviteur, dit-elle, est-ce ainsi que vous gardez la fidélité que vous avez pro-

mise à votre maître ? Avez-voiis bien osé porter la vue sur une personne qui a autant d'horreur de votre crime que d'envie de le punir; la dissimulation dont je me suis servie n'étoit-elle pas un avertissement à votre témérité que je ne voulois pas écouter? Gardez-vous de me tenir de semblables discours, car j'ai le moyen de vous faire repentir de votre folie. »

Que dira Golo? il n'est pas temps de parler et il voit que les serviteurs se sont aperçus de l'émotion de la comtesse. Se persuadant qu'une autre occasion la rendroit plus favorable à ses poursuites, il s'excusa ainsi envers sa maîtresse :

« Madame, repartit ce rusé, s'il y a de ma faute en ce que vous me reprochez, elle est pardonnable , espérant lui faire telle satisfaction , que si elle est raisonnable, elle ne sera plus fâchée. »

Ceux qui ouïrent ces paroles crurent que l'intendant avoit offensé quelqu'un delà maison et qu'il lui promettoit de la satisfaire. Il y avoit un cuisinier à la maison qui avoit gagné les bonnes grâces de la comtesse à cause de sa vertu. L'intendant s'en étant aperçu résolut de faire encore une fois ses honteuses demandes et , au cas qu'il fût refusé, de rendre la chasteté de la comtesse suspecte à Sifroy. Sa grossesse servoitde prétexte cà sa malice, et l'envie que les autres domestiques portoient à ce pauvre cuisinier permettoit d'ajouter foi à cette calomnie.

Un soir que la fraîcheur du temps convia la comtesse à sortir- comme elle se promenoit dans

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un jardin, Golo, feignant d'avoir quelque affaire à lui communiquer, s'en approcha; et, après plusieurs paroles lancées à dessein , il dit : « Madame, ce n'est pas pour vous contraindre de m'aimer contre votre inclination, mais seulement pour vous fléchir à une seconde requête que je vous fais d'avancer ma mort avec ce fer, puisque votre rigueur ne permet pas à ma constance d'espérer ce que mérite mon amour. » Et en lui tenant cette abominable langage, il présenta sur-le-champ un poignard. Ah ! Geneviève, qu'avez-vous dit? Cette parole vous coûtera la vie si la cruauté de Sifroy seconde les artifices de Golo. Mon cher lectear, c'est maintenant que vous allez voir souffrir l'innocence : l'hisloire que je m'en vais réciter est capable d'en donner un triste exemple.

Enfin notre intendant, piqué de ce refus, se retira plein de rage et de fureur. Quelques jours après, Golo fit appeler deux ou trois des plus affidés de la maison , et puis ayant fait couler trois ou quatre larmes de ses traîtres yeux, il leur dit en soupirant : « Mes amis, je ne saurois vous expliquer avec combien de déplaisir je me suis contraint de découvrir une chose que j'ai longtemps cachée.

« Si le péché de notre maîtresse ne ternissoit l'honneur de son mari, je permettrois à mon silence de taire le crime de Geneviève, de peur de publier le déshonneur de Sifroy.

« J'ai honte de vous dire ce que j'ai vu ; mais quel moyen de vous cacher une chose dont mes yeux

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sont témoins? ceux qui n'ont point vu les caresses de ce misérable cuisinier peuvent ignorer leur malice. Pour moi, en la fidélité duquel notre maître s'était reposé du soin de sa femme, comme j'avois plus d'obligation de veiller sur ses déportemens , aussi ai-je vu des choses que je voudrois n'avoir jamais vues.

« Ah ! traître et perfide cuisinier ! est-ce ainsi que tu couvrois ton crime du voile de piété? Je ne veux. pas croire que Madame ait conçu de Famour pour ce misérable, que ses yeux n'aient été aveuglés par quelques charmes.

« J'ai cru que je devois prendre vos avis sur une si mauvaise affaire, afin de cacher l'infamie de cette maison autant qu'il noussera possible. Cependant je m'en vais donner avis à Monseigneur de notre résolution et de la diligence que nous aurons apportée pour empêcher que cette infamie ne devienne publique. »

Toute cette belle harangue n'étoit pas pour persuader ceux qui étoient prévenus sur l'innocence de la comtesse; mais c'étoit seulement dans la vue de garder quelque apparence de forme en une justice si extraordinaire. Voilà donc une funeste résolution prise contre ces innocentes victimes qui, dans la suite, causa leur mort.

Comme 6olo Ctt mettre (Seneoieoe et le cuiôtnier en pvieou; re qui leur ûtrina.

Un jour que Geneviève étoit encore au lit, Golo

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appela le cuisinier, et avec des paroles qui avoient cela de commun avec le tonnerre qu'elles ne grondoient que pour lancer la foudre, lui reprocha qu'il avoit mis un poison amoureux dans les viandes de la princesse, par le moyen duquel il avoit disposé de ses volontés et de sa personne, ayant joui d'elle à son plaisir. Le pauvre Drogan eut beau protester qu'il éloit innocent, appeler le ciel et la terre à témoin de ses déportemens et de l'honnêteté de sa maîtresse , il fallut passer le guichet et faire une longue pénitence. Ce fut une chose digne de compassion quand ce malheureux imposteur alla dans la chambre de Geneviève pour faire le mauvais discours qui avoit rendu Drogan coupable. Véritablement la sainte dame eut besoin de toute sa vertu dans cette rencontre : encore sa patience échappat-elle un peu ; mais comme il n'y avoit personne qui ne fût à Golo, aussi n'y eut-il aucun qui écoutât ses justes plaintes, ni qui fût ému de sa misère. On la prend, on la mène dans une tour d'où elle pouvoit assez entendre les pitoyables cris de Drogan, mais non pas soulager ses maux. Tant de regrets pouvoient faire mourir une femme grosse de huit mois, si Dieu n'en eût pris un soin particulier ; et toute la consolation qu'elle avoit parmi tant de tristesse, c'étoit que le ciel ne pouvoit laisser cette injure commune sans s'en déclarer complice. Tâchant quelquefois de faire sortir ses soupirs de la prison , elle se plaignoit amoureusement en cette sorte : a Hélas ! mon Dieu ! est-il possible que vous per-

mettiez les maux que je souffre, ayant une parfaite connoissance de leur extrémité? Que vous ai-je fait pour me rendre le triste sujet de tant de douleurs? Mais non , très pitoyable Père, n'avez-vous pas de châtiment plus doux et moins honteux'? Cette faveur meseroit bien nécessaire, je ne la demande pourtant pas : pourvu que cet innocent que je porte ne soit point opprimé sous ma ruine, je consens que vous la permettiez. Qu'on me cache dans les ténèbres d'une prison et qu'il voie la lumière du our et celle de votre grâce ; qu'on me frappe et que les coups ne retombent point sur lui ; qu'on me calomnie, et que le blâme ne lui en demeure point ; qu'on me fasse mourir, et qu'il vive ! je pourrai espérer de votre miséricorde qu'un jour on reconnaîtra que la mère étoit misérable, mais innocente; affligée, mais sans péché; calomniée, mais sans sujet; condamnée, mais sans crime.»

C'est ainsi que la pauvre innocente soupiroit nuit et jour sans espérer aucun soulagement que du ciel ; car, l'attendre des hommes, c'eût été aider à se décevoir et chercher des illusions. Golo étoit le dragon qui gardoit ce trésor, où il avoit toujours son cœur : il alloit souvent voir Geneviève qui recevoit plus de peine et de déplaisir de toutes ses importunités que des maux qu'il lui faisoit endurer. Ce malheureux, considérant que sa maîtresse avoit trop de vertu pour pécher, tâcha de couvrir son crime sous prétexte de mariage. Il fit donc courir un bruit que

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le palatin s'étoit embarqué sur mer pour son retour et qu'il avoit fait naufrage.

Sur cette nouvelle, il supposa des lettres qu'il fit glisser dans les mains de Geneviève, afin de la disposer à ses recherches par l'assurance de la mort de son mari. Mais la sainte mère de Dieu découvrit cet artifice, ce qui anima la comtesse d'un tel dépit que l'intendant ne lui fit pas plus tôt l'ouverture de son mariage, qu'elle le renvoya avec un soufflet. Il conjura la femme qui lui portoit ses vivres de gagner le cœur de la princesse et d'adoucir son esprit par tous les artifices dont elle pourroit s'aviser; il espéra de pouvoir aisément tromper une femme par le même moyen dont le diable se servit contre un homme; mais il se trompa, car il trouva que Geneviève est un rocher: si les vents le battent, c'est pour l'affermir ; si les flots le frappent, c'est pour le polir ; ni menace, ni flatterie, ni douceur, ni cruautés, rien ne la fit succomber.

Pendant toutes ces menaces le terme des couches de Geneviève arriva : hélas î pourrai-je dire qu'une princesse fut contrainte d'être elle-même sagefemme? Pourrai-je dire qu'en cette nécessité, où les bêtes ont besoin d'assistance, la femme d'un puissant palatin fut abandonnée de tout secours? Qui pourroit ouïr ce qu'elle dit sans pitié?

« Hélas ! mon pauvre enfant, que ton innocence m'a causé de douleur î Hé ! que mes misères te feront souffrir de maux ! » Graignant que la nécessité de toutes choses et les incommodités du lieu ne le

fissent mourir hors de la grâce de Dieu, elle le baptisa hardiment. Geneviève, appelez votre fils Bénoni ou Tristan ; il doit porter le nom de la marraine , puisque Dieu est son parrain (23). Après que ce petit enfant fut né, sa mère l'enveloppa dans de vieilles serviettes qu'on avoit laissées là par rnégarde.

Tout ce procédé était encore inconnu à Sifroy; il estima donc qu'il devoit prévenir l'esprit de son maître et lui faire savoir le malheur de sa maison. Deux mois s'étoient écoulés depuis les couches de Geneviève, lorsqu'il instruisit un des serviteurs pour lui apporter des nouvelles; encore vouloit-il faire paraître de la prudence dans sa maison ; et, à cet effet, il écrivit ces trois mots au palatin :

« Monsieur, si je n'appréhendois de publier une « infamie que je veux cacher, jeconfierois un grand « secret à ce papier ; mais tous vos domestiques, « et particulièrement celui-ci, ayant vu la diligence « dont j'ai usé et les artifices qui ont trompé ma « prudence, je n'ai besoin que de leur témoignage « pour mettre ma fidélité en lumière et mon service « en estime ; croyez tout ce qu'il dira et me man- « dez votre volonté. »

Nous avons dit que le comte étoit au siège d'Avignon quand il reçut les premières nouvelles de sa femme. Jamais le changement d'action ne donna tant d'étonnement à ce misérable que le discours de ce messager en mit dans l'esprit du palatin. Il ne méditoit que de hautes et de cruelles vengeances. De l'admiration il tomboit dans la colère, de la co-

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1ère dans la fureur, et de celle-ci dans la rage.

« Ah! maudite femme ! falloit-il souiller si honteusement la gloire que j'ai tâché d'acquérir dans les combats? Devois-tu apporter tant d'artifice pour couvrir ta perfidie et faire servir la piété à tes ordures ? Eh bien , tu n'as point fait de compte de mon honneur ; je n'épargnerai pas ton sang, ni celui de ton enfant, que tu n'as mis au monde que pour servir de bourreau à ton crime. »

Après avoir bien pensé à la vengeance de ce crime, que la seule crédulité avoit fait, il dépêcha le même serviteur vers Golo, avec commandement de tenir sa femme si étroitement enfermée, que personne ne l'abordât. Pour ce misérable esclave qui étoit en prison, qu'il cherchât dans l'horreur et l'extrémité de son péché quelque supplice proportionné à son attentat. L'intendant reçut ce commandement avec plaisir. Pour l'exécuter avec prudence, il fit préparer un morceau à ce misérable, qui lui ôta bientôt le goût de tous les autres. Voilà le premier acte de notre sanglante tragédie.

Ayant appris que le comte devait arriver bientôt, il alla au devant de lui jusqu'à Strasbourg; Il y avoit assez près de la ville une vieille sorcière, sœur de la nourrice de Golo , dont il crut se pouvoir servir à dessein. Il va en sa maison et lui donne les mains, afin de faire voir à Sifroy ce qui n'avoit jamais été. Sa partie étant ainsi dressée, il alla* au devant du palatin, son maître, qui le reçut avec mille témoignages de bienveillance. Quand il l'eut tiré à l'écart,

il lui demanda l'état déplorable de sa maison. Ce fut ici que les larmes et les sanglots de Golo se rendirent complices de sa trahison. Le comte louoit infiniment la conduite de son intendant. Enfin, après l'avoir fort souvent interrogé sur toutes les particularités de son malheur , le rusé Golo , craignant d'être surpris en ses reproches, lui dit : « Monsieur, je ne crois pas que vous doutiez d'une fidélité que je voudrois vous témoigner au préjudice de ma vie; mais si vous voulez apprendre d'autres preuves de cette mauvaise affaire que de ma bouche, j'ai le moyen de vous faire voir comme le tout s'est passé. Il y a près d'ici une femme fort savante qui vous fera voir toutes mauvaises pratiques. »

A ces paroles, Sifroy est surpris d'une curiosité qui bientôt lui causera des regrets; il pria Golo de le conduire dans cette maison, ce qu'il lui promit. Sur le soir, le comte et son confident se dérobèrent de la suite et se coulèrent dans le logis de la sorcière. Le palatin lui donna quantité d'écus dans la main, et la conjura de lui faire voir tout ce qui s'étoit passé pendant son absence. La vieille rusée, qui vouloit accroître son désir par un refus qu'elle fait, feint d'y trouver de la difficulté, même de l'en détourner par beaucoup de raisons^ lui représentant qu'il pourroit peut-être voir des choses dont l'ignorance lui seroit plus utile que la connoissance n'en étoit désirable, et qu'un malheur n'est jamais entier quand il est caché. Tout cela ne se disoit que pour donner plus d'envie à Sifroy d'être trompé. Le

voyant donc résolu, elle le prit par la main avec Golo, et le mène en une petite voûte qui étoit sous sa cave. Rien ne donnoit de lumière que deux grosses chandelles de suif vert. Après avoir marqué deux rangs d'une baguette et mis Sifroy dans l'un, sur lequel cette sorcière prononça certains mots dont l'horreur faisoit dresser les cheveux, elle tourna trois fois à reculons proche de son seau, et soufflant autant de fois dessus, les mouvemens de l'eau arrêtés, le comte s'approche par son commandement, et comme il se fut incliné par trois fois, il jeta les yeux sur le verre. La première fois, il aperçut sa femme qui parloit au cuisinier avec un visage riant et un œil plein de douceur. La seconde fois, il voit sa Geneviève qui passoit ses doigts entre ses cheveux, le vantant avec beaucoup de mignardises ; mais la troisième, il vit des privautés qui ne pouvaient s'accorder avec la modestie.

Quand un éléphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis pour l'adoucir. L'intendant, qui craignoit qu'il en fût ainsi de son maître, tâcha, en éloignant Geneviève, de lui ôter un objet de douceur de devant les yeux. Il montra au comte qu'il est à craindre que sa juste colère, voulant punir le crime de sa femme, ne le publiât; qu'il jugeoit plus à propos d'en donner la commission à quelque autre qui s'en déferoit doucement, tandis qu'il se rendroit à petites journées en sa maison.

(tomme la uourricf fut ootc (èénevuvc hawù la priâon, et lut bit que 6olo aoatt oxtfxs be la faire mourir.

L'intendant, de retour en sa maison, ne manqua pas de révéler tout ce mystère à la nourrice, avec défense de le communiquer à qui que ce fût. Mais la providence de Dieu ne voulut pas permettre que cette femme fût plus secrète que les autres, qui ne savent pas ce qu'elles cèlent, et qui n'ont de silence que pour les choses qu'elles ignorent. A peine eutelle appris ce dessein de la bouche de Golo , qu'elle le versa dans l'oreille de sa fille, qui, pour avoir une méchante mère, n'étoit pas sans qualités louables et surtout sans une tendre compassion des misères de Geneviève. La comtesse s'apercevant qu'elle pleuroit, lui demanda le sujet de ses larmes. « Ah ! Madame, répondit cette pauvre ûUe, c'est de votre vie : Golo a reçu commandement de Monseigneur de vous faire mourir. — Hé bien ! ma fille, dit la comtesse, vous et moi avons occasion de nous en réjouir; il y a longtemps que je demande à Dieu cette faveur. Mais que deviendra mon pauvre enfant ? — Madame, il doit mourir avec vous. » A ces paroles, Geneviève demeura immobile. Le premier mot que sa douleur lui permit de former, ce fut celui-ci : « Ah î mon Dieu, souffrirez-vous que cette petite créature, qui ne sait pas encore pécher, soit affligée, et qu'un enfant soit coupable parce qu'il est malheureux ! »

En disant ceci, elle trempoit ses petites joues de ses larmes, et depuis ayant donné à l'amour tous lea

baisers qu'il demandoit, elle s'adressa à cette pauvre fille : « Ma mie, je ne sais si je te dois supplier de rendre un dernier service à la plus misérable de toutes les femmes de son siècle. Tu peux m'obliger avec peu de peine et sans hasard, puisque tout ce que je demande de ta courtoisie, c'est de m'apporter de l'encre et du papier ; tu en trouveras dans le cabinet qui est proche de ma chambre : tiens, en voilà la clef, prends-y tout ce que tu désireras de mes joyaux, pourvu que tu me fasses ce plaisir.» La fille ne manqua pas de faire ce dont elle l'avoit priée, glissant par après un billet dans le cabinet d'où elle avait tiré le papier.

Le lendemain, sitôt que l'aurore parut, Golo fit venir près de lui deux serviteurs qu'il estimoit ses plus atfidés, et leur commanda de conduire la mère et l'enfant dans un bois qui étoit à une demi-lieue du château, de les tuer en ce lieu écarté, et puis de jeter leurs corps dans la rivière. Quelle apparence de rien refuser à un barbare qui a le pouvoir de se faire obéir ? On fut dans la prison, on dépouilla la pauvre dame de ses habits , on la vêtit de vieux haillons, et, en ce pitoyable état, on la conduisit au supplice.

Nos deux innocentes victimes étant arrivées au lieu oîi se devoit faire le sacrifice, l'un des ministres de cette barbare et sanglante exécution haussoit déjà le coutelas pour égorger le petit enfant, quand la mère demanda de mourir la première, afin de ne pas mourir deux fois. Oh ! qu'une beauté misérable

a de pouvoir sur un cœur qui n'est pas entièrement de bronze ! Croirez-vous que ceux que Golo avoit choisis pour ôter la vie à la comtesse, furent ceux qui la lui conservèrent ? Les dernières paroles qui sortirent de sa bouche changèrent tellement leur volonté par la compassion , que l'un d'eux dit à Tautre : « Camarade, pourquoi tremperions-nous nos mains dans un si beau sang que celui de notre maîtresse? Laissons vivre celle à qui nous n'avons rien vu faire digne d'une si cruelle mort ; sa modestie et sa douceur sont des preuves infaillibles de son innocence ! Peut-être un jour viendra qui mettra sa vertu en évidence et notre condition en meilleure forme. »

Cela ainsi résolu, nos deux serviteurs commandèrent à leur maîtresse de s'écarter si avant dans la forêt, que Sifroy ne pût jamais en avoir de nouvelles. Il étoit facile de se cacher dans un bois qui sembloit n'avoir été fait que pour retirer les ours et les bêtes farouches ; son étendue donnoit de l'horreur à tous les plus hardis quand il étoit question de le traverser ,- son obscurité étoit la demeure du silence ; que, si quelque chose l'interrompoit parfois , ce ne pouvoit être que les hurlemens des loups, le cri des hibous, les gémissemens de voix effroyables. Allez hardiment, Geneviève, allez dans un lieu que vous avez autrefois ardemment désiré, et reconnoissez que Dieu ne vous avoit donné de l'inclination à la solitude que pour en adoucir les grandes incommodités.

Quand les serviteurs furent arrivés à la maison, l'intendant reçut la nouvelle de ce qu'ils dévoient avoir fait par son commandement, dont il ressentit une joie fort sensible. Aussitôt il en donna avis au palatin, en la maison duquel il faisoit le maître. Sifroy étant arrivé, on ne parla que de chasse, de débauches et de récréations, afin de divertir toutes les pensées qui pouvoient rappeler la mémoire de Geneviève.

Laissons le comte chercher des divertissemens pour passer sa mauvaise humeur. Allons voir Geneviève dans l'épaisseur du bois où nous l'avons laissée. Aussitôt que les serviteurs l'eurent abandonnée, ses premiers pas la portèrent sur le bord de la rivière qui passoit auprès du château. Ce fut là qu'elle prit la bague que Sifroy lui avoit mise au doigt quand il partit pour le voyage de France, et puis la jeta dans le courant des flots, protestant qu'elle ne vouloit porter la marque d'une vertu qui avoit causé tant de malheurs.

Deux jours s'écoulèrent dans ces extrémités, sans que chose du monde consolât sa douleur que la liberté de se plaindre. Le jour ne sembloit luire que pour lui montrer l'horreur du lieu où elle étoit ; la nuit remplissoit son esprit de sombres et noires obscurités et ses yeux de ténèbres. Le soin de son Bénoni augmentoit de beaucoup ses craintes, considérant qu'il avoit déjà couché deux nuits au pied d'un chêne , n'ayant que l'herbe pour lit et qu'un peu de ramée pour défense.

Celui qui fera réflexion que Geneviève étoit une princesse élevée parmi les délices d'une cour, n'aura point de peine à s'imaginer ses ennuis. N'étoit-ce pas un spectacle bien digne de compassion, de voir la femme d'un puissant palatin dans le défaut même des choses dont les plus extrêmes nécessités n'ont pas besoin ? de voir son palais changé en une horrible et affreuse solitude, sa chambre en un endroit horrible, ses courtisans en bêtes farouches, sa musique en hurlemens de loups, ses viandes délicates en racines très amères, son repos en inquiétudes, et ses joies en larmes? Qui eût pu ouïr tous les regrets qu'elle faisoit aux échos de ce bois? On eût dit que tous les arbres s'en plaignoient, que les vents en grondoient de dépit, et que tous les oiseaux avoient oublié leurs ramages pour apprendre à gémir de sa misère.

Si les maux de cette pauvre princesse touchoient très sensiblement son cœur, on ne sauroit dire quels rigoureux tourmens ceux de son fils lui causoient, particulièrement lorsque sa langue vint à se délier aux premières plaintes de la douleur, et que ce petit innocent commença de sentir qu'il étoit malheureux. Cette pitoyable mère le serroit quelquefois contre son sein pour échauffer ses petits membres tous gelés ; et puis, comme elle ressentoit les trémoussemens de Bénoni, la pitié pressoit si fort son cœur de douleur, qu'elle en tiroit mille sanglots et de ses yeux des larmes infinies. « Ah ! mon cœur, disoit sa dolente mère ; ah ! mon pauvre fils, mon

222 NOUVELLE BIBLIOTHÈQI'E BLEUE.

cher enfant, que tu commences de bonne heure à être misérable ! » A voir l'enfant, l'on eût dit qu'il avoit l'âge de la raison ; car, à ces tristes paroles, il poussoit un cri si perçant, que le cœur de Geneviève en demeuroit sensiblement blessé.

Mon cher lecteur, je te conjure, avant de poursuivre les misères de notre déplorable princesse, de jeter un peu les yeux parmi le monde, pour en remarquer la diversité. Tu y verras un grand nombre presque infini de femmes beaucoup moindres en renommée et en qualités, qui éclatent dans l'or et dans la soie, pendant que Geneviève est transie de froid et couverte de la seule honte de la nudité. 0 Seigneur ! quïl est bien vrai que votre providence marche dans ces abîmes qu'il n'appartient pas à notre esprit de sonder, et que vos conseils sont des précipices à tous ceux qui en veulent chercher la profondeur! >''allons pas chercher autre part, pour remarquer cette vérité, qu'en la maison de Sifroy; aussi bien y a-t-il deux ans que nous en sommes partis. Pendant que Geneviève pleure, éloignonsnous un peu de sa maison, et entrons pour quelque temps dans le château de son mari. Nous verrons qu'il n'y a pas une servante qui ne soit contente, pas un laquais qui ne soit à son aise, pas un chien qui n'ait du pain plus que sa suffisance. Golo ajoutoit tout ce qu'il pouvoit d'artifices à la médecine du temps pour guérir l'esprit de son maître. Il est vrai qu'il ne put entièrement ôter l'image des vertus de Geneviève à Sifroy ; sa modestie, son honnêteté,

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sa piété et sa constance, son adresse et son amour étoient autant d'agréables fantômes qui lui reprochoient, tant la nuit que le jour, sa crédulité. Ce pauvre homme croyoit avoir incessamment son ombre à ses côtés ; et, bien que son intendant sût éloigner subtilement ces pensées pleines d'inquiétude, néanmoins elles faisoient toujours quelques impressions dans son esprit.

Voici un accident qui ruina presque toute la fortune de Golo, et qui découvrit les replis de sa malice. Trois ans après le retour du comte, trois siècles de misères de sa désolée femme, lorsqu'un certain jour, Sifroy manioit plusieurs papiers dans son cabinet, il trouva sous sa main le billet que sa femme y avoit fait glisser. Qui pourroit décrire les regrets et les tristesses que ce morceau de papier lui causa ! Sa bouche proféroit mille malédictions contre Golo ; ses larmes arrosoient ce billet ; il frappoit son estomac, il tiroit sa barbe et ses cheveux. Tout ce que la douleur peut commander à un homme, c'est ce que le palatin faisoit. Et certes, il eût fallu avoir une âme de tigre pour lire cette lettre sans regret. L'innocence l'avoit conçue et la douleur dictée. Voici ce qu'elle portoit :

« Adieu^ Sifroy , je m'en vais mourir puisque «vous le commandez; je n'ai jamais rien trouvé « d'impossible dans mon obéissance , bien que je « trouve quelque injustice dans votre commande- « ment. Je veux croire néanmoins que vous ne con- « tribuez en rien à ma ruine que par le consente-

« ment que vous y apportez. Aussi puis-je vous « protester cette sincérité parfaite que tous les su- « jets que j'en ai donnés, c'est la seule résistance « que j'ai faite pour être tout à vous; je passe voa lontiers d'une misérable vie à un état qui sera « peut-être un jour hors du soupçon où la calom- « nie l'avoit mise. Tout le regret que j'emporte avec « moi est d'avoir mis un enfant au monde, lequel « est la victime de la cruauté et l'innocente cause de « mon malheur. Toutefois, je ne veux pas que ce « ressentiment m'empêche de vous souhaiter une « heureuse et parfaite félicité et à l'auteur de mon « malheur une meilleure fortune que celle qu'il me « procure.

« Adieu, c'est votre infortunée mais innocente

Geneviève. »

L'intendant, qui étoit aux écoutes, jugea qu'il falloit permettre à cet orage de crever, et que la prudence devoit l'éloigner pour quelque temps de Sifroy ; et quand il crut que la colère étoit modérée, il vit le palatin qui ne manqua pas de lui faire de grands reproches. Mais Golo ne manquoit point d'artifice pour tromper son maître, et pour lui tirer cette épine du fond de son cœur.

« Quoi ! Monsieur (lui disoit ce traître perfide), vous repentez-vous d'avoir ôté la vie à celle qui vous a ôté l'honneur? Tous vos domestiques savent trop combien votre action est équitable pour la trouver mauvaise. Toute la politique humaine ne vous peut

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blâmer de ce que vous avez fait. Voulez-vous être plus sage que les lois et condamner ce que la raison approuve ? »

Ces discours, étant accompagnés d'une feinte affection, glissoient doucement une insensibilité dans l'esprit du palatin ; en sorte que tous ses remords n'étoient que des oiseaux de passage, qui donnoient chacun un coup de bec à la dérobée, et puis se retiroient, soit par les raisons de Golo, soit par les charmes et les sortilèges dont il savoit si bien se servir. Pendant que je m'amuse dans le palais de Sifroy, nous laissons notre innocente criminelle en la compagnie de son Bénoni et des bêtes farouches ; retournons, s'il vous plaît, en sa grotte. Je vous avertis pourtant qu'il ne faut plus considérer ce désert comme la retraite des serpens ou le repaire des ours , mais bien comme une école de vertus, un asile de pénitence, ou un temple de sainteté. Après que notre comtesse eut souffert, dans cette horrible solitude, trois années d'hiver tout entières (puisque le soleil n'y avoit jamais paru dans le plus beau de l'été), ses maux se rendirent si familiers, qu'elle n'en avoit plus d'horreur, et sa patience la perfectionna jusqu'à ce point, de regarder les maux et les souffrances comme des délices. L'habitude rend toutes choses faciles ; ce qui semble au commencement plein d'effroi, s'appri\oise à la fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu un grand roi qui s'en nourrissoit. Ne vous semble-t-il pas que Geneviève devoit mourir d'impatience parmi ces regrets,

se noyer dans les larmes? et voilà que tous les jours, les recueillant dans ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice, si agréable à sa divine bonté, qu'il la récompense autant de ses soupirs glacés que si elle lui brùloit tout l'encens d'Arabie.

La première faveur qu'elle reçut du ciel, après ses trois ans de noviciat, fut ce jour qu'elle étoit à genoux au milieu de sa cabane, les yeux fixés vers le ciel, dont l'admiration servoit ordinairement de sujet à ses pensées; son esprit avoit trop de lumière pour ne pas connoitre que c'étoit quelqu'une des intelligences du ciel; en quoi, certes, elle ne se trompoit pas, car c'étoit son ange gardien qui venoit de la part de Dieu.

Il avoit un visage où la beauté et la modestie demeuroient avec une majesté divine; il tenoit en sa main droite une précieuse croix, dans laquelle le sauveur du monde étoit naïvement représenté, et d'un ivoire si luisant , qu'il étoit facile de voir que les hommes n'avoient pas travaillé à son ouvrage.

Lorsque notre comtesse fut revenue de l'admiration de tant de merveilles , l'ange lui présente la croix, et lui dit : « Geneviève, je suis venu de la part de Dieu vous apporter cette croix, qui doit désormais être l'objet et l'entretien de toutes vos pensées, et le remède souverain de tous vos maux. En un mot, Geneviève, c'est ici le bouclier qui fera tomber tous les coups de l'adversité à vos pieds ; c'est la clé qui ouvrira le ciel à votre patience. »

Geneviève s'étant inclinée reçut cette croix pour y graver toutes ses victoires. Voici un prodige miraculeux : ce crucifix suivoit notre pénitente partout ; si quelque nécessité l'appeloit dehors, il l'accompagnoit ; si elle cherchoit des racines pour sa nourriture, c'étoit en sa compagnie ; étant dans sa pauvre retraite, jamais il ne s'écartoit de ses côtés. Ce miracle dura quelques mois, jusqu'à ce qu'il s'arrêta dans un coin de la grotte où il y avoit un petit autel que la nature avoit formé dans le rocher. Aussitôt que quelque déplaisir attaquoit son pauvre cœur, elle s'adressoità celui qui ne les pouvoit ignorer.

Complûittte ht <èénmhi an picb bf lo rroi*.

Un jour que le souvenir de tous ses maux se présenta dans son esprit , faisant de ses yeux deux sources de larmes, elle se jeta au pied de la croix, et lui dit amoureusement :

« Jusqu'à quand, mon Dieu, jusqu'à quand souffrirez-vous que la vertu soit si cruellement traitée? N'est-ce pas assez de cinq ans de misère pour être content de ma patience? Quand j'aurois renversé vos autels et brûlé vos temples , mes larmes devroient avoir éteint votre colère ; je croyois que mes misères me donneroient lieu de faire paroitre que vous êtes le protecteur de Tinnocence aussi bien que le vengeur des crimes ; il y a cinq ans que j'endure un martyre extrêmement cruel. 11 semble que ma misère soit contagieuse, tant on redoute de s'en ap-

procher. La faim, la soif, le froid et la nudité sont la moindre partie de mes maux. Ah ! Seigneur, si vous voulez affliger la mère , que ne prenez-vous la protection de son enfant, puisque vous savez qu'il est incapable de pécher ! Pardonnez-moi, mon Dieu, si ma douleur m'arrache ces plaintes de la bouche, mais j'ai cru que, puisque j'ignorois la cause de tant de maux, jepouvois en chercher le soulagement au pied de votre miséricorde. »

Le petit Bénoni mêlant ses larmes avec celles de sa mère, ils s'écrioient avec des gémissemens si pitoyables que les rochers en étoient touchés.

Enfin la pauvre Geneviève continuant ses regrets et embrassant amoureusement la croix lui disoit : « Mon Dieu, que vous ai-je donc fait pour me traiter avec tant de rigueur? » Pendant que Geneviève parloit, elle entendit l'image du Seigneur qui répétoit : « Eh quoi ! ma fille, quel sujet as-tu de te plaindre? Tu demandes quel crime t'a mise ici ! hé ! dis-moi quel crime m'a cloué en cette croix? Es-tu plus innocente que moi , ou tes maux sont-ils plus grands que les miens? Tu es sans crime; et m-oi 8uis-je coupable? Tu n'as point commis l'infamie dont on a voulu ternir ta réputation, peut-être que je suis un séducteur et un magicien , ainsi que l'on me l'a reproché ? Tu ne trouves aucune consolation des créatures; n'est-ce pas assez de celle du créateur ? Personne n'a eu compassion de tes maux ; qui en a eu des miens? Les choses même insensibles ont horreur de ton alîHction ; et le soleil même ne

refusera-t-il pas de regarder la mienne? Ton fils augmente tes regrets ! crois-tu que ma mère ait amoindri mes tourmens? Console-toi, ma fille, et laisse-moi le soin de tes affaires. Pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde en a souffert tous les maux. Si tu compares ton calice au mien, tu le boiras avec plaisir, et me remercieras de la faveur que je te fais de vivre dans les douleurs pour mourir dans les joies. »

Ce seroit une chose superflue de vous dire la confusion que ce petit reproche mit dans l'esprit de notre sainte; mais il lui donna tant de courage et de résolution, que toutes les épines ne lui étoientque des roses ; aussi étoit-ce le dessein de Dieu de l'animer à la patience. Pour témoigner que sa vertu ne lui étoit pas inconnue et que son innocence étoit bien proche de celle que le premier homme possédoit dans les délices du paradis, Dieu lui soumit entièrement la rage des bètes féroces et la liberté des oiseaux.

C'étoit une chose ordinaire, dès son entrée dans la forèt^ que la biche venoit allaiter l'enfant et se coucher toutes les nuits dans la caverne avec la mère et le fils, afin d'échauffer leurs membres glacés ; mais depuis cette dernière faveur les renards, les lièvres, les louveteaux venoient jouer avec le petit Bénoni ; la caverne de Geneviève étoit un lieu où les sangliers n'avoient point de rage, ni les cerfs de crainte : au contraire, on eût dit que notre sainte princesse avoit engagé leur nature par la compas- I. 20

sion de tous les maux, et donné quelques sentimeus de raison aux bêtes pour reconnoitre ses nécessités.

Un jour, vêtant un vieux haillon à son fils en présence d'un loup, cet animal partit aussitôt et alla égorger une brebis dont il apporta la peau à Geneviève, comme s'il eût le jugement de discerner ce qui étoit propre pour échautïer le corps de son enfant.

Voici un trait que je ne saurois passer sous silence, il y avoit auprès de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissoit plus que la moitié de la vie à nos deux bons solitaires : je ne sais si la comtesse ne s'étoit jamais mirée dans le cristal de ses eaux, mais quand elle y eut une fois baissé les yeux à dessein ou par hasard et aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnoitre ; le souvenir de ce qu'elle avoit été lui ôtant la croyance d'être ce qu'elle étoit.

« Est-ce là Geneviève , disoit-elle ; non , sans doute, c'est quelque autre que moi. Ha! seroit-il bien possible que ces yeux languissans et abattus eussent autrefois causé tant de flammes ! ce front coupé de mille rides me dit que ce n'est pas celui qui faisoit honte à l'ivoire ; ces joues effacées n'ont rien de pareil à celles qui étoient faites de roses et de lis. 0 cruelles douleurs ! vraiment il faut bien dire que vous êtes barbares, puisque vous avez fait une si étrange métamorphose. Répondez-moi, impitoyables maux, où avez-vous mis la neige de mon teint !

Geneviève, pauvre Geneviève, tu n'es plus que la vaine ombre de ce que tu as été ! »

Tandis que la comtesse se plaignoit ainsi et qu'elle tâchoit de se reconnoître dans les eaux, elle y voit une divinité toute semblable à ces nymphes qui, selon les discours des poètes, habitent dans les eaux. Son esprit fut aussitôt ravi de l'admiration de tant de majesté. Flottant ainsi entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix à côté, bien qu'elle la crût sortie de cette horrible bouche qui paraissoit dans l'eau ; mais s'étant tournée, elle vit la reine des anges et sa bonne avocate, qui lui dit :

«Vraiment, ma fille, tu as bonne grâce de te plaindre d'une perte qui est extrêmement désirable, étant beaucoup avantageuse. Tu n'es plus belle : ah! Geneviève, si tu ne l'eusses jamais été, tuserois encore heureuse ; c'est la seule qualité qui t'a rendue criminelle ; et quand cela ne seroit pas, dois-tu plaindre la perte d'un bien que tu ne devois pas désirer? Ah ! si tu savois combien ta noirceur te rend agréable à mon fils, tu aurois honte d'avoir été autrefois d'une autre couleur. Reviens donc à toi, ma fille, ne te plains plus de tes misères, puisque c'est de ces épines que tu peux composer la couronne de gloire. »

A peine la reine du ciel eut achevé sa remontrance, qu'une nuée plus belle et plus luisante que l'argent la déroba aux yeux de la sainte, qui demeura pleine de joie et de confusion : de joie, pour avoir vu celle qui sera une partie de la béatitude de

nos sens dans le ciel; de confusion, pour avoir fait état de sa beauté passée.

« Eh bien ! mon aimable époux, vous voulez que Geneviève souffre jusqu'à la fin, j'en suis contente; je prétends demeurer aussi fidèle à vos divines volontés dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans les prospérités de ma fortune. Hélas ! où serois-tu, mon pauvre cœur, si Dieu t'eût abandonné à tes propres inclinations ? Sans doute la vanité te possèderoit maintenant! Oh! que j'ai un juste sujet de vous remercier de m'avoir tant fait de grâces î Que pouvois-je espérer dans la maison de mon mari, sinon qu'un esclavage volontaire, une honnête servitude? Ah! mon Dieu ! je connois bien maintenant la douceur de votre providence; que votre saint nom soit béni d'avoir sauvé cette pauvre créature qui n'eût jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent été charmans, vos semences si elles n'eussent été nécessaires, vos mouvemens s'ils n'eussent été violens. Je vous suis infiniment redevable de m'avoir fait cette faveur; toutefois mon obligation me parait encore plus grande, si je considère que vous m'avez contrainte d'être si heureuse" contre ma volonté, me faisant dans la solitude une image du ciel, où toutes les félicités sont nécessaires. »

Pendant que notre sainte se perdoit dans les pures et innocentes joies, Sifroy n'avoit ni repos ni contentement. La nuit ne lui représentoit que de noires ombres, de tristes fantômes. Le jour mVé-

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clairoit que pour lui faire remarquer l'absence de Geneviève. Son esprit avoit sans cesse des pensées sombres, mélancoliques, et son unique plaisir étoit dans la fuite des compagnies.

Souvent on le voyoit rêver tout seul sur le bord de la rivière, remarquant dans l'inconstance des flots l'agitation de son esprit ; et puis après, comme SI son humeur fâcheuse l'eût rendu sauvage, il se déroboit de ses serviteurs pour donner plus de liberté à ses soupirs dans l'horreur d'un bois, se fâchant même contre son ombre si l'obscurité' l'obligeoit à le suivre. Qui pourrait se figurer le désespoir et la fureur où il entroit quand sa mémoire lui disoit : « Tu as fait tuer ta pauvre Geneviève, tu as fait massacrer ton fils et ôter la vie à ton serviteur, duquel ]es pâles ombres te poursuivent incessamment? Geneviève, où êtes-vous? » On peut croire que s'il eût tenu Golo en cette humeur, il eût sans doute ramené la coutume de sacrifier aux mânes; mais ce perfide feignit fort à propos un vovage quand il aperçut l'esprit de son maître changé. Si son malheur l'eût arrêté en la maison du palatin, c'étoit fait de sa vie, particulièrement après l'horrible et efî"royable vision de Drogan. Je ne veux point dire que ce fût une illusion de son esprit malade, car je sais que Dieu permet quelquefois aux âmes de revenir pour le bien de quelques personnes. Les exemples font assez de preuves de cette vérité, qui est même passée jusqu'aux enfers, puisque le riche de l'Evangile, qui étoit toujours vêtu de la couleur

du feu, demandoit au père des fidèles de revenir au monde afin d'avertir ses frères des supplices de l'autre vie. Un soir que le palatin étoit couché, il entendit sur les minuit quelqu'un qui marchoit à grands pas dans sa chambre; aussitôt il tira les rideaux de son lit, et n'ayant rien aperçu à la lueur d'un peu de lumière qui restoit dans la chambre, il ttàcha de s'endormir ; mais, un quart d'heure après, le même bruit recommença si bien, qu'il vit au milieu de sa chambre un grand homme pâle et défait, qui traînoit un gros fardeau de chaînes, dont il sembloit être lié. Ce 'terrible spectacle, paraissant dans les obscurités de la nuit, étoit capable de faire peur à un homme moins hardi que Sifroy ; mais étant courageux et assuré, il lui demanda ce qu'il vouloit sans témoigner beaucoup de frayeur, s'estimant indigne de trembler pour des ombres, lui qui n'avoit pas appréhendé la mort même. Mais il fut saisi tout aussitôt d'une sueur froide qui se répandit sur son corps, principalement quand il vit que cet esprit lui faisoit signe de venir à lui ; ce qu'il fit néanmoins, le suivant au travers d'une basse-cour, et de là dans un petit jardin où il ne fut pas plus tôt qu'il disparut, laissant le comte plus étonné de sa fuite que s'il lui eût encore continué une compagnie aussi peu agréable. La clarté de la lune aida beaucoup à sa crainte ; ayant aperçu où il pouvoit être, elle retira sa lumière, lui laissant chercher parmi les ténèbres la porte de sa chambre. S'étant remis dans le lit, il s'imagina qu'il avoit ce grand hopame tout

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de glace à ses côtés et qu'il le pressoit entre ses bras ; cela lui fit appeler ses serviteurs, lesquels le trouvèrent plus pâle qu'un homme mort. Il dissimula pourtant sacrainte jusqu'au matin. A peine le jour commença-t-il à paraître, qu'il commanda de creuser l'endroit où cet esprit s'étoit évanoui. On n'avoit pas encore creusé deux pieds qu'on rencontra les os d'un homme mort chargés de fers et de menottes.

Il y eut alors un des domestiques qui dit au comte que Golo avoit fait jeter le corps du malheureux Drogan à l'endroit où l'on avoit trouvé cette carcasse. Sifroy ordonna qu'on le fit enterrer et qu'on lui dit des messes pour son repos. Depuis ce temps-là, on n'entendit plus de bruit dans le château ; mais l'ombre de Drogan lui servoit de spectre, lui donnant toutes les imaginations épouvantables que les hommes grandement agités de furie se peuvent figurer.

Ce fut alors qu'il reconnut que ses frayeurs et ses craintes étoient des effets de ses crimes. On entendit souvent ces paroles sortir de sa bouche : « Geneviève, que tu me tourmentes ! »

Pendant que nous nous amusons avec le comte, nous perdons les bons discours de Geneviève. C'étoit sur la fin de la septième année de la solitude, et le petit Bénoni commençoit à avoir connoissance de sa misère. Sa mère n'oublioit rien de ce qui pouvoit servir à son instruction. Le matin et le soir elle le faisoit mettre à genoux devant la croix, et jamais

ne lui permettoit de teter sa biche qu'après avoir prié Dieu à genoux.

Je ne saurois jamais oublier un discours qui pensa coûter la vie à Geneviève. Un jour, comme Bénoni caressoit amoureusement sa mère, il lui dit: « Ma mère, vous me commandez souvent de dire : Notre Père qui êtes aux cieux. Dites-moi qui est mon père. » — « Ah! mon cher fils, que dites-vous? Cette demande est capable de faire mourir votre pauvre mère. »

De fait, Geneviève fut pâmée à ces paroles. Néanmoins, elle dit en l'embrassant : « Mon enfant, votre père, c'est Dieu; ne vous l'ai-je pas assez dit? regardez ce beau palais : voilà sa maison; le ciel est le lieu où il demeure. » Il lui dit : c Ma mère, me connoit-il bien? » — « Ah! mon fils, n'en doutez pas, il vous connoit et il vous aime. » — « D'où vient donc, reprit Bénoni, qu'il ne me fait aucun bien et qu'il permet tous les maux que nous souffrons? » — « Mon fils, c'est se tromper que de croire que les biens soient une preuve de son amour; bien loin de là, les nécessités que nous endurons marquent un cœur de père en notre endroit, puisque les richesses ne sont autre chose que des moyens de se perdre ,* parce que Dieu attend à faire du bien à ses amis en l'autre monde.

« Mon fils , continua la comtesse. Dieu est un grand et riche père, duquel nous sommes tous enfans; toutefois, il n'est pas moins puissant pour cela, d'autant qu'il a des trésors infinis à leur don-

ner. Et, quoique vous ne soyez jamais sorti de ce bois, il faut que vous sachiez qu'il y a des villes et des provinces qui sont pleines de monde, dont les uns suivent la vertu et les autres se laissent aller au vice. Ceux qui la respectent, comme vrais enfans, iront un jour au ciel pour y jouir avec lui de mille contentemens. Au contraire, ceux qui l'offensent seront châtiés dans l'enfer, qui est un lieu sous terre, plein de feu et de tourmens. Regardez duquel vous voulez être. Nous avons droit d'être des premiers, car ceux qui sont misérables comme nous, pourvu qu'ils le soient volontairement, sont assurés d'aller en paradis. » Bénoni ne put s'empêcher de lui demander quand ils iroient en paradis. « Après notre mort, » repartit la mère.

Ce pauvre innocent éioit bien éloigné de comprendre tout ce que sa mère lui avoit dit, si la bonté de Dieu ne lui eût servi de maître. L'expérience ne lui avoit jamais appris ce que c'étoit que la mort ; mais peu s'en fallut qu'il n'en eût un triste et funeste exemple en la personne de sa mère quelques jours après.

Enfin, Geneviève étant revenue d'une longue pâmoison, elle arrêta quelque temps les yeux sur l'aimable sujet de ses douleurs, et après lui avoir appris qu'il étoit le fils d'un grand seigneur, elle lui dit en pleurant :

« Je quitte le monde sans regret, ainsi que j'y ai demeuré sans désir. Si j'étois capable de quelque déplaisir, ce seroit de te laisser sans ressource et

sans appui, en la souffrance des peines et des misères que tu n'as méritées.

« A ne point mentir, cette considération me toucheroit sensiblement le cœur, si je n'en avois une plus haute qui me contraint de mettre tes intérêts entre les mains de celui qui est le père des orphelins et le soutien des innocens. Je ne veux pas que tu aies souvenance d'une mère qui ne t'a mis au monde que pour en souffrir les maux et toutes les douleurs.

« Je te conjure néanmoins, mon cher Bénoni, d'ensevelir avec mon corps les ressentimens de mes malheurs ; puisqu'il n'y a que Dieu seul qui connoisse leurs grandeurs et qui puisse leur donner des supplices. J'espère néanmoins que la miséricorde de Dieu nous fera justice, et qu'elle donnera à connoitre à tout le monde que tu es le fils d'une mère trop coupable pour être en si mauvaise estime, et trop innocente pour être si injustement accusée.

(( Au reste, mon cher fils, après avoir mis ce corps en terre, fais ce que Dieu t'inspirera ; s'il veut que tu retournes à ton père, il faut obéir; tu as des qualités qui te feront reconnaître : la ressemblance de ton visage au sien ne permettra pas devons méconnoître, s'il se souvient encore de ce qu'il a été. »

En disant ces mots, elle fit mettre son Bénoni à genoux, mouillant son petit visage du reste de ses larmes. Représentez-vous la pitié que causoit ce spectacle, La pauvre Geneviève attend la fin de ses

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misères et Bénoni le commencement de ses douleurs.

La mort les voyant en cette posture s'élança pour donner le dernier coup de sa rage; mais il n'est pas encore temps : Dieu veut qu'on lui ait rendu l'honneur avant que de lui donner la mort.

Tandis que notre Geneviève attendoit la mort, deux anges brillans comme le soleil entrèrent dans la grotte et la remplirent d'odeur et de lumière. S'étant approchés d'elle , celui qui étoit tutélaire de la malade, lui dit en la touchant : « Fivez , Geneviève, Dieu le veut. » Alors, ouvrant ses mourantes paupières, elle aperçut ces deux anges, qui ne lui donnèrent pas le temps d'être considérés, lui laissant avec la santé un étonnement admirable de cette guérison prompte et miraculeuse.

Il y avoit sept ans que Geneviève enduroit le dernier de tous les maux ; mais Dieu, voulant donner à connaître son innocence , permit que cette méchante sorcière, chez laquelle Sifroy avait vu le péché imaginaire de la comtesse, fût mise entre les mains de la justice et convaincue de plusieurs crimes; et étant condamnée à être brûlée et déjà attachée à l'infâme poteau, elle demanda la permission de déclarer quelque chose, ce qui lui fut accordé. Elle confessa donc que de tous les maux qu'elle avoit faits, le plus grand étoit que le palatin avoit fait mourir sa femme, touchant un faux soupçon que les charmes de la magie lui avoient fait voir.

Ces paroles ayant été rapportées au comte , il ne fut pas moins affligé de cette nouvelle que consolé de connaître que s'il avoit été si malheureux que de perdre Geneviève, elle étoit morte innocente et sans reproches.

Golo étoit retiré chez lui depuis deux ans, et ne visitoit le comte que quand la bienséance le forçoit à ce devoir. Que fera donc Sifroy ? Il met bon ordre qu'il ne lui échappe. Il le prie par lettre de venir l'aider à une chasse solennelle; cependant on ne lui déclara pas quelle bête on voulait prendre. Étant venu, on le chargea de fers, et on le logea dans la tour où il avoit détenu si longtemps son innocente maîtresse.

Le comte prit donc résolution de convier tous les parens à la fête des Rois et , après le festin , de leuf remettre Golo entre les mains. A cet effet, il fait provision de tout ce qui était nécessaire pour un célèbre et magnifique banquet, et voulant contribuer quelque chose de sa peine, il résolut d'aller à la chasse le jour d'auparavant.

Le jour qu'il avoit choisi pour cette chasse étant arrivé, la providence de Dieu prépare son coup d'une façon tout amoureuse et pleine de douceur ; car à peine notre palatin s'était écarté de ses gens, qu'il aperçut une biche, qui était la nourrice de Bénoni, et poussant aussitôt son cheval, elle gagna la forêt; mais Sifroy la poursuivit de si près, qu'elle se réfugia dans une caverne. Hélas! c'étoit celle de notre innocente comtesse. Comme il alloit lancer un jave-

lot à cette pauvre bête, il aperçoit au fond de cet antre quelque chose qui ressembloit à une femme, sinon que cela paraissoit nu.

Alors le comte et la comtesse furent saisis de deux différentes admirations ; Sifroy s'étonnoit de voir une femme en cette caverne , et Geneviève, qui n'avoit été visitée que des anges, ne pouvoit assez admirer de voir son mari, qui ne la reconnut point. Après que l'étonnement eut fait place aux pensées, le palatin la pria de s'approcher de lui, mais Geneviève étant trop modeste, lui demanda son manteau pour se couvrir, ce qu'il fit. Quand elle s'en fut enveloppée, Sifroy s'avança vers elle et l'interrogea de plusieurs choses.

« Monsieur, repartit la comtesse, je suis une pauvre femme du Brabant, que la nécessité a contrainte de se retirer dans ce désert pour n^avoir eu aucun asile. Il est vrai que j'étois mariée à un grand seigneur; mais le soupçon qu'il eut trop légèrement de ma fidélité, le fit consentir à ma ruine et à celle d'un enfant qui n'avoit pas été conçu dans le péché qui m'étoit imputé. Et si les serviteurs qui avoient le commandement de me faire mourir eussent eu autant de précipitation à exécuter ma sentence, comme il y avoit eu d'imprudence à me condamner, je n'aurois pas vieilli l'espace de sept années en une solitude où je n'ai eu pour toute nourriture que de l'eau et des racines, qui n'ont pas moins servi à prolonger mes misères que ma triste vie. y>

Oh I que l'amour a de force ! ce visaae que tant

d'austérités avoient effacé, lui donne des assurances certaines de ce qu'il cherche. Il lui dit donc : « Mais, ma grande amie, dites-moi votre nom. » — « Monsieur, dit-elle, je m'appelle Geneviève. » A ces mots, le comte se laissa tomber de cheval et lui sauta au cou , s'écriant tendrement : « C'est donc toi, ma chère Geneviève ! C'est donc toi que j'ai si longtemps pleurée comme morte! Ah î d où me vient ce bonheur d'embrasser celle que je ne mérite pas de voir? Mais comment puis-je demeurer en la présence de celle que j'ai tuée au moins de désir? Ah! ma chère épouse, pardonnez à un criminel qui confesse son crime et avoue votre innocence. »

Sitôt que l'extase et le ravissement lui donnèrent la liberté de parler, sa première parole fut celle-ci : « Où est donc, mon pauvre enfant, Geneviève? où est le misérable fils d'un père qui a été plus malheureux que méchant? » Alors la comtesse, qui voyoit le véritable regret de son mari, voulant rendre la paix à son esprit, usa des mignardises dont elle avoit autrefois coutume de le flatter.

« Mon cher époux, effacez de votre esprit le souvenir de mes maux, puisque nous n'avons point d'autre pouvoir sur le passé que l'oubli; n'ajoutons rien à nos misères par l'impuissance de les guérir. Vivez donc satisfait puisque Geneviève vit et votre fds aussi.

Certes, Sifroy eut besoin d'une grande force pour modérer une si grande joie. Cette vertu lui fut plus nécessaire quand il vit venir son fils Bénoni qui ap-

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portoit des racines à sa chère mère. Combien de douces et amoureuses larmes ne répandit-il pas? combien d'empressemens et de baisers amoureux? Il ne faut pas douter qu'il ne lui rendît alors tout ce qu'il lui devoit après sept ans entiers.

Mais que sont devenus nos chasseurs? Sifroy prit son cor de chasse et les appela. Toute la forêt retentit de sa voix. Enfin trois ou quatre de ses gens y accoururent. Mon Dieu, quel étonnement ne saisit pas leur esprit de voir un petit enfant pendu à son cou, une femme à ses côtés, une biche parmi les chiens sans aucune querelle ! En quelle admiration furentils, lorsqu'ils reconnurent leur maîtresse qu'ils avoient tant pleurée!

Remarquez, s'il vous plaît, le changement de la fortune ou plutôt les effets de la providence de Dieu. Voilà Geneviève dans les délices d'un paradis. Hélas ! qu'elle est heureuse!

Tous les parens et amis du palatin ne manquèrent pas de se trouver chez lui, où ils eurent beaucoup de joie, voyant leur bonne parente de retour. La fête dura une semaine entière, dont la joie ne fut troublée que de voir la comtesse qui ne pouvoit goûter ni chair ni poisson.

Quelquesjourss'étantainsi écoulés dansles plaisirs et les délices, le palatin commanda que l'on tirât Golo de prison, qui n'eût pas alors été en son entier, s'il ne l'eût réservé pour un supplice plus rigoureux. On l'amena dans la chambre où étoit la comtesse avec toute la noblesse qui étoit venue visiter Sifroy,

Ce fut là où toutes les frayeurs d'une mauvaise conscience saisirent ce méchant homme. Les artifices ne lui servent plus de rien; il ne peut nier un crime qui les hommes, les animaux et les poissons a pour témoins, r.eneviève lui donna une pensée de son salut; mais l'honneur de son offense la traverse, et lui représente qu'il est aussi peu raisonnable d'attendre de la miséricorde qu'il est indigne de pardon. Il va prendre dans sou cœur les assurances du pardon; mais ses yeux, sa voix et tout son visage ne lui parlent que de gibet et de supplice. Enfin, n'ayant pas même osé arrêter la vue sur celle qu'il avoit autrefois si indignement traitée, il tomba de peur et de faiblesse. Geneviève ne pouvant voir un misérable sans pitié, tâche de révoquer la sentence de mort, parlant à Sifroy en ces termes :

« Monsieur, encore que les bons succès ne justifient pas les mauvaises intentions, j'ai toutefois sujet de vous demander la vie de Golo, pour les grands biens qu'il m'a procurés. En un mot, mon cher Sifroy, je veux qu'il vive^ et qu'il doive à ses larmes ce que je donne à sa misère. »

Golo voyant que Geneviève, au lieu de le condamner, intercédait pour lui, en fut tellement touché, qu'il s'écria, tombant à ses pieds :

« Madame, c'est maintenant que je pénètre mieux que jamais la bonté de votre cœur et la malice du mien. Hélas ! qui eût osé espérer que celle que tant de justes raisons obligent à ma ruine dût désirer mon salut ! Misérable Golo ! c'est à cette heure que

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tu es indigne de la vie , puisque tu as voulu ravir celle de cette sainte princesse. Non, ma chère maîtresse, laissez-moi mourir ; les regrets et les déplaisirs ordinaires ne pouvant expier mon crime, il faut que la rigueur d'une honteuse mort venge sa cruauté. »

Golo prenoit Geneviève par où elle étoit extrêmement sensible ; mais si elle avoit beaucoup de pitié, Sifroy n'avoit pas moins de colère, car Dieu voulant faire pour ce coup un exemple aux hommes, roidit si fort l'esprit du comte, qu'il n'y eut aucun pardon pour le malheureux Golo.

Voilà sa condamnation confirmée; on le ramène en prison pour attendre l'exécution de sa sentence.

Il y avoit dans le troupeau du palatin quatre effroyables bœufs sauvages que la forêt Noire nourrissoit, lesquels furent amenés par son commandement, et étant accouplés queue à queue, le misérable fut attaché par les bras et les jambes, qui furent bientôt séparés de son corps et exposés à la voracité des corbeaux .

Ceux qui furent trouvés complices de Golo reçurent des chàtimens proportionnés à leur faute , et ceux qui s'étoient montrés favorables à l'affliction de Geneviève ne rencontrèrent pas moins de gratitude en elle que les autres de sévérité dans le palatin.

Bénoni fut celui qui trouva plus de fortune en tout ce changement ; les grandes fatigues d'une solitude lui firent goûter les délices de sa maison avec plus de douceur. On ne remarquoit rien de bas dans

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ce petit courage pour avoir été élevé dans la pauvreté, ni rien de farouche pour avoir été nourri parmi les ours. Le père et la mère prenoient un singulier plaisir à ses honnêtes inclinations.

Dieu, qui ne vouloit pas honorer le monde plus longtemps d'une si grande vertu, conclut de la tirer de son origine , mais ce fut après lui en avoir donné avis. Une fièvre saisit notre princesse et lui donna la mort.

Hélas ! Geneviève est déjà morte, je la vois étendue sur son lit, sans vigueur et sans mouvement, «^ion cher Sifroy, voici votre Geneviève qui va mourir. Tout le déplaisir que j'ai de quitter cette vie ne vient que de vos larmes. Ne pleurez plus , je m'en irai contente; si la mort me donnoit du loisir, je vous ferois voir, par le mépris de celle que vous perdrez, le peu de sujet que vous avez de pleurer. Néanmoins, je vous en conjure, ayant oublié ce peu de cendres que je laisse, de vous souvenir que Geneviève va au ciel retenir votre place, et que la femme y étant, peut-être que Dieu y pourra bientôt appeler son ami. Adieu, ayez soin de Bénoni. »

Quand on enleva le cercueil de la maison, ce fut alors que ce déplorable palatin fit éclater plus visiblement sa douleur. Partout on n'entendoit que soupirs, partout on ne voyoit que des larmes. Enfin, après que Sifroy et son fils eurent mis leur cœur dans le tombeau de Geneviève, on s'efforça de les retirer de l'église où ce saint corps demeuroit en dépôt.

Ce fut ici où la nature donna des larmes, sans oser contredire à une si sainte résolution; il n'y eut que Bénoni qui parla à son père en ces termes :

« Monsieur, je suis trop jeune pour blâmer vos conseils, mais je suis assez vieux pour suivre votre exemple. Vous me laissez un peu de terre pour posséder le ciel, ne serois-je pas ignorant si j'acceptois ce que vous m'offrez, pouvant faire le même choix que vous faites? C'est à vous maintenant de faire notre confiance de votre protection, puisque vous êtes plein de bonté et de mérite. »

Nous voici, mon cher lecteur, à la fin d'une histoire qui met la providence de Dieu dans un plus beau jour : l'innocence hors de la crainte d'être opprimée, et peut-être dans le désir d'être travaillée de la calomnie, puisque les persécutions sont suivies de tant de mérite, et son mérite de tant de gloire. S'il y a quelque chose de bon dans ce discours, je n'en prétends point d'autre récompense que la faveur de notre grande sainte. S'il n'y a rien de louable, je recevrai de bon cœur la censure de ceux qui liront cet ouvrage.

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