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L APPARITION

Mais jv l'ai vue, ô toi donl j'ignore le nom, Je t'ai vue, et soudain, honteux Pygmalion, T'inanguranl déesse en mon âme exaltée, J'ai sur son piédestal brisé ma (Jalatée ; Contre un doux souvenir j'ai lutté, mais en vain: Ij'Ange a ployé Jacob sous son genou divin.

Patriotes martyrs, pardonnez... Mais que dis-je !... Quelle tête brûlante est pure de vertige ! Ceux que j'ai vus passer sur le fatal brancard, Que mes pleurs ont béni dans leur losse à l'écart, (^uand ils tombaient aux pieds des Suisses victimaires, Soupiraient d'autres noms que le nom de leurs mères. En donnant des baisers à des cadavres saints, Le peuple fossoyeur découvrait sur leurs seins Des boucles de cheveux, odorantes encore, Scapulaires d'amour qu'à vingt ans l'on adore. Les tribuns précurseurs, dont le nom nous est cher. Dans leur forte poitrine avaient un cœur de chair : Danton, l'oursmontagnard, souffrant qu'on le muselle. Grognait d'amour, charmé par des yeux de gazelle ; Louvet, dans les déserts où la loi le traqua, Comme la Liberté pleurait Lodoïska ; Un ange blond veillait au chevet de Camille ; Vergniaux, pour parer un sein de jeune fille, Condamné, détachait de son sein de martyr La montre qui tintait le moment de partir; Et quand Chénier frappait sa tète volcanique, Que livrait à la hache un tribunal inique, Sentant battre son cœur qu'une image brûla. Il pouvait dire aussi : « J'ai quelque chose là. »

106 l'apparition

Et nous prétendrions, nous, enfants que nous sommes, Marcher droit dans la route où chancelaient des hommes ! Oh ! nous pouvons comme eux unir avec fierté Au culte de l'honneur celui de la beauté. Grâce à ton souvenir, toi que j'ai vue éclore Au soleil de Juillet, sous un pli tricolore, Avec plus de ferveur mes hymnes salueront L'étendard amoureux qui caressa ton front, Et je me souviendrai, si son vol me réclame. Que ses nobles couleurs sont celles de ma dame. ..

Mais, paladin rêveur, mon culte extravagant ?»'aura pas conquis même un baiser sur le gant : Comme dans un harem, captive au gynécée, Nul souffle ne ternit sa limpide pensée ; Dans les sentiers connus on ne la froisse pas. Le grand air est trop vif pour ses frileux appas. Ainsi dans nos vallons la rose orientale. Que Thibaut transplanta de la rive natale, S'exilant à l'écart, semble dire à nos fleurs : « Pâles filles du nord, vous n'êtes pas mes sœurs. » Si la presse demain, bruyante entremetteuse, Lui glisse, humide encor, mon épître flatteuse. Hélas ! comme au hasard, sa main froide ouvrira Cette page qui brûle, et rien ne lui dira Qu'un souffle de sa bouche a fait vibrer ma lyre, Que son regard créa les vers qu'il vient de lire ; Et peut-être la feuille où je les ai semés Bouclera sur son front ses cheveux parfumés.

6 août 1833.

L'IIIVEK

VDiEu iloiic les beaux jours! Le froid noir de novembre Condamne le poète à l'exil de la chambre. Où riaient tant île fleurs, de soleil, de gaîlé, llien, plus rien ; tout a fui comme un songe d'été, Ui-bas, avec sa voix monotone et touchante, Le pâtre seul détonne un vieux noël ; il chante. Et des sons fugitifs le vent capricieux M'apporte la moitié; l'autre s'envole aux cieux. La femme de la Bible erre, pâle et courbée, (ilaaantle long des bois quelque branche tombée, Pour attiser encor son loyer, pour nourrir Kncore quelques jours son enfant, et mourir. IMus d'amours sous l'ombrage, et la forêt complice <jémit sous les frimas comme sous un cilice. La forêt, autrefois belle nymphe, laissant Aller ses cheveux verts au zéphyr caressant, Maigre et chauve aujourd'hui, sans parfum, sans toilette, Sans vie, agite en l'air ses grands os de squelette. Un bruit mystérieux par intervalle en sort, Semblable à celte voix qui disait : « Pan est mort ! »

<Jui, la nature entière agonise à celte heure,

108 l'hiver

Et pourtant ce n'est pas de son deuil que je pleure ;

Non, car je me souviens et songe avec effroi

Que voici la saison de la faim et du froid ;

Queplus d'un malheureux tremble et se dit: «Quen'ai-je

« Pour m'envoler aussi loin de nos champs de neige

« Les ailes de l'oiseau qui va chercher ailleurs

« Du grain dans les sillons et des nids dans les fleurs !

« Vers ces bords sans hiver que l'oranger parfume,

« Où l'on a pour foyer le Vésuve qui fume,

« Où devant les palais, sur le marbre attiédi,

« Le Napolitain dort aux rayons du midi,

« Oh ! qui m'emportera?... » Mais captif à sa place,

Hélas ! le pauvre meurt dans sa prison de glace ;

Il meurt, et cependant le riche insoucieux

De son char voyageur fatigue les essieux.

Lesbeauxjourssontpassés; qu'importe! Heureuxdu monde,

Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde ;

Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours

On peut avec de l'or se créer de beaux jours.

Dans notre Babylone, hôtellerie immense.

Pour les élus du sort le grand festin commence.

Ruez-vous sur Paris comme des conquérants;

Précipitez sans frein vos caprices errants ;

A vous tous les plaisirs et toutes les merveilles,

Le pauvre et ses sueurs, le poète et ses veilles.

Les fruits de tous les arts et de tous les climats,

Les chants de Rossini, les drames de Dumas ;

A vous les nuits d'amour, la bacchanale immonde :

A vous pendant six mois Paris, à vous le monde!...

Ne craignez pas Thémis : devant le rameau d'or,

Cerbère à triple gueule, elle s'apaise et dort.

l'hivi.h 109

Mais, pour bien savourtT ce bonheur solitaire, ( )u'assaisonne d'avanci* un jeûnt' volontaire, Ne regardez jamais autoui- de vous; passez De vos larj^es manteaux mas(|uôs et cuirassés ; Car si vos yeux tombalenl sur les douleurs sans nombre Qui rampent à vos pieds et frissonnent dans l'ombre. Comme un frisson de fièvre, à la porte d'un bal, La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal. \'otre face vermeille en deviendrait morose, Kt le soir votre couche aurait un pli de rose. Tremblez, «juand le punch bout dans son cratère ardent. D'égarer vers la porte un coup d'œil imprudent ; Vos ris évoqueraient un fantôme bizarre. Et vous rencontreriez face à face Lazare ()ui, béant à l'odeur, voudrait et n'ose pas Disputer à vos chiens les miettes du repas. Eblouissant les yeux de l'or qui le blasonne, Ouand votre char bondit sur un pont qui résonne, Passez vite, de peur d'entendre jusqu'à vous Monter le bruit que font ceux qui passent dessous. Car voici le moment de la débâcle humaine ; La Morgue va pécher les corps que l'eau promène ; L'égoïsme, en sultan, jouit et règne; il a Des crimes à cacher, et son Bosphore est là...

Il est vrai, quelquefois une plainte légère Blesse la majesté du riche qui digère. Des hommes que la faim moissonne par millions, Kn se comptant des yeux disent : « Si nous voulions ! » Le sanglot devient cri, la douleur se courrouce. Et plus d'une cité regarde la Croix-Rousse.

110 l'hiver

Mais quoi ! n'avez-vous pas des orateurs fervents Qui par un quos ego savent calmer les vents ? Qui, pour le tronc du pauvre avares d'une obole, Daignent lui prodiguer le pain de la parole, Et, comme l'Espagnol, qui montre, en l'agaçant, Son écharpe écarlale au taureau menaçant. Jettent, pour fasciner ses grands yeux en colère, Un lambeau tricolore au tigre populaire ?

Oh! quand donc viendra-t-il ce jour que je rêvais, Tardif réparateur de tant de jours mauvais ; Ce niveau qui selon les écrivains prophètes, Léger et caressant, passera sur les tctes ! « Jamais, dit la raison : le monde se fait vieux : Il ne changera pas; »et dans mon cœur: «Tant mieux, » Ai-je dit bien souvent: au jour de la vengeance Si l'opprimé s'égare, il est absous d'avance. Spartacus ressaisit son glaive souverain. Il va se réveiller le peuple souterrain, Qui paraissant au jour des grandes saturnales De mille noms hideux a souillé nos annales : Truands, mauvais-garçons, bohémiens, pastoureaux, Tombant et renaissant sous le fer des bourreaux. Et les repus voudront enfin pour qu'il s'arrête. Lui tailler une part dans leur gâteau de fête ; Mais lui, beau de vengeance et de rébellion : « A moi toutes les parts : je me nomme lion ! » Alors s'accomplira l'épouvantable scène Qu'Isnard prophétisait au peuple de la Seine. Au rivage désert, les barbares surpris Demanderont où fut ce qu'on nommait Paris.

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Pour efïacer du sol l;i reine tics Sodoines, Que ne déleiulra pas l'ai^'ullle de ses dAmes, La foudre éclatera ; les (juatrc vculs du ciel Sur le terrain fumant feront tî''<^'ler du sel ; El moi, j'applaudirai : ma jeunesse engourdie Se réchaulFera bien à ce grand incendie.

Ainsi je m'égarais à des vœux imprudents, Et j'attisais de pleurs mes ïambes ardents. Je haïssais alors, car la souffrance irrite ; Mais un peu de bonheur ma converti bien vite. Pour que son vers clément pardonne au genre humain. Que faut-il au poète ? un baiser et du pain. Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue ; Mais le siècle d'airain pour d'autres continue, Et des maux fraternels mon cœur est en émoi. Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi. (Jue ta manne en tombant étouffe le blasphème ; Kmpèche de souffrir, puisque tu veux qu'on aime. Pour qu'à tes fils élus, tes fils déshérités Ne lancent plus d'en bas des regards irrités. Aux petits des oiseaux loi qui donnes pâture, Nourris toutes les faims ; à tout dans la nature, (^ue ton hiver soit doux ; et, son règne fini, Le poète et l'oiseau chanteront : « Sois béni ! »

Saiat-MartiD, novembre 1833.

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