‹ Le myosotisChapitre 2 sur 52 · LE GUI DE CHÊNE · texte numérisé non relu

LE GUI DE CHÊNE

C'était le lendemain que les trois Héraclides devaient aller au temple interroger sur le choix dila victime. Ils se préscnlcrent à l'autel comme an combat : intrépides et insouciants. Après les cérémonies d'usage, répétition à peu près exacte de ce que nous avons vu ;« Delphes, un prêtre de Minerve ballotta les noms dans l'urne. Un enfant s'ap[)rocha, les yeux couverts d'un bandeau. Sa main eUlcurait déjà les bords du vase sacré pour en sortir bientôt avec un arrùt de mort... (juand tout à cou[) une voix de femme retentit au seuil du temple.

« Arrêtez! voici la \ictime. »

C'était .Maoaria qui s'avançait lentement vers l'autel ; Macaria pâle et parée, et balançant sur son beau front les bandelettes funèbres. Egyste s'élança vers elle : « Vous ici, ma sœur ! vous m'aviez promis de rester près d'Ixus !

— Ixus ! dit-elle en étouffant un sanjjlot, Ixus est mort !... et maintenant rien ne m'empêche de mourir pour vous. »

Et elle poursuivit sa marche lente vers l'autel.

La foule applaudit, les Héraclides se résignèrent. A cette époque où l'on croyait voir la main des dieux derrière toutes les choses extraordinaires, on attribua naturellement à leur inspiration un dévouement si sublime. Aussi Macaria s'aijenouillat-elle sans obstacle devant l'autel. Elle arrêta d'un geste le fer impatient du sacrificateur, pour jeter son dernier sourire à ses frères ; puis ferma les yeux, entrouvrit le voile qui couvrait son sein...

Et deux minutes après son corps palpitait sur l'autel.

On ne fit qu'un bûcher pour Ixus et Macaria. Et alors, par un prodige ou une illusion qui se répéta plus tard au supplice de notre Jeanne d'Arc, on vit ou Ton crut voir quelque chose qui s'élança des flammes vers la nue avec un doux bruit d'ailes.

Ce qui contribua sans doute à propager celte tradition touchante, c'est qu'après la victoire des Héraclides, victoire payée trop cher pour que les dieux la leur fissent longtemps attendre, les habitants de Mycènes, après avoir inauguré en triomphe la statue d'Hercule au bord des mers, y surprirent un jour deux alcyons dans la peau du lion de Némée.

Et voilà comment passèrent un jour, à travers un siècle antique, les deux plus belles choses de ce monde et de tous les siècles : la Poésie et la Vertu !

T. \ sorius TU.\Nr:îii':

IL V avall une fois, ma sœur, un vilain roi de France, noninié Louis XI, et un gentil dauphin, qu'on appelait (iliarlol, en attendant qu'il s'appelât Charles VIII. D'ordinaire, le vieux roi, superstitieux et niah\do, résrnait, tremblait et soudiail, invisible, à l'ombre des épaisses murailles de son château du Plessis-lès-Tours. Mais, vers le milieu de l'année 1483, il venait de se traîner en pèlerinage à Notre-Dame de Cléry, soutenu par Tristanl'Hermite, son bourreau, Coiclier, son médecin, et François de Paule, son confesseur; car il avait grand' peur, le vieux tyran, des hommes, de la mort et de Dieu. Un souvenir de sang, entre mille, celui de la mort de Jacques d'Armagnac, duc de Nemouis, tourmentait son agonie. Ce grand vassal avait jadis payé de sa tète une tentative de rébellion contre son suzerain. Jusque là c'était justice ; mais le cruel vainqueur avait forcé les trois jeunes enfants du condamné d'assister au supplice de leur père, et depuis longtemps il se repentait devant Dieu de ce luxe de vengeance; il se repentait, dis-je, eî pourtant il ne s'amendait pas. Par une inconséquence

étrange, mais commune à bien des méchants, le remords chez lui n'éveillait pas la pitié, et, dans le moment même où il plaçait en tremblant sa Madone entre lui et le fantôme de Nemours, un des fils innocents du feu duc languissait et mourait dans un cachot du Plessis-lès-Tours.

C'était une demeure terrible et mystérieuse que ce cliàteau : ses vestibules noirs de prêtres, ses cours étincelantes de soldats, ses chapelles toujours ardentes, ses ponts-ievis toujours en émoi, lui donnaient le double aspect d'une citadelle et d'un couvent. On parlait bas et Ton marchait sur la pointe du pied dans ses grandes salles, comme dans un cimetière. Et, en effet, des captifs, par centaines, gémissaient ensevelis dans les souterrains ; ceux-ci pour avoir parlé du roi, ceux-là pour avoir parlé du peuple, les autres enfin, et c'était le plus grand nombre, pour rien. Chaque dalle du château pouvait être regardée comme la pierre funèbre d'un vivant; et c'était là que grandissait, oisif avec un esprit aventureux, seul avec une âme ardente, le dau|)hin Charles, alors dans sa douzième année. Pauvre fils de roi! il cherchait en vain oîi reposer ses veux des horreurs qui l'entouraient. Une forêt verte et fraîche ondoyait au pied du château ; mais les chênes y balançaient moins de glands que de pendus. La Loire serpentait vive et joyeuse à l'horizon ; mais chaque nuit la justice du roi troublait et ensanglantait son cours. Aussi, quand il avait longtemps ébréché son épée vierge aux murailles, longtemps épelé les majuscules rouges et bleues du

l.A SOUHIS IlLANCHE

Jhsirr des ^tn-rres ou du Saint Evangile, l'enfanl rêveur, accoudé à sa l'ent^lre, passait le temps à regarder le beau ciel de Touraine et à chercher dans les loi mes chanjreautos {!<> la nue des armées et des balaillcs.

LU joui- pourtant ses gestes et sa physionomie trahissaient un ennui plus vif et de moins vagues préoccupations. YjAni^ehis de midi tintait déjà, et son repas du malin, composé, sur sa demande, de pâtisseries légères et de sucreries, l'agaçait vainement de ses parfums, et restait intact sur une table <jue le jeune prince frappait du poing avec impatience. 11 se levait par intervalles, béant, haletant d'espérance et d'in(|uiclude, l'oreille au guet, et répétant: « Blanchetle, Planchette, viens donc! le déjeuner fond au soleil, et, si tu tardes encore, les mouches vont manger ta part ! » Et, comme l'oublieux convive ne répondait pas à l'appel, le pauvre amphitryon recommençait à se désoler et à trépigner de plus belle. Tout à coup un léger bruit dans la tapisserie le fit tressaillir; il tourna la tête, poussa un cri, et retomba sur son fauteuil, ivre de joie, et murmurant avec un soupir : « Enfin ! » Vous vous imaginez sans doute, ma sœur, que cette Blanchetle tant désirée était quelque noble dame, sœur ou cousine du jeune prince; détrompez-vous: Blanchetle était tout simplement une petite souris blanche, comme son nom l'indique ; si vive (|u'on eût dit, à la voir trollcr, un rayon de soleil qui glisse ; et si gentille, qu'elle eût trouvé grâce en temps de guerre devant Grippeminaud, Rodilard

et Raminagrobîs, soudards peu délicats, comme vous savez. Charles caressa la jolie visiteuse, il la contempla longtemps avec délices pendant qu'elle grignotait un biscuit dans sa main ; puis, se souvenant qu'il devait à sa dignité de gronder un peu : « Ah ! ça, mademoiselle, dit-il d'un ton plaisamment grave, m'apprendrez-vous enfin ce que je dois penser de votre conduite ? Comment ! on vous traite ici comme une duchesse ! j'ai défendu ma porte à Olivierle-Daim, dont la physionomie et l'allure de chat vous elFarouchent ; Bec-d'Or, mon beau faucon, en est mort de jalousie; et tous les soirs vous me quittez, ingrate, pour courir les champs comme une souris sans aveu ! Et oîi allez-vous de la sorte, sans souci de vos dangers et de mes inquiétudes ? Où allez-vous ? répondez ! je veux le savoir, je le veux ! » L'interrogatoire était pressant, et pourtant, comme vous pensez bien, la pauvre Blanchetle n'y répondit pas ; mais, fixant d'un air triste ses petits yeux intelligents sur ceux de l'enfant grondeur, elle chiffonna les pages d'un évangile entr'ouvert sur la table, et arrêta ses pattes roses sur ces paroles : Visiter les prisonniers. Charles demeura surpris et confus, comme il advient aux présomptueux qui reçoivent une leçon à l'instant même où ils croyaient en donner une ; car plus dune fois il avait entendu raconter des choses étranges sur les habitants souterrains du Plessis-lès-Tours, et plus d'une fois il avait médité un pieux pèlerinage à la prison de ce jeune d'Armagnac dont l'âge et la naissance excitaient plus particulièrement sa curiosité et sa sym-

l.A SOI UIS ULA>CHK

palhlc ; mais la terreur (jue lui inspirait son père l'avait retenu jusqu'alors, et maintenant il se reprochait sa prudence comme un crime. Dès le soir même il résolut île l'expier. (Juclcjues minutes après le couvre-leu, il s'es(piiva de sa tourelle, suivi d'un jeune valet chargé d'une corbeille qui renfermait du pain, du vin et des fruits, et descendit dans une des cours intérieures du château. Une compagnie de la garde écossaise y rôdait au clair de lune le long des murailles. « Qui i'iiw .' cria une voix rauque <'t menaçante. — Charles, dauphin. — On ne passe pas ! » Mais Charles s'approcha de l'oflicier de ronde, et lui souilla deux mots à l'oreille. « S'il en est ainsi, allez, monseigneur ! dit alors le soldat visiblement déconcerté ; allez ! et que Dieu vous protège; car si vous êtes découvert, je suis perdu. » Notre héros employa pour éveiller le gardien des prisons et lever ses scrupules le même moyen avec le même succès. Peut-être, ma sœur, êtes-vous curieuse de connaître les magiques paroles qui, dans la bouche d'un enfant, faisaient baisser les épées et tomber les verrous ; les voici : Le roi est bien malade. Charles avait foi dans cette formule dont il avait souvent éprouvé la toute-puissance : car elle rappelait aux gens du vieux Louis XI, soldats, courtisans, geôlier ou valets, qu'une bouderie d'enfant pouvait se changer tout à coup en une bonne et solide rancune de roi.

Le dauphin et son page, sous la conduite du geôlier, s'aventurèrent, non sans quelque hésitation, sous une voûte humide et sombre, et le long d'un

escalier en spirale dont chaque marche gluante les menaçait d'un faux pas. Tous trois marchaient à la lueur précaire d'une torche de résine, tantôt battue par l'aile aveugle des chauves-souris, tantôt agonisant sous les gouttes d'eau que suait la voûte. Enfin un bruit vague d'abord, mais plus distinct de pas en pas, un bruit de plaintes et de soupirs leur annonça le terme du voyage. Le guide s'éloigna, et Charles recula d'horreur devant le spectacle qu'il avait sous les yeux. Figurez-vous, ma sœur, une cage de fer scellée dans le mur, basse, étroite, où chaque mouvement devait être une douleur, où le sommeil devait être un cauchemar, et dans laquelle gémissait et se tordait un enfant ! Je dis enfant, quoique le duc de Nemours, l'hôte de cette affreuse demeure, atteignît bientôt sa dix-seplicme année ; mais, à le voir si grêle et si pâle, on lui eût supposé douze ans au plus. A peine dans l'adolescence, il avait tant souffert, qu'il émerveillait ses bourreaux par sa tenace longévité, et que le geôlier, dont il recevait la cruche d'eau et le pain noir quotidien, hésitait chaque jour sur le seuil du cachot, se demandant s'il ne vaudrait pas mieux envoyer à sa place le fossoyeur. Le dauphin, pour aborder le prisonnier, chercha de douces paroles, et ne trouva que des larmes. Nemours comprit ce muet salut, et y répondit par un sourire de reconnaissance ; puis tous deux causèrent à travers les barreaux. Quand l'un déclina timidement sa qualité de fils de Louis Xf , l'autre ne put se défendre d'un mouvement de surprise et d'effroi ; mais celle fâcheuse impression ne tint pas

I \ SOI iii> III. v\( HK

longtemps roiiire la paiolo ri la fi<;iire si Iraïu'hes du (laiipliin. Mlranj^xM- ilepuis dix ans aux choses de ce monde, le reclus lil d'.lhord ii sou noble visiteur de naïves <|uestions (|ui rappelaient celles des anachorètes demaiidanl aux rares vova<îeurs dans le dfsert : lîiîtit-on encore des i'ille.s .' rèJèhre-t-on encore des niaridi^es ? loisipi'une circonstance imprévue donna lin tour iH»iiviMu cl plus pupiaiit à la conversation. Un tiers vint se jeter ét(»urdiinent entre nos vieux amis d'une heure, et ce personnai;e mal appris, j'ai honte de l'avouer, ma sœur, n'était autre tpie la commensale du dauphin, la rivale de IJec-d'Or, lUanchelte puiscpi il faut l'appeler |)ar son nom ; passant au travers des grilles à la laveur de sa petite taille, elle escaladait les jambes et les bras enchaînés de Nemours, et pi-odiguait au prisonnier des caresses toutes semblables, sinon plus vives, à celles que le prince avait obtenues le jour même. « Tiens! vous connaissez Blanchette ! dit Charles surpris et piqué. — Si je la connais ! répondit Nemours ; depuis dix ans c'est ma souris à moi, c'est mon amie, c'est ma sœur. — L'ingrate ! ce malin encore elle partageait au château les biscuits de mon déjeuner. — Depuis dix ans, monseigneur, elle vient dans mon cachot partager mon pain noir. — Jour-de-Dieu ! murmura le jeune prince... » Mais sa colère enfantine s'évanouit devant un sourire malicieux de Nemours. « Je crois, monseigneur, dit le jeune duc, f[ue vous me feriez volontiers 1 honneur de rompre une lance avec moi pour les beaux yeux d'une souris. Il m'est impossible en ce moment de répondre

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au cartel: voyez!... » El il soulevait aux yeux de son rival ses bras qui pliaient sous les chaînes. Alors s'émut un débat original et touchant entre le fils de Louis XI et le prisonnier de Louis XI, chacun d'eux prétendant surpasser l'autre en malheur : l'un faisant toucher à son adversaire les parois humides et les barreaux épais de sa prison, l'autre peignant l'atmosphère d'ennui et la chaîne vivante de courtisans et d'espions dont le poids l'étouffait ; l'un montrant son corps torturé, l'autre son cœur saignant, et tous deux terminant leur plaidoyer par la même conclusion : « Tu vois bien, Nemours, — vous voyez bien, monseigneur, — que j'ai besoin de Blanchette pour m'aider à vivre et à souffrir. » Après une discussion longue et stérile, ils finirent par où ils auraient dû commencer : ils convinrent de prendre l'objet même du débat pour arbitre. « Voyons, mademoiselle, dit le dauphin à Blanchette, déclarez franchement auquel de nous deux vous désirez appartenir. » Et soudain vous eussiez vu la petite souris aller de l'un à l'autre avec force gentillesses, puis s'arrêter entre eux en les regardant tour à tour avec ses petits yeux brillants qui semblaient dire : A tous deux, mes enfants !

Ici, ma sœur, j'éprouve le besoin d'un aveu que j'avais différé jusqu'à présent dans l'intérêt dramatique de mon récit. L'esprit, le bon cœur et les manières de Blanchette vous étonnent sans doute, et je le conçois ; car moi-même, qui eus autrefois mainte occasion d'étudier de près le peuple intéressant des souris, jamais, je l'avoue, je n'ai rien

LA SOl'RIS nLANCHF.

or.

observé de semblable. Il est donc urj;ent de le dire : Blanchelte n'avait d'imt> soui-is que la (orme, Hlanohette clail une fée! Les historiens du temps, il est vrai, n'ont rien dit de cette métamorphose ; mais je puis vous en garantir l'authenticité, el de plus vous en révéler les causes secrètes, sur la loi de certain manuscrit gros et gras de science, qui m'est échu pour lot dans l'héritage de ma grand'tante. Des rals bibliophiles en ont mangé les trois quarts, les vers l'ont illiistn' de broderies à jour, et ce n'est pas sans peine, je vous jure, que je suis parvenu à déchilirer et à traduire pour vous, de la langue romane en français moderne, le cha[)itre suivant, intitulé: Comme quoi la Fée des Pleurs fut chani^ée en blanche sourette.

Un jour, joui- de printemps et de nouvelle lune, il se fit un grand mouvement dans le royaume <les fées. Les sylphides s'éveillaient avant l'aurore pour se parfumer avec la poussière des lis ; les ondines cherchaient pour se mirer l'endroit le plus <lair de leur fontaine ; les dames des bois oubliaient d'agacer et d'égarer les voyageurs pour se couronner de violettes et d'anémones; car toutes étaient conviées à une grande fête que donnait le soir même la reine des fées à son peuple. A l'heure convenue, comme vous le pensez bien, ces dames arrivèrent en foule, exactes et empressées, chacune voyageant à sa manière : l'une dans une conque de saphyr attelée de papillons ; l'autre dans une feuille <le rose emportée par le vent; d'autres enfin, et ce fut le plus grand nombre, chevauchant en croupe,

tout bonnement, comme de simples reines, avec un chevalier de la Table-Ronde. Une seule manquait au rendez-vous. Dès le matin, l'une des suivantes de la reine, Angélina, surnommée la Fée des Pleurs à cause de sa pitié vigilante pour toutes les infortunes, était sortie furtivement du palais. L'organe de l'ouïe, chez elle plus délicat encore que chez ce fameux géant Fine-Oreille qui entendait lever le hlé, dit l'histoire, lui faisait distinguer de loin les plus timides palpitations des cœurs soufiraiils, et jamais un appel de cette nature ne l'avait jusqu'alors trouvée sourde ou négligente. Or, des ciis plaintifs, des cris d'enfant l'avaient éveillée en sursaut, et soudain elle s'était dirigée vers l'endroit d'où venait le bruit : les cheveux au vent, vêtue d'une robe flottante or et azur, tenant à la main la baguette d'ivoire, marque de sa puissance, et voltigeant [)lutôt qu'elle ne marchait sur la pointe des gazons et des fleurs. Elle avait adopté cette allure, de peur, disait-elle à ceux qui s'en étonnaient, de mouiller ses brodequins dans la rosée, mais en effet parce qu'elle craignait d'écraser ou de blesser par mégarde la cigale qui chante dans le sillon, et le lézard qui frétille au soleil; car elle était si prodigue de soins et d'amour, la bonne fée! qu'elle en répandait sur les plus humbles créatures de Dieu. Après avoir marché longtemps de la sorte, elle s'arrêta enfin devant une petite cabane sur la lisière d'une forêt. Il serait inutile de vous en faire la description, ma sœur, car je soupçonne fort que vous avez eu comme moi le bonheur d'y faire plus d'un vovagc en compagnie de l'enchan-

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tt'iir l'onaull. Vous croyiv, la rfcoiinailit', cl vous ne vous trompez pas : cetle cabane de bûcheron est bien celle «.lu Petit Poucet. Ce ^rand pei-sotuiage historique ('-tait alors bien jeune, et ne pichidail pas encore au rôle important qu'il joua depuis dans le monde. C'était lui. c'étaient ses frères dont les plaintes avaient éveillé Anj^élina. Leurs parents, occupés au loin dans la forêt, v avaient passé la nuit pour être prêts au trav.iil tlés l'aurore, et, ne les V(»yant pas revenir à l'heure accoutumée, la jeune famille avait eu >j;rand'peur.

La visite de la fée, que ces j)auvres enfants connaissaient déjà, ramena poui- (jucUjue temps la paix et la joie dans la cabane. A la chute du jour, Angélina se souvint que la fête allait commencer, et voulut partir ; mais tous, rendus familiers par sa complaisance, la rappelaient et la retenaient à l'envi, qui par un pan de sa robe, qui par une tresse de ses cheveux, qui par le bout de sa baguette magique ; et la bonne fée résistait un peu d'abord, puis souriait et cédait. Cependant un grillon, venu on ne sait comment du palais des fées flui-même en était une peut-être', se mit à crier dans l'àtre : « A table, Angélina ! le prince ChaniKint vient d'arriver, on n'attend plus personne, et le banquet solennel commence : on verra figurer au dessert les nclles et les noisettes dont le prince Myrtil a fait l'autre jour hommage à la reine. A table ! à table ! car, de mémoire de grillon, jamais on ne vit plus beau festin. »

Puis voihi qu'un paj)illon du soir vint danser autour

de la lampe en répétant: « Au bal, Angélina ! la salle est déjà pleine d'harmonie et de lumière, j'ai failli tout à l'heure m'y brûler les ailes à certaine lampe merveilleuse qu'un beau jeune homme vient d'apporter d'Arabie. Au bal ! au bal ! car, de mémoire de phalène, jamais on ne vit plus brillante soirée. »

Et Angélina voulait partir ; mais les enfants la retenaient avec des cris et des pleurs. « Oh ! ne nous quittez pas encore, disaient-ils; et que deviendrons-nous, bon Dieu ! seuls, la nuit, quand la lampe s'éteindra, quand le loup montrera ses grands yeux à travers les lentes de la porte, et que nous entendrons dans la clairière siffler les vents et les voleurs ? »

Et la bonne fée souriait et cédait toujours ; mais enfin les esprits de l'air, troublés, lui apportèrent à la hâte les sons d'une voix tonnante : « Angélina ! Angélina ! » C'était la reine des fées qui l'appelait, irritée d'une si longue absence. Epouvantée, Angélina se débarrassa des petites mains qui l'enchaînaient et sortit. Trop vile, hélas! car, dans son trouble, elle oublia sa baguette, dont le plus jeune des enfants s'était fait, sans songer à mal, un hochet dans son berceau. Or, vous saurez, ma sœur, qu'une fée qui perd sa baguette est une fée perdue. La pauvre Angélina ne s'aperçut de son malheur qu'à l'explosion de murmures qui salua son retour au palais ; car ce fut un grand scandale pour toutes les fées, et une grande joie pour les vieilles, enchantées d'humilier enfin une compagne dont les charmes

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