LA SŒUR DU TASSE
Son œil ardent de foi m'ordonne d'espérer.
Oh ! le siècle entendra les chants que je lui livre ;
Il n'aura pas ouvert ma tombe avant mon livre :
Ce livre, proclamant votre sainte amitié,
D'un avenir conquis vous promet la moitié ;
El quand, sur nos tombeaux, relu par des voix tendres,
Voix de sœurs ou d'amants, il remùra nos cendres.
Nos spectres enlacés voltigeront près d'eux ;
Nous ne ferons, ma sœur, qu'une gloire à nous deux ! »
La gloire !... en répétant ce mot vide et sonore,
Il sourit de pitié ; puis, d'espérance encore ;
Il s'endormit, rêvant bonheur et gloire, mais
L'une arriva bien tard, l'autre ne vint jamais.
Quand il revit Sorrente, et, sur la plage verte,
La villa tant aimée, il la trouva déserte.
Au vent de ses destins, alors de cour en cour.
De prison en prison il tomba; puis, un jour,
Le pauvre fou sentit, dans la ville papale,
Une douche de fleurs inonder son front pâle.
« Pour qui donc cette pompe et ce peuple à genoux?»
Disait-il, et chacun lui répondait : « Pour vous !
Pour vous Rome est en fête, et son prince en étole
Avec les saintes clés ouvre le Capitole ;
Pour vous il s'illumine, et ses joyeux échos
Chantent comme ils chantaient sur les pas des héros :
(]ar vous avez tenté des conquêtes plus rares,
() poète, et comme eux triomphé des barbares ;
Car d'un laurier rival vous êtes possesseur :
Voyez... — Hélas ! dit-il, je ne vois pas ma sœur! »
L'ISOLIÙMENT
ÉLÉGIE A Madame Dondey-Diipré.
DE mon riclie avenir vous voilà créancière, Madame : (|uand l'oubli me jetait sa poussière, Sur moi, poète obscur, l'autre jour en passant, Vous laissâtes tomber un mot compatissant, Un mot, voilà tout... Mais, <juand vous fûtes passée, Cette parole d'or, oh ! je l'ai ramassée, J'ai caché dans mon sein ma relique, et depuis, Je la porte les jours, je la baise les nuits. Si ma reconnaissance avec délire éclate. Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte, Madame, pardonnez, c'est que voilà deux ans (Et deux ans à porter tout seul sont bien pesants !) ()u'aux tourments de mon cœur nul cœur ne s'associe, Kt j'avais oublié comment on remercie.
J'ai supporté deux ans le mépris et la faim Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin. Je disais, résigné : « Lorsque Dieu fait un homme. De ses bonheurs futurs il lui compte la somme :
126 l'isolement
«i Prends, lui dit-il. et marche! » et moi, dès le départ, Prodigue voyageur, j'ai dévoré ma part. »
Enfant, j'ai vu passer dans ma vague mémoire Des prêtres qui chantaient sur une bière noire ; A travers les sanglots, de moment eu moment. Un nom cher m arrivait... Mais ce souvenir ment; Car de l'école à peine eus-je franchi les grilles, Que je tombai joyeux aux bras de deux familles ; Moi qui la veille, hélas ! rêvant un autre accueil. Me croyais orphelin sur la loi d'un cercueil.
Mon cœur, ivre à sei^e ans de volupté céleste.
S emplit d un chaste amour dont le parfum lui reste.
J ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court...
L'ange qui me berçait trouva le fardeau lourd,
Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaii'e,
Me laissa retomber tout meurtri sur la terre,
Où depuis mon regard dans l'horizon lointain
Plongeait sans voir venir le bon Samaritain.
Je veux bien acquitter mes dettes amassées,
Et payer en douleurs mes délices passées,
Dieu ! mais puisque ta loi défend de murmurer,
Fais-nous donc des tourments que l'on puisse endurer !
La Pauvreté nest pas l'hôte que je redoute :
Je l'aime, c'est ma sœur; la Faim, sans qu'il en coûte
Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons,
Entre et s'assied chez moi, car nous nous connaissons.
Je n ai pas convoité sur mon lit d'agonie
L'or du voisin qui sonne avec tant d'ironie :
Ce qu'il me faut à moi, ce n'est pas seulement
l'isolemext 127
Le vin de la vendange et le pain de froment ;
Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre
Le pain qui nourrit i'àme et le vin qui l'enivre :
L'amour!... Et je suis seul, déjà seul, quand j'entends
Frémir encor l'airain qui m'a sonné vingt ans !
la fatigue m'endort et le besoin m'éveille
>ans qu'un souhait ami caresse mon oreille.
Quand j'allais au printemps chercher dans vos jardins
Ln sentier vierge encor du pied des citadins,
Sur mon cœur solitaire et qu'un vague amour tue
J'ai pressé bien souvent un socle de statue,
Et, miracle du ciel 1 bien souvent j'ai cru voir
La froide Galatée en mes bras s'émouvoir,
Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière,
Voir des souris éclos de ses lèvres de pierre :
Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d émoi.
Les cœurs vivants restaient pétrifiés pour moi !
Oh ! voilà le tourment auquel rien n'habitue. Qui dévore les nuits et les jours, et qui tue. Ce supplice inouï, quand je vous le nommais. Vous ne compreniez pas : ne comprenez jamais, Madame !... Au grand désert de votre capitale, L'homme seul, voyez-vous, c'est l'antique Tantale ; <"'est le serpent coupé, vivace et bondissant. Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent; C'est l'homme enseveli tout vivant dans la tombe, <^ui se réveille au bruit de la terre qui tombe, Et, hurlant des appels que le ver entend seul, .Se débat convulsif dans les plis du linceul.
1 28 l'isolement
Mais au bonheur, après cette agonie amère,
Vous m'avez fait renaître, et vous êtes ma mère.
Pour me guérir enfin du coup qui m'étourdit.
Il ne fallait qu'un mot : ce mot, vous l'avez dit.
Et tout à coup voyez comme le charme opère :
« Courage ! » et je suis fort : « Espérance ! » et j'espère
Kt d'un sommeil fiévreux je me réveille sain,
Honteux de ne pouvoir payer le médecin.
Oh ! patience ! un jour j'acquitterai ma dette ;
J'ignore quel sera mon destin de poète :
Dois-je, tendant ma coupe à l'Amour échanson,
J)e l'écume qui tombe arroser la chanson ;
Phalène qui tournoie à l'éclair d'une épée,
Irai-je dans le sang picorer l'épopée,
(Cueillir la blanche idylle en fleur dans le hameau,
Ou du saule pleureur effeuiller un rameau ?
Je doute encore ; mais cette moisson de gloire,
Vous l'aurez fait éclore, et j'ai longue mémoire.
Et, de mon frais butin parfumant vos genoux,
« Prenez, dirai-je alors : tout cela, c'est à vous 1... »