‹ Le myosotisChapitre 4 sur 52 · I.A SOrilIS lU.ANClIli · texte numérisé non relu

I.A SOrilIS lU.ANClIli

poursiilvii \c ilaii[)luii en se iVappaiU le fronl de l'index, tlepuis lonjjlemps j'ai mon projet là. D'abord j irai compiérir l'Italie : l'italif, vois-tu Nemours, c'est un pays merveilleux, où les rues sont pleines de musitjue, les buissons couverts d'oranges, et où il y a autant d'é<;lises que de maisons. Je garderai l'Italie pour moi ; puis j'irai prendre en passant Constantinopic pour mon ami André Paléologue ; et enfin, avec l'aide de Dieu, je compte bien délivrer le Saint-Sé[)uleie.

— Et après ? dit malignement le jeune duc. — Dame! après... après... répéta l'ignorant dauphin, quelque peu embarrassé, j'aurai le temps peut-être de con(juêter encore d'autres royaumes, s'il y en a. — Et le soin de votre gloire vous fera-t-il négliger votre peuple? ne (erez-vous rien pour lui, monseigneur? — Si vraiment! et d'abord, avant de partir, je donnerai Olivier et Tristan au diable, s'il en veut; je supprimerai les bourreaux. »

Et comme Blanchette, à ces mots, frétillait plus joyeuse et plus caressante que jamais: « Je ferai, poursuivil-il gaîment, quelque chose aussi pour loi, Blanchette : je supprimerai les chats. »

Tous deux éclatèrent de rire à cette saillie ; mais leur accès de pétulante gaîté n'eut que la durée d'un éclair. Ils s'arrêtèrent tout à coup, et se regardèrent avec épouvante ; car il leur avait semblé que d'autres éclats de rire, trop différents des leurs pour en être un écho, retentissaient à côté d'eux dans l'ombre... Ils finirent néanmoins par se rassurer.

« Espérance et courage ! » dit alors le dauphin au

jeune duc en lui tendant la main en signe d'adieu. Le pauvre captif se souleva pour saisir et presser cette main consolante; mais ses membres, engourdis par une longue torture, servirent mal son pieux désir. Il poussa un cri de douleur, et retomba sur son escabeau: « Mon Dieu! quand donc serai-je roi ? » ne put s'empêcher de dire le jeune prince ému jusqu'aux larmes.

« Bientôt, Dieu le veuille! dit Nemours. — Jamais! » répliqua un troisième interlocuteur, jusqu'alors invisible. Et Louis XI parut, puis Tristan, puis Coictier, et quelques autres familiers du vieux roi. A la lueur d'une lanterne qu'un d'eux avait tenue jusqu'alors cachée sous son manteau, le dauphin put voir le terrible vieillard s'avancer à pas lents, comme un spectre, en murmurant ces mots, entrecoupés par une toux opiniâtre. « Ah! galant damoiseau, tu fais de mon vivant les doux yeux à ma couronne!... Ah ! fds pieux et prévoyant, tu songes d'avance à mes funérailles !... Misérable ! ton épée ! » Un accès de toux, plus violent que les autres, l'interrompit. Charles ne fit aucune résistance ; seulement il repoussa, par un geste d'indignation, Tristan qui s'avançait pour le désarmer, et remit de lui-même son épée à l'un des gentilshommes présents. Bientôt, sur un signe du roi, il disparut, entraîné par des gardes. Louis XI, avant de quitter le souterrain, jeta un regard plein de haine sur la cage de sa victime, puis, se penchant vers son compère Tristan, lui glissa quelques mots dans l'oreille.

« J'entends, répondit le bourreau ; il faut en finir :

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comptez sur moi ; des et* sctir à minuit... » l'!t, complétant par la pantomime le sens d'une phrase déjà trop claire, il frappait sa main j,'auche du revers de la droite. Puis le cortène s'éloi<îna, et, au milieu du bruit décroissant des pas, INemours put distinguer lonj^lemps encore la voix du despote moribond qui toussait, «grondait, et crachait des arrêts de mort avec ses dernières dents.

Pauvre Nemours ! ce doux rayon du ciel ([u'on nomme l'espérance n'avait donc glissé dans son cachot que pour lui en faire paraîti'c ensuite l'obscurité plus profonde ! « Avoir seize ans, pensait-il, un frère comme le dauphin (iharles, un<' sonir comme Blanchettc, et mourir ! » lu, dans chaque son vague et lointain de la grosse horloge du château qui lui mesurait ses dernières heures, il croyait distinguer ces mots : Mourir, il faut mourir !

En eOet, le long escalier en spirale, qui conduisait au souterrain, retentit bientôt sous des pas précipités. Un ruban de lumière, échappé sans doute à la lanterne des bourreaux, tapissa le seuil de la porte. Alors le condamné, sentant bien que son heure était venue, mit précipitamment à terre la souris-fée qu'il tenait pressée sur son cœur. « Adieu, ma sourette, dit-il, sauve-toi vite, et cache-toi bien : ils te tueraient aussi. » Cependant le bruit redoubla par degrés, le ruban de lumière s'élargit, la porte roula sur ses gonds ; et alors, croyant voir déjà se dessiner gigantesque sur le mur la silhouette de Tristan, Nemours joignit les mains, ferma les yeux, recommanda pour la dernière fois son âme à Dieu, et attendit... Il n'attendit pas longtemps. j

« Duc de Nemours, dit une voix douce et bien connue, vous êtes libre. »

Le captif tressaillit à ces zuols, hasarda timidement un regard autour de lui, et crut rêver : Charles était là, non plus timide, contraint, abattu comme la veille, mais calme, grave, parlant et marchant en maître, déjà mûri et grandi par une heure de royauté. De nobles dames l'entouraient, contemplant le jeune prisonnier dans sa cage, avec des sourires et des pleurs ; puis les gentilshommes qui, devant cet outrage à l'enfance, chose sacrée pour la chevalerie, tourmentaient de la main, par un mouvement convulsif d'indignation, le pommeau de leur épée, et enfin des varlets, des pages, des écuyers en foule, portant des flambeaux, et agitant aux cris de: Vive le roi ! leurs toques de velours empanachées.

« Oui, poursuivit Charles VIII, le ciel, depuis une heure, m'a fait orphelin et roi. Nemours, pardonnez à mon père, et priez Dieu pour son âme. » Puis se tournant vers sa suite : « Qu'on abatte cette cage à l'instant, et qu'on en jette les débris à la Loire ; car il n'en doit rester ni vestige ni souvenir. »

Les ouvriers, mandes d'avance, se mirent à l'œuvre avec ardeur; mais, ô surprise ! la lime s'édentait aux barreaux sans y mordre, et la pierre dans la(|uelle ils étaient scellés, inébranlable, ne répondait aux coups de marteau que par un bruit sourd et moqueur.

« Sire, dit un vieux moine en hochant la tête, tous les efforts humains seraient impuissants à exécuter vos ordres ; car, ajouta-t-il en montrant la cage,

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ceci n'est pas œuvre luiruaiiie. J'ai ouï iliie (|u'uii Bohémien, sorcier comme ils le sont tous, bàlit cette cage autrefois, afin de se racheter de la potence. Il laudiait, pour la renvciser aujourd'iuii, la baj^uette d'une fée (mais il n'existe plus guère de fées que je sache), ou bien encore la main infernale qui l'a construite ; mais depuis longtemps le Bohémien a disparu.

— Qu'on cherche cet homme et (|u'on l'amène, dit le roi. A qui le découvrira honneurs et largesses ! un diamant de ma couronne s'il est noble ; son [icsant d'or si c'est un vilain ! » Kt d'un geste il congédia son brillant cortège.

Les deux amis, demeurés seuls, sauf quelques pages qui veillaient sur eux à distance, se regardèrent silencieux. Une inquiétude terrible, et qu'ils n'osaient se communiquer, faisait battre leurs cœurs à l'unisson. « Si l'ouvrier magique était mort, pensaient-ils, si la cage enchantée ne s'ouvrait plus ! » Kt ils pleuraient; et chose étrange! Blanchelte, pour la première fois, semblait ne pas s'émouvoir de leurs larmes. C'est qu'une préoccupation bien vive et bien naturelle l'agitait alors. Vous vous rappelez, ma sœur, que la métamorphose expiatoire devait durer cent ans. Or il y avait, au moment dont nous parlons, 99 ans 364 jours 23 heures et 59 minutes qu'Angélina était devenue Blanchette. L'horloge de Plessis-lès-Tours s'ébranla pour sonner une heure. El voilà qu'aussitôt le sombre et fétide souterrain s'emplit de parfums et de lumière, laçage de fer s'émut d'un bloc comme un décor théâtral

de nos jours, et s'abîma Dieu sait où... sans

doute dans l'enfer qui avait inspiré l'architecte inconnu. Les orphelins épouvantés crurent que la foudre venait d'éclater dans la prison. « Blanchette, Blanchette ! où es-tu ? s'écrièrent-ils, tremblant pour l'existence de leur sœur adoptive. — Me voici, mes enfants, répondit une voix douce au-dessus de leurs têtes. » Alors, levant les yeux, ils aperçurent, ébahis, Angélina dans son costume de fée, debout sur le piédestal d'un nuage, et tenant à la main sa baguette reconquise. « N'ayez pas peur, enfants, poursuivitelle : c'est moi que vous appeliez Blanchette ; mes compagnes m'appellent la Fée des Pleurs... Les vôtres viennent de tarir, et ma mission près de vous est accomplie... Adieu ! »

Le petit duc et le petit roi, comme jadis les enfants du bûcheron, répétaient en joignant les mains : w Bonne petite fée ! ne nous abandonnez pas encore ! — Il le faut, répliqua-t-elle d'un air grave ; vous n'avez plus besoin de consolations, vous, et l'on en réclame ailleurs. J'entends près d'ici une petite mendiante dont les sanglots m'appellent, et j'y cours... Adieu, sire, adieu monseigneur. »

Elle dit, et disparut dans un éclair.

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