‹ Le myosotis. Poésies inéditesChapitre 13 sur 108 · DIOGENE · texte numérisé non relu

DIOGENE

Où, comme Adamastor debout sur un écueil, Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil. J'ai visité Paris, Paris, sol plus aride Au malheur suppliant que les rocs de Tauride ; Où l'air manque au génie à son premier essor; Où les auteurs naissants, cahotés par le sort, Trébuchant à la fin, pour dernière secousse. Sur le bord de la tombe où disparut Escousse, N'ont plus, en s'abordant, qu'un salut à s'offrir, Le salut monacale « Frères, il faut mourir! »

Mon doux pays, alors, me souriait en rêves. Comme à Jean-Jacque enfant son beau lac et ses grèves ; Je revoyais Provins et ses coteaux aimés. De tant de souvenirs, de tant de fleurs semés; Son dôme occidental, dont chaque soir le faîte S'illumine au soleil comme pour une fête ; Sa tour, dont le lichen crevasse le granit. Où la guerre tonnait, où l'oiseau fait son nid : Géants contemporains qui, le front dans la nue. Se parlent tête à tête une langue inconnue ; Médailles des Césars ou des rois. Sphinx jumeaux Qui jettent aux passants des énigmes sans mots...

Pour semer de mes vers un sol vivace en friche, J'ai choisi Seine-et-Marne, et mon domaine est riche : C'est Meaux, d'où les éclairs de l'aigle gallican Effrayaient le hibou qui règne au Vatican ; Provins, docte ruine où l'histoire s'épelle ;

La cité d'Amyot, veuve de Lachapelle :

Fontainebleau qui dort à l'ombre de ses bois, Où ne résonnent plus le cor et les abois, Et montre avec orgueil, dans ses cours féodales, Le pied de l'Empereur imprimé sur les dalles.

Sur les partis heurtés j'aurai les yeux ouverts, Et leur choc trouvera de l'écho dans mes vers. La marotte n'est pas mon attribut unique : Je mentirai souvent à mon titre cynique; Souvent j'exhumerai quelque vieux fabliau ; Mon journal poétique, au dernier folio, Pour le lecteur suant d'une longue tirade. Sèmera des couplets en guise de charade; Mais, épique ou badin, mon vers précipité Chantera toujours Dieu, l'Amour, la Liberté!

La Liberté surtout ! Ce nom plein d'harmonie Sur mes lèvres de feu n'est pas une ironie; Car je l'ai confessé, non tout bas, à huis clos, Dans des refrains qu'on jette à des murs sans échos ; Non comme l'orateur du banquet populaire, Dont la flamme du punch attise la colère ; Comme un bouffon de club dans ses parades; non Mais les pieds dans le sang, en face du canon 1 Quand une diète armée, en trois jours de séance, Sous les poignards d'un roi votait sa déchéance ; Quand, pour sauver l'État et changer son destin. Des balles remplaçaient les boules du scrutin,

Et que, de tous côtés, les villes du royaume Envoyaient des élus à ce grand Jeu de Paume, Pour mes concitoyens j'opinais sans mandat, Et Provins eut aussi son député-soldat.

Pour glaner des sujets, si nos temps sont arides,

Ma muse fouillera dans les éphémérides ;

Sur chaque anniversaire ou de joie ou de deuil,

Je trouverai le temps de glisser un coup d'œil;

Quand sur nos boulevards le vent d'automne pleure.

Je veux y méditer une élégie, à l'heure,

A l'heure même où, purs de crainte et de remord,

Les Girondins martyrs chantaient leur chant de mort ;

Et sans doute le mien remûra l'auditoire,

Car notre nom se mêle à leur funèbre histoire :

C'est parmi nos aïeux, c'est à notre foyer

Que le bourreau jaloux redemanda Boyer !

J'ai médité longtemps ces noms que je murmure ; Qja'il me vienne un public : ma poésie est mûre. Prêtez-moi donc secours, habitants riverains Du sol qu'ont baptisé les deux fleuves parrains ; Souffrirons-nous toujours que le proverbe rie Des talents champenois comme des vins de Brie? Diogène aux railleurs porte un défi mortel : Frères, j'attends vos noms pour signer le cartel.

L'IlsLCE'hLTHE

(19 juillet 1833)

L^ANs ces bois, où souvent une muse chérie S'est révélée à moi comme une autre Égérie, Hier, épouvanté, je vis à l'horizon Un hameau bien connu fumer comme un tison, Et j'osai blasphémer ; « Oh ! si j'étais l'Archange Que Dieu fait voyager dans nos chemins de fange, Le visiteur sanglant que, pour sauver les siens, Il envoya heurter aux seuils égyptiens,

LINCENDIE 45

Du moins je choisirais avec intelligence

La place où doit frapper le glaive de vengeance,

Et je respecterais le seuil patriarcal

Dont le poteau reçut le baptême pascal.

Oui, j'irais foudroyer, dans ma sainte colère,

Les nouveaux Balthazars que l'Europe tolère,

Et brûlant leurs palais de mes ailes de feu,

J'y graverais ces mots : « Tyrans, il est un Dieu ! »

Mais si je rencontrais, errant de plage en plage,

Dans un désert en fleurs l'oasis d'un village.

Où, du travail des jours se délassant le soir-.

Les vierges vont danser et les vieillards s'asseoir.

Tribu qu'un long soleil vit marcher haletante.

Et qui, trouvant enfin où déployer sa tente.

Respire la fraîcheur sous le figuier des puits,

Je leur dirais : « Enflmts, paix et courage, » et puis,

De peur d'en égarer sur eux les étincelles,

Je passerais bien vite en repliant mes ailes. »

Mais l'Ange fut aveugle, et le hameau détruit!

O Fontaine-Riante ! il passait, chaque nuit.

Dans tes chemins obscurs, tout noirs de graminées,

Des brodequins furtifs, des jambes avinées;

Chaque brise envoyait à tes échos dormants

Des refrains de buveurs et des soupirs d'amants ;

Tu chômais une fête éternelle et paisible,

Et dans le fond des bois ton orchestre invisible

Semblait au voyageur, épiant chaque son, Un nid mélodieux caché dans un buisson.

Embaume de tes fleurs la jeune fille morte, O muse ! Elle a passé dans l'ombre ; mais qu'importe ? Quand un tourbillon gronde et ravage, souvent, Dédaigneux des palais qui croulent à sa vue. Le poète rêveur suit des yeux dans la nue La feuille qui tournoie au vent.

Quand ses pas cadencés foulaient la molle arène, La veille encor, du bal on la saluait reine : Elle entraînait les cœurs dans son joyeux essor; Mais tout sceptre est fragile, et les Parques moroses Foulent d'un pied jaloux les couronnes de roses. Comme les diadèmes d'or.

Nul pressentiment froid n'a glacé son épaule; Elle ne chanta pas la romance du saule, Comme Desdemona sur sa couche d'hymen : Non, dans ses souvenirs s'endormant satisfaite. Aux voluptés du bal, à sa robe de fête. Elle semblait dire : « A demain. »

L'espérance et l'amour l'agitaient : douces fièvres 1 Les syllabes d'un nom s'échappaient de ses lèvres. Quand tout à coup, du seuil qu'il venait d'embraser, Le feu, comme Othello, bondissant sur sa couche. Interrompit le mot commencé par sa bouche. Et l'étouffa dans un baiser.

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