L INCENDIE
Sur vos seins fraternels, sillonnés par la flamme, Les roses de l'honneur pleuvraient comme un dictame.
Aux malheureux chassés de leurs toits en débris,
Hélas! ouvrons du moins nos foyers pour abris;
Ne laissons pas, semblable au voyageur biblique.
Le pèlerin gémir dans la place publique.
Riches, dont l'existence est un banquet sans fin,
C'est à vous de jeter à leur soif, à leur faim,
Les miettes du gâteau que votre main découpe,
L'écume du nectar débordant de la coupe.
Je ne vous dirai pas, dans mon style inspiré,
Que le Christ mendiant pleure, transfiguré ;
Je ne vous dirai pas : « Pour que Dieu vous pardonne,
Donnez, car c'est à lui que la charité donne.
Au suppliant qui frappe, ouvrez, car le grillon
Est propice au foyer, la cigale au sillon ;
Car le bonheur sourit aux toits que l'hirondelle
Réjouit de ses chants et caresse à coups d'aile... »
Hélas ! dans tous les cœurs la vieille foi s'endort,
Sur les autels déserts on a mis le Veau d'Or,
L'Évangile moisit dans la bibliothèque.
Sur la Terre Promise on refuse hypothèque;
Le Télégraphe seul est l'astre officiel
Que les regards dévots interrogent au ciel.
Je dirai seulement : « Donnez, pour que la foule
Oublie, en le baisant, que votre pied la foule;
Pour que votre or, sué par tant de malheureux.
Étouffe leurs soupirs en retombant sur eux ;
Pour que votre Pactole, utile dans sa course, Fasse, comme le Nil, perdre des yeux sa source, Et pour que le passant vous tende un jour la main. Si votre char doré se brisait en chemin. Donnez, car, agitant des torches funéraires, Babœuf ressuscité prêche des lois agraires. Le sol volcanisé fermente, et, comme Dieu, La Raison vous dira : « L'aumône éteint le feu. »
Pour moi, Lazaroni, jouet de la fortune, Qui me chauffe au soleil et dors au clair de lune, Moi, qui n'ai pour tout bien, comme un gueux espagnol. Que mes chants, ma guitare, un beau ciel, un beau sol. Je n'ai pu leur jeter l'obole qui me manque ; Mais je quête en leur nom : sans puiser à la Banque, Mon portefeuille est riche, et de ses plis ouverts J'ai secoué sur eux mes seuls trésors : Des Vers.