‹ Le myosotis. Poésies inéditesChapitre 46 sur 108 · LA SŒUR DU TASSE · texte numérisé non relu

LA SŒUR DU TASSE

Il brille, et tout s'en va : les preux, Clorinde, Armide, Les armes, les drapeaux, les palmiers, tout enfin, Tout ; il ne reste là qu'un poète et la Faim!...

« Oh! Sorrente, Sorrente ! et, sur la plage verte. Une blanche villa que le pampre a couverte; Un banc sous l'oranger d'où tombe la fraîcheur, Et là nos entretiens si doux que le pêcheur S'écriait, quand le son en frappait son oreille : « Longue nuit, longs amours aux époux de la veille ! »

« La Fièvre n'osait plus s'asseoir à mon chevet ; Même avant la douleur le remède arrivait ; Vous jugiez mes travaux, querelliez ma paresse ; Et toujours sur mon front pendait une caresse. Souvent mon cœur, saisi d'un prophétique émoi, Me révélait quelqu'un debout derrière moi ; Puis sur mes yeux tombait une main enfantine, Puis, entre deux baisers, on me disait : « Devine ! » Je devinais toujours : des parfums inconnus Annonçaient aux païens l'invisible Vénus. Ainsi, quand un nuage à mes yeux vous dérobe. De vos cheveux bouclés, des plis de votre robe, Je ne sais quel parfum d'une exquise douceur Se répand et m'enivre, et vous trahit, ma sœur!

« Aussi, j'ai bien souvent frémi d'un doute étrange, Et, les yeux sur vos yeux, dit : « Est-ce pas un ange ? « Pendant que je suivais là-bas un paladin,

« Le deuil sur la maison est-il tombé soudain? « Derrière moi, sans bruit, la vieille Alix a-t-clle « Dans un linceul furtif cousu ma sœur mortelle? « Et, pour tromper mon cœur, cet ange au front si beau « Daigna-t-il emprunter un nom sur un tombeau? »

« Des bienfaits prodigués par votre amour céleste.

Dût cet amour s'éteindre, un souvenir me reste.

Et ce long souvenir est encore un bienfait;

Oui, ce que vous faisiez, votre image le fait :

Par le méchant qui règne et le sot qui prospère

Coudoyé, si je pleure et si je désespère,

Elle est là : son souris me défend de pleurer ;

Son œil, ardent de foi, m'ordonne d'espérer.

Oh ! le siècle entendra les chants que je lui livre ;

Il n'aura pas ouvert ma tombe avant mon livre;

Ce livre, proclamant votre sainte amitié,

D'un avenir conquis vous promet la moitié;

Et quand, sur nos tombeaux, relu par des voix tendres,

Voix de sœurs ou d'amants, il remûra nos cendres.

Nos spectres enlacés voltigeront près d'eux;

Nous ne ferons, ma sœur, qu'une gloire à nous deux ! »

La gloire!... en répétant ce mot vide et sonore. Il sourit de pitié, puis d'espérance encore ; Il s'endormit, rêvant bonheur et gloire, mais L'une arriva bien tard, l'autre ne vint jamais. Quand il revit Sorrente, et, sur la plage verte, La villa tant aimée, il la trouva déserte.

Page 1