LA SŒUR DU TASSE
Il brille, et tout s'en va : les preux, Clorinde, Armide, Les armes, les drapeaux, les palmiers, tout enfin, Tout ; il ne reste là qu'un poète et la Faim!...
« Oh! Sorrente, Sorrente ! et, sur la plage verte. Une blanche villa que le pampre a couverte; Un banc sous l'oranger d'où tombe la fraîcheur, Et là nos entretiens si doux que le pêcheur S'écriait, quand le son en frappait son oreille : « Longue nuit, longs amours aux époux de la veille ! »
« La Fièvre n'osait plus s'asseoir à mon chevet ; Même avant la douleur le remède arrivait ; Vous jugiez mes travaux, querelliez ma paresse ; Et toujours sur mon front pendait une caresse. Souvent mon cœur, saisi d'un prophétique émoi, Me révélait quelqu'un debout derrière moi ; Puis sur mes yeux tombait une main enfantine, Puis, entre deux baisers, on me disait : « Devine ! » Je devinais toujours : des parfums inconnus Annonçaient aux païens l'invisible Vénus. Ainsi, quand un nuage à mes yeux vous dérobe. De vos cheveux bouclés, des plis de votre robe, Je ne sais quel parfum d'une exquise douceur Se répand et m'enivre, et vous trahit, ma sœur!
« Aussi, j'ai bien souvent frémi d'un doute étrange, Et, les yeux sur vos yeux, dit : « Est-ce pas un ange ? « Pendant que je suivais là-bas un paladin,
« Le deuil sur la maison est-il tombé soudain? « Derrière moi, sans bruit, la vieille Alix a-t-clle « Dans un linceul furtif cousu ma sœur mortelle? « Et, pour tromper mon cœur, cet ange au front si beau « Daigna-t-il emprunter un nom sur un tombeau? »
« Des bienfaits prodigués par votre amour céleste.
Dût cet amour s'éteindre, un souvenir me reste.
Et ce long souvenir est encore un bienfait;
Oui, ce que vous faisiez, votre image le fait :
Par le méchant qui règne et le sot qui prospère
Coudoyé, si je pleure et si je désespère,
Elle est là : son souris me défend de pleurer ;
Son œil, ardent de foi, m'ordonne d'espérer.
Oh ! le siècle entendra les chants que je lui livre ;
Il n'aura pas ouvert ma tombe avant mon livre;
Ce livre, proclamant votre sainte amitié,
D'un avenir conquis vous promet la moitié;
Et quand, sur nos tombeaux, relu par des voix tendres,
Voix de sœurs ou d'amants, il remûra nos cendres.
Nos spectres enlacés voltigeront près d'eux;
Nous ne ferons, ma sœur, qu'une gloire à nous deux ! »
La gloire!... en répétant ce mot vide et sonore. Il sourit de pitié, puis d'espérance encore ; Il s'endormit, rêvant bonheur et gloire, mais L'une arriva bien tard, l'autre ne vint jamais. Quand il revit Sorrente, et, sur la plage verte, La villa tant aimée, il la trouva déserte.