BORDEAUX
Dans tes troupeaux à blanche laine, O ma fermière châtelaine, Laisse-moi choisir deux agneaux; Deux agneaux noirs, car je veux faire Un sacrifice funéraire Aux mânes plaintifs de Vergniaux.
« Enfant, la Liberté momie
De ton cœur vierge eut les primeurs ;
Tu crois ton amante endormie ;
Pauvre enfant, elle est morte... Meurs! »
Ainsi, dans leur funèbre ronde,
Les fantômes de ta Gironde
M'entraînaient lorsque je te vis.
Girondine, qui me répètes :
« J'aime à veiller sur les poètes :
Espère en moi, poète, et vis. »
Du pain que chaque jour m'apporte
C'est par toi que je me nourris ;
C'est toi qui vas, de porte en porte,
Pour mes vers quêter un souris.
Contre moi si l'enfer se lève.
Sur le serpent tu mets, comme Eve,
Ton pied sacré, ton pied vainqueur.
Entre mes idoles jumelles,
Oh 1 viens donc, viens régner comme elles
Dans le Panthéon de mon cœur.
Nos murs lépreux par ton haleine
Sont à peine purifiés;
Nos pavés sales ont à peine
Poussé quelques fleurs sous tes pieds ;
Et tu fuis, volage colombe,
Tu fuis!... Si ton étoile en tombe.
Hélas ! mon ciel sera bien noir :
Où glaner un souris de femme?
A quelle âme allumer mon âme?
Dans quel oeil bleu chercher l'espoir r
Au pays que ta lyre honore J'irai, j'irai : déjà tu vois, Comme au vent un roseau sonore, S'éveiller la mienne à ta voix.
Toujours à ta nef voyageuse.
Qu'elle fende une onde orageuse Ou se berce en un doux chemin, Toujours l'hymne pieux d'Horace !
Toujours deux pieds nus sur ta trace, Toujours deux lèvres sur ta main !
Bordeaux, paradis de mes anges. Olympe de mes dieux, Bordeaux, J'irai te chanter des louanges, La besace homérique au dos.