SURGITE, MORTUI
Surgite, pour me suivre,
Mortui, qu'on s'enivre;
Le verre en main, essayons de revivre.
Suicide, monstre odieux.
Devant notre eau bénite Rentre aux enfers bien vite...
Mais il vient et sur nous, grands Dieux ! Frelon morose, II se repose :
Pour le chasser prenons le schall de Rose. Les enfants nés dans ce repas D'une rasade et d'un faux pas Vivront cent ans, et ne se tûront pas ! Surgite, pour me suivre, Mortui, qu'on s'enivre ; Le verre en main, essayons de revivre.
JTuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
A dix-huit ans, je n'enviais pas, certes ! Le froid bandeau qui presse les yeux morts. Dans les grands bois, dans les campagnes vertes Je me plongeais avec délice alors; Alors les vents, le soleil et la pluie Faisaient rêver mes yeux toujours ouverts ; Pleurs et sueurs depuis les ont couverts ; Je connais trop ce monde!... et je m'ennuie I
AMONAME 179
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
Las et poudreux d'une route orageuse, Je chancelais sur un sable flottant; Repose-toi, pauvre âme voyageuse; Une oasis là-haut s'ouvre et t'attend.
Le ciel qui roule, étoile, sans nuage, Parmi des lis semble des flots d'azur : Pour te baigner dans un lac frais et pur, Jette en plongeant tes haillons au rivage !
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
Fuis, sans pitié pour la chair fraternelle : Chez les méchants lorsque je m'égarais, Hier encor tu secouais ton aile Dans ta prison vivante... et tu pleurais; Oiseau captif, tu pleurais ton bocage ; Mais aujourd'hui, par la fièvre abattu.
Je vais mourir. Et tu gémis... Crains-tu Le coup de vent qui brisera ta cage ?
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
Fuis sans trembler : veuf d'une sainte amie, Quand du plaisir j'ai senti le besoin,
l8o LE MYOSOTIS
De mes erreurs, toi, colombe endormie, Tu n'as été complice ni témoin.
Ne trouvant pas la manne qu'elle implore. Ma faim mordit la poussière (insensé !) ; Mais toi, mon âme, à Dieu, ton fiancé. Tu peux demain te dire vierge encore.
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
Tu veilleras sur tes sœurs de ce monde
De l'autre monde où Dieu nous tend les bras;
duand des enfants à tête fraîche et blonde
Auprès des morts joûront, tu souriras :
Tu souriras lorsque sur ma poussière
Ils cueilleront les saints pavots tremblants ;
Tu souriras lorsque avec mes os blancs
Ils abattront les noix du cimetière...
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu !
L^ VOULZIE
O'iL est un nom bien doux foit pour la poésie, Oh! dites, n'est-ce pas le nom de la Voulzie? La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles? Non Mais, avec un murmure aussi doux que son nom, Un tout petit ruisseau coulant visible à peine ; Un géant altéré le boirait d'une haleine ;
l82 LE MYOSOTIS
Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots, Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots. Mais j'aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres, Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures. Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons, Dans le langage humain traduit ses vagues sons; Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage. Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage. L'onde semblait me dire : « Espère I aux mauvais jours Dieu te rendra ton pain. » — Dieu me le doit toujours ! C'était mon Égérie, et l'oracle prospère A toutes mes douleurs jetait ce mot : « Espère ! Espère et chante, enfant dont le berceau trembla. Plus de frayeur : Camille et ta mère sont là. Moi, j'aurai pour tes chants de longs échos... » — Chimère î Le fossoyeur m'a pris et Camille et ma mère. J'avais bien des amis ici-bas quand j'y vins, Bluet éclos parmi les roses de Provins : Du sommeil de la mort, du sommeil que j'envie, Presque tous maintenant dorment, et, dans la vie, Le chemin dont l'épine insulte à mes lambeaux Comme une voie antique est bordé de tombeaux. Dans le pays des sourds j'ai promené ma lyre; J'ai chanté sans échos, et, pris d'un noir délire. J'ai brisé mon luth, puis de l'ivoire sacré J'ai jeté les débris au vent... et j'ai pleuré I Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie! et même. Triste, j'ai tant besoin d'un confident qui m'aime, Me parle avec douceur et me trompe, qu'avant
LA VOULZIE 183
De clore au jour mes yeux battus d'un si long vent, Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage, Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge, Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs, Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.
^^0^^^^émms^m
LE T>E%1sLIE% JOUTi
J'ai dit souvent : « Dieu confonde Ce monde et tout avec lui 1 »
Mais, quand de ce pauvre monde Le jour suprême aura lui, Changeant de ton dès l'aurore, Je dirai, j'en fais l'aveu :
« Pauvre globe, tourne encore.
Tourne, tourne encore un peu. »