CHAPITRE VIII
LE MIRACLE DE LAZARE
Parmi les « miracles » attribués à Jésus, il faut reconnaître une signification toute particulière à la résurrection de Lazare. Tout concourt à donner au fait raconté ici par TEvangéliste une place capitale dans le « Nouveau Testament ». Rappelons que ce récitnese trouve que
dans l'Evangile de Jean, c'est-à-dire de TEvangéliste qui, par ses paroles d'introduction, réclame une interprétation précise de toutes ses confidences.
Jean commence par ces phrases : « La Parole était au commencement ; la Parole était avec Dieii, et cette Parole était Dieu... Et la Parole a été faite chair, et a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons vu sa gloire,
une gloire telle que celle du Fils unique venu du Père. »
Celui qui met de telles paroles au début d'un récit, indique pour ainsi dire du doigt, que le récit tout entier doit être interprété dans un sens particulièrement profond. On ne peut s'en tenir ici à des raisonnements qui s'arrêtent à la surface des choses. Qu'est-ce donc que l'apôtre Jean a voulu dire avec ses paroles d'introduction ? Il dit clairement qu'il parle de quelque chose d'éternel, de quelque chose qui était dès le commencement. Il raconte des faits ; mais ils ne doivent pas être pris pour des faits qui s'adressent à l'œil et à loreille et sur lesquels s'évertue l'esprit logique. « La Parole » qui agit dans l'Esprit des mondes, il la cache sous des faits. Ces faits sont pour lui les véhicules où s'exprime un sens supérieur. On peut donc supposer que sous le fait d'un homme réveillé d'entre les morts, fait qui propose aux yeux, aux oreilles et à l'intelligence logique les plus grandes difficultés, se dérobe le sens le plus profond.
A cela vient s'ajouter autre chose. Renan a remarqué dans sa Vie de Jésus que, sans aucun doute, la résurrection de Lazare a dû exercer une influence décisive sur la fin de la vie de Jésus. Une telle pensée est tout à fait
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inadmissible du point de vue où se place Renan. Car pourquoi le fait que Jésus avait ressuscité un mort devait-il apparaître si dangereux à ses adversaires qu'ils en vinrent à penser : Jésus et le judaïsme sont incompatibles ? Tl n'est pas logique de dire avec Renan : « Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fît-il enfermer dans son tombeau de famille. Ces tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on pénétrait par une ouverture carrée que fermait une dalle énorme. Marthe et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau de son ami qu'il croyait mort (Jean, XI, 35 et suiv.) peut être prise par les assistants pour ce trouble, ce frémissement qui accompagnaient les miracles ; l'opinion populaire voulait que la vertu divine fût dans l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé, et la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. » Cette interprétation du miracle de
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Lazare apparaît simplement naïve, surtout lorsqu'on y rattache l'opinion suivante : « Tout porte à croire que le miracle de Béthanie contribua sensiblement à avancer la fin de Jésus. » Et cependant il y a au fond de cette dernière assertion de Renan un sentiment juste. Seulement Renan ne peut ni interpréter ni justifier ce sentiment avec ses moyens.
Il faut admettre en effet que Jésus ait fait à Béthanie quelque chose de particulièrement important pour justifier des paroles comme celles-ci : « Alors les principaux sacrificateurs et les pharisiens assemblèrent le conseil et dirent : Que ferons-nous? Car cet homme fait beaucoup de miracles? » (Jean, XI, 47.) Renan suppose aussi quelque chose de particulier. « Il faut reconnaître cependant, dit-il, que le tour de la narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits des miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les Synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul Evangéliste qui ait une connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie, et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire soit venue prendre place dans un cadre de souvenirs personnels. Il est donc vraisemblable que le prodige dont il s'agit n'est pas un de ces miracles complètement légendaires et
dont personne n'est responsable. En d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanic quelque chose qui fut regardé comme une résurrection. » Cela ne veut-il pas dire que Renan soupçonne qu'il s'est passé à Béthanie une chose pour laquelle il n a pas d'explication? 11 se met à couvert derrière ces paroles : « A la distance 011 nous sommes et en présence d'un seul texte offrant des traces évidentes d'artifice de composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout n'est que fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base au bruit répandu. » Mais qu'est-ce à dire ? Ne pourrionsnous pas nous trouver en présence d'un texte quil suffirait de bien lire pour le bien comprendre ? Alors peut-être cesserait-on de parler de « fiction ».
11 faut reconnaître que tout ce récit de l'Évangile de Jean est enveloppé d'un voile de mystère. Un seul trait le prouvera. Si le récit doit être pris à la lettre, quel sens faut-il donner à ces mots : « Sa maladie n'est pas mortelle mais une maladie à la gloire de Dieu, afin que le fils de Dieu en soit honoré. » Et que dire encore de ces paroles : « Jésus dit : Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, si même il doit mourir. » (Jean, XI, 4-25.) Ce serait une trivialité de croire que Jésus a voulu dire : Lazare
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n'est tombé malade que pour donner à Jésus l'occasion de faire montre de son art. Et ce serait une autre trivialité d'attribuer à Jésus la pensée que la foi en lui fait littéralement revivre les morts. Et qu'y aurait-il d'extraordinaire dans un homme ressuscité d'entre les morts et qui après la résurrection serait le même qu'auparavant? Et quel sens cela aurait-il de désigner la vie d'un tel homme par ces mots : « Je suis la résurrection et la vie ?» La vie et le sens entrent dans les paroles de Jésus, si nous les prenons d'abord symboliquement et ensuite d'une certaine manière litiéralemenl telles qu'elles sont écrites dans le texte. Jésus ne dit-il pas qu'il personnifie la résurrection advenue à Lazare et qu'il est la Vie même que vit Lazare ? Qu'on prenne à la lettre ce qu'est Jésus dans TÉvangile de Jean.
Il est « la Parole faite chair ». Il est l'Éternel qui était dès le commencement. S'il Est vraiment la Résurrection : alors c'est la vie éternelle primordiale qui a été réveillée en Lazare. Il s'agit donc ici d'une évocation de « la Parole » éternelle — et cette Parole est la Vie à laquelle Lazare a été éveillé. Il s\igit ici d'une maladie qui ne mène pas à la mort mais <( à la gloire de Dieu». Si la parole éternelle est ressuscitée en Lazare, alors tout cet événement manifeste la
gloire de Dieu. Car partout ce processus Lazare est devenu un autre. Avant cela, la Parole, TEsprit ne vivait pas en lui ; maintenant cet Esprit vit en lui. Cet esprit a été enfanté dans son âme. Sûrement toute naissance est accompagnée d'une maladie. Or cette maladie ne mène pas à la mort, mais à une vie nouvelle.
Où se trouve le tombeau d'où est née la Parole ? Pour répondre à cette question, il suffît de penser à Platon, qui appelle le corps de l'homme « un tombeau de Tàme ». Et il suffit de rappeler que Platon lui aussi parle d'une sorte de résurrection quand il fait allusion au réveil de la vie spirituelle dans le corps. Ce que Platon appelle l'âme spirituelle, Jean le désigne par le Logos, le Verbe ou la Parole. Platon aurait pu dire : Celui qui devient spirituel, a ressuscité quelque chose de divin du tombeau de son corps. Et pour Jean la vie de Jésus est cette résurrection. Rien d'étonnant donc s'il fait dire à Jésus : « Je suis la résurrection. »
On ne saurait douter que l'épisode de Béthanie est une résurrection dans le sens spirituel. Il suffit de caractériser son aventure avec les mots de ceux qui furent initiés aux Mystères, et le sens s'en dévoile aussitôt. Que dit Plutarque du but des Mystères ? Ils devaient servir à détacher Tàme de la vie corporelle et à Tunir aux Dieux.
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Voici comment Schelling décrit les sensations d'un initié :
(( L'initié devenait par l'initiation un membre de la chaîne magique, lui-même un Kabire *, il était reçu dans un organisme indestructible, et, comme s'expriment les vieilles inscriptions, associé à l'armée des Dieux supérieurs. » (Schelling, Philosophie delà révélation.) On ne peut pas désigner d'une manière plus significative le revirement qui se produisait dans la vie de l'homme qui avait reçu l'initiation que par ces mots d'Adesius à son disciple l'empereur Constantin. « Quand un jour tu prendras part aux Mystères, tu auras honte d'être né comme un homme. »
Que l'âme entière se pénètre de tels sentiments et l'événement de Béthanie apparaîtra sous son vrai jour. Alors le récit de Jean nous fait vivre quelque chose de particulier. On entrevoit l'aube d'une certitude qu'aucune interprétation logique, aucun essai d'explication rationnelle ne peuvent donner. Un Mystère dans le vrai sens du mot est devant nos yeux. « Le Verbe éternel » est entré en Lazare. Il est devenu, pour parler la langue des Mystères, un véritable initié. Et révénement qui nous est raconté est un phénomène d'initiation.
(1) Les A'a6/res étaient le nom quo se donnaient les initiés (le Samolhrace.
Représentons-nous la scène entière comme une initiation. .lésus aime Lazare. Ce n'est pas une amitié dans le sens ordinaire du mot. Cela serait contraire au sens deTÉvangile de Jean, oii Jésus est u la Parole ». Jésus a aimé Lazare parce qu'il Ta jugé mûr pour Téveil de « la Parole » en lui. Des rapports existaient entre Jésus et la famille de Béthanie. Cela veut dire Jésus avait tout préparé dans cette famille pour Tacte final du drame : la résurrection de Lazare. Celui-ci est le disciple de Jésus. 11 est un disciple tel que Jésus peut avoir la certitude que la résurrection s'accomplira en lui. Le dernier acte de la résurrection consistait en une action symbolique. L'homme ne devait pas seulement comprendre la parole : « meurs et deviens ! » ; il devait l'accomplir par un acte. Il devait rejeter sa partie terrestre, celle dont riiomme supérieur dans le sens des mystères doit avoir honte. L'homme terrestre devait mourir. Son corps était ])\ox)gé pour trois jours dans un sommeil léthargique. Eu égard à la prodigieuse transformation vitale qui s'accomplissait alors en lui, cet acte ne peut être désigné autrement que du nom de symbolico-réel. Mais ce processus était un événement qui partageait la vie du myste en deux parts. Celui qui ne connaît point par expérience personnelle le contenu supérieur de pareils actes
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ne peut pas les comprendre. On ne peut lui en donuer une idée approximative que par comparaison.
Résumons par exemple en quelques mots la substance de la tragédie du Hamlet de Shakspeare. Celui qui comprend ce résumé peut dire dans une certaine mesure qu'il connaît Hamlet. Selon la logique, il le connaît en effet. Mais quelle autre connaissance en possédera celui qui a vu la tragédie shakspearienne se dérouler sous ses yeux avec toutes ses richesses. Celui-là en aura bu l'essence; elle aura passé par son cœur et aucune description ne saurait remplacer la sensation vivante qui contient un infini. Pour lui ridée est devenue un événement artistique, une expérience de l'âme.
Ce qui, dans le cas d'une représentation dramatique, s'accomplit dans l'imagination du spectateur, s'accomplit dans Thomme, sur un plan supérieur de la conscience, par l'événement magique et significatif de la résurrection, qui est le couronnement de l'initiation. En lui, Thomme vil symboliquement ce qu'il acquiert spirituellement. Le corps terrestre a été vraiment mort pendant trois jours. Du sein de la mort jaillit la vie nouvelle. L'ûme immortelle a survécu à la mort. Elle en sort avec la conscience de son immortalité ; car elle Ta vécue.
C'est ce qui advint à Lazare. Jésus l'avait préparé à la résurrection. La maladie dont il s'agit dans l'Evangile de Jean est à la fois symbolique et réelle. C'est une épreuve de l'initiation qui doit conduire l'initié, après un sommeil de trois jours, aune vie véritablement nouvelle.
Lazare est mûr pour accomplir cette métamorphose en lui-même. Il revêt la robe de lin des mystes. 11 tombe dans une léthargie qui est un symbole de la mort. On l'enferme dans la crypte. Quand Jésus arrive, les trois jours étaient révolus. « Ils ôtèrent donc la pierre du lieu où le mort était couché. Et Jésus, élevant les yeux au ciel dit : Mon Père ! je te rends grâce de ce que tu m'as exaucé. » (Jean, XI, 4i.) Le Père avait exaucé Jésus, car Lazare était parvenu à l'acte final du grand drame de la connaissance. Il avait reconnu comment on arrive à la résurrection. Une initiation aux Mystères venait de ^'accomplir. L'initiation telle qu'on l'avait toujours conçue dans l'antiquité venait de ^'accomplir au grand jour. Jésus en avait été l'initiateur. C'est ainsi qu'on s'était toujours représenté l'union avec le Divin.
Les paroles de Jésus qui suivent cet acte sont significatives : « Je savais bien que tu m'exauces toujours : mais je dis ceci à cause de ce peuple qui est autour de moi, afin qu'il croie que tu
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m'as envoyé. » Au fond, cet événement n'était pour Jésus que le moyen et non le but. Il Ta provoqué, afin que ceux qui ne croient à la résurrection que sous celte forme extérieure, croient à sa parole. Pour lui, le principal est la résurrection de l'âme dont cette résurrection du corps n'était que le symbole. On en peut conclure qu'il croyait à un autre genre de résurrection et que cette résurrection était précisément la sienne. Mais la résurrection du Christ devait produire un effet sur l'humanité tout entière. Elle devait, dans une certaine mesure, être pour tous les hommes ce que la résurrection des Mystères était pour les initiés. Lazare, le ressuscité, devait être le témoin conscient du grand événement historique de la résurrection du Christ. En Jésus-Christ la tradition immémoriale est devenue une personne. Et l'Évangéliste de l'Esprit a ainsi le droit de dire : « En Lui la Parole a été faite chair. » Il a le droit de voir en Jésus un mystère corporisé. Et c'est pourquoi l'Évangile de Jean est un Mystère. Il faut le lire avec cette pensée que les faits y sont des faits spirituels. Si un prêtre de l'ancien cycle eût écrit cet Évangile, son récit eût pris la forme d'un rite traditionnel. Pour Jean co rite est devenu une personne. Il est devenu « la vie de Jésus ».
Un grand savant moderne, Burkhardt, a dit
dans son livre sur l'époque de Constantin : « La lumière ne se fera jamais sur les Mystères antiques. » C'est que Burkhardt n'a pas su trouver le chemin qui mène à cette lumière. Qu'on lise l'Evangile de Jean comme un accomplissement à la fois symbolique et personnel dans la vie d'un homme et dans un moment capital de l'histoire du grand Drame de la Connaissance que les anciens représentaient dans leurs temples — et le regard plongera au cours du mgslère universel à travers le mgslère chrétien.
Dans le cri de Jésus : « Lazare, sors de là ! » on peut reconnaître la voix des prêtres initiateurs de TEgypte rappelant à la vie de tous les jours leurs disciples couchés dans le tombeau et figés dans le sommeil léthargique, où ils s'étaient plongés pour mourir aux choses terrestres et percevoir le monde divin dans le ravissement de l'extase. Mais par là Jésus avait divulgué le secret des Mystères. On comprend donc que les Juifs pouvaient tout aussi peu laisser impuni un tel acte, que les Crées auraient pu ne pas punir Eschyle s'il avait réellement trahi les secrets d'Eleusis.
Mais Jésus n'attachait aucune importance aux procédés extérieurs de l'initiation : « Je savais bien que tu m'exauces toujours ; mais je dis ceci à cause de ce peuple qui est autour de moi,
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afin qu'il croie que tu m'as envoyé. » Dans les Mystères, on provoquait la conviction de l'immortalité de l'âme par de savantes et secrètes procédures. Aussi l'antiquité a-t-elle dit par la bouche de ses poètes : « Heureux les initiés, car ils ont vu. » Mais Jésus voulait donner la félicité à tous. Pour cela il fallait dire : « Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru quand même. ^>
L APOCALYPSE DE JEAN