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CHAPITRE XII

LE CHRISTIANISME ET LA SAGESSE PAYENNE

Aux premiers temps du christianisme, on voit surgir dans le vieux monde payen des systèmes de Tunivers qui semblent un prolongement de la philosophie platonicienne, mais qui peuvent être compris aussi comme une spiritualisation de la sagesse des Mystères.

Tous ces systèmes ont leur point de départ dans le philosophe d'Alexandrie, Philon.

Le processus qui doit conduire Thomme au Divin est concentré chez lui sur Tintérieur de 1 ame humaine. On pourrait dire : le temple dans lequel Philon cherche son initiation est tout entier en lui-même et cette initiation consiste dans les événements de sa vie intérieure. Les événements qui se déroulaient dans les temples payens

consacrés aux Mystères sont remplacés ici par des pratiques purement spirituelles.

D'après Philon, la contemplation du monde par les sens et la connaissance rationnelle par la logique ne conduisent pas au Divin. Les sens ne communiquent qu'avec le périssable. Mais il y a pour Tâme un moyen de s'élever au-dessus de ces chemins limités. Il faut qu'elle sorte de ce qu'elle appelle son « moi » ordinaire. 11 faut qu'elle s'échappe hors de ce moi. Alors elle entre dans un état de ravissement spirituel, d'illumination, où elle cesse de savoir, de penser et de reconnaître dans le sens ordinaire de ces mots. Car elle s'est identifiée avec le Divin ; ils sont fondus l'un dans l'autre. Le Divin est perçu comme une chose divine et ne peut se communiquer ni par des formes-pensées, ni par des idées abstraites. Il doit être vécu. Et celui qui l'a vécu sait qu'il ne peut le communiquer h personne ; car la seule façon de parvenir à lui c'est de le vivre. Le monde réel n'est qu'une image, une copie de cet être qui se manifeste dans les plus profonds arcanes de l'àme comme la vie de la vie. L'univers visible est sorti du Dieu invisible et impensable. L'harmonie pleine de sagesse du monde visible, à laquelle sont soumis les phénomènes des sens est un reflet immédiat de cette divinité. C'est l'esprit divin ré-

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pandu dans le monde, la raison universelle, le Logos, le rejeton, le Fils de Dieu. Le Logos est le médiateur entre le monde des sens et le Dieu inimaginable. En se pénétrant de connaissance l'homme s'unit au Logos. Le Logos se corporise en lui. La personnalité spiritualisée devient le porteur du Logos. Au-dessus du Logos il y a Dieu ; sous lui, il y a le monde périssable. L'homme est appelé à être l'anneau central de la chaîne qui les unit. Ce qui parle dans son arcane comme esprit est l'Esprit universel. Ce concept rappelle la pensée pythagoricienne.

C'est dans la vie intérieure qu'on cherche le noyau de l'Être, mais cette vie intérieure a conscience de sa valeur cosmique. Saint Augustin pensait essentiellement de la même façon lorsqu'il disait : « Nous voyons toutes les choses créées parce qu'elles sont ; mais elles sont parce que Dieu les voit. » Saint Augustin désigne encore d'une manière significative l'objet et l'instrument de cette connaissance, car il ajoute : « Parce que ces choses sont, nous les voyons du dehors ; et parce qu'elles sont parfaites nous les voyons au-dedans de nous-mêmes. »

La même idée fondamentale se rencontre chez Platon. Comme lui, Philon voit dans les destinées de l'âme humaine la conclusion du drame universel, le réveil du Dieu ensorcelé. Il décrit

ainsi les actions intérieures de l'âme : u La sagesse qui vit au-dedans de l'homme marche dans les sentiers du Père et crée des formes nouvelles en contemplant les Archétypes. >> Quand l'homme crée des images au-dedans de lui-même il ne se livre pas à un travail personnel. Ces formes font partie de la sagesse éternelle, elles sont la vie cosmique.

Ceci concorde avec l'interprétation des mythes populaires par les représentants des Mystères égyptiens et grecs. Le inyste cherche le noyau de vérité renfermé dans les mythes. Et ce que le myste fait avec les mythes payens, Philon le fait avec la Genèse de Moïse.

Les récits de l'Ancien Testament sont pour lui les images d'événements intérieurs de l'àme. La Bihle raconte la création du monde. Celui qui la lit comme une description d'événements extérieurs ne la connaît qu'à moitié. Certes il est écrit : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Et la terre était sans forme et vide, et les ténèbres étaient sur la face de l'Abîme,' et l'Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. » Mais le vrai sens, le sens intérieur de ces paroles doit être vécu dans les profondeurs de l'âme. 11 faut découvrir le Dieu au-dedans de nous, alors il apparaît comme « la Splendeur primordiale qui envoie dans le monde ses innombrables

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rayons, perceptibles non aux sens mais à la pensée ». Ainsi s'exprime Philon. Dans le Timée, dialogue de Platon sur l'Ame du Monde, se trouvent des paroles presque identiques à celles delà Bible. « Quand le Père, qui avait engendré le Tout, vit que cet Être vivant et animé était devenu une image des Dieux éternels, // s'y complut. » Dans la Genèse on lit : Et Dieu vit que tout était bien.

Pour Philon, comme pour Platon, comme pour la sagesse des Mystères, reconnaître le Divin veut dire : revivre le devenir de la Création dans sa propre âme. L'histoire de la Création et l'histoire de l'âme confluent par là en une seule et même chose. Philon est convaincu qu'on peut employer l'histoire de la Création de Moïse pour écrire l'histoire de l'âme qui cherche son Dieu. Toutes les choses de la Bible reçoivent par là un profond sens symbolique dont Philon est l'interprète. Il lit la Bible comme une histoire de l'âme.

On peut admettre qu'en adoptant cette manière de lire la Bible, Philon se conformait à un courant de son époque venu de la sagesse des xMystères. La preuve en est qu'il attribuait cette même façon d'interpréter les écritures saintes aux Thérapeutes. « Ils possèdent aussi, dit-il, des ouvrages d'écrivains anciens qui diri-

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gèrent jadis leur école et leur ont laissé beaucoup d'explications dont ils se servent pour interpréter les écrits allégoriques. » C'est par là que Philon fut conduit au sens plus profond des récits « allégoriques » du Vieux Testament.

Qu'on se représente à quoi pouvait mener une telle exégèse. En lisant le récit de la Création, le lecteur ainsi préparé n'y trouve pas seulement le récit d'un événement extérieur, mais l'indication des voies que l'âme doit suivre pour parvenir au Divin. Il faut donc que Tâme, et en cela seulement peut consister son effort vers la sagesse, reproduise en elle-même microcosmiquement les voies de Dieu. Il faut que le drame de Tunivers se déroule dans chaque àme. La vie intérieure du sage mystique est un accomplissement du modèle fourni par le récit de la Création. Moïse n'a pas seulement écrit pour raconter des faits historiques mais pour peindre sous forme d'images les voies que l'âme doit prendre si elle veut trouver Dieu.

Dans la vision cosmologique de Philon, tout ce développement demeure enfermé dans l'arcane de l'esprit. La parole de Dieu, le Logos, devient un événement des âmes. Dieu a conduit les Juifs d'Egypte en terre sainte ; il les a fait passer par des tourments et des privations pour leur donner ensuite la terre de promission. Chez Philon tout

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cela devient un processus intérieur. L'esprit qui s'est fait chair dans l'évolution cosmogonique, se refait esprit dans l'homme par l'évolution spirituelle. En ce sens, la connaissance (ou la gnose) était pour Philon et ceux qui pensaient comme lui un enfantement du Christ dans le monde spirituel. La philosophie néoplatonicienne, qui se développa en même temps que le christianisme est un développement de la pensée de Philon. Qu'on lise dans Plotin (né en 204, mort en 269 après J.-C.) les expériences de sa vie spirituelle. « Souvent, quand je m'éveille du sommeil corporel, je me détourne du monde extérieur, et rentrant en moi-même, j'aperçois une beauté merveilleuse. Alors je suis sûr d'avoir pris conscience de la meilleure partie de moi-même. J'active ma vraie vie, je suis uni au divin, enraciné en lui. J'acquiers la force de me transporter au delà même du monde supérieur. Lorsque de ce repos en Dieu, de la contemplation de l'Esprit, je reviens à la formation des pensées, je me demande comment il se fait que maintenant je redescends et comment d'une façon générale il se fait que mon âme est entrée dans le corps, puisque par son essence elle est telle qu'elle vient de se montrer à moi. Quelle est donc, me dis-je, la raison pour laquelle les âmes quittent Dieu le Père et l'oublient, alors que cependant

elles procèdent de l'au-delà et lui appartiennent et que, par cette chute, elles ne savent plus rien de Dieu ni d'elles-mêmes ? Le mal commença pour elles avec l'audace, le besoin de devenir, l'oubli même de leur essence et le désir de n'appartenir qu'à elles-mêmes. Elles eurent le désir de se glorifier et se précipitèrent dans leur désir. Ainsi elles s'avancèrent dans la mauvaise voie et en arrivèrent à la pleine décadence. Par là elles perdirent la conscience de leur origine dans rau-delà, comme des enfants trop tôt séparés de leurs parents et élevés à l'étranger ne savent pas qui ils sont et quels sont leurs parents. » Plotin décrit ainsi le genre de vie auquel l'âme doit se conformer. « Qu'elle fasse régner le calme dans la vie du corps et dans le battement de ses vagues, qu'elle contemple le calme dans tout ce qui l'entoure : dans la terre, dans la mer, dans Tair et même dans le ciel, comme s'ils étaient immobiles. Qu'elle apprenne à observer comment l'âme se répand et se déverse pour ainsi dire par influx, du dehors, dans le Kosmosen repos, comment elle l'assaille et s'irradie en lui de tous côtés. De même que les rayons du soleil éclairent un nuage sombre et le font resplendir comme l'or, ainsi l'Ame, lorsqu'elle entre dans le corps du monde qu'encercle le ciel, lui prête la vie et l'immortalité. »

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11 faut avouer que cette vision de Tuniversoflre une analogie profonde avec le christianisme. C'est un christianisme spirituel et intériorisé. Les adeptes de la communauté de Jésus disent : « Ce qui est arrivé depuis le commencement, ce que nous avons entendu et vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nous avons touché de nos mains de la Parole de Vie... nous vous l'annonçons. » On pourrait dire de même dans le sens du néoplatonisme : Ce qui est arrivé depuis le commencement, ce qu'on ne peut ni entendre ni voir, il faut le vivre spirituellement comme la Parole de Vie,

L'ancienne conception de l'univers se développe ainsi et se ramifie en deux branches. D'une part, elle aboutit, par le néoplatonisme et les systèmes analogues à une idée du Christ, conçu comme le Verbe universel, idée d'un caractère purement spirituel. De l'autre, elle aboutit à une fusion de cette idée du Christ avec un phénomène historique, avec la personnalité de Jésus.

On pourrait appeler l'Evangéliste Jean Tintermédiaire entre ces deux concepts de l'univers. « Au commencement était la Parole. » Jean partage cette conviction avec les néoplatoniciens.

« La parole s'est faite chair », ainsi conclut Jean et avec lui toute la communauté chrétienne. Le sens intime du processus qui montre comment

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la Parole seule pouvait se faire chair se trouve dans toutes les vieilles cosinogonies. Platon, considérant le macrocosme, a dit : u Dieu a étendu l'Ame universelle sur le corps du monde en forme de croix. » Cette âme du monde est le Logos. Si le Logos doit se faire chair, il faut qu'il renouvelle dans sa vie charnelle tout le processus cosmique. Il faut qu'il soit crucifié et qu'il ressuscite. Cette idée capitale du christianisme se retrouve dans toutes les vieilles cosmogonies comme un concept de l'esprit. Ce concept devenait pour le myste une expérience personnelle par (( l'initiation ». Le Logos fait homme devait réaliser cette mort et cotte résurrection comme un fait matériel ayant la valeur d'un exemple pour l'humanité entière. Cette mort et celte résurrection, qui pour Tantique sagesse s'accomplissait dans le secret des temples et dans Tarcane de l'esprit, devient pour le christianisme un fait historique. Par là le christianisme devint l'accomplissement non pas seulement de ce que les prophètes juifs avaient prédit, mais encore de la vérité transcendante préformée dans les Mystères.

La Croix de Golgotha est tout le culte des Mystères antiques ramassé en un fait.

Cette croix nous apparaît d'abord comme un symbole sacré dans Timmémoriale série des antiques religions ; elle nous apparaît enfin comme

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un événement unique qui prend force de loi pour toute rhumanité, au point saillant du christianisme.

De ce point de vue, l'élément mystique du christianisme peut être saisi par la raison. Le christianisme comme fait mystique est un degré d'évolution dans la sagesse des Mystères.

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SAINT AUGUSTIN ET l'ÉGLISE CATHOLIQUE

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