‹ Le mystère chrétien et les mystères antiquesChapitre 2 sur 16 · PERRIN ET C*^ LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PERRIN ET C*^ LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES GhANDS-AUGUSTINS, 3.)

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INTRODUCTION PAR Edouard SCHURÉ

Parmi les ouvrages récents sur Torigine et la portée du christianisme, aucun ne m'a frappé comme celui de Rudolf Steiner.

Le Mystère chrétien et les mystères antiques *, ce titre indique à lui seul la nouveauté du point de vue où se place Tauteur. Voici donc une étude singulièrement précise et documentée de ce que fut l'initiation secrète dans les religions antiques, notamment en Egypte et en Grèce, et de ce qu'elle est devenue dans le christianisme par son fondateur Jésus et par ses successeurs.

1. L'original allemand s'intitule: Le Christianisme comme fait mystique (Das Christenthum als mystische Thatsache, Schwetschke. Berlin, 1902). Pour la traduction française, j'ai adopté le titre : Le Mystère chrétien et les mystères antiques qui définit plus nettement l'idée et le sujet du livre.

iMr-'Z'i-

Celte ûiutle e>l failc par un homme, qui a vécu en lui-même le pLOiiom^-ne mystique et religieux dans ce quila de i»lu> j'pjfoîî'.l et de plus transcendant. mai> qui. pour rapfiliqutM* à l'hisloire, s'arme des mèîhodos rîi:ouîeusr> empruntées aux scienee> natuniles et a la |»liilosopljie moderne.

De ces trois niclliodes, concentrées en un seul fovtT. il résulte qucK|ue chn>e de surprenant. Je ne puis en comparer Teftet qu'à l'éclair éblouissant produit par ces l»andrs d'aluminium que les guides font llamiicr daîi> les cryptes des temples ciryptiens. On tâtonne, on trébuche dans ToLscurité profonde d un caveau, mais à peine le tilde métal a-t-il pris feu. au l(.iucher du phosphore, qu'une fusée île lumière blanche fouille les ténèbres épaisses ile \i\ i'ry[ite et l'ait saillir de ses quatre murs et du plafond les vieilles peintures qui les rt»couvr«Mil. Ainsi plus d'une fois, en lisant ce livre discret, qui s'abstient modestement de conclure, \ oit-on s'éclairer l'arcanedu christianisme, la crise pivsente qu'il traverse et les premiers linéaments de sa tigui-c nouvelle s'ébaucher dans les limbes de l'avenir.

(^et avenir vaut la peine t[a'on s'tMi occupe.

La situation présente de riiumanilé. au point

de vue religieux, n'est pas moins grave qu'elle

ne Télail aux quatre premiers siècles de notre

/jro. AJors, il s'agissait de savoir si le christia-

ij/swc /cinporlcrail sur le pagumsvwe ewco\Q ^\

puissant. Aujourd'hui, les penseurs les plus avancés se demandent si le christianisme restera la religion dominante de l'humanité ou s'il sera remplacé par d'autres formes religieuses d'un nom et d'un esprit différents.

C'est parce que le livre de Rudolf Steiner ouvre sur cette question vitale des perspectives inattendues que je lui trouve une importance de premier ordre. Avant d'en tirer les conclusions décisives, je voudrais donner une idée de la haute personnalité de l'auteur en essayant d'esquisser le développement intellectuel et spirituel qui l'a mené au point central de sa pensée et de son action.

ET SON développement.

Les hommes les plus cultivés de notre époque se font généralement une idée très fausse de ce qu'est un véritable mystique et un véritable occultiste. Ils ne connaissent ces deux formes de la mentalité humaine que par leurs types incomplets ou dégénérés, dont les derniers temps n'ont fourni que trop d'exemples. Pour rintellectuel d'aujourd'hui, le mystique est une sorte de fou et d'halluciné, qui prend ses chimères pour des réalités ; l'occultiste est un rêveur ou un charlatan, qui abuse de la crédulité publique pour se targuer d'une science illusoire et de pouvoirs simulés. Remarquons d'abord que cette définition du mysticisme, méritée par quelques-uns, serait aussi injuste qu'erronnée si on prétendait rapi)liquer à des personnalités comme Joachim del Fiore au ireizième siècle, comme Jacob BoeVira. îxw ^^\-

zième ou comme saint Martin qu'on appelle « le philosophe inconnu » du dix-huitième siècle. Non moins injuste et fausse serait la définition courante de roccultiste, si on y voyait le moindre rapport avec des chercheurs acharnés comme Paracelse, Mesmer ou Fahre d'Olivetdans le passé, comme William Crookes, de Rochas ou Camille Flammarion dans le présent. Qu'on pense ce qu'on voudra de ces hardis investigateurs, il est incontestable qu'ils ont ouvert des régions inconnues à la science et armé l'esprit d'idées nouvelles.

Non, ces définitions fantaisistes peuvent satisfaire tout au plus le dilettantisme scientifique, qui couvre sa légèreté d'un masque hautain pour défendre sa paresse, ou le scepticisme mondain qui harcèle de son ironie tout ce qui menace de l'arracher à son indifférence. Laissons-là ces jugements superficiels. Consultons l'histoire, les livres sacrés et profanes de tous les peuples et les derniers résultats de la science expérimentale, soumettons tous ces faits à une critique impartiale en concluant des effets semblables à des causes identiques — et nous serons forcés de donner du mystique et de l'occultiste une tout autre définition.

Le véritable mystique est un homme qui entre en pleine possession de toute sa vie intérieure et qui, ^devenu conscient de sa subconscîence, y trouve, par la mèàil^iVivoii cowc,^\:^x^^

et par une discipline rc^gléc, des facultés et des lumières nouvclh^s. Ces facultés et ces lumières Téclairent sur la nature intime de son Ame et sur ses rapports avc^c rel élément impalpable ([ni est au fond de tout, avec cette réalité éternelle et suprôme que la religion appelle Dieu et la poésie le Divin. — L'occultiste, parent du mystique mais dilïérant de lui comme un frère cadet de son aîné, est un homme doué d'intuition et de synthèse qui cherche à i)énétrer les arrièrefonds, et les dessous de la nature avec les méthodes de la science et de la philosophie, c'est-àdire par l'observation et la raison, méthodes invariables dans leurs principes mais qui se modifient, dans l'application, en s'adaptant aux règnes descendants de l'Esprit ou aux règnes ascendants de la Nature, s(»lon l'immense hiérarchie des êtres et l'alchimie du Verbe créateur.

Le mystique est donc celui qui cherche la vérité et le divin directement en lui-même, par un dégagement graduel et un véritable enfantement de son Ame supérieure. S'il y parvient après un long effort, il plonge à son centre incandescent. Alors il s'immerge et s'identifie avec cet océan de vie qui est la Force primordiale.

L'occultiste, par contre, découvre, étudie et contemple ce môme Divin épars, répandu à doses diverses, dynamisé et multiplié à l'infini

dans la Nature et dans THumanité. D'après le mot profond de Paracelse, il voil^ dans tous lesêtres^ les lettres d'an alphabet^ qui, jointes dans r homme j forment le verbe complet et conscient de la vie. Les analyses minutieuses qu'il en fait, les synthèses qu'il en constitue, sont pour lui comme autant d'images et de pressentiments de ce Divin central, de ce soleil de Beauté, de Vérité et de Vie qu'il ne voit pas, mais qui se reflète et se brise à ses yeux en d'innombrables miroirs.

Les armes du mystique sont la concentration et la vision intérieure ; les armes de rocculliste sont l'intuition et la synthèse. L'un répond à l'autre ; ils se complètent et se présupposent.

Ces deux types humains se confondent dans l'adepte, dans l'initié supérieur. Nul doute que Tun ou l'autre et souvent les deux se rencontrent chez les fondateurs des grandes religions et des plus hautes philosophies. Nul doute aussi qu'on les retrouve, à un degré moindre mais encore très remarquable, chez un certain nombre de personnages qui jouèrent de grands rôles dans l'histoire, réformateurs, penseurs, poètes, artistes, hommes d'Etat.

Pourquoi donc ces deux mentalités, qui représentent les plus hautes facultés humaines et qui furent jadis l'objet d'une vénération universelle, ne nous apparaissent-elles pliis en général que déformées et travesties ? Pourquoi se sont-elles

8 INTRODUCTIOxN

oblitérées ? Pourquoi devaient-elles tomber dans un tel discrédit ?

Cela tient à une cause profonde qui réside dans une nécessité inéluctable de l'évolution humaine.

Depuis deux mille ans déjà, mais surtout depuis le seizième siècle, Thumanité accomplit un travail formidable, à savoir la conquête du globe et la constitution de la science expérimentale, en ce qui concerne le monde matériel et visible.

Pour mener à bonne fin ce travail d'Hercule et de Titan, il fallait une éclipse temporaire des facultés transcendantes de Thomme, afin de concentrer toute sa puissance d'observation sur le monde extérieur. Toutefois ces facultés n'ont jamais été ni éteintes ni même inactives. Elles sommeillent dans la foule, elles veillent dans une élite, loin des regards du vulgaire. Aujourd'hui, elles se montrent au grand jour sous des formes nouvelles. Elles vont prendre sous peu une importance capitale et directrice dans les destinées humaines. J'ajoute qu'à aucune époque de l'histoire, pas plus chez les peuples de l'ancien cycle aryen que dans les civilisations sémitiques de l'Asie et de l'Afrique, pas plus dans le monde gréco-latin qu'au moyen âge et aux temps modernes, ces facultés royales, auxguelles le positivisme voudrait substituer sa sèche nomenclature j n'ont cessé d'^gvt k Vo\\-

gine et à l'arrière-plan de toutes les grandes créations humaines et de tout travail fécond. Car comment imaginer un penseur, un poète, un inventeur, un héros, un maître de la science ou de Tart, un génie quelconque, sans un rayon puissant de ces deux facultés maîtresses, qui font le mystique et Toccultiste : — la voyance intérieure et l'intuition souveraine ?

Rudolf Steiner est à la fois un mystique et un occultiste. Ces deux natures apparaissent chez lui en un parfait accord. On ne saurait dire laquelle des deux prédomine sur Tautre. En se pénétrant et en se fondant, elles sont devenues une force homogène. De là un développement particulier où les événements extérieurs n'ont joué qu'un rôle secondaire.

Le docteur R. Steiner est né dans la haute Autriche, en 1861. Ses premières années s'écoulèrent dans une petite ville située sur la Leylha, aux confins de la Styrie, des Carpathes et de la Hongrie. Dès l'enfance, sa nature fut grave et concentrée. Elle lui réservait une adolescence intérieurement illuminée des plus merveilleuses intuitions, une jeunesse traversée d'épreuves redoutables et un âge mûr couronné d'une mission qu'il entrevit dès Vaube àe ^ow ^^v^-

t(=^ncc, mais qui ne se formula que peu à peu flîiris la lutte pour la vérité et la vie.

('elle adolosconcc, passée dans une région monlagneus<»otrefirée,fuHicureuse à sa manière, f^rrtce aux facullés exceptionnelles qu'il se découvrit. On l'employa dans une église catholique comme enfani de chœur. La poésie du culte, la profondeur des symboles l'attirait mystérieusement, mais, comme il avait le don inné de voir les fîmes, une chose Teffraya. Ce fut rincréduUté secr6t<; des prôlres uniquement préoccupés du ritcî et d(*, la partie matérielle du culte. Autre singularité : jamais personne, ni alors ni plus lard, ne se permit de parler devant lui d'une superstition grossière ou de proférer un blasphème, comme si ces yeux calmes et pénétrants imposaient h l'interlocuteur le sérieux de la pensée. En cet enfant, presque toujours muet, grandissait une volonté silencieuse et inflexible, celle (le se rendre maître des choses par Tintelligence. (ilela lui fut plus facile qu'à d'autres, car il possédait de naissance cette maîtrise de soi, si rare mAme chez l'adulte, et qui donne la mîiîtrisc des autres. A cette volonté fixe il joignait une sympathie intime, profonde, presque douloureuse, une sorte de tendresse apitoyée y)Our tous les êtres, et môme pour la nature inanimée. Il lui semblait que toutes les âmes avaient en elles quelque chose de divin. Mais cf^ns quelle gangue épaisse se cïxcW\VVà^îsâVWVX.^

d'or f Dans quelle roche dure, dans quelles ténèbres sommeillaitTesscnce précieuse ! Vaguement encore tressaillait en lui cette idée — il devait la développer plus tard — que l'âme divine existe dans tous les hommes, mais h Tétat latent. C'est une captive endormie qu'il s'agit de désensorceler. Aux yeux de cet adolescent pensif, les âmes humaines devenaient transparentes avec leurs troubles, leurs désirs, leurs convulsions de haine ou d'amour. Et probablement était-ce à cause des choses terribles qu'il apercevait qu'il parlait si peu.

Que de jouissances cependant, inconnues du monde, découlaient de cette involontaire clairvoyance. Parmi les remarquables révélations intérieures du jeune homme, je n'en citerai qu'une extrêmement caractéristique.

. Les immenses plaines de la Hongrie, les forêts sauvages des Carpathes, les vieilles églises de ces montagnes où l'ostensoir reluit seul comme un soleil dans les ténèbres du sanctuaire, n'y furent pour rien ; mais elles favorisaient la méditation et le recueillement. A Page de quinze ans, R. Steiner fît la connaissance d'un savant botaniste de passage en son pays. La particularité de cet homme était qu'il ne connaissait pas seulement les espèces, les familles et la vie des plantes clans leurs moindres détails, mais aussi leurs vertus secrètes. On eût dit gu'j'I avait passé sa vie à converset ïy\^ç»\tov^

inconsciente et fluide des herbes et des fleurs. Il avait le don de voir le principe vital des plantes, leur corps éthérique et ce que Toccultismc appelle les élémentaux du monde végétal. 11 en parlait comme d'une chose courante et toute naturelle. Le ton rassis et froidement scientifique de sa conversation ne fit qu'exciter davantage la curiosité et l'admiration du jeune homme. Steiner sut plus tard que cet homme étrange était un envoyé du Maître qu'il ne connaissait pas encore, mais qui devait être son véritable initiateur et qui déjà le surveillait de loin.

Ce que le bizarre botaniste à double vue lui avait dit, le jeune Steiner le trouva conforme à la logique des choses. Cela ne faisait que confirmer un sentiment intérieur qu'il avait depuis longtemps et qui s'imposait de plus en plus à son esprit comme la Loi fondamentale et comme la base du Grand-Tout. A savoir : le double courant qui consiiiue le mouvement même du monde et qu'on pourrait appeler le flux et le reflux de la vie universelle.

Tous nous sommes témoins et nous avons conscience du courant extérieur de révolution^ qui entraîne tous les êtres du ciel et de la terre, astres, plantes, animaux, humanité, et fait qu'ils se meuvent en avant vers un avenir infini, sans que nous apercevions la force initiale qui les pousse et les fait marcher sans cesse ni repos. Mais il y a dans l'univers un courant

inverse^ qui s'interfère et s'introduit perpétuellement dans Tautre. C'est celui de Vinvolulion^ par lequel les principes, les forces, les entités et les âmes qui viennent du monde invisible et du règne de TÉternel s'infiltrent et s'ingèrent sans cesse dans la réalité visible. Aucune évolution de la matière ne serait compréhensible sans cette perpétuelle involution de l'Esprit, sans ce courant occulte et astral, qui est le grand propulseur de la vie avec sa hiérarchie de puissances. Ainsi l'Esprit qui contient l'avenir en germe, s'involue dans la matière ; ainsi la matière, qui reçoit l'Esprit, évolue vers l'avenir. Donc, tandis que nous marchons aveuglément vers l'avenir inconnu, cet avenir marche vers nous consciemment en s'infusant au cours du monde et de l'homme qui l'élaborent. Tel est le double mouvement du Temps^ le respir et raspir de VAme du monde, qui vient de F Éternel et y retourne.

Dès l'âge de dix-huit ans, le jeune Steiner eut le sentiment spontané de ce double courant, sentiment qui est la condition de toute vision spirituelle. Cet axiome vital s'était imposé à lui par une vue directe et involontaire des choses. Il eut dès lors la sensation irréfragable de puissances occultes qui agissaient derrière lui et à travers lui pour le diriger. Il écoutait cette force et suivait ses avertissements, car il se sentait en accord proiond avec elle.

Cepeudant ce genre de perception formait dans sa vie intellectuelle une catégorie à part. Cet ordre de vérités lui paraissait quelque chose de si profond, de si mystérieux et de si sacré, qu'il n'imaginait pas pouvoir Texprimer jamais en paroles. Il en nourrissait son âme comme d'une source divine, mais en répandre une goutte au dehors lui eût semblé une profanation.

A côté de cette vie intérieure et contemplative, son esprit rationnel et philosophique se développait puissamment. De quinze à seize ans, Rudolf Steiner s'était plongé dans Tétude de Kant, de Fichte et de Schelling. Venu à Vienne quelques années après, il se passionna pour Hegel, dont l'idéalisme transcendant arrive jusqu'aux confins de l'occultisme : mais la philosophie spéculative ne lui suffisait pas. Son esprit positif réclamait la base solide des sciences d'observation. Il étudia donc à fond les mathématiques, la chimie, la minéralogie, la botanique et la zoologie. « Ces études, dit-il, fournissent pour la construction d'un système spirituel de Tunivers une base bien plus sûre que l'histoire et la littérature. Celles-ci, dépourvues de méthodes précises, n'off'raient alors aucune échappée lumineuse dans le vaste domaine de la science allemande. » Curieux de tout, épris de grand art et enthousiaste de la poésie, Steiner ne négligea pas cependaiit les études littéraires. Il trouva pour V^ gvùà.^^ \i\x

LA PERSONNAUTE DE RUDOLF STELNER 15

excellant professeur en la per3onne de Julius Schrôer, savant distingué de Técole des frères Grimm, qui s'appliquait à développer chez ses élèves Fart de la parole et de la composition. Le jeune étudiant dut à cet homme distingué sa haut^ et fine culture littéraire. « Dans le désert du matérialisme contemporain, dit Steiner, sa maison fut pour moi une oasis d'idéalisme. »

Mais ce n^était pas encore le Maître qu'il cherchait. Au milieu de ces études variées et de ces méditations intenses, il n'apercevait encore l'édifice de l'univers que par fragments ; son intuition innée l'empêchait de douter du fond divin des choses et d'un au-delà spirituel. Signe distinctif de cet homme extraordinaire, jamais il ne connut une de ces crises de doute et de désespoir qui forment l'ordinaire transition à une conviction définitive, dans la vie des mystiques et des penseurs. II sentait cependant que la lumière centrale, celle qui éclaire et pénètre le tout, lui manquait encore. La jeunesse était venue avec ses problèmes terribles. Qu'allait-il faire de sa vie ? Le sphinx de la destinée se campait devant lui. Comment allait-il résoudre son problème?

Ce fut à dix-neuf ans que l'aspirant aux mystères rencontra son guide — le Maître — depuis longtemps pressenti.

C'est un fait constant, admis par la tradition occulte et confirmé par rexpéricavee., c\v\fe çfcxi»^

qui cherchent la vérité supérieure d'un désir impersonnel trouvent un maître pour les initier, au moment propice, c'est-à-dire quand ils sont mûrs pour la recevoir. « Frappez et on vous ouvrira, » dit Jésus. Cela est vrai pour toute chose, mais surtout pour la vérité. Seulement, il faut que le désir soit ardent comme une flamme, dans une âme pure comme un cristal. Le maître de Rudolf Steiner était un de ces hommes puissants qui vivent, inconnus du monde, sous le masque d'un état civil quelconque, pour accomplir une mission dont seuls se doutent leurs égaux dans la confrérie des maîtres renonciateurs. Ils n'agissent pas ostensiblement sur les événements humains. L'incognito est la condition de leur force, mais leur action n'en est que plus efficace. Car ils suscitent, préparent et dirigent ceux qui agiront aux yeux de tous. Dans le cas présent, le maître n'eut pas de peine à compléter l'initiation première et spontanée de son disciple. Il n'eut pour ainsi dire qu'à lui montrer le doigté de sa propre nature pour l'armer de ses outils nécessaires. Lumineusement il lui montra le lien des sciences officielles et secrètes, des religions et des forces spirituelles qui se disputent actuellement la direction de l'humanité, l'antiquité de la tradition occulte qui tient les fils cachés de l'histoire, qui les mêle, les sépare et les renoue dans le cours des siècles. Rapidement il lui fit fran-

chir les étapes successives de la discipline intérieure pour atteindre la clairvoyance consciente et raisonnéc. En peu de mois, le disciple connut, par renseignement oral, la profondeur et la splendeur incomparable de la synthèse osotérique. Déjà Rudolf Sleiner s'était tracé à luimême sa mission intellectuelle : « Renouer la Science et la Religion. Faire rentrer Dieu dans la Science et la Nature dans la Religion. Par là féconder à nouveau l'Art et la Vie. » Mais comment aborder cette tâche immense et téméraire? Comment vaincre, ou plutôt comment apprivoiser et convertir le grand ennemi, la science matérialiste d'aujourd'hui, qui ressemble à un dragon formidable, revêtu de sa carapace et couché sur son immense trésor? Comment dompter ce dragon de la science moderne et Tatteler au char de la vérité spirituelle? Et surtout, comment vaincre le taureau de l'opinion publique ?

Le maître de Rudolf Stciner ne lui ressemblait guère. Il n'avait pas cette sensibilité profonde et féminine, qui n'exclut pas l'énergie, mais qui fait de tout contact une émotion et convertit immédiatement la souffrance des autres en une douleur personnelle. C'était un mâle de l'Esprit, un dompteur redoutable, qui ne voit que Tespèce et pour lequel les individus existent à peine. Il ne se ménageait pas lui-même et uc, wcnagoaitpas les autres. Sa vo\owVfe Te?^s^.Te>W^^\V

18 IxNTRODUCTION

à un boulet, qui, une fois sorti de la bouche du canon, va droit à son but et balaye tout sur son passage. Aux questions inquiètes de son disciple, il répondit en substance :

« Si tu veux combattre TEnnemi, commence par le comprendre. Tu ne vaincras le Dragon qu'en entrant dans sa peau. Quant au Taureau, il faut le prendre par les cornes. C'est au plus fort de la détresse que tu trouveras tes armes et tes frères de combat. Je t'ai montré qui tu es, maintenant va — et reste toi-même ! »

Rudolf Steiner connaissait suffisamment la langue des maîtres pour deviner l'âpre chemin que lui imposait cet ordre ; mais il comprit aussi que c'était l'unique moyen d'atteindre le but. 11 obéit et se mit en route.

A partir de 1880, la vie de Rudolf Steiner se divise en trois périodes bien distinctes. De 20 à 3o ans (1881-1891) la période de Vienne, temps d'étude et de préparation. — De 3o à 4o ans (1891-1901) la période de Weimar, temps de lutte et de combat. — De 4^ à 46 ans (1901- 1907) la période de Berlin, temps d'action et d'organisation, où sa pensée se cristallise dans une œuvre vivante.

Je passe rapidement sur la période de Vienne, où Steiner prit le grade de àoeVewt ^w Yh^ilo-

Sophie. Il écrivit ensuite une série d'articles scientifiques sur la zoologie, la géologie et la théorie des couleurs, où des idées théosophiques apparaissent sous un vêtement idéaliste. Tout en exerçant le préceptorat dans plusieurs familles avec ce dévouement consciencieux qu'il apporte en toute chose, il dirigea, comme rédacteur en chef, une feuille hebdomadaire de Vienne, la Deutsche Wochenschrift. Son amitié avec la poétesse autrichienne Marie Eugénie délie Grazie jeta dans cette période de lourds travaux comme un chaud rayon de soleil avec un sourire de grâce et de poésie.

En 1890, Steiner fut appelé à collaborer aux archives de Gœthe et de Schiller, à Weimar, pour surveiller la réédition des œuvres scientifiques de Goethe. Peu après il publiait deux écrits importants. Vérité et Science et Philosophie de la liberté. « Les puissances occultes qui me dirigeaient, dit-il, m'obligeaient à faire pénétrer insensiblement des idées spiritualistes dans les courants de l'époque. » Mais, dans ces besognes diverses^ il ne faisait qu'étudier son terrain en essayant ses forces. Si lointain était le but qu'il n'imaginait pas encore pouvoir l'atteindre. Faire le tour du monde dans une barque à voile, traverser l'Atlantique, le Pacifique etrOcéan Indien pour revenir dans un port d'Europe, lui eût semblé plus facile. En attendant les événements qui deva\eul\w\^^^\xv^NXx^

d'armer son navire et do le lancer en pleine mef , il entra en contact avec deux personnalités illustres qui servirent à son orientation intellectuelle dans le monde contemporain.

Ces deux personnes furent le célèbre philosophe Frédéric Nietzsche et le non moins fameux naturaliste Ernest IIa:*ckel.

Rudolf Steiner venait de faire une conférence impartiale sur l'auteur de Zaralhouslra. A ce propos, la sœur de Nietzsche pria le critique sympathique de venir la trouver à Naumburg, où son malheureux frère agonisait lentement. Mme Foerster conduisit le visiteur à la porte de Tappartement, où Nietzsche reposait sur une chaise longue dans un état comateux, inerte, hébété. Ce spectacle attristant eut pour R. Steiner quelque chose de singulièrement significatif. Il y vit le dernier acte de la tragédie du surhomme manqué.

L'auteur d'Au delà du Bien et du Mal n'avait pas, comme les réalistes de l'impérialisme bismarckien, renoncé à l'idéalisme, car c'était un intuitif de génie, mais dans son orgueil individualiste il avait prétendu retrancher le monde spirituel de l'univers et le divin de la conscience humaine. Au lieu de placer le surhomme, dont il avait la vision poétique, dans le domaine spirituel, qui est sa sphère propre, il voulut le faire entrer de force dans le monde matériel, seul réel à SCS yeux. De la, dans ceUe mîvgiv\Ç\c\wçi \wV,OK\-

gence, un chaos d'idées et une lutte sauvage qui provoqua à la longue un ramollissement du cerveau. Pour expliquer ce cas particulier, il n'est pas nécessaire de faire intervenir l'atavisme et la théorie de la dégénérescence. Le combat frénétique des idées et des sentiments contraires, dont ce cerveau fut le champ de bataille, y suffit. Steiner avait rendu justice à tout ce qu'il y a de génial dans les idées novatrices de Nietzsche Mais, ce vaincu de l'orgueil, ce suicidé de la négation, n'en fut pas moins pour lui un exemple tragique de l'anarchie d'une grande intelligence qui se détruit elle-même avec rage en s'arrachant le sens spirituel.

Mme Foerster ne négligea rien pour enrôler le docteur Steiner sous le drapeau de son frère. Elle y employa toute son habileté, offrant à plusieurs reprises au jeune publiciste de devenir l'éditeur et le commentateur des œuvres de Nietzsche. Steinersedéfendit de sonmieux contre cette insistance, et finit par se dérober tout à fait, ce que Mme Foerster ne lui pardonna jamais. Elle ne savait pas que Hudolf Steiner portait en lui-même la conscience d'une o*uvnî non moins grande et autrement féconde qutî ((îUc de son frère.

Nietzsche n'avait été ([u'un é{)iso(le intéressant dans la vie du penseur ésotéri(|U(î, au seuil de son arène de combat. La rencontre du célèbre naturaliste Ernest Haeckel inarc\vie viu ç,o\\V\^\\^

une phase capitale dans le développement de sa pensée. Le successeur de Darwin n'était-il pas en apparence le plus formidable adversaire du spiritualisme de ce jeune initié, de cette philosophie qui était pour lui plus qu'une hypothèse, qui formait comme l'essence de son être et la respiration de sa pensée ? En effet, depuis (|ue le fil rompu entre Thomme et Tanimal a été renoué, depuis que l'homme ne peut plus croire h une origine spéciale et surnaturelle, il s'est mis à douter radicalement de son origine et de sa destinée divines. Il ne se voit plus que comme un phénomène parmi tant de phénomènes, forme passagère au milieu de tant de formes, chaînon fragile et hasardeux de l'aveugle évolution. Steiner a donc raison de dire : « La mentalité qui dérive des sciences naturelles est la plus grande puissance des temps nouveaux. » D'autre part, il sîivait que ce système ne reproduit que la succession des formes extérieures chez les êtres vivants, mais non les forces internes et agissantes de la vie. Il le savait par initiation personnelle et par une vue de l'univers plus profonde et plus vaste. Aussi pouvait-il s'écrier avec plus de conviction que la plupart de nos spiritualistes timides etde nos théologiens effarouchés : « L'âme humaine doit-elle donc s'élever sur les ailes de l'enthousiasme jusqu'aux cimes du Vrai, du Beau et du Bien pour être balayée dans le néant comme une écume du cerveau*? y> Oui, YV^feckA feVaxV.

l'Adversaire. C'était le matérialisme armé, le Dragon avec toutes ses écailles, ses griffes et ses dents.

Le désir de Steiner de comprendre cet homme et de lui rendre justice en ce qu'il a de grand, de pénétrer sa théorie en ce qu'elle a de logique et de plausible n'en fut que plus intense. En ce fait apparaît toute la loyauté et toute la largeur de son esprit compréhensif.

Les conclusions matérialistes de Haeckel ne pouvaient avoir aucune prise sur ses idées, qui lui venaient d'une autre science, mais il avait le pressentiment que dans les découvertes incontestables du naturaliste il trouverait la base la plus sûre d'un spiritualisme évolutif et d'une théosophie rationnelle.

Il se mit donc à étudier avec passion V Histoire de la création naturelle. Haeckel y donne un tableau saisissant de l'évolution des espèces depuis les amibes jusqu'à l'homme. Il y montre la croissance successive des organes et le processus physiologique par lequel les êtres vivants se sont élevés à des organismes de plus en plus complexes et de plus en plus parfaits. Mais dans cette prodigieuse transformation, qui suppose des millionset des millions d'années, il n'explique jamais la force initiale de cette ascension universelle et pas davantage la série des impulsions particulières qui font monter les êtres de degrés en degrés. A ces quesUous \i\vavOT^\"îSSfô^',

i4 Introduction

Haeckel n'a jamais pu répondre qu*on admetlant la génération spontanée^ ce qui équivaut à un miracle aussi grand que la création de Thomme par Dieu avec une motte de terre. Pour un Ihéo: sophe comme Steiner, par contre, la force cosmique qui élabore le monde comprend dans ses sphères, emboîtées les unes dans les autres, les myriades d'âmes et d'entités qui se cristallisent et s'incarnent perpétuellement dans tous les êtres. Lui, qui voyait le dessous de la création, devait reconnaître et admirer Tampleur du regard circulaire par lequel Hœckel embrassait son dessus. Le naturaliste avait beau nier l'auteur divin du plan universel, il le prouvait, malgré lui, en décrivant si bien son œuvre. Quant au théosophe, il saluait, dans Tonde des espèces et dans le souffle qui les soulève, l'homme en devenir, la pensée même de Dieu, l'expression visible du Verbe planétaire-.

1. Discours prononcé à Paris le 28 août 1878. Voyez aussi l'Histoire de la création naturelle de Hœckel, 13° leçon.

2. Voici comment le docteur Sleiner caractérise lui-môme le célèbre naturaliste allemand : « La personnalité de Ha3fkel est séduisante. Elle forme le contraste le plus absolu avec le ton de ses écrits. Si Ilieckel avait étudié seulement un peu la philosophie, dont il parle non pas même connue un dilettante mais comme un enfant, il aurait tiré de ses études phylogénétiques les plus hautes conclusions spiritualistes. La doctrine de llaickel est grande, mais Hœckel lui-môme est le plus mauvais commentateur de sa doctrine. Ce n'est pas en montrant à nos contemporains les faiblesses de la doctrine de Hœckel (ju'on sert le progrés intellectuel, mais en leur montrant la grandeur de sa pensée phylogé-

Poursuivant ainsi ses études, Rudolf Steiner se souvint de la parole de son maître : « Pour vaincre le Dragon, il faut entrer dans sa peau. » En se glissant dans la carapace du matérialisme contemporain, il s'était emparé de ses armes. Désormais il était prêt au combat. Il ne lui manquait qu'un terrain d'action pour livrer sa bataille et une aide puissante pour Vj soutenir.

Il devait trouver son terrain dans la Société Ihéosophique et son aide dans une femme supérieure.

nétique. » — Steiner a développé ces idées en deux ouvrages : Welt und Lebensanschaungen im 19'"" Jahrhundert (Théories de l'univers et de la vie au dix-neuvième siècle) et Hœckel und seine Gegner {Hseckel et ses adversaires).

L'initiation en Orient et en Occident.

En 1897, Rudolf Sleiner était venu à Berlin pour diriger un magazine littéraire et y faire des conférences. Il y rencontra la Société théosophique. C'est ici le lieu de dire quelques mots sur l'origine et le rôle de cette société. Cela est indispensable pour comprendre la place importante qu'y devait prendre le docteur Steiner et la situation tout à fait indépendante qu'il y occupe.

La Société théosophique compte aujourd'hui trente-trois ans d'existence, car sa fondation remonte à l'année 1875. Elle a pris, en ces derniers temps, une grande importance, et, en dépit des étrangetés, des fautes et des tâtonnements qui ont signalé ses débuts, on peut dire qu'elle s'impose aujourd'hui à l'attention comme un des symptômes les plus nouveaux de notre époque et comme une teutalWe gto^^^i ôIî^n^-

nir^. Fondée par une Russe, Mme Hélène Blavatzki et par un Américain, le colonel Olcott, actuellement présidée par une Anglaise illustre, IMme Annie Besant, qui lui apporta l'intégrité de sa vie, la noblesse de son caractère et l'élévation de son esprit, la Société théosophique se proposa dès l'origine d'étudier impartialement les philosophies orientales et toutes les sciences occultes. Convaincue que le rapprochement entre la science et la religion est un des besoins essentiels de notre époque, qu'il doit s'opérer dans toutes les confessions et chez tous les peuples, elle se proposa d'établir un lien entre les âmes pensantes et les esprits religieux de toutes les nations. Rien de plus beau que sa devise : « Il n'y a pas de plus haute Religion que la Vérité. » Rien de plus large que ses statuts. Elle ne demande à ses membres d'autre profession de foi que Tadhésion à la fraternité humaine, persuadée que l'affirmation et surtout la pratique de ce sentiment supposent la recon-

1. La Société théosophique est aujourd'hui répandue dans le monde entier et compte environ 10.000 membres, 600 branches et une vingtaine de revues. La section de l'Inde, qui se recrute surtout parmi les Hindous, s'élève à 4.000 membres. L'Amérique du Nord en a 2.500, l'Angleterre L800, l'Allemagne 900. La revue théosophique française le Lotus bleu est dirigée avec talent par le commandant D. A. Gourmes. La section française de la S. T. est présidée par M. Charles Blech. Une série d'intéressantes conférences ont été faites en été 1907 par Mme Annie Besant et par le docteur Rudolf Steiner au siège général de \a 'èocÀ^V^^ ^n^uj de la Bourdonnais, 59, à Paris.

2tf INThODrcmON

uaissaDce et la mise en aclion d'uu principe divin coiûiDun à tou.'^ les hommes.

Le princij»e de liberté el le principe d'universalité dan^la Science comme dans la Religion, tels fureul, tels sont encore le drapeau et la devise de la Société théosophique, et certes il n'en est pas de meilleurs pour réveiller la conscience de rOrient comme celle de lOccidenl et les rapprocher dans un même esprit. Il est visible d'auli*:; part que, iiialfrré son programme, la Société théo.'îuphique a conservé jusquà ce jour une couh'ur prononcée d'orientalisme et d'hia- (louisme, accentuée et maintenue par le fait que son quartier général et son centre directeur se trouve en Inde, à Adyar près de Madras. Tel fut d'ailleurs son caractère primitif et comme son sceau originel, grâce aux deux ouvrages principaux, qui lui ont imprimé sa direction et qui font autorité pour la plupart de ses membres, je veux dire : le Bouddhisme ésolérique de M. Sinnett et la IJoclrine secrète de Mme Blavatzki. Ces dcîux ouvrages, inspirés par d'éminents maîtres hindous, contiennent de profondes et capitales vérités. L'effet d<î ces livres devait être d'autant [)lus grand, que ces vérités jusqu'alors tenues secrètes j)ar l(\s maîtres de la science occulte, tajit en Orient qu'en Occident, y furent divulguées pour la première fois. Mais il faut ajouter (jue ces vérités y apparaissent déformées, chez M. SJnnclt par un iale\\eclv3L3\\ç»me. ^\\\\çi'è.Q>«

LES DEUX TRAtUTÏONS OCCULTES 29

phiqùe incomplet, chez Mme Blavatzkî par une âme trouble et agitée de passions diverses. Ces vérités ainsi reflétées font parfois Teffet d'un merveilleux paysage aperçu dans un miroir convexe. L'etisetnble de ces idées sur la constitution de rhomme, sur révolution planétaire et sur la' cosmogonie ésotérique n'en constitue pas moins un trésor des plus précieux, surtout lorsqu'on sait les remettre au point avec les clefs voulues.

La Société théosophique est devenue ainsi un puissant organe par lequel Tésotérisme oriental parle à l'Occident et agit sur lui. — En face de cette initiative hardie, que devait faire Tésotérisme occidental, qui a lui aussi sa tradition, ses maîtres et ses lois ? Devait-il se taire ou parler à son tour ? Et s'il voulait parler comment devait-il le faire ? Cette question fut discutée, à plusieurs reprises, en quelques assemblées de maîtres occidentaux vers la fin du dix-neuvième siècle. La suite de ces pages montrera dans quel sens elle fut résolue.

Quand Rudolf Steiner vint à Berlin, il y trouva une branche de la Société théosophique. La branche allemande de cette société se fit toujours remarquer par une grande indépendance, ce qui est naturel dans un pays de philosophie transcendante et de critique méticuleuse. Elle avait déjà fourni un apport considérable à la littérature occultiste avec l'intéressant périodique îe Sphinx, dirigé par Hûbbe SdA^xè^^w ^\

le livre du docteur Karl du Prel Philosophie der Mijstik. Mais, les chefs s'étant retirés, le groupe ne battait plus que d'une aile. De grosses discussions et de petites querelles de ménage divisaient les théosophes d'outre-Rhin. Rudolf Steiner devait-il entrer dans la Société théosophique ? Cette question se posait impérieusement, et elle était pour lui comme pour sa cause de la plus haute gravité.

Par son premier maître, par la confrérie à laquelle il s'est associé comme par sa plus intime nature, Steiner appartient à une autre école d'occultisme, je veux dire à Tésotérisme chrétienoccidental et plus spécialement à l'initiation rosicrucienne. — Etablissons ici la filiation de cette doctrine et de cette tradition dans ses traits les plus généraux. Car l'écrire en détail ne serait rien moins que faire Vhisloire de Vésolérisme chrétien, lequel est à l'histoire officielle de l'Église ce que les coulisses d'un théâtre sont à la pièce qui se joue devant le public.

L'ésotérisme chrétien a toujours existé, quoique l'Eglise de Rome n'ait jamais consenti aie reconnaître.

Si l'on voulait remonter à sa source, il faudrait voir son premier représentant dans l'apôtre Jean, rr Je disciple^que Jésw^ aîma\V>^, V\\i^^\Y^ieur du

plus ésotérique et du plus profond des évangiles. Mais la tradition ésotérique chrétienne proprement dite se rattache directement et d'une manière ininterrompue au fameux et mystérieux Manès, fondateur du Manichéisme, qui vécut au quatrième siècle, sur les bords de TEuphrate, en Perse.

Manès est un de ces précurseurs qui paraissent dans rhistoire des vaincus, mais dont Tinfluence profonde devient un ferment de Tavenir. On sait que saint Augustin avait été un manichéen fervent avant d'être gagné à TÉglise régnante par saint Ambroise et qu'il devint le plus redoutable ennemi de la secte manichéenne après sa conversion. L'Eglise postérieure a cherché à effacer jusqu'aux traces de Manès. Elle a détruit ses écrits et défiguré sa doctrine. On ne la connaît que par les réfutations de ses détracteurs ^ N'importe, on en sait assez pour deviner l'essence de sa pensée et le caractère incisif de cette forte personnalité. Elève des mages persans, il devint chrétien par ses méditations et ses inspirations personnelles. La doctrine qu'il enseigna à ses disciples différait sur trois points de la doctrine officielle de l'Eglise : i** Jésus était pour lui comme pour elle le centre de la révélation, mais Manès concevait autrement les rapports du prophète de Nazareth avec la divinité ou, pour

1. Voir VHisloire du Manichéisme^ par Beausobre, Amsterdam, 1734,

mieux dire, avec le Christ, Farcàne du Verbe planétaire, dont le maître Jésus n'était selon lui que Torgane et l'interprète; 2** il croyait à la réincarnation et aux nombreuses existences ascendantes de Vùme humaine ; 3^ enfin ce qu'on appelle « le mal » n'était pas à ses yeux une chose absolue qu'il faut détruire, mais une force déviée qu'il faut remettre dans sa voie, un ingrédient nécessaire dans l'économie générale du monde, un stimulant de sa marche, un ferment de révolution universelle.

Certes ces idées étaient trop avancées pour être comprises de la foule et même des évêques du quatrième siècle. Il fallait à l'Eglise, pour vaincre la décadence latine et s'imposer aux barbares, des idées plus simplistes. Au principe de l'initiation individuelle et du contrôle de la raison, que Manès maintenait avec l'Orient et la Grèce en matière religieuse, saint Augustin substitua le principe de la tradition non contrôlée et du Credo quia absurdum, dogme qui devait faire de la foi un bandeau pour l'intelligence et un bAillon pour la liberté, contrairement à la parole de saint Paul : « Nous sommes libres par le Christ. » En un mot, à partir de saint Augustin, l'Eglise confisqua et supprima l'initiation, seul [moyen de la vraie connaissance, pour y substituer le dogme de la foi aveugle, au profit de son autorité absolue et éirbUraire.

Manès, condamné par une sorte de concile chrétien, fut mis à mort on ne sait trop par qui. La tradition ecclésiastique prétend que ce fut par le roi de Perse. Mais il avait eu le temps de former des disciples et de les envoyer en Palestine, en Grèce, en Italie, en Afrique, en Gaule, même en Scythie et sur le Danube. Sa doctrine se propagea par tradition orale pendant les siècles qui suivirent, souvent affaiblie, mais renaissant toujours sous des formes et des noms nouveaux. Les Catharres de Hongrie et ceux de Provence persécutés et massacrés sous le nom d'Albigeois, les Templiers impitoyablement exterminés par Philippe le Bel et le pape Clément V possédèrent des fragments de la doctrine. Mais ceux qui conservèrent et développèrent la tradition chrétienne sous sa forme la plus pure furent les frères de Saint-Jean de Jérusalem, qui se propagèrent dans toute l'Europe. Elle se perpétua chez eux dans le plus grand secret, l\ l'ombre des cloîtres, par une méthode de méditation et d'initiation basée sur le quatrième évangile ^ Ils avaient pour règle de joindre la

1. Les grands mystiques et les grands penseurs ont toujours considéré l'évangile de Jean comme le plus profond des quatre et comme celui qui contient Tarcane du christianisme. Parmi ces penseurs il faut compter Gœthe. Dans les dernières années de sa vie, le chancelier Muller vint lui dire un jour : « Grande nouvelle I Les théologiens de Tubingue viennent de découvrir que l'évangile de saint Jean n'est pas authentique. — Qu'est-ce qui est authentique ? s'écria le patriarche de Weimar en redressant son troivlo\^vûV^^\i^^\.^^^

ferveur du sentiment religieux à la méditation et pour but d'amener le règne de Dieu sur la terre par TAmour.

Au quinzième siècle, résotérisnie chrétien, toujours inspiré de la même tradition , prit un caractère laïque et scientifique sous Tinfluence de la Kabbale et de Talchimie, qui vinrent jeter des ferments nouveaux dans Tesprit occidental desséché par Tabus de la scolastique. Ce fui alors qu'un certain Christian Rosenkreutz se rendit en Egypte et en Inde pour chercher une synthèse entre l'initiation orientale et occidentale. Le résultat de ce travail fut la fondation de Tordre des Rosecroix, qui devait conserver sévèrement et dans le plus profond secret les vérités spirituelles de la science occulte jusqu'au temps où la science officielle aurait découvert, par sa méthode qui est l'observation physique: i® l'unité matérielle de l'univers; 2** l'évolution organique ; 3" les états de conscience supérieurs à Tétat de veille. Tel fut le testament de Christian Rosenkreutz laissé à ses disciples. — Or, ces trois vérités, dont les vrais initiés eurent toujours conscience par intuition spirituelle, ne devaient

grands yeux bruns flamboyèrent. Ou'esl-ce qui est aulhentique? C'est ce qui est éternellement beau et vrai ! » L'évangile de saint Jean préoccupe actuellement un certain nombre de penseurs catholiques qui aspirent à une interprétation plus libre des textes. On lira avec intérêt, à cet égard, la iraduclion avec commentaire du quatrième évangile par Alta (CbacorDac, 1907), Cet ouvrage est écr\l da^u-s un sens largewent Jibéral et souvent ésolérique .

^tre prouvées scientifiquement que quatre siècles plus tard. A savoir : i** l'unité matérielle de l'univers — par l'analyse spectrale; a'' l'évolution organique — par la transformation des espèces selon Darw^in et Haeckel ; 3** les états de la conscience bumaine difîérents de l'état ordinaire — par l'hypnotisme et la suggestion. — C'est à ce moment aussi, c'est-à-dire depuis une vingtaine d'années que les vérités centrales de la science occulte, c'est-à-dire l'évolution planétaire, la doctrine de la réincarnation et l'unité des religions ont été divulguées.

En attendant, la pensée rosicrucienne, gardant sa réserve, rayonna dans le monde au seizième siècle par une série de personnalités remarquables, telles que le Kabbaliste Henri Kunrath, auteur du curieux livre Amphitheatriim sapienlias aeternœ, le prêtre mystique Eckehardt, le cordonnier théosophe Jacob Bochm, le médecin alchimiste Paracelse et l'occultiste espagnol Raymond Lulle. Un certain nombre d'idées rosicruciennes ont passé dans la franc-maçonnerie du dix-huitième siècle, mais toujours déformées et travesties. Elles exercèrent cependant une heureuse influence sur une foule de hauts esprits. Parmi eux il faut citer, au premier rang, le plus grand poète de rAllemagne. Goethe reçut, dans sa première jeunesse, une initiation rosicrucience, dont on trouve les \x9ice^ Ôl^w^ jes mémoires (Vérité et Fiction). Ce IwV ^^Vte

son séjour à Leipzig et son séjour à Strasbourg, par rintermédiaire de Mlle de Kletlenberg^ Celte initiation devait féconder son vaste génie et rester la lumière de sa vie. Son œuvre scientifique en est pleine et sa poésie en déborde. Les idées ésotériques regorgent dans son Faust qui commence par invoquer le macrocosme et le microcosme, TEsprit de l'Univers et l'Esprit de la Terre et se termine par la victoire du bien sur le mal sous Tapothéose de TEternel Féminin. Sa théorie des couleurs, sa métamorphose des plantes et sa découverte de Tos intermaxillaire chez rhomme ressortent du môme ordre d'idées. On en trouve la marque plus particulière dans un petit poème de son recueil lyrique intitulé « Les Secrets » [Die Geheimnisse)^ poème qui est demeuré une énigme pour tous ses commentateurs mais dont le symbolisme devient d'une transparence lumineuse pour qui connaît l'idée rosicrucienne. Le frère Marcus, à la recherche de la Vérité, arrive vers le soir à Tenlrée d'un couvent, caché dans une vallée verdoyante, à l'abri d'une haute montagne. Au-dessus de la porte d'entrée, le voyageur aperçoit le symbole rosicrucien, la Croix enguirlandée de Roses, c'est-à-dire la Science éternelle fécondée par TAmour. Sous l'étreinte des fleurs amoureuses, une lumière incandescente jaillit en trois rayons

/. Voir la fin du huilièmc cUapvlrc de Tautobiographic de Goethe ( Wahrheil und DichlungV

du centre de la Croix, que des nuages brillants entraînent vers le ciel. Les douze religieux du couvent, qui reçoivent le voyageur, et dont chacun occupe dans la salle du chapitre un siège surmonté d'une autre enseigne, représentent douze religions différentes. Le treizième siège vide appartient au Maître absent, qui les inspire tous. Son nom est Humanus et signifie la Science occulte, la Sagesse éternelle. Les beaux jeunes gens qui partent à Taurore sont ses messagers.

En sa qualité de Rosecroix, Rudolf Steiner sentait profondément la différence entre les pratiques de l'initiation occidentale, qui estla sienne, et celles de l'initiation orientale qui a été le principe et l'origine de la Société Théosophique. Cette différence ne consiste pas dans une vue diverse de l'univers et de son évolution, mais dans une autre attitude en face du monde et de la vie et dans une autre méthode d'entraînement.

Le docteur Steiner a défini lui-même l'attitude de l'occultiste occidental en face de la réalité et de la vie. Elle est diamétralement opposée à celle du bouddhisme orthodoxe. « On a prétendu, disait-il dans une de ses plus remarquables conférences, que la théosophie lewà^W) V y^'^Î^XYt

certains dogmes et qu'elle poursuivait Tannihilation du corps par rascétisrae. On a répandu cette idée que la réalité était une illusion et devait ôlre vaincue. Ce sont là plus que des exagérations, ce sont des erreurs théoriques, contredites |)ar la science et parla pratique du véritable occultisme. Bien{)lus juste est l'image grecque qui compare Tâme à une abeille. De même que l'abeille sort de la ruche et butine le suc des fleurs pour le distiller et en composer son miel, de même Tûme, issue de Dieu, pénètre dans la réalité et en rassemble le suc pour le rapporter au foyer de l'Esprit. Il ne s'agit pas, dans l'occultisme, de mépriser la réalité mais de la comprendre et de l'utiliser. Le corps n'est pas le vêtement mais l'instrument de l'esprit. La science occulte n'est pas la science qui supprime le corps, mais la science qui apprend à s'en servir pour des fins supérieures. Celui qui regarde un aimant en aurait-ilcompris la nature s'il disait que c'est un morceau de fer en forme de fer à cheval ? Non ; mais celui-là l'aura comprise qui dira que c'est un morceau de fer, qui renferme la puissance d'attirer à lui d'autres morceaux de fer. De même que l'aimant, la réalité est toute saturée d'une réalité supérieure que l'âme doit pénétrer pour la dominer. »

J'en viens à la différence de l'initiation orientale, qui procède de l'Inde, et de l'initiation occidentale, qui procède de Jésus-Christ.

Dans les temples de Tlnde, de TÉgypte et de la Grèce, après une longue préparation, le myste était plongé par son maître dans un sommeil léthargique, durant en général trois jours et trois nuits. Dans une lelle léthargie, Tàme, c'est-à-dire le moi conscient, se sépare temporairement de son corps physique, accompagnée de son corps éthérique (celui qui contient le fluide vital) et de son enveloppe rayonnante (ou corps astral). Or, Timpressionnabilité du corps éthérique, séparé du corps matériel, est bien plus grande que lorsqu'il est absorbé et protégé par lui. L'âme du myste, ayant été ainsi extraite et isolée de son corps physique, Tinitiateur lui imprimait avec force sa sagesse et sa pensée sous formes d'images, qui demeuraient en lui jusqu'à la fin de sa vie comme l'empreinte indélébile du maître K Lorsque le disciple s'éveillait, il était considéré comme né à nouveau ou comme deux fois né. Il avait acquis en effet une sagesse et la conscience de facultés nouvelles. Mais il demeurait, pour le reste de ses jours, vis-à-vis de son maître dans une dépendance étroite.

L'initiation orientale, l'initiation avant le Christ, est donc une sorte de suggeslion à vie.

Le principe de l'initiation occidentale est plus large, plus respectueux de l'originalité et de la

1. J'ai décrit ceUe cérémonie et ses cfTets ppychl<\iiCi^ dans le chapitre sur Hermès de mes Grands Initiés .

liberté individuelles. Son but est le même, c'està-dire renfantement de Tàme divine par Tàme humaine, une véritable résurrection à travers une mort temporaire. Mais ici l'initiateur se garde de l'imposer, il s'ingénie à Tobtenir par refTort personnel du disciple dont il est le guide et qu'il prépare seulement à chercher et à trouver lui-même sa voie. Le maître n'est plus un suggestionneur, mais un éveilleur. Au disciple, qui lui demanderait la science infuse dans une formule ou dans une révélation subite, il répondrait comme maître Janus, dans TAxël de Villiers de Tlsle Adam : Je n instruis pas, f éveille.

Voici comment Rudolf Steiner s'exprimait à ce sujet dans une de ses conférences : « La différence entre l'initiation orientale et Tinitiation occidentale consiste en ce que la première se fait à l'état de sommeil et la seconde à l'état de veille. On évite par conséquent la séparation, toujours dangereuse, du corps éthérique d'avec le corps physique. On évite aussi la sujétion absolue du disciple au maître. Le maître occidental ne veut ni dominer ni convertir mais seulement raconter ce qu'il a vu et dire ce qu'il sait pour l'avoir expérimenté lui-même. Or, il y a trois manières d'écouter : i** Écouter en se soumettant à la parole comme à une autorité infail- /jJble; 2^ Écouter avec le setvs purement critique, en s*opposanl à chaque idée coxxthv^ wcl ^^n^\-

saire ; 3** Ecouter simplement, sans foi servile comme sans opposition systématique, en laissant agir les idées sur soi et en observant leurs effets. — Telle doit être l'attitude du disciple devant son maître dans l'initiation occidentale. Quant à l'initiateur, sa première règle sera que pour être le maître il faut être le serviteur. Il s'agit pour lui, non de modeler son disciple à son image, mais d'en deviner l'énigme. 11 ne veut pas fabriquer une fleur artificielle, mais faire éclore un bourgeon vivant. Quant au dogme, il n'a de valeur que comme principe d'évolution. Toute vérité, qui n'est pas en même temps une force vitale, est une vérité stérile, et toute pensée, qui ne va pas à Tâme parce qu'elle n'est pas imprégnée de sentiment, est une pensée morte. »

A ces deuxdifférences entre l'initiation orientale et occidentale, qui ont une grande importance pour l'éducation et pour l'action dans la vie, s'en ajoute une troisième non moins sérieuse. Car elle concerne l'avenir de la religion en Occident. Il s'agit du rôle capital attribué par la doctrine ésotérique occidentale à la personne historique de Jésus et au rôle du Christ dans toute l'évolution humaine, rôle complètement négligé par les fondateurs de la Société Théosophique et insuffisamment éclairé par leurs successeurs. J'y reviendrai tout à Theure.

On peut donc affirmer que si Voecu\\Às\xv^\«vi^»

entier est en opposition avec TÉglise officielle par le principe de l'initiation individuelle, il y a dans Toccultisme lui-même deux courants distincts, qui, sans se combattre ouvertement (car tous les vrais maîtres reconnaissent la nécessité et Tutilitc des deux) sont parfois en conflit. Par ses antécédents comme par ses maîtres et ses plus profondes aspirations, Rudolf Steiner appartient à la tradition occidentale, à Tésotérisme chrétien. De là ses hésitations. Fallait-il faire cause commune avec les représentants de rOrient ou créer une association particulière sous un autre signe?

Après mûre réflexion, il se décida à s'adjoindre à la Société Théosophique, dont il fait partie depuis Tannée 1902. Toutefois il n'y entra pas comme un écolier de la tradition orientale, mais comme un initié de Tésotérisme rosicrucîen, qui reconnaît avec joie l'immense profondeur de la sagesse hindoue et lui tend une main fraternelle, pour établir entre les deux la chaîne magnétique. 11 comprit que les deux traditions ne sont pas faites pour se combattre, mais pour s'entendre, dans leur pleine indépendance, et travailler ainsi au bien commun de la civilisation. La tradition hindoue contient, en effet, le plus vaste trésor de science occulte en ce qui concerne la cosmogonie et les périodes préhistoriques de l'humanité, tandis que la tradition de Tésotérisme chrétien et occidental regarde, par son incommensu-

rable hauteur, Tavenir lointain et les destinées finales de notre espèce. Car le passé contient et prépare l'avenir, comme l'avenir sort du passé et Tachève.

Rudolf Steiner fut aidé dans celte tûche par une recrue puissante et d'une valeur inappréciable pour l'œuvre de propagande qu'il voulait entreprendre.

Mlle Marie de Sivers, d'origine russe et d'une éducation cosmopolite exceptionnellementvariée (elle écrit et parle également bien le russe, le français, l'allemand et l'anglais) était venue, elle aussi, à la théosophie par d'autres chemins, après une longue recherche de cette vérité qui éclaire tout parce qu'elle éclaire le fond de nousmêmes. La finesse extrême de sa nature aristocratique, à la fois modeste et fière, sa sensibilité délicate et profonde, l'étendue et l'équilibre de son intelligence,également douée pour l'artet pour la pensée, la rendaient merveilleusement apte à un rôle de médiatrice et d'apôtre. La théosophie orientale l'avait attirée et charmée sans la convaincre absolument. Les conférences de Rudolf Steiner lui donnèrent la lumière qui persuade en jaillissant dans toutes les directions comme d'un foyer éblouissant. Indépendante et libre, elle cherchait comme beaucoup de Russes de la haute société une œuvre idéale pour s'y consacrer de toutes ses forces. Elle l'avait trouvée. Le docteur Steiner ayant été nommé secrétaire général de

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la section allemande de la Société Théosophique, Mlle Marie de Sivers devint son adjointe. Dès lors elle déploya, pour la diffusion de l'œuvre, dans toute PAUemagne et dans les pays voisins, un véritable génie organisateur soutenu par une activité infatigable.

Quant à Rudolf Steiner il avait déjà fourni mainte preuve de sa pensée profonde et de son éloquence. Il se connaissait et se possédait. Mais une telle foi, un tel dévouement devaient centupler son énergie et donner des ailes à sa parole. Ses écrits traitant de questions ésotériques se succédèrent rapidement*. Ses conférences se multiplièrent à Berlin, à Leipzig, à Cassel, à Munich, à Stuttgard, à Vienne, à Budapest, etc.. Ses livres sont tous d'une haute tenue. Il est également rompu à la déduction des idées dans Tordre philosophique et à l'analyse rigoureuse des faits scientifiques. Il sait aussi, quand il le veut, donner à sa pensée une forme poétique en des images originales et frappantes. Mais toute sa personnalité n'apparaît que par sa présence et sa parole privée ou publique. Ce qui distingue son éloquence, c'est une force singulière toujours enveloppée de douceur et qui provient sans doute d'une parfaite sérénité d'âme jointe à une merveil-

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