‹ Le mystère chrétien et les mystères antiquesChapitre 5 sur 16 · DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L'AUTEUR

Au musée Wiertz de Bruxelles, il y a un tableau portant ce titre : « Les choses du présent devant les hommes de l'avenir. » La toile de l'intéressant artiste (Antoine Wiertz, né en 1806, mort en 1 865) représente un géant, qui porte dans sa main des choses minuscules et les montre à sa femme et h son enfant: nos canons, nos sceptres, nos croix d'honneur, nos arcs de triomphe et les drapeaux de nos partis. — Infiniment petites apparaîtront « les conquêtes de notre culture » au point de vue d'une civilisation qui, vis-à-vis delà nôtre, sera un géant spirituel. Si, comme tout porte à le croire, c^eXX.^ ^\ci-

phétie doit se réaliser quelque jour, son accomplissement s'accompagnera d'un autre phénomène. Nos conceptions actuelles sur le monde et sur la vie ne sembleront-elles pas aussi petites aux hommes futurs que notre civilisation elle-même? Ce serait la revanche historique contre Torgueilleux mépris avec lequel beaucoup de nos contemporains regardent les idées « enfantines » de nos ancêtres sur l'essence de Tunivers et de l'homme, conceptions que surpassent de si haut « les nouveaux articles de foi » appuyés sur « les formidables progrès de l'histoire naturelle ».

11 n'est pas nécessaire de s'enfermer dans la doctrine d'une de nos Eglises pour avoir cette idée. Elle peut naître tout aussi bien dans l'esprit de celui qui se place sur le terrain de la connaissance actuelle de la nature. Peutêtre même est-ce là qu'elle s'impose le plus fortement. Il y a certes une grande satisfaction à considérer la série des êtres vivants depuis l'infusoire jusqu'à l'homme et à poursuivre la parenté de toute vie, au point de vue d'un développement progressif. Beaucoup d'entre nous ne voudraient, k a\icuu ^rix, remplacer

ce l'histoire naturelle de la création » selon Hseckel par une création « surnaturelle ». — Et pourtant les âmes profondes éprouvent un mécontentement douloureux devant la contradiction qui subsiste « entre la vie naturelle selon l'interprétation de Darwin et les revendications d'une humanité supérieure * ».

Celui dont le regard sait plonger sous la surface de la pensée contemporaine, voit s'ouvrir un profond abîme entre les deux facteurs qui créent présentement la vie de l'humanité cultivée. La raison de l'homme civilisé d'aujourd'hui ne peut se contenter que d'une explication naturelle du monde, mais son cœur demeure attaché aux sentiments qu'une éducation millénaire et une tradition vivante ont déposés en lui. La science fait appel sans cesse à une vue rationnelle des choses, tandis que la religion exige l'acceptation de l'incompréhensible par une foi aveugle.

On est forcé de se demander : une telle contradiction est-elle nécessaire, ou seraitelle fondée sur ce fait que l'humanité civi-

1. RosA Mayreder, Nouvelle Religion, Ernest H^ckel, les Problèmes de VUnivers.

Usée de nos jours n'a pas encore réussi à mettre sa sensibilité d'accord avec sa raison et à trouver son édification et son bonheur dans le concept vital que cette raison lui fournit ? La réponse à cette question semble devoir être celle-ci: Nous comprenons les données des sciences naturelles, mais nous ne savons pas vivre avec ces données.

Non, nous ne vivons pas de nos connaissances de la nature. Combien de gens sont heureux d'entendre Harnack leur dire dans son Essence du christianisme : « Quel étal désespéré serait celui de l'humanité, si la paix supérieure dont elle a soif, si la clarté, la sécurité et la force pour laquelle elle lutte dépendaient de la mesure de sa science et de sa connaissance ! » De tels hommes reconnaissent la science avec leur raison et vont étancher la soif de leur cœur à d autres sources.

Mais quiconque possède tant soit peu le don de voir, s'apercevra bien vite que ceuxlà mêmes qui sont le plus solidement établis sur le terrain des sciences naturelles ne savent pas vivre avec elles. Les maîtres mêmes de ces sciences ne le savent pas. Je suis un admirateur ex\Wvo\3L^\^'$X.^ ^'¥L\:^est

llaîckel, mais je constate ses limites. Dans beaucoup de cris de combat, qu'il lance contre le christianisme, je reconnais les ressentiments que de vieux malentendus ont jelcs au cœur de l'élite pensante. Sinon le défenseur de révolution naturelle pourrait-il considérer le christianisme autrement que comme une création soumise à ces mêmes lois de révolution ? Il y a le même rapport entre la vérité avec laquelle nous vivons aujourd'hui et les systèmes religieux du passé qu'entre les hommes d'aujourd'hui et leurs ancêtres du règne animal. Un chrétien a le droit de croire qu'il possède la vérité unique et immuable, mais un véritable naturaliste, c'est-à-dire « un homme qui pense selon la nature », devrait savoir que Vévoliilion dans Vordre spirituel est parallèle à révolution dans l'ordre naturel. Il pense trop « chrétiennement » s'il se croit lui aussi en possession de la vérité unique et immuable, s'il ne sait pas poursuivre « les ancêtres » de la vérité présente et future dans leur évolution légitime, comme celle des espèces, et s'il combat les conceptions du passé comme des a articles de foi >> désormais abolie, Oilxxv

qui ne se contente pas de comprendre la vérité, celui qui vil en elle et avec elle, la voit dans un flux perpétuel, dans un développement progressif et soumis à des lois comme toutes les choses de la nature.

Qu'on apprenne à connaître les vérités que proclame notre intelligence dans leur développement naturel, qu'on les reconnaisse dans les vérités qui les ont précédées, et le cœur pourra suivre Tintelligence. Mais l'homme, dont l'intelligence s'est attachée à la connaissance de la nature et dont le cœur est encore suspendu aux traditions de l'Eglise — avec une force dont il ne se doute même pas — ressemble à un être vivant dont la structure corporelle a dépassé depuis longtemps celle du poisson et qui voudrait encore nager dans l'eau.

Tel est l'esprit de ce livre dans lequel j'ai poursuivi le développement de la partie occulte du christianisme. Je voudrais n'y avoir pas mis une seule ligne qui ne pût se justifier devant une conception rationnelle de la nature, mais pas une non plus qui puisse se confondre avec la conception grossièrement matérialiste de beaucoup à^ ivo% penseurs

inféodés aux sciences naturelles et qui ne connaissent pas d'autre source de vérité.

Dans un « avant-propos », Fauteur peut se permettre quelques remarques personnelles, qui, pour le lecteur, sont sans rapport avec le monde de ses pensées — mais qui ont peut-être pour l'écrivain de ces lignes un sens tout à fait particulier. J'exprimerai d'abord ma plus vive reconnaissance au comte et à la comtesse Brockdorffqui m'ont incité l'hiver dernier à développer les idées contenues dans ce livre à la bibliothèque théosophique de Berlin, ainsi que celles de mon écrit précédent : La Mystique à Vaiibe des temps modernes. Un profond besoin d'amitié m'engage à joindre à leurs noms ceux de mes amis de Vienne, Rosa Mayreder et Moritz Zitter. A eux tous, je dédie ces pages. Pendant bien des années, ces derniers furent mes compagons dans mon effort vers la connaissance ; en terminant ce livre je vouerais leur envoyer un cordial salut.

Rudolf Steineh.

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