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III. — L'avenir du christianisme ésotérique

Il me reste à dire quelques mots du livre de Rudolf Steiner, le Mystère chrétien et les Mystères antiques que je présente au public français.

Il y a des siècles que toutes les hypothèses imaginables ont été émises sur la nature et la personne de Jésus, depuis ceux qui en font l'incarnation absolue et unique de la divinité avec Torthodoxie traditionnelle, aux gnostiques qui distinguent avec Manès la personnalité du maître Jésus de celle du Christ ou du Verbe divin manifesté par lui, jusqu'à ceux qui n'y voient qu'un simple moraliste comme Renan ou une pure légende, inventée pour propager une religion comme David Strauss. Il ne vaut pas la peine de s'arrêter aux matérialistes de l'épaisseur de M. Jules Souris, qui a découvert dans le prophète de Nazareth un malade halluciné et fait sortir tout le christianisme d'une eucéç\v^Vv\ft aJgiiê de son fondateur.

L'originalité du livre de Rudolf Steiner consiste dans le rapport organique qu'il établit entre la vie du Jésus historique de Tévangile de saint Jean et les phases de l'initiation antique, telle qu'elle se pratiquait dans les temples de l'Egypte et de la Grèce. Ce rapport avait été déjà entrevu par les gnostiques, mais enveloppé d'une métaphysique nuageuse. Il est mis en lumière ici avec des faits précis et une déduction serrée, qui éclairent à la fois le passé et l'avenir et font de Jésus le pivot de l'évolution religieuse dans l'humanité.

Je crois donc que les théologiens éclairés et les libre-penseurs sans préjugé liront avec un égal intérêt les arguments et les textes fournis par le théosophe allemand pour prouver l'initiation nécessaire de Jésus chez les Esséniens. Non moins intéressante est l'interprétation qu'il donne du réveil de Lazare, reproduction au grand jour de la cérémonie et du phénomène antique de la résurrection, opéré jusqu'alors dans le secret des sanctuaires. Le point capital est le sens psychique, historique et métaphysique de la résurrection spirituelle et personnelle du Maître. « Qu'on lise, dit l'auteur, l'évangile de Jean comme un accomplissement à la fois symbolique et réel, dans l'histoire et dans la vie, du grand drame de la Connaissance que les anciens représentaient et vivaient dans leurs temples — et le regard plongera dans le mystère

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universel à travers le mystère chrétien. » II ne s'agit donc ici ni d'une légende imaginée par des hagiographes visionnaires, ni d'un fait en contradiction avec les lois universelles de la nature, mais d'une manifestation éclatante de sa loi la plus profonde. Il s'agit d'une série d'événements réels, vécus au grand jour, par un Messie conscient de sa mission et plein de son Verbe. C'est la réalité tragique et sublime du Divin, offerte en exemple à Thumanité entière, c'est la mort soufferte et la résurrection triomphale, c'est le sacrifice et la victoire montrés à tous les hommes par le roi des initiés, non comme une expiation de leurs péchés, mais comme la démonstration d'une loi cosmique, comme la promesse et la preuve de l'immortalité. On voit par là ce qui rapproche d'une part et ce qui distingue de l'autre le christianisme ésotérique de Rudolf Steiner de la doctrine de l'Eglise. On voit aussi ce qui le distingue des néo-théosophes de l'Inde. Ceux-ci, surtout Mme Blavatzki, eurent à Torigine une tendance marquée à retrancher le rôle personnel de Jésus de l'histoire, ou du moins à diminuer et à diluer sa figure jusqu'à un effacement presque total devant celle de Bouddha, qu'ils présentaient comme l'initié supérieur et parfait. Ils furent conduits à ce point de vue par leur sympathie exclusive pour rinde et par une réaction assez naturelle contre Y ignorance et l'injustice des ^^\\^^^ Oat^-

tiennes et notamment de TÉglise anglicane vis-àvis de la religion et delà sagesse brahmaniques. Pour l'esprit hautement impartial de Steiner, ces considérations d'ordre secondaire n'existent pas. Lui aussi révère Sakia Mouni Gautama, le fils de roi devenu mendiant et ascète par Timmense pitié qu'il eut du genre humain, comme une des plus grandes figures de l'histoire et de la religion. Lui aussi reconnaît qu'il s'éleva à un haut degré d'initiation et qu'il en réalisa les phases successives dans ses actes publics comme un grand exemple aux yeux du monde. Mais il constate qu'en entrant dans le Nirvana, à la fin de sa vie, le Bouddha n'atteignit que ce qui, dans l'initiation antique, s'appelait « la mort », tandis que Jésus poussa la sienne, aux yeux de ses disciples et de l'univers, jusqu'à « la résurrection ». — « Le Bouddha, dit Steiner, a prouvé par sa vie que l'homme vient du Logos et qu'il retourne dans sa lumière quand meurt son enveloppe terrestre. Jésus est le Logos, le Verbe lui-même en sa manifestation humaine. En lui la Parole a été faite chair. »

A cela les savants européens objecteront, textes en main, que pour les bouddhistes orthodoxes, le Logos a fait une œuvre mauvaise en produisant le monde et que le but suprême de la sagesse bouddhiste est le Nirvana, c'est-à-dire l'annihilation. A quoi les néo-théosophes répondent qu'ésotériquement le Nirvana signifie tout

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autre chose, c'est-à-dire un état surhumain et même supracéleste d'union avec Dieu, que notre conscience actuelle ne peut se figurer. Admettons cette explication théorique comme une possibilité. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans les mots une fatalité inéluctable. Nirvana signifie en sanscrit extinction. On aura beau lui donner un sens transcendantalement métaphysique, il aura toujours, pour nos oreilles et nos âmes occidentales, une couleur négative et passive par sa seule vertu étymologique. Le mot Résurrection, au contraire, a un sens positif et actif, puisqu'il signifie Vie éternelle^ Action par le Divin. Que les théosophes européens, qui, par tempérament et par conviction, préfèrent le Bouddha, suivent son enseignement et sa voie, rien de plus légitime assurément et rien de mieux, puisque cela contribue à enrichir notre expérience et à élargir notre horizon. Mais il importe de reconnaître et de maintenir que le monde actuel tourne autour du Christ comme autour de son axe et que toute l'évolution historique s'opère sous son signe et dans son esprit ^ La théo-

1. Remarquons que, depuis la mort de Mme Blavalzki, plusieurs membres éminents de In Société Ihéosophique ont lâché de réparer le silence ambigu de la fondatrice sur la personnalité de Jésus et sur la valeur intrinsèque du christianisme. Il faut citer en première ligne le remarquable livre de Mme Annie Besant sur le Christianisme ésolérique et aussi la très intéressante monographie de M. Mead, un helléniste distingué : Fragments d'une foi perdue. Je dois ajouter toutefois que, si ces ouvrages îouTmÇsS^^ivV. ^^^ ^ç^w-

Sophie nouvelle a donc mille fois raison et nous rend un service inappréciable en fouillant jusqu'en ses derniers arcanes le trésor de la sagesse, hindoue pour faciliter la synthèse religieuse et philosophique dont Tesprit moderne a besoin. Mais elle se condamnerait à ne comprendre que le passé, à ignorer le présent et l'avenir, si elle écartait de son programme le facteur essentiel et central de notre évolution planétaire qui est le Christ. Si la théosophie veut agir d'une manière féconde sur la mentalité contemporaine, elle ne pourra le faire qu'à travers le christianisme, qui est la tradition de rOccident, et à travers l'ésotérisme chrétien qui est son principe vital.

Si Rudolf Steincr proclame la supériorité du Christ sur le Bouddha, cette préférence ne l'aveugle nullement surl'éclipse rapide qu'a subie le principe de l'initiation dans l'histoire de rÉglisc chrétienne, à partir de saint Augustin. 11 en explique les raisons avec une remarquable netteté dans les derniers chapitres de son livre. Les temps approclient cependant où « l'esprit d'immobilité et de domination » qu'un catholique croyant, l'illustre romancier italien Fogazzaro, signalait récemment comme le ver rongeur deTÉglise actuelle, ne suffiront plus à la mainnées importantes sur le Christ des Gnostiques, ils lai?sent complètement dans l'ombre et ont Tair d'ignorer le Jésus de riiistoire ainsi (|ue lu tradition ésotériquc qui procède do lui.

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tenir. D'autre part, le matérialisme, le scepticisme et Fathéisme bouchent toutes les sources de la vie spirituelle. Ils dessèchent la littérature, rongent l'organisme social et dissolvent les âmes. Un grand mouvement spiritualiste, soulevant à la fois le monde laïque et le monde religieux, un effort commun de Tart, de la science et de la pensée pourrait seul secouer la torpeur publique et préparer les réformes nécessaires, en reconstituant l'initiation, d'après la loi hiérarchique, inscrite dans la nature et dans l'esprit humain.

C'est parce que le livre de Rudolf Steiner répond à ce besoin, que le désir impérieux de le traduire s'est imposé à moi. « Les idées qui changent la face des choses viennent à pas de colombes, » a dit Nietzsche. Ainsi chemineront les idées de ce livre. Que les esprits frivoles s'en détournent, une élite entendra sa voix. Car c'est une voix vivante, une voix qui fraye un chemin. Elle n'appelle pas au combat, mais elle suscite des combattants. Ses pensées sont des armes.

Pour conclure, j'en veux choisir une. Quoique l'écrivain ne l'ait point exprimée, elle ressort de son livre et le résume. Un penseur français trop peu connu, un occultiste de haute marque, la formula jadis.

Il y a de cela vingt-trois ans, en l'année 1885, M. Alexandre Saint-Yves publiait un livre original, la Mission des juifs, où il essayait de retrouver dans la profondeur de Y cç>oVfe^*\^\xv^ \^^^>^'

chrétien, les principes organiques de la société européenne. Un fervent de TÉglise romaine, le soupçonnant d'hérésie, le somma de déclarer s'il était cathotique ou non. Alexandre Saint-Yves répondit par deux beaux articles publiés au Journal des Débals, Le dernier se terminait par ces mots : Je suis catholique^ oui, cest-àdire universel, mais catholique jusqu*à VHimalaya.

Ce mot sera peut-être le cri de ralliement des nouveaux croyants. On pourrait y ajouter cette prédiction : l'Église future sera libre et universelle — ou ne sera pas.

Telle est aussi la pensée de Rudolf Steiner et de tous ceux qui se joignent sous le signe de la Rosecroix. En revivifiant la tradition sacrée, ce signe relie le plus lointain passé au plus lointain avenir.

Dès son berceau, notre race aryenne connut le signe de la croix. Elle reluit dans Yarani du prêtre védique, d'où jaillit la flamme du sacrifice comme le symbole du Feu créateur. Elle brille dans la croix ansée du prêtre égyptien comme le signe de la Vie et de l'Immortalité. Elle flamboie dans la personne de Jésus-Christ crucifié et ressuscité comme le signe vivant de /a , résurrection de TAme çarVA.mowY.

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La pensée rosicrucienne aspire à rendre au signe de la Croix la force et la magie que le Christ lui-même lui donna, en faisant sortir de sa tige la fleur des temps nouveaux. C'est pourquoi elle enveloppe la Croix de Roses.

La Croix reste, pour l'initié, le signe du divin sacrifice de THomme-Dieu et de tous les héros du Verbe. Mais elle devient aussi pour lui le signe de la science divine ; car la lumière de la sagesse jaillit de son cœur incandescent. Les Rosecroix ont une foi égale dans la Croix et dans la Rose. Ils disent : PerRosam ad Crucem — per Crucem ad Rosam. Par TAmour à la Science — par la Science à la Vie et à la Beauté.

Edouard Schuré.

Paris, mai, 1908.

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