‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 111 sur 216 · Séance du 14 décembre · texte numérisé non relu

Séance du 14 décembre

quels devoirs elles, imposaient au capitaine dans Tordre commercial ; quelle liberté d'appréciation elles lui laissaient; combien scrupuleusement il y avait obéi. En ce qui concerne les soi-disant soupçons, on a vu que constamment, de janvier 1907 à avril 1908, le ministre des Colonies avait récompensé le capitaine Cottes. Dans ces conditions, l'argumentation de décembre 1910 apparaît comme une excuse inventée après coup pour les besoins de la cause et que démentent les faits et les textes. En réalité, au Pavillon de Floie comme au quai d'Orsay, on commençait à être excédé de la question et on se proposait de sortir d'embarras coûte que coûte. A ce moment d'ailleurs, les relations étaient plus que tendues entre le ministre des Colonies et les concessionnaiies français. C'est dans ces conditions que, le 6 août 1908, le ministre des Colonies, sans convoquer le capitaine Cottes, sans l'inviter à s'expliquer, inscrivit en tête de ses rapports une annotation qui l'atteignait directement dans son honneur d'homme et de soldat. Cette annotation de la main de M. Milliès-Lacroix, était conçue ainsi qu'il suit :

L'attitude du capitaine Cottes dans cette affaire commande au département de s'abstenir, à l'avenir, de lui confier des missions analogues ou toutes autres missions d'un caractère délicat, ayant pour objet l'étude des questions auxquelles seraient mêlés des intérêts particuliers.

Ainsi le crédit du témoin étant anéanti, celui du témoignage pourra être négligé. Et par suite, en toute liberté, on passera outie à ses constatations, on donnera aux Anglais quelques-unes des satisfactions qu'ils réclament. Effectivement, le 5 août, la veille même du jour où la note qu'on vient de lire allait être secrètement introduite dans

le dossier du capitaine Cottes, le ministre des Colonies faisait signer au Président de la République un décret mettant les maisons Holt, Hatton et Cookson en possession des 30.000 hectares de terres qui leur avaient été promis par la convention du 14 mai 1906 : synchronisme étrange et révélateur qui donne tout son sens au brusque changement d'attitude résumé par la note du 6 août, aveu du lien suspect établi par le ministère entre les avantages accordés aux Anglais malgré leur récidive et le discrédit jeté sur l'officier impeccable qui avait fait connaître cette récidive l.

Dès ce moment, les pouvoirs publics ont pris leur parti et c'est désormais contre les concessionnaires français que se tourne leur effort. Comme si l'on était las de défendre leurs droits — solidaires, répétons-le, de ceux de l'État, — on dénonce leurs actes et on s'efforce de les rendre responsables d'une situation créée par plusieurs mois de faiblesse. Jusqu'alors aucune critique sérieuse n'avait été formulée contre la compagnie réclamante. Jusqu'au milieu de 1908, les rapports du contrôle lui avaient même été nettement favorables. En décembre 1906, M. Bobichon, commissaire spécial du gouvernement près les compagnies concessionnaires, écrivait :

La marche des affaires de cette compagnie est satisfaisante. L'exploitation continue à être effectuée avec méthode et esprit de suite....

L'organisation de la hiérarchie a produit les meilleurs résultats et il n'y a eu, à ma connaissance, à enregistrer vis-à-vis des indigènes aucun acte réprôhensible.

1. Pleine justice a été rendue, depuis, par la Chambre au capitaine Cottes. Voir ci-dessous, page 337.

Force m'est de louer, et j'en suis heureux, l'organisation du personnel qui peut, à mon avis, être considérée comme un modèle du genre au milieu de nos compagnies concessionnaires.

Même note Tannée suivante. D'autre part, le lieutenant gouverneur, le docteur Cureau, écrivait le 15 février 1907 :

J'ai trouvé tout changé en bien dans la Sangha et dans la N'Goko.

Même appréciation, la même année, du capitaine Dujour. Enfin en mai 1908, un inspecteur du contrôle, M. Gercus, que M. Milliès-Lacroix avait envoyé dans la concession, écrivait :

D'une façon générale, tous les agents de la N'Goko-Sangha 8e plaisent à reconnaître que la Société les traite bien....

Les agents contractent dans de bonnes conditions à la N'Goko- Sangha Il m'est agréable de constater ici que la société

fait preuve, à l'égard de ses agents, d'une sollicitude éclairée ; les mesures énergiques qu'elle a prises en vue de prévenir l'alcoolisme en sont un exemple.

Aucune des sociétés qu'il m'a été donné d'inspecter au Gabon n'assure un sort comparable à ses agents

Les agents de la société ne maltraitent pas les travailleurs. Ceux-ci reçoivent des soins quand ils sont malades.

Le directeur de la compagnie m'a déclaré que son personnel indigène était le mieux payé, le mieux nourri, le mieux traité de tout le Congo français. Je ne puis que me ranger à son opinion après l'inspection des quatre concessions que j'ai visitées...

Il n'y a pas lieu à déchéance pour la N'Goko-Sangha, car elle se place parmi les entreprises de colonisation qui ont exposé le plus de capitaux au Congo français.

Après les débats qui ont eu lieu du 28 juin au 2 juillet 1908 à la commission des Affaires extérieures, l'attitude gouvernementale, qui venait de se modifier si

brusquement à l'égard du capitaine Gottes, se transforme également à l'égard de la compagnie concessionnaire. L'un et l'autre sont des « gêneurs », dont on est résolu de se débarrasser coûte que coûte. Les rapports des fonctionnaires tournent aux réquisitoires, réquisitoires dont la violence soudaine contraste avec les constatations élogieuses que faisaient ces mêmes rapports au mois de mai 1908. Dès le 24 août, l'administrateur adjoint Leroux écrit :

On peut en quelques mots résumer la situation de cette société : approvisionnements ridiculement faibles, personnel européen indiscipliné.

Le 4 février 1909, M. Martineau :

Le personnel des factoreries ne touche que fort irrégulièrement sa ration depuis six mois; au début, il a murmuré; aujourd'hui,, il est devenu insolent et, si je n'étais intervenu, il serait déjà passé aux menaces et aux actes

Le 11 juillet 1909, le lieutenant gouverneur Rognon réclame des sanctions rigoureuses et suggère, comme une solution décisive, la « disparition de la compagnie ».

J'ai déjà écrit qu'il était temps de reprendre une région ruinée par l'insuffisance, la négligence, le manque de ressources d'une Compagnie qui aurait dû cependant, depuis longtemps, faire place au commerce libre et dont les doléances ou les manœuvres ne sauraient plus tromper personne.

Il y a quelque temps encore, on la pouvait croire seulement fâcheuse pour le développement économique de cette partie de la Colonie ; aujourd'hui elle devient dangereuse par sa présence, s'il m'est permis d'employer un mot qui a tout l'air d'une ironie.

Je me permets d'appeler à nouveau votre haute attention, Monsieur le Gouverneur général, sur une situation qui ne peut plus durer. M. le lieutenant Maignan n'est point abusé par des renseignements inexacts et l'on ne saurait craindre une erreur de sa part. Son prédécesseur qui a séjourné longtemps dans la région

du Woleu, qui s'y est attaché, qui croyait à son avenir, subordonnait toute espérance de progrès et toute assurance de paix dans ce pays, soit à un revirement complet dans l'attitude de la N'Goko- Sangha, soit à sa disparition. Je partage son avis sur le dernier point, car je ne crois plus aux réformes.

Le même fonctionnaire insiste dans le même sens le 8 septembre suivant :

Une fois encore, la Compagnie de la N'Goko-Sangha est en cause ; journellement nous sommes appelés à constater les exactions commises par les agents à son service, abandonnés dans la brousse sans marchandises, sans moyens d'existence.

Je ne saurais donc trop insister, Monsieur le Gouverneur général, pour qu'une solution définitive intervienne à l'égard de cette société dont les agissements ne manqueront pas, si nous n'y mettons un terme, de faire surgir de très graves complications d'ordre politique.

Bref, toute l'administration locale, qui, un an plus tôt, rendait hommage aux efforts de la compagnie, est maintenant dressée contre elle avec une soudaine unanimité sur le sens de laquelle il est superflu d'insister* L'attitude du ministre n'est pas moins caractéristique. En avril 1909, il fait établir un long mémoire qui est une attaque systématique contre la compagnie réclamante dont il s'efforce de contester le droit, fût-ce en mutilant les rapports officiels. Le capitaine Cottes avait écrit :

Quelle est la valeur du dommage ? Il est bien difficile, sinon impossible de la préciser, mais elle est considérable. Il est certain que la Compagnie a subi un grave préjudice.

Ce rapport est cité dans le mémoire ministériel d'avril 1909 et y est reproduit sous cetto forme :

Quelle est la valeur des dommages ? Il est bien difficile, sinon impossible de la préciser *. '

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