Chambre des Communes, 27 novembre
car je ne m'attendais pas à une communication de ce genre — de déclarer que, comme le discours du chancelier de l'Échiquier ne me semblait donner prise à aucune plainte, le fait qu'il avait provoqué de la surprise en Allemagne était en lui-même la justification du discours, car il n'aurait pu créer de surprise s'il n'avait existé une tendance à penser que nous pouvions être tenus à l'écart. (Applaudissements.)
Le gouvernement allemand avait dit qu'il n'était pas digne de lui, après le discours de M. Lloyd George, de donner des explications au sujet de ce qui se passait à Agadir. Je déclarai à l'ambassadeur que le ton de la communication du gouvernement allemand rendait incompatible avec notre dignité de donner des explications pour le discours du chancelier de l'Échiquier. (Applau~ dissements.)
Et sir Edward Grey poursuivait :
J'estimais juste également d'ajouter — sachant que les intérêts de la France étaient affectés aussi bien que les nôtres et que c'était le désir de la France que les négociations suivissent leur cours normalement — que ce qui avait été dit et serait dit ne devait pas être pris comme signifiant un désir de notre part de voir s'embrouiller les négociations franco-allemandes.
Au contraire, nous désirions sincèrement que ces négociations aboutissent ; mais le ton de la communication allemande était défavorable aussi bien pour la France que pour nous, et rendait plus évident que jamais qu'une situation très difficile serait créée si les négociations avec la France n'aboutissaient pas.
Instruit de cette conversation, qu'il eût été plus habile de sa part de ne point provoquer, le gouvernement allemand affecta de n'en retenir que la conclusion et, le 27 juillet, en vertu d'instructions datées du 26, le comte Wolff Metternich fut chargé de demander à sir Edward Grey une déclaration publique précisant le désir que ressentait l'Angleterre d'une entente franco-allemande. Le même jour, le gouvernement anglais donnait satisfaction au vœu du gouvernement allemand et le premier
ministre, M. Asquith, prononçait aux Communes un discours qui produisit en Allemagne une impression d'apaisement. Ce discours était ainsi conçu :
Des conversations sont en cours entre la France et l'Allemagne. Nous n'y participons pas. Elles portent sur un sujet qui ne peut pas affecter les intérêts britanniques. Nous ne pouvons pas, avant d'en connaître l'issue, exprimer d'opinion définitive sur ce point. Mais nous désirons que ces conversations aboutissent à une solution honorable, à une solution qui ne porte en rien préjudice aux intérêts britanniques.
Nous croyons que cela est parfaitement possible. Nous souhaitons vivement, sincèrement, qu'il en soit ainsi.
Au Maroc même, la question est hérissée de difficultés, mais hors du Maroc, sur d'autres points de l'ouest-africain, nous ne penserions pas à essayer d'intervenir dans des arrangements territoriaux considérés comme raisonnables par ceux qui y sont le plus directement intéressés.
D'autres déclarations tendant à dire que nous sommes intervenus dans les négociations franco-allemandes, que nous les avons influencées, sont des fables pernicieuses qui n'ont pas l'ombre d'un fond réel.
Nous avons pensé qu'il était juste de faire nettement savoir, dès le début, que, si l'on n'aboutissait pas à une solution répondant aux desiderata que j'ai indiqués, il nous faudrait prendre une part active à la discussion. Ce serait notre devoir comme signataires de l'acte d'Algésiras, et ce pourrait être notre obligation en conformité de l'accord de 1904 avec la France; ce pourrait être aussi notre devoir pour la défense des intérêts britanniques qui seraient immédiatement affectés par les événements subséquents.
A certains moments, nous n'étions pas sûrs qu'on eût bien compris cela, mais, je suis heureux de le dire, nous savons pertinemment aujourd'hui qu'il n'en est plus ainsi. La déclaration que j'ai faite ici même, il y a plus de trois semaines, le discours que prononça ensuite ailleurs le chancelier de l'Échiquier ont, je l'espère, et je le crois, établi d'une façon tout à fait claire, que nous ne revendiquons ni prédominance, ni prééminence, mais que nous réclamons la position d'une partie intéressée aux événements qui peuvent se produire, d'une partie intéressée à voir se résoudre les difficultés actuelles.
A notre sens, ce serait une grande erreur (et c'eût été une grave
faute) que de laisser aller les événements à la dérive et de permettre que l'affirmation des intérêts que nous y avons, pût, survenant après notre silence, causer de la surprise et du ressentiment, au moment même où cette affirmation serait devenue on ne peut plus impérieusement nécessaire. (Applaudissements) .
Nous désirons vivement, je le répète, voir arriver à une fin heureuse les conversations actuellement en cours et, dans l'intérêt général, je conjure la Chambre de ne pas entrer dans d'autres détails à l'heure actuelle et de ne pas entreprendre la discussion des points restant en controverse. (Applaudissements sur les bancs libéraux.)
La déclaration du premier ministre fut unanimement approuvée notamment par M. Balfour au nom des conservateurs et par M. Ramsay Mac Donald, au nom du Labour Party. L'incident anglo-allemand était clos. Quelles en étaient les conséquences ?
La première, c'est que, vis-à-vis d'une grande puissance, le gouvernement allemand avait pris l'engagement explicite de ne pas poursuivre au Maroc d'avantages territoriaux. Si l'on songe à l'incertitude qui régnait à cet égard, aux contradictions relevées dans la presse allemande, aux propos attribués à M. de Kiderlen, ce résultat avait une réelle valeur. Une réelle valeur d'abord pour l'Angleterre qui, pas plus en 1911 qu'en 1904, n'admettait l'éventualité d'un établissement allemand dans l'empire chérifien ; une réelle valeur aussi pour la France, dont l'intérêt en cette matière n'était pas moins évident que celui de la Grande-Bretagne. Les entretiens de sir Edward Grey et du comte Wolff Metternich offraient ainsi à notre diplomatie l'occasion de régler sans retard la situation nouvelle du Maroc. N'était-ce pas une façon de contribuer à l'apaisement que tout le monde déclarait souhaiter ? N'était-ce pas la conclusion
logique de l'affirmation de l'Allemagne ? Jamais, pour arrêter les bases du futur protectorat, sonnerait-il heure plus favorable ?
Par contre, les conversations anglo-allemandes avaient une autre conséquence qui, pour être indirecte, n'en était pas moins d'importance. L'Allemagne savait désormais, au moins par prétention, que l'Angleterre était indifférente aux cessions congolaises demandées à la France. L'Angleterre avait dit, avec une netteté extrême ce qu'elle ne tolérerait pas au Maroc. Elle s'était bornée à indiquer qu'à son sens l'Allemagne formulait au Congo des prétentions excessives. Il était évident qu'en matière congolaise l'Allemagne se sentitirait rassurée plutôt qu'inquiétée par les entretiens de Londres et qu'elle n'y trouverait point de raison de réduire ses exigences. Ici encore par conséquent, se précisait l'intérêt de la France à suspendre la négociation congolaise et à ouvrir sans retard la négociation marocaine. Après un mois passé dans la méconnaissance de cet intérêt, notre diplomatie allait-elle trouver son chemin de Damas ?