A REBOURS
Quelle était, à la date du 31 juillet, la situation des pourparlers ? En matière marocaine, rien de précis n'avait été dit, ni du côté allemand, ni du côté français. En matière congolaise, les interlocuteurs occupaient les positions suivantes. M. de Kiderlen avait d'abord demandé tout le Congo, de la Sangha à la mer, contre le Haut-Cameroun et le Togo. Puis, toujours en nous offrant ces deux derniers territoires, il avait demandé, en termes plus vagues, un accès au fleuve Congo. La France avait offert (instructions ministérielles du 20 juillet), des cessions localisées dans l'Oubanghi-Chari (ligne Chari-Bahr-es- Sara-Nana-Ouahma-Sangha). Puis, élargissant ses offres, elle avait envisagé (instructions du 30 juillet), soit la cession précédente augmentée des îles du Pacifique, soit une cession plus large localisée dans la même région (lignes Chari-Gribinghi ou Chari-Baminghi avec, en outre, une cession au sud (ligne Ouessoàlacôte). Dans le premier cas, elle refusait le Togo. Dans le second et le troisième, elle le réclamait. Dans les trois cas, elle refusait à l'Allemagne ce à quoi celle-ci tenait le plus, l'accès au Congo. Il semblait donc difficile de s'entendre et mieux valait à tous égards, même du point de vue congolais, ne pas remettre trop vite face à face deux thèses aussi opposées. Le ministère des Affaires étrangères en décida autrement et la conversation congolaise continua.
Elle permit, dès le 1er août, à M. Jules Cambon de constater que le voyage fait par M. de Kiderlen à Swinemunde, où il avait conféré avec l'empereur, n'avait pas modifié son attitude. L'ambassadeur de France, pour sonder le terrain, proposa ce jour-là une cession plus limitée que celle que ses instructions du 30 l'autorisaient à envisager, savoir: îles de la Polynésie et territoire à l'est du Cameroun, avec, pour contre-partie, notre liberté absolue au Maroc, le Bec-de-Canard et un accès à la Bénoué. Sur quoi, M. de Kiderlen répliqua :
— Je veux un accès à la côte et je veux, plus encore, un accès au Congo. Ce dernier point est essentiel. Ma résolution est formelle.
Ainsi s'accusait l'antinomie des points de vue. La même conversation soulignait, d'autre part, la nécessité et la possibilité d'ouvrir sans retard la négociation marocaine. Le secrétaire d'État s'annonçait en effet comme « très large » à cet égard. Il reparlait de « notre empire de l'Afrique du Nord » et comme M. Jules Cambon lui rappelait que, dans leurs précédents entretiens, le mot protectorat avait été prononcé, il répondait :
— Je sais. Je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'il soit prononcé entre nous. Mais comment l'employer dans un document public destiné à recevoir l'assentiment des puissances ?
— Alors, reprit notre ambassadeur, c'est une simple difficulté de rédaction.
— Vous rédigerez vous-même, conclut d'un ton cordial, le secrétaire d'État.
En réponse à la dépêche qui lui retraçait ce dialogue, le ministre des Affaires étrangères aurait pu, semble-t-il, saisir la balle au bond et charger M. Jules Cambon de
soumettre à M. de Kiderlen le projet marocain que ce dernier nous laissait le soin de rédiger et que M. Jules Cambon avait d'ailleurs préparé. Il n'en fut rien. Et de nouveau, et toujours, on parla du Congo. On en parla, et cette fois dans des conditions toutes nouvelles. Car on acceptait, au moins à titre éventuel, de donner à l'Allemagne cet accès aux voies fluviales, en échange duquel, le 15 juillet, elle nous avait offert le Haut-Cameroun et le Togo. Dans ses instructions du 2 août, le ministre demandait en effet si, ce que l'Allemagne visait, c'était le Congo ou l'Oubanghi. Dans le premier cas, ajoutait-il, on pourrait, au besoin, prendre la Sangha comme frontière, en réduisant alors les cessions dans l'Oubanghi-Chari. L'étendue de ces cessions varierait d'ailleurs suivant que nous aurions ou que nous n'aurions pas le Togo. Mais le principe de la coupure était pour la première fois éventuellement admis.
Comment cette dépêche, où M. de Selves — il Fa déclaré, — avait cru poser une question et énoncer une hypothèse, apparut-elle à M. Jules Cambon et à M. Van Vollenhoven, qui se trouvait encore à Berlin, comme une autorisation de céder à l'Allemagne l'accès au Congo? L'étude des textes, fort obscurs d'ailleurs, n'a pas permis de conclusions précises à ceux qui les ont examinés. Quoi qu'il en soit, le 2 août, M. Jules Cambon écrivait, dans le sens de son interprétation, au ministre des Affaires étrangères et au président du Conseil. Il se félicitait « le nœud de l'affaire étant là », que l'affaire fût « nouée ». Au reçu de la lettre qui lui était adressée, M. Caillaux demanda au quai d'Orsay des explications immédiates. Jamais, en effet, ni lui ni le Conseil des ministres n'avaient eu connaissance du projet frontière
Sangha qui comportait la coupure terrestre de l'Afrique équatoriale. Une fois de plus, la négociation, que la faute en fût au ministère ou à l'ambassade, se trouvait étrangement compliquée. En effet notre ambassadeur s'engageait sur un projet qu'il croyait accepté à Paris et, le 3 août, le ministre lui télégraphiait: « Mon désir est seulement que vous étudiez ce projet et que vous me soumettiez vos conclusions : rien de plus. » Le 4 août, le ministre des Affaires étrangères confirmait toutefois ses instructions du 2, mais en leur maintenant toujours ce caractère indicatif et non définitif, qui rend si malaisée la tâche d'un négociateur. M. de Selves, sous ces réserves, acceptait une cession limitée au nord par la limite du bassin conventionnel du Congo, s'étendant à l'est par échelons, et au sud jusqu'à la Sangha. Il demandait par contre le Bec-de-Canardet le Togo. M. Cambon n'eut d'ailleurs pas à prendre d'initiative. Car, le lendemain, M. de Kiderlen, le devançant, développait sur la carte sa formule du 1er août — accès à la mer et accès au Congo, — et réclamait un territoire borné, en partant de la mer, par une ligne qui, rejoignant l'Ogoué, suivrait son cours, puis celui de l'Alima jusqu'au Congo, et remonterait ensuite au nord, c'est-à-dire, outre le Moyen- Congo, un énorme morceau du Gabon, la moitié environ de ce qu'il avait réclamé le 15 juillet et que la France lui avait refusé. En revanche, il retirait l'offre du Togo. Le gouvernement français et M. Jules Cambon personnellement savaient, depuis plusieurs jours, que cette combinaison était devenue le but du gouvernement impérial et le gouvernement impérial savait également que le gouvernement français ne l'admettait point. Cette ligne Ogoué-Alima avait été en effet envisagée
le 26 juillet par un membre de l'ambassade d'Allemagne à Paris qui, s'adressant à une personnalité des plus connues et des plus honorables du monde colonial, l'avait indiquée comme une base possible de transaction. L'Allemagne, en toute négociation, cherche à mettre plusieurs fers au feu. Elle l'avait fait en 1905. Elle l'avait fait en 1906. Elle essaya de le faire en 1911. Par une coïncidence curieuse, les offres ainsi formulées suivirent la même évolution que les offres officielles. Ce fut d'abord la demande totale du Congo, de la Sangha à la mer, puis la ligne Ogoué-Alima. Ces suggestions rapportées au président du Conseil, qui avait tenu à les laisser se produire pour y trouver une contre-épreuve de ce qui se passait à Berlin, provoquèrent de sa part, à la date du 28 juillet, cette appréciation :
— C'est très exagéré. Jamais nous ne pourrons négocier sur des bases semblables.
Et, le 30, il envoya à M. Jules Cambon par M. Pietri, inspecteur des finances, chef-adjoint de son cabinet, le compte rendu des conversations qui lui avaient été rapportées. M. Pietri avait mission de répéter à M. Cambon :
— La France ne peut rien céder du Gabon historique. Le parlement et l'opinion ne l'admettraient à aucun prix.
Notre ambassadeur savait aussi et ce qu'avait demandé l'Allemagne et la conclusion négative du président du Conseil. Quand, le 4 août, il vit apparaître cette demande dans la bouche de M. de Kiderlen, il n'eut donc pas besoin d'en référer à Paris et, immédiatement, à la proposition Ogoué-Alima, il opposa un refus catégorique.
Alors M. de Kiderlen se cabra.
— Si c'est ainsi, déclara-t-il, ne parlons plus du Togo.
— Mais cherchez donc plutôt à l'est du Cameroun, répliqua M. Cambon.
Sans relever cette suggestion, M. de Kiderlen demanda que la France renonçât à invoquer contre l'Allemagne son droit de préemption sur la Guinée espagnole. Il fit une allusion très vague à la possible disparition du Congo belge et mit fin à l'entretien. On était plus loin que jamais de l'accord.
Néanmoins, un autre projet encore de cession fut établi par le quai d'Orsay. Le 7 août, le ministre télégraphiait à M. Jules Cambon : « Acceptez au besoin une cession bornée par une ligne partant de la mer, au nord de Libreville, suivant ensuite la limite des deux compagnies du Haut-Ogoué et de la N'Goko-Sangha, aboutissant à Ouesso et, de là, suivant la Sangha. Au nord les cessions pourraient s'étendre dans la direction du Soudan égyptien. » Ce projet n'eut pas un meilleur sort que les précédents1. Bien qu'il eût partie gagnée sur l'accès au Congo, M. de Kiderlen restait irréductible sur la question du Gabon. Le 9 août, il insistait derechef sur la frontière Ogoué-Alima en excluant toujours le Togo et en réclamant notre droit de préemption sur la Guinée espagnole. M. Cambon de nouveau, refusa, offrant le triangle Ouesso et les territoires à l'est de la Sangha jusqu'à la limite du bassin conventionnel. L'ambassadeur de France réclamait en échange le Togo et le Bec-de-Canard. Le 12 août, M. de Kiderlen exigeait encore PAlima, mais se contentait, dans l'Oubanghi- Chari, de l'accès au Logone. M. Jules Cambon par contre,
1, De nouveau, le lendemain, M. de Selves reprocha à M. Cambon d'avoir été trop vite.
s'en tenait à son triangle et refusait toute cession à l'ouest de la Sangha. Il ajoutait que la frontière Sangha impliquait la cession du Togo. Le 14 août, pour la première fois, M. de Kiderlen esquissant une légère concession, renonçait à la frontière de l'Alima, mais retirait définitivement l'offre du Togo, à cause, disait-il, de l'hostilité de l'opinion. M. Jules Cambon protesta vivement contre ces changements continuels. Le lendemain, M. de Selves ajouta dans un entretien avec M. de Schoen :
— Sans le Togo, nous ne céderons que le triangle Ouesso et le bassin du Logone avec une limite à fixer.
Le désaccord subsistait donc. Il apparut encore dans la conversation qu'eurent, le 17 août, MM. de Kiderlen et Cambon.
Et tandis que l'on s'épuisait ainsi en de vaines discussions sur le Congo, on négligeait, comme auparavant, d'amener sur le tapis l'affaire marocaine. Bien mieux, quand elle y venait d'elle-même, on ne faisait rien pour l'y maintenir. Le 9 août, M. de Kiderlen avait accepté que le protectorat fût énoncé dans un accord secret. Il s'était engagé à ne pas intervenir dans les négociations franco-espagnoles. Il avait demandé en retour l'égalité économique. Dans sa réponse au compte rendu de cette entrevue, M. de Selves se plaignait que les clauses marocaines ne fussent pas très nettes : mais qu'avions-nous fait pour les rendre nettes ? Le 12 août, le dialogue reprenait sur le Maroc.
— Surtout, avait dit M. Jules Cambon, pas d'équivoque au Maroc.
A quoi M. de Kiderlen répliquait :
— A part l'égalité économique, je vous donnerai toutes satisfactions politiques et administratives.
M. de Selves, fort justement, remarquait le 9 août que nos cessions au Congo n'auraient de raisons d'être que si nous avions un « Maroc complet ». Non moins justement, il ajoutait le 13 août que «l'accord à conclure était un tout indivisible dont chaque partie exerçait une action sur les autres et que rien ne serait définitif au Congo, tant que le Maroc ne serait pas réglé. » Formule excellente, mais dont on est obligé de constater que notre diplomatie n'avait tiré, depuis le début, aucune conclusion pratique.
Le résultat, c'est que le Maroc, à son tour, à force d'être laissé de côté, devenait une cause de discorde. Le 16 août, M. de Schoen disait à M. de Selves :
— Mais vous avez le Maroc ! Et M. de Selves répliquait :
— Le Maroc? Quoi? Des droits politiques? Comme en 1909? C'est chose faite. Des droits économiques?
— Ah ! non, disait l'ambassadeur.
Et les deux interlocuteurs s'accordaient pour trouver la situation « grave »... On eût voulu l'aggraver que l'on n'eût pas, des deux parts, autrement procédé.
CONCLUSION
Le 18 août, M. de Kiderlen quittait Berlin pour rejoindre l'empereur et M. Jules Cambon en partait également pour se rendre à Paris.
Ainsi, trois semaines durant, les propos interrompus avaient lamentablement continué. D'abord, en ce qui touche le Togo, les deux interlocuteurs avaient paru se livrer aux surprises d'une partie de cache-cache. Quand l'Allemagne l'offrait avec insistance, la France le refusait et la France ne se prit à le réclamer qu'au moment où l'Allemagne était résolue à le garder. Notre diplomatie, du premier au dernier jour, avait hésité entre ces deux solutions : céder moins en recevant moins ou céder plus en recevant plus. La lassante complication de ce récit juge d'ailleurs la négociation qu'il retrace : ce qui se développe logiquement se raconte clairement. Les deux interlocuteurs ont, dans cet illogisme, leur part de responsabilité : car si, pendant six semaines, la France avait commis l'inconcevable imprudence de ne pas traiter d'abord et à fond la question marocaine, l'Allemagne avait laissé cette question dans le vague avec l'arrière-pensée — que la suite des événements allait rendre évidente1 — de ne nous livrer qu'un Maroc incomplet. Dans le détail, cette ambiguïté de