‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 22 sur 216 · LES MINES · texte numérisé non relu

LES MINES

Toutefois l'échec du premier essai d'application fut imputable à l'Allemagne beaucoup plus qu'à la France : c'est en effet par des raisons de politique intérieure allemande que les tentatives de collaboration minière ont été, trois ans durant, paralysées.

En cette matière, les négociateurs de l'accord de 1909 avaient été devancés et dès 1907 un groupement international en majorité franco-allemand s'était constitué pour l'exploitation du sous-sol marocain. Ce groupement répondait parfaitement au but de l'accord de février. Par sa composition et sa puissance, il était à même de fournir un gros effort et de faire oeuvre durable. Les principaux participants français étaient la maison Schneider et sa filiale la Compagnie marocaine, la Compagnie de Chatillon-Commentry, les Aciéries de la Marine, le comte Armand, M. Hoskier. Les principaux participants allemands étaient les maisons Krupp, la société de Gelsenkirchen, la maison Thiessen. L'Union comprenait

en outre des associés, anglais, espagnols, italiens et portugais. La répartition était la suivante: France, 50% environ (avec la présidence et huit administrateurs); Allemagne, 20 % (avec le vice-président et deux administrateurs) ; Angleterre, 10 % (un administrateur) ; Espagne, 6 % (deux administrateurs) ; Italie, 4 % ; Portugal, 2 % (un administrateur)1. Le président était M. Darcy, président du comité des Houillères de France. Dès sa constitution, l'Union avait exécuté au Maroc de nombreuses prospections. Elle n'avait cependant pu faire plus : car, dès ce moment, diverses raisons, les unes de fait, les difficultés de la pénétration et l'opposition de la maison Mannesmann, l'autre de droit, la non-promulgation du règlement minier prévu par l'acte d'Algésiras, lui interdisaient de passer aux actes. Cette situation n'a, depuis lors, pas varié. Peu connus en Allemagne, où l'exploitation d'un brevet ingénieux leur avait valu une fortune récente, MM. Mannesmann avaient, dès 1907, conçu l'idée de profiter de l'anarchie marocaine. Ils avaient consenti à Moulay- Hafid, encore prétendant, des avances de fonds dont il avait grand besoin ; moyennant quoi, ils avaient obtenu de lui des firmans miniers très étendus, dont ils espéraient retirer, si non beaucoup de minerai, au moins beaucoup de profits. Ils n'ignoraient pas que l'Union des Mines, constituée à la même date, les avait précédés ou suivis de près sur le même terrain. Mais l'existence

1. Deux ans après, l'Union, élargissant sa base, absorbait le portefeuille minier marocain de la Cie Mokta el Hadid, qui entrait dans le groupe en même temps que la Gie de Saint-Gobain et, sans diminuer la part française ni la part allemande, accueillait de puissants associés belges et autrichiens.

même de ce puissant concurrent était l'une des cartes dont ils comptaient jouer avec une incontestable habileté. Créer à l'Union des obstacles en invoquant des titres antérieurs ; l'amener, en lui créant ces obstacles, à composition ; devenir ainsi, bon gré, mal gré, les collaborateurs des plus réputés métallurgistes d'Europe ; bénéficier de leur crédit pour le placement de leurs valeurs ; trouver par là des facilités de premier ordre pour « financer », le moment venu, des mines encore inexplorées : tel fut dès le début, leur plan, servi par une utilisation supérieurement avisée de tous les moyens politiques, par une psychologie clairvoyante, par une publicité bien entendue.

Dans un désir d'entente, suggéré par les conseils pressants des deux gouvernements, l'Union des Mines au lendemain de l'accord franco-allemand de 1909, accepta, sans discuter les titres du groupe Mannesmann, de négocier avec lui. Du 6 au 25 avril 1909, plusieurs entrevues eurent lieu à l'ambassade d'Allemagne à Paris, en présence du baron de Lancken, conseiller de cette ambassade, entre MM. Max et Otto Mannesmann et les représentants de l'Union. MM. Mannesmann ne demandaient rien de moins que la moitié des gisements pour lesquels ils seraient en compétition avec l'Union et une participation de moitié dans toutes les affaires, y compris les chemins de fer, auxquelles s'intéresserait l'Union. Us refusaient d'autre part de communiquer à leurs interlocuteurs la liste des gisements sur lesquels ils invoquaient un droit de concession. Cette attitude contradictoire ne fut pas sans inspirer à l'Union des Mines et même à l'ambassade d'Allemagne quelque scepticisme sur la validité de ces droits mystérieux et la conversation n'eut pas de suite.

Elle reprit pourtant quelques semaines plus tard, à Tanger. L'accord franco-allemand brillait alors de son plein éclat et les gouvernements souhaitaient être au plus tôt libérés de tout ce qui en pouvait gêner l'application. Cette fois, l'Union des Mines offrait à MM. Mannesmann une répartition territoriale qui laisserait à chacune des parties son autonomie dans des zones déterminées en échange de son désistement pour celles reconnues à l'autre. MM. Mannesmann devaient conserver notamment l'exploitation totale des mines du Rif. M. Pichon approuvait. M. Rosen, ministre d'Allemagne à Tanger, qui avait suivi de près les négociations et tenté d'énergiques efforts pour les faire aboutir, témoignait à Berlin de l'esprit de conciliation de l'Union. Un nouvel échec fut cependant la conclusion de cette seconde négociation. Un an bientôt avait passé depuis l'accord franco-allemand, lorsque M. de Schoen, alors ministre des Affaires étrangères d'Allemagne, reprit en mains la question en janvier 1910. Il proposait que deux conférences simultanées fussent tenues, sous le contrôle et la direction des gouvernements, l'une à Berlin entre un délégué des actionnaires allemands de l'Union et un des frères Mannesmann, l'autre à Paris entre un délégué des actionnaires français et un autre frère Mannesmann. L'Union ne crut pas devoir consentir à ce dessaisissement. Constituée avant l'accord du 8 février 1909, elle n'avait, si accueillante qu'elle se fût montrée toujours aux suggestions d'entente des gouvernements, aucune obligation de leur confier ce rôle de notaires que M. Ribot a critiqué au Sénat le 9 février 1912 et dont les ministères intéressés se sont le plus souvent si imparfaitement acquittés. L'Union voulait bien négocier, mais elle voulait

que ce fût dans l'exercice de son autonomie et de sa responsabilité. C'est alors, en mai 1910, que la négociation se rouvrit dans des conditions qui valent d'être rappelées.

Le 19 mai 1910, M. Pichon, ministre des Affaires étrangères, délégué par le gouvernement français aux funérailles du roi Edouard VII, se rencontrait avec l'empereur Guillaume II. Après une première conversation, l'Empereur s'approcha de nouveau du ministre français et lui dit :

— Je serais bien heureux de voir enfin réglée cette question marocaine. Je serais heureux aussi si vous pouviez vous entendre avec les frères Mannesmann. A ce propos, vous recevrez d'ici peu à Paris la visite d'un homme qui a ma confiance, Rathenau. Il est chargé de préparer un accord.

Huit jours après, M. Rathenau arrivait en effet à Paris. Le prince de Radolin, le présentait à M. Pichon et M. Pichon à l'Union des Mines. M. Rathenau, fort apprécié en Allemagne, intelligent et droit, d'un milieu social supérieur à celui de la famille Mannesmann, vint donc le 26 mai aux bureaux de l'Union et tint à peu près ce langage :

— Les frères Mannesmann, dont je connais peu les personnes et nullement les affaires, m'ont prié de négocier un accord entre eux et l'Union. Je leur ai répondu que je n'y consentirais que sur l'assentiment de mon gouvernement.

M. Rathenau ajoutait :

— Mon ami, monsieur de Schoen, ministre des Affaires étrangères, s'est empressé de saisir l'occasion. J'ai été présenté à monsieur Pichon et à monsieur Briand par le

prince de Radolin. Ces messieurs m'ont dit qu'ils verraient avec plaisir mes efforts aboutir... Il faudrait qu'il n'y eût dans l'accord ni vainqueur ni vaincu.

L'Union répliqua qu'ayant déjà causé elle était prête à causer encore. M. Rathenau répondit qu'il avait les pouvoirs nécessaires pour traiter, mais qu'il fallait que tout fût bouclé en trois jours. Il envisageait un partage minier du Maroc, analogue dans ses grandes lignes à ce partage économique que l'Allemagne prétendit plus tard imposer à la France dans les négociations du mois de septembre 1911 *. L'Union refusa d'y souscrire dans la forme brutale où il se présentait. Elle avait pour cela d'excellentes raisons. Les unes étaient d'ordre technique. Les autres étaient d'ordre politique. L'arrangement proposé aurait les allures d'une constitution de monopole propre à effaroucher l'opinion. Il serait la consécration définitive du dominium allemand sur la moitié du Maroc. L'Union proposait, en conséquence, de substituer au partage territorial un partage par nature de minerais. On placerait dans le lot Mannesmann toutes les mines de fer (c'est-à-dire ce qui intéressait le plus la métallurgie allemande). Les autres mines seraient placées dans le lot de l'Union qui assurerait à MM. Mannesmann une redevance de 20 % sur le produit net de l'exploitation, contre redevance pareille sur les gisements exploités par ceux-ci. Bien que l'offre fût tentante industriellement^!. Rathenau refusa. Une fois encore l'Union, pour répondre au désir qu'on lui exprimait en haut lieu, fit un pas en avant. Elle accepta le principe d'une division territoriale, mais à une double

l> Voir ci-dessous, page 515.

condition : la première, c'est que le partage ne devait s'appliquer qu'au passé, l'ensemble du Maroc restant ouvert à tous pour l'avenir; la seconde, c'est que le sud et l'ouest du Maroc, dès longtemps prospectés par les membres de l'Union, seraient compris dans son lot.

M. Rathenau accepta ce principe, la ligne séparative devant être fixée au 37e degré. Cet arrangement avait été connu dans tous ses détails par M. Pichon. Le 28 mai, le projet de convention était établi. Le 31 mai, M. Rathenau annonçait l'arrivée de M. Mannesmann. On pouvait croire qu'on touchait au but. Mais quand M. Mannesmann fut à Paris, le tableau changea. Chaque jour, c'était une proposition nouvelle, une exigence inédite. L'Union céda sur beaucoup de points, se bornant seulement à stipuler, pour les sacrifices qu'elle consentait, le bénéfice de la réciprocité. Une fois encore, on se mit d'accord et la signature fut fixée au mercredi 8 juin. Le conseil de l'Union était réuni à cette fin, quand M. Rathenau se fit annoncer et déclara que, MM. Mannesmann ayant demandé de nouvelles modifications qu'il jugeait injustifiées et injustifiables, il avait résigné son mandat. MM. Mannesmann désignaient en même temps un nouveau négociateur, M. Isay, avocat à Berlin. Le conseil de l'Union décida sur-le-champ qu'il considérait les pourparlers comme rompus.

Dès le mois d'octobre 1910, les tentatives de rapprochement se dessinèrent de nouveau pour se préciser plus nettement au début de 1911. Il s'agissait, par l'intermédiaire de deux financiers en connexion directe avec la haute banque anglo-allemande, de constituer, avec l'Union et les Mannesmann, une société dans laquelle ces messieurs et le groupe qui les suivait, feraient la

majorité. C'était « le groupe départageur ». L'ambassade d'Allemagne, cette fois comme la précédente, paraissait sympathique. Mais l'Union considéra que cette combinaison, où l'élément industriel français devait être absorbé au profit d'une combinaison financière internationale, serait la négation de tout ce qu'elle avait voulu faire avec l'agrément du gouvernement français. Elle estima aussi qu'on ne pardonnerait pas à des industriels français de s'être faits les hommes de paille de la conquête étrangère. Toutefois, pour démêler plus clairement ce qui se projetait, elle décida de laisser se produire, avant de rornpre, des propositions plus précises. Ces propositions furent formulées en avril : 50 % à l'Union, 40 % aux Mannesmann, 10 % au groupe départageur anglo-allemand, un directorium de six membres, trois nommés par l'Union, trois par le groupe Mannesmann. Le groupe Mannesmann, révélant le but immédiat de son action, demandait en outre :

1° Un privilège de remboursement sur les premières rentrées afin de recouvrer les avances consenties par lui au sultan ;

2° L'assurance, pour donner satisfaction à la presse pangermaniste, que 40 % du minerai de fer que les deux groupes exploiteraient, seraient offert aux usines allemandes, au « market price.»

Si l'on tient compte de la composition de l'Union, on constate que, dans cette combinaison, les capitaux fournis par l'industrie et la finance allemandes auraient atteint un chiffre deux fois plus élevé que les capitaux français. On était trop loin de compte pour pouvoir s'entendre. L'Union confirma donc sa résolution négative.

A ce moment, d'ailleurs, les événements marocains se précipitaient. On était à la veille de la marche sur Fez1. Il était clair que la situation générale, loin de diminuer les prétentions de MM. Mannesmann, les augmenterait. Un accord eût été onéreux. Un échec eût aggravé la tension. L'Union décida donc de laisser dormir la question. Même, en juin 1911, elle annonça à l'assemblée générale de ses actionnaires qu'elle comptait suspendre ses exploitations et consacrer ce qui lui restait de ressources à préparer devant l'arbitre de Lausanne, prévu par le règlement minier, la défense de ses droits acquis. Elle indiquait ainsi une intention de restreindre plutôt que d'intensifier son action. Par contre, elle démentit formellement, à la demande du gouvernement français, le bruit répandu d'une liquidation qu'on aurait pu dénoncer comme un moyen oblique d'éliminer les éléments allemands. A la demande également de M. Cruppi, qui lui avait dit : « Il me serait agréable que vous vous montriez toujours disposés à vous entendre », le comité de l'Union prit une délibération ainsi conçue :

Si FUnion ne se refuse pas et ne s'est jamais refusée à envisager un rapprochement avec son principal concurrent, il n'y a pas lieu de prendre en considération un système qui introduirait un troisième copartageant et la mettrait en minorité.

En d'autres termes, elle opposait un refus très motivé à la proposition léonine du mois d'avril. Mais elle continuait à se déclarer disposée à un accord. Cette bonne volonté persistante s'expliquait par son souci de collaborer fidèlement à la politique d'entente économique

Page 1