‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 75 sur 216 · L INVASION ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L INVASION ALLEMANDE

Il est difficile de concevoir comme possible ce que des centaines de témoignages obligent à tenir pour certain. Après avoir dépouillé ces témoignages, on ne peut que s'incliner pourtant devant la surprenante et attristante vérité. De 1899 à 1908, sur toute la frontière méridionale du Cameroun, le Congo français, sur une superficie de plus de trois millions d'hectares, a été un simple prolongement de la colonie allemande. Les produits du sol prenaient, sans payer ni redevances ni droits, le chemin du Cameroun. Les Allemands ne se bornaient pas à pénétrer chez nous. Ils y vivaient, à plusieurs journées de marche de la frontière, installés dans des factoreries qui, au nombre de 35, drainaient le caoutchouc et l'ivoire l. Ils

1. Sept maisons allemandes, C,e du Sud Cameroun, Bramer West Afriea Gesellschaft, Félix Krause, Hamburg Afriea Gesellschaft, Lubeke, Randad etStein, Wœrmann etCie, avec 20 agents blancs, 17 clerks, 25 postes et 200 traitants noirs étaient les agents de cette abusive exploitation.

y vivaient, conscients d'être abusivement en territoire français, résignés à partir si on les y forçait, mais convaincus par une longue expérience que le gouvernement français avait d'autres soucis que de prendre possession de sa colonie. Ils y vivaient sous la sauvegarde de miliciens allemands, sous le contrôle d'officiers allemands, qui réquisitionnaient, percevaient et jugeaient, faisant à la fois acte de commerce illégal et de souveraineté usurpée.

Cette étrange intrusion s'était manifestée dès 1899 et d'abord à l'est du Gabon dans la région de la N'goko et de la Sangha 1. Dès 1899, le rapport présenté aux actionnaires de la Compagnie allemande du Sud-Cameroun fait connaître que cette société possède un établissement principal à N'goko, des factoreries à Dzimoun, Molondou, Bomedali, et en outre plusieurs postes dans la même région. Or cette région est en tenitoire français. En 1900, le rapport de la même compagnie indique deux factoreries avec trois postes d'achats principaux et beaucoup de petits postes avancés dans la région de Moasi et N'Galimbomu, toujours en territoire français. Le 3 novembre 1900, une pièce officielle, ultérieurement saisie par la compagnie française et signée d'un officier allemand, qualifie N'Goila de village allemand. Or ce village est français et situé à plus de 30 kilomètres de la frontière. En décembre 1900, le lieutenant allemand de Stein remonte la rivière Koudou en territoire français sur un parcours de 110 kilomètres et impose aux indigènes l'autorité de l'Allemagne. La même année,

1. Les faits suivants, reconnus vrais en 1905 parle ministère français des Colonies, figurent dans un mémoire que ce ministère a transmis cette année à celui des Affaires étrangères. Voir ci-dessous page 19i.

les Allemands s'emparent du cours de la N'goko, de N'gali au rapide Chollet, soit 150 kilomètres d'accès aux deux rives de ce cours d'eau au lieu de 35 qu'ils tenaient du protocole de 1894, sur une seule de ces rives.

Ces empiétements continuent en 1901. Le lieutenant de Stein les justifie par une carte du Dr Plehn, carte inexacte, non notifiée au gouvernement français et qui n'est d'ailleurs pas conforme à celle établie par le grand atlas colonial officiel allemand, d'après les données mêmes du Dr Plehn. La même année, les agents de la compagnie constatent la présence des Allemands à 40 kilomètres de la frontière, en territoire français. D'avril à octobre 1901, un fonctionnaire des douanes allemandes en compagnie de trois soldats oblige M. Morrisson, agent de la Compagnie N'goko-Sangha, à abandonner le poste de Bomedali, reconnu français par le protocole de 1894, et si indiscutablement français qu'il a été cédé à l'Allemagne, par voie d'échange, lors du traité d'avril 1908. Le 28 octobre 1901, un fonctionnaire allemand, M. de Lundinghausen, se présente à la factorerie Emile Loubet pour en arrêter le gérant. Il fait saisir une allège de la compagnie française qui n'a été restituée qu'en 1907, après de longs pourparlers, dont la prolongation même a produit sur les indigènes le plus fâcheux effet moral.

Le 18 mars 1902, le même fonctionnaire allemand attaque les villages français de Bomedali, Lobolo, Songalongo, sous prétexte que les indigènes avaient eu des relations avec les Français. Il dépeuple systématiquement les villages et emmène la population en territoire allemand. Le 21 avril suivant, le lieutenant allemand de Stein arrache le drapeau français du village français de Bomedali! Il est assisté par le chef d'une

mission allemande de délimitation, le capitaine Engelhardt. Les marchandises de la Compagnie N'goko- Sangha sont saisies et le commerce est rendu impossible sur toute la rive française. Le 22 avril, les Allemands somment la compagnie d'évacuer Bomedali. Le 6 mai M. Morrisson, agent de la Compagnie N'goko-Sangha, arrive à Kusso, en territoire français et à 50 kilomètres de la frontière, pour y installer une factorerie. Il trouve une factorerie allemande dont le clerck le menace. Ce clerck lui montre deux lettres de la Compagnie du Sud- Cameroun qui ne laissent aucun doute sur la situation.

Il y a des rumeurs qu'une expédition française vient à Kusso. Si ces gens veulent s'installer dans le pays, vous leur direz qu'à Kusso, ils ne peuvent rien faire. S'ils veulent s'immiscer dans vos affaires, vous leur direz d'aller plus loin. Il va de soi que, si un agent du gouvernement français est présent, vous devrez vous incliner, car vous ne pouvez opposer aucun argument.

Ou encore :

Deux blancs de la compagnie îs'Goko Sangha montent à Kusso et Moasi. Empêchez-les de se fixer dans vos factoreries et faites tous vos efforts pour acheter tout le caoutchouc du pays avant que les Français ne vous succèdent.

En avril 1903, les Allemands prétendent arrêter à coups de fusil, sur la N'Goko, les embarcations de la compagnie française, bien que la navigation soit libre dans le bassin conventionnel du Congo en vertu de l'acte de Berlin. Le 17 juin, l'administrateur Dupont obtient d'un représentant du gouvernement allemand la promesse d'évacuer les points français occupés indûment et de restituer ou de rembourser les marchandises saisies à la compagnie française, mais le pavillon français hissé

à N'Goko est, peu de jours après, enlevé par les Allemands. A cette même époque, le Journal Colonial Allemand reconnaît que la Compagnie du Sud-Cameroun a dû abandonner quatre factoreries et quatre postes « qu'elle avait en territoire français ». De janvier à août 1904, M. Chaussé, directeur de la N'Goko-Sangha, trouve les indigènes de Sanguie et Matuli excités contre la France par les Allemands. Les factoreries allemandes installées dans la région ont été brûlées à l'approche du directeur français. Celui-ci avait établi une factorerie à Sanguie, mais le 7 avril 1904, M. Kalmar, agent de la société allemande du Sud-Cameroun, accompagné de 20 soldats, somme l'agent français de se retirer l„ Les autorités françaises lui promettent d'établir un poste à Matuli et d'occuper la région située à l'ouest, mais cette promesse n'est pas tenue.

Les mêmes faits ont été relatés par M. Pichon 2. L'étendue du territoire occupé parles Allemands a atteirt dans cette première région 600.000 hectares. Une partie a été évacuée par eux en 1902, une autre en 1903, une troisième en 1904. Mais à ce moment, on s'aperçut que, plus à l'ouest, dans le bassin de l'Ivindo et jusqu'à la Guinée espagnole, des empiétements identiques et plus caractérisés encore portant sur 2.800.000 hectares se commettaient depuis des années. Quelques mois plus tard, une série de constatations non douteuses permettaient

1. C'est au cours d'une reconnaissance envoyée dans la région que se produisit le sanglant incident de Missoum-Missoum où six tirailleurs français furent tués par les Allemands et dont M. Pichon a rappelé qu'on avait pu redouter la répercussion européenne. Missoum-Missoum a été laissé à l'Allemagne par le traité d'avril 1908. Mais les empiétements allemands avaient dépassé ce point de plus de 100 kilomètres.

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