‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 1 sur 35 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

VIAMALAH

Bénarès, la cité sainte. Au temple de Dourga, les grands singes gris à barbe blanche gambadent d'une colonne à l'autre, se jettent des fleurs et des éplucliures, puis vont se mirer dans l'étang sacré que protège l'image de la déesse. Dans les galeries latérales, soutenues par des piliers monolithes rouges ou bleus, errent indolemment les

vaches vouées au culte. Des ornements de verroteries entourent leur cou puissant, et leurs cornes sont argentées sous des liens de roses.

A l'intérieur, devant les idoles d'or, étincelantes dans la clarté convergente des lampes, des femmes indoues, spectres silencieux, déposent des parfums, des fruits, du miel et des fleurs de mhowa ; les plus ferventes se prosternent et s'anéantissent en de mystiques adorations.

— Matou-Mahli, partons? dit l'une d'elles, en se relevant, je suis sans courage, les dieux m'abandonnent !

— Pourquoi, Fleur de Comète, cher Sourire?... L'influence de Bischeschwar ne peut point encore se manifester.

— Siva est contre moi.

— 0 Viamalah! prions encore.

Viamalah secoue la tête, et ses cheveux

noirs se dénouent, roulent sur ses hanches graciles, baisent la conque ambrée de ses talons. Vue de face, c'est une enfant aux membres fins, aux formes un peu indécises mais infiniment harmonieuses. Son visage allongé est d'une gravité singulière, ses yeux profonds, passionnés, tristes, doux et tendres se

voilent de longues paupières frangées de soie, sa bouche est ardente et menue comme un piment musqué, ses narines minces frémissent ainsi que des pétales de jasmin sous la rafale.

— Prions I répète la suivante, en serrant autour de la taille souple de Viamalah le langouti de gaze bleue brochée de pampres d'or dont les pans retombent devant entre les, jambes. L'étoffe est légère, mais les joyaux sont lourds, et la jeune fille en est couverte de la tète aux pieds comme une idole frêle et magnifique. Des cabochons de saphir s'agrafent à ses épaules et sur ses cuisses ; ses seins montrent leurs coupelles délicates dont la pointe supporte une étoile d'escarboucles. Un triple rang de perles descend jusqu'à sa ceinture, faite d'une épaisse lame «l'or repliée sous une fibule de diamants.

Les prêtres dorment sur les marches du temple ; l'ombre des dieux s'allonge sur le sol, accusant la menace de leurs attitudes; les aromates dégagent en brûlant des vapeurs suffocantes qui montent sous la voùtr sacrée et les oiseaux enchaînés battent fébrilement des ailes.

Viamalah, de nouveau, s'est prosternée, les bras étendus, les talons réunis, puis elle a baisé la table de cuivre, devant l'idole, y a placé trois amandes en triangle et a compté scrupuleusement des grains de corail rose dont le rituel lui a déterminé le nombre et la place. Les femmes, après elle, ont offert du café, du safran, de l'ai an et du riz, des baies pourpres qu'elles ont disposées de façon à former des figures mystérieuses, en psalmodiant à l'unisson une mélopée qui se traîne et se meurt sur une note aiguë — pa- ' rôles d'adoration ou de maléfice. — Les plus riches ont le nez et les oreilles surchargés de pendeloques, les bras de bracelets de verre et d'argent, les orteils rougis et parés comme les doigts des mains de bagues à chatons glauques. La confidente de Viamalah se tient auprès d'elle et la soutient. C'est une grande fille au teint brun, aux traits accusés, aux larges yeux métalliques comme ceux des félins; une étoffe de couleur vive bariolée de jaune descend jusqu'à ses chevilles, un bandeau orné de plaques brillantes lui étreint le front et des boutons de péridot traversent ses narines.

— Fleur de Comète, il faut rentrer.

— Oui, le liancé va venir... C'est l'heure.

Viamalah, appuyée à l'épaule de Matou, a quitté le temple de Siva (ou Bischeschwar, dieu du poison). Matou-Mahli guide ses pas mal assurés dans un dédale de ruelles étranglées et obscures. Elles sont si préoccupées qu'elles ne s'arrêtent même pas devant les bazars qui se présentent, les uns en saillie, les autres en retrait, avec, parfois, à l'étalage, des étoiles précieuses et des joyaux. Ceux-ci ont des portes massives qui dérobent aux regards les trésors de l'intérieur, ceux-là ont des fenêtres ouvragées comme des dentelles de papier qui enserrent coquettement les bouquets de pierreries enéventaire. Dans les boutiques, ouvertes à tous les vents, des hommes accroupis font tourner, entre leurs doigts bruns, des mousselines légères filigranées d'or, des étoiles de soie lamées de couleurs vives et des gazes d'une infinie délicatesse. Les tissus de Dacca, particulièrement, sont si ténus qu'une pièce entière peut passer dans une bague. La toile arachnéenne n'est visible que plusieurs fois repliée sur elle même et les Bengalis, dans leur langage imagé, l'appellent < rosée de la nuit ». l'ne pièce de cent aunes vaut environ un demi-

lac de roupies, soit cent vingt-cinq mille francs. Il y a là, aussi, des kincobs ou brocarts constellés et indurés de pierres précieuses d'une inestimable valeur. Les turbans de Bénarès ont une grande réputation d'élégance ; ils sont faits en écbarpes tissées d'argent, plusieurs fois enroulées ; d'autres sont en velours de nuances éteintes, brodés de petites perles, de saphirs et de pierres de lune. Les châles de Gachemyr s'étalent partout, mêlant leurs mosaïques harmonieusement fondues, et la chaude clarté du ciel leur donne une valeur de tons que nulle étoffe exotique ne saurait atteindre dans nos pays brumeux. Une poussière d'ocre pâle flotte partout, résidu impalpable des alluvions gangétiques, broyées par les siècles •et les milliards d'hommes qui les ont foulées.

Viamalah s'accroche plus fort au bras de la servante.

— C'est demain...

— Tu l'aimes, pourtant, ton beau fiancé? interroge Matou-Mahli avec un peu de malice et beaucoup de compassion.

— Je l'aime...

— Alors, cher Sourire, il faut fuir avec lui,

et VOUS cacher si bien que nul ne puisse deviner le lieu de votre retraite...

— Nassudamy ne le veut pas.

— Que t'importe, fit Matou- Mahli avec dédain, Nassudamy nVst qu'un yogui du temple de Dourga.

Viamalah se mit à pleurer sans répondre.

— N'as-tu pas, petite fleur, la libre disposition de tes sentiments et de tes actes?...

— Non. Je suis sous la dépendance de cet homme, et je ferai, malgré moi, ce qu'il m'ordonnera... Il est le maître... Il prononce les mentrams (évocations) et les pitris (esprits) accourent à son désir!... Il est tout-puissant et terrible!

— Folies !...

— Ce soir, ce soir encore...

— Ne va pas au rendez-vous...

— Hélas !... je n'ai plus de volonté, depuis le jour où je Tai rencontré près du temple de» la déesse. Il est le serviteur de Siva et les brahmes ont mis en lui toute leur confiance. C'est en offrant une colombe à Parvati que je l'ai vu pour la première fois. Il a bu mon souffle! (Il a pris mon âme.i

— Il ne fallait pas lui parler ; un yogui, un mendiant!. .

— Sans doute, et j'ai résisté longtemps, mais sa voix est douce comme celle du cocila, ses yeux sont plus étrangement brillants que ceux du tigre et sa face est resplendissante comme la lune!

— Achilgar est mieux encore et doit séduire une femme ; il est également riche et de haute naissance. Il ne faut pas hésiter entre les deux !

— Je n'hésite pas, puisque mon cœur est au premier.

— Alors?...

— Comment exprimer ce que je ressens?... Il me semble qu'une force occulte me soumet, me communique des pensées et me fait prendre des résolutions que ma raison repousserait en tout autre moment. Des mains invisibles me poussent en avant. Je veux résister et mes jambes sont molles comme après une longue lutte, mon énergie défaillante cède au pouvoir mystérieux.

— Nassudamy ne t'a donné ni philtre, ni fétiche? Vous n'avez point partagé le riz et le safran ?

— Non... Mais j'ai avalé les pilules d'or! (formules de mentrams roulées en boulettes.)

LE MYSTERE DE KAMA y

— N'accepte rien de lui. Tu lui appartiendrais à tout jamais!

— Ce soir, je le verrai une dernière fois, et je le supplierai de s'éloigner, de me laisser suivre la route d'amour.

— Les bayadùres du temple de Siva ne lui suilisent donc plus?...

— Il ne les regarde point, Matou. Ce n'est pas un corps qu'il désire, mais une âme... Il prétend que parmi toutes les vierges de Bénarès j'ai la faveur des dieux et qu'ils ont mis en moi les mystiques ardeurs qui font les prétresses et les pythonisses sacrées.

— Nassudamy, sans doute, n'en veut qu'à tes biens.

Viamalah haussa les épaules avec mépris.

— Il est de noble race et s'il mendie sur les routes, il agit en cela suivant son bon plaisir, puisqu'il pourrait avoir, comme Acliil;^^ar, des palais et des serviteurs.

Tout en conversant les deux femmes ont pris une iulinité de rues bordées de maisons à deux et trois étages, de petits temples sculptés comme des ligurines d'érhiquier, ont croisé des brahmines et des fakirs peints de diverses couleurs, avec des faces émaciées et des yeux brillants, étrangement mobiles.

Des jeunes filles, demi-nues, chargées d'anneaux, s'inclinent sur le passage des religieux, leur offrent des fleurs et des fruits, baissent les paupières sous les regards lascifs qui les enveloppent. Parfois, les yoguis, en échange de leurs présents, leur remettent des pierres cylindriques, arrondies vers le bout, qu'elles pressent sur leurs lèvres ardemment. Des matrones, avec force bijoux aux oreilles et au nez, ne laissent apercevoir de leur beauté flétrie que d'étranges yeux cerclés de kohl et d'antimoine. Elles portent des pantalons collants comme les hommes et se drapent dans des voiles frangés d'argent, ourlés de verroteries. Les pèlerins, au bord du Gange, se dépouillent de leurs vêtements, et, pêle-mêle, descendent dans le courant afin d'y faire leurs ablutions, tandis que de jolis enfants, aux regards ingénus et rêveurs, revêtent le costume des divinités hindoues pour solliciter la pitié des passants. De toutes parts, sur le fleuve, flottent de légers bûchers de roseaux, de coton et de feuilles sèches, modestes sacrifices de ceux qui ne peuvent immoler des agneaux ou des chèvres.

Il y a aussi, devant les temples, des pe

tits taureaux blanc rosé, à uiutle luimide, dont les cornes sont dorées et terminées par des boules de métal ; des cavaliers étranges montent des chevaux teints de henné et d'indigo aux crinières tressées de perles.

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