LE FIANCE
Viamalah, maintenant, est dans son jardin, auprès de son père qui l'exhorte doucement. Les colombes, sur les palmiers, autour d'eux, roucoulent d'une façon plaintive ; des paons et des perroquets semblent, dans leur vol capricieux, jongler avec les pierreries de leurs ailes, tandis que de tout petits oiseaux, pareils à des scarabées d'or, s'endorment au calice des fleurs. Des figuiers et des grenaniers percent les touffes blanches des cotonniers; des mimosas, des manguiers, des bambous s'élancent vers le ciel, abritant des corbeilles aux odeurs chaudes et mielleuses.
— Ton fiancé va venir, Viamalah.
— Oui, père.
— Et tu seras tendre pour lai; il ne faut plus le chagriner !
La fillette frissonne au souvenir de la colère de son fiancé Achilgar qu'elle a profondément blessé... Pourtant, il lui plaît, le beau jeune homme aux yeux de velours sombre, et c'est vainement qu'elle cherche à s'expliquer son humeur fantasque.
— Tu seras bonne et soumise, recommande le vieillard.
— Oui, père.
Le jour baisse lentement; les abeilles noires, lourdes de butin, regagnent la ruche. Les phalènes quêteuses aux ailes lourdes, estompées de mauve et de bleu mourant, les remplacent, volent silencieusement de parfum en parfum, au milieu des chauves-souris cornues, et des mouches lumineuses qui tendent sur l'abime du ciel un réseau caboche d'or.
Matou-Mahli apporta une sorte de harpe triangulaire, incrustée d'agates et d'opales, l'olTrit à la jeune fille qui se mit à chanter d'une voix tantôt grave et profonde, tantôt cristalline et légère sur l'accompagnement des cordes bourdonnantes.
Taï tou moucouty conda, Arouné canny pomlé !
(Apportez des bijoux, jeune vierge d'Arouné.)
La chanson populaire, toute pleine de rumeurs d'idylle, s'animait, éclatait en fanfare joyeuse, puis mourait en lamento d'amour.
Un silence se fit et Achilgar parut sous les roses.
Il était grand, mince, avec un visage pâle et passionné, des yeux profonds comme la nuit et des lèvres de bonté souriante. Quand il fut près de Viamalah, il porta les mains à son front en signe d'adoration, et attendit qu'elle voulût bien lui adresser la parole.
— Achilgar, dit-elle, je ferai la volonté de mon père... Cependant, les signes mystérieux qui ne m'ont jamais trompée m'avertissent de prendre garde!... Que la colère des dieux se détourne de nous !...
Le jeune homme la regarda avec tristesse.
— De quoi les dieux nous puniraient-ils ?. . . Qu'avons-nous fait contre eux?...
— Sans le vouloir, sans doute, nous leur avons déplu.
— Viamalah, tu ne n'aimes pas!
Elle se leva, mit son bras à i épaule de sua fiancé, frôla sa joue de sa joue brûlante.
— Si, je t*aime de toutes mes forces.
— Alors, unissons-nous.
Avec découragement elle laissa tomber ses mains le long d'elle, détourna les yeux...
— Ne veux-tu point attendre encore, Achilgar?... Que font des semaines et des mois quand on est sur de s'aimer toujours ! . . .
Mais il la reprit contre lui, impétueusement.
— Non, non, demain tu m'appartiendras... demain...
— J'ai peur, mou aimé... Je ne me crois pas libre...
Il eut un rire superbe.
— Tu es à moi, Viamalah!
Avec des mots de tendresse et des gestes câlins, il dit les raisons qu'il avait de croire à leur bonlieur, la certitude où il était de rindulgence des dieux et comment, le matin, même, il avait fait un sacrifice à la déesse Kali qui est la plus terrible des divinités hindoues. Cette déesse Kali porte en elle tous les crimes et tous les maléfices. Elle ne se plaît qu'aux images de mort, aux scènes de meurtre et de carnage. On la représente avec
quatre bras; une de ses mains tient un glaive, une autre la tête grimaçante d'un supplicié, les deux autres mains sont ouvertes. Un large collier de crânes humains entoure son col, et sa langue descend entre ses seins. Sa cheville se pare d'un bracelet de doigts décharnés, qui s'entrechoquent lorsque les fanatiques enivrés d'arach et d'opium se massacrent devant son piédestal. ' Au nom de la déesse la jeune fille avait frissonné. Achilgar la pressa plus fort contre lui, et agrafa ses lèvres dvans un baiser irrésistible.
— N'aimes-tu point, Viamalah, mon étreinte et la douceur de ma bouche ?... Sois à moi. Je ferai apporter de la maison du brahmane le feu consacré, je répandrai sur la terre l'herbe kousha et nous serons mariés sans témoin, selon les prescriptions religieuses... Les cérémonies viendront après, avec toute la magnificence due à notre rang... Si tu le préfères, je t'enlèverai sur mon cheval sikhe, et t'offrirai le bétel à l'ombre du banian de Siva!
— Siva ne le veut pas!... A l'instant, encore, je l'ai consulté...
Achilgar se pencha à son oreille et y glissa
le charme des mots damour qui font tressaillir les filles de la nuque aux talons, et les livre sans défense aux désirs de riiomme.
— Je caresserai tes seins de mes lèvres, et je pénétrerai les secrets fleuris de ton corps; ta chair sera brûlante de baisers, tu ne voudras plus te détacher de moi !
Elle fermait les yeux, défaillante. Il poursuivit :
— 11 n'y aura pas un petit coin de ton corps que je ne connaîtrai ; chaque repli charmant sera le nid d'un baiser, et ces baisers battront des ailes gentiment sur toi comme des oiselets, te feront rire et crier de joie!... Puis, il y aura d'autres baisers encore, des baisers rares et précieux, des baisers légers et soyeux comme des pétales de lis; il y en aura tant que si les dieux avaient le pouvoir d'en faire des pierreries, ils te couvriraient d'un réseau ful^^urant!...
— Cesse, dit-elle, tes paroles sont comme des Uammes dans mon cœur!
— Tu connaîtras la joie suprême, tu mourras et tu renaîtras à la volupté; tu ne voudras plus exister que pour elle, et je t'enseignerai, avec science et lenteur, les soixantequatre manières du Kama...
— Ah! fit-elle, tout endolorie et fiévreuse.
Il glissa dans sa main un bijou curieusement monté et ciselé, représentant un linga, fait d'un seul rubis d'une grande pureté.
— Porte-le, dit-il, par amour de moi.
Et, délicatement, il fixa lac haînette au poignet mince de Viamalah. Elle ne se défendait plus. Pourtant, quand il voulut soulever la gaze légère que retenait, devant elle, la fibule de diamants, elle le repoussa avec •épouvante.
— Non, pas cela... Demain, peut-être...
•oui, demain.
11 s'était agenouillé, comme un brahmane •devant la pierre triangulaire que les pénitents portent à leurs lèvres... Avec un soupir il se releva.
— Demain, fit-il, j'ai ta promesse!...
Et il s'éloigna entre la double haie des arbustes fleuris aux senteurs de poivre et de miel.
HANTTSE
Demain! elle avait dit demain. Uu voile de brumes s'abattit sur ses pensées, elle ferma les yeux pour s isoler du monde réel, oublier autant que possible... Mais ce moment d'anesthésie morale ne fut que de courte durée, et l'épouvante revint plus vive de l'avenir qui l'attendait.
Elle gagna la terrasse de grès rose et de marbre de Hadjpoutana dont le pied baignait dans le Gango. Le Gange, à Bénarès, est d'une largeur qui étonne : la ville sainte, sur la rive gauche, est échelonnée. A droite se trouvent les palais et les jardins du Maharajah, féeriquement groupés dans une gloire de tours et de coupoles j)laquées d'argent et
d'or. Chaque prince hindou a le devoir de posséder un palais au bord du fleuve, et plusieurs de ces domaines splendides contiennent une suite de quelques milliers de personnes.
Viamalah, d'origine illustre, habitait une de ces vastes demeures, aux colonnes de porphyre incrustées de jade et d'ivoire, " aux galeries de marbre blanc, toutes pleines du gazouillis des jets d'eau dans les vasques profondes.
Son enfance avait été douce, au milieu des suivantes attentives qui prévenaient le moindre de ses désirs et des brahmes solennels qui initiaient sajeuneâme aux mystères de leur culte. Assise sur des coussins de soie filigranes d'or, ses mains fluettes croisées sur ses genoux, elle écoutait les paroles graves des ministres de Mahadeo et ne tremblait pas au récit de se.s exploit barbares.
Déjà, elle avait des grelots d'escarboucles à ses chevilles et des bagues précieuses à ses orteils. Ses cheveux, mêlés de jasmin, s'épandaient autour d'elle, et elle en était plus fière que des joyaux les plus rares. Trois favorites l'entouraient, auxnoms compliqués et sonores qui signifiaient : Rayon de Miel, Gloire delà
LE MYSTÈRE DE IvA.MA 21
Lune, Parfum céleste. Toutes quatre se sauvaient, la nuit, pour aller rêver aux étoiles dans la solitude des jardins, ou tremperleurs pieds nus dans les ondes sacrées du lleuve.
Elles pensaient àTamour, comme y pensent toutes les fillettes hindoues, qui no sont élevées que pour le culte des dieux et le plaisir des hommes.
Le brahmanisme est un mélange de panthéisme et de polythéisme. Tous les meurtres, tous les excès, toutes les inventions délirantes de l'esprit et les tentatives criminelles des sens y sont divinisés avec les éléments et la matière. Par une série de transformations, les brahmes ont fait de la déitication de la vie et de la génération, l'essence même de la religion. Les adorateurs de Siva portent au bras gauche un anneau qui soutient le lingain-ijonl, le bijou vénéré d'amour et de joie, le symbole obscène et troublant que les filles adorent ingénument. Les fervents de Vishnou ont, au front, le Nahmaii, sorte de trident tracé à partir de l'origine du nez, dont la ligne verticale du milieu est rouge et les lignes droites latérales blanches ; cela aussi est un symbole de jeunesse, de force et de fécondité. Les brahmes ont introduit la
douleur et le plaisir dans tout ce qui touche à leur culte. Ils encouragent et conseillent les sacrificeshumains, l'assassinat périodique des enfants et des vierges.
Viamalah, dans un moment de maladie épidémique , de mortalité et de famine , se rappelle avoir présidé un sacrifice sanglant. Elle a suivi la victime au bord du fleuve où on l'a baignée pour la revêtir d'habits de soie tleuragés de broderies précieuses. Puis, aux sons d'un tambourin, fait avec deux tètes de mort collées ensemble, et d'une flûte percée dans un fémur humain, on l'a conduite, précédée d'une troupe de danseuses, au lieu du sacrifice. La petite souriait , croyant à un jeu. Elle trembla, pourtant, lorsqu'on attacha l'homme pour lui rompre les os des bras et des jambes. Il ne criait point, enivré d'opium et, de datura, présentant sa poitrine au prêtre pour qu'il en arrachât le cœur et le recueillit dans un vase d'argent. Et Viamalah voit encore ce cœur, tout fumant et tressautant, dont le sang s'échappaità bouillons impétueux, rougissaitles fleurs qu'elle tenait à la main. Cette vision d'horreur la poursuit toujours, et elle en parle à ses petites amies Rayon de Miel et
Gloire de la Lune, avec des balbutiements peureux.
A part cette journée d'épouvanto, sa vie s'est écoulée sans événements marquants.
Elle a chanté, dansé, prié pour charmer les dieux, s'est imprégnée d'essences de roses de Gazipour, a peigné ses longs cheveux en souriant à son image, entre les lotus rouge de l'étang de Dourga.
Puis, le fiancé est venu l'enivrer de paroles brûlantes, et elle n'a point osé se laisser aller à la douceur d'aimer, parce qu'un fanatique, au sortir du temple de la déesse, un yogui charmeur, s'est placé sur sa route et lui a défendu de prêter sa cliair à un être mortH.
Achiigar, puiirtant, est cumnie elle d'une noble origine, il est beau, il est jeune, éloquent, il a tout ce qu'il faut pour charmer l'imagination d'une vierge ardente pleine dr convoitises trop longtemps contenues. Quel est donc le pouvoir de cet inconnu qu'elle a rencontré par hasard et qui prétend gouverner ses désirs?...
— Tu n'appartiendras pas à un homme, a-t-ii dit, ton corps est aux divinit/»s raysté-
ripil^fî; qui nnii^ irniivcrnprif FJ1p<; t'ODl
choisie enholocauste, parce que tu es la plus belle...
Et Viamalah s'est révoltée, puis des larmes ont coulé de ses yeux comme un collier de perles brisé.
— Qui t'a donné le droit de me parler ainsi?...
— Les Pitris, dont j'écoute les conseils et dont je suis le serviteur. Par la possession de la Maya (Fillusion) je gouverne la terre !
Nassudamy s'était posé devant la jeune fille, à moitié nu, montrant un torse harmonieux, malgré les jeûnes, une. tête énergique aux traits creusés en arêtes vives, aux longs cheveux retenus par une bandelette blanche. Dans safacepassionnéeetténébreuse ses yeux immenses semblaient deux fleurs de pierreries, et la vierge n'avait pu supporter l'éclat extraordinaire de son regard. Vers elle il avait étendu sa main dominatrice et elle avait ployé les genoux dans une douloureuse humilité.
— D'autres femmes sont meilleures et plus ferventes... Pourquoi m'empêcher de suivre la loi d'amour?...
— Tu connaîtras l'amour, Viamalah, l'amour qui n'est point soumis au caprice des hommes...
— J'aime mon fiancé.
— Tu crois l'aimer... Les démous t'inspirent ! Ce Baiser n'est-il pas plus doux que celui d'Achilgar?...
Et sans que Nassudamy ait bougé, Viamalah eut, sur ses lèvres, la caresse d'une bouche avide, d'une bouche invisible dont elle sentit cependant toutes les sinuosités voluptueuses.
Elle voulut fuir, mais, bien qu'il n'y eut aucun témoin de cette scène, deux bras l'étreignirent avec force et le baiser, dont inconsciement elle savourait l'ivresse, pénétra plus profondément, luienlevanttout sentimentde la réalité, (juand elle reprit connaissance, Nassudamy n'était plus auprès d'elle, mais, entre ses mains jointes, éclatait une gerbe de tubéreuses au parfum véhément.
NASSUDAMY, LE CHARMEUR
Le jour, Viamalah songeait à son fiancé et la nuit au charmeur inconnu. Dès que les ombres descendaient sur la cité sainte, elle appelait Matou-Mahli pour se faire conduire en un lieu mystérieux, où elle savait rencontrer le fakir.
La suivante jetait sur la beauté radieuse de la jeune fille un voile épais, une sorte de doupettah qui dissimulait les gemmes de ses parures et les gemmes de son corps ; puis les deux femmes montaient en dingui (longue embarcation munie d'une cabine), et suivaient la rive du Gange. La barque était gouvernée par un tendal, ou chef batelier et six macouas, ou rameurs de la caste des
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pécheurs, habitues a mener les adoratrices de Dourga au temple (leuri de la déesse.
Ils voyaient s'élancer dans le ciel les minarets frêles, semblables à des pistils d'or sortant de la corolle massive des dômes et des tours. Puis, c'étaient de longues arcades soutenues par des colonnes de marbre, des quais élevés, des terrasses garnies de balustrades ajourées comme des dentelles, qui se dessinaient en relief de guipure sur le feuillage ardent des tamariniers et des bananiers. Aucun plan suivi dans l'architecture : une forêt de murs, de coupoles, de tourelles, de portiques, de piliers, d'ornements admirables et tous, solennels et légers dénotant un sens très développé de tout ce qui émeut les nerfs et l'imagination. Les Gaths, — sorte de monuments composés de quatre pilastres, reliés entre eux par une corniche unique, et placés au sommet d'escaliers géants qui mouillent leurs dernières marches dans les ondes nacrées du lleuve, — sont les seuls quais que possède cette antii[ue cité, l'ancienne Kasy des rajahs de la première race.
Ils sont tout le jour couverts de coolies qui chargent et déchargent les navires, se hâtent autour des marchandises de l'Inde, de l'Eu-
rope et de l'Asie dont s'alimente le marché du haut Bengale.
De tous les temples de Bénarès, le plus vénéré porte le nom de Bishichar-Kumardil, ou le Saint des Saints. C'est une construction d'un genre particulier et très rare dans l'Inde. Elle est en granit, assez basse, peinte en rouge vif et remplie de sculptures en pierre, représentant des taureaux brahmaniques et des symboles de divers cultes asiatiques. Pendant les fêtes, les cloches carillonnent à toute volée, ponctuant de leurs cascades joyeuses les clameurs aiguës des pèlerins.
Mais Viamalah ne pensait point au Saint des Saints. Le temple du dieu /fanouma, qui est un grand singe vert, ardent et belliqueux, n'arrêta pas davantage son attention. Des psylles, cependant, descendaient les marches des Gaths, avec des serpents enroulés à leurs poignets. Ils sifflaient d'une façon plaintive, .elles najas gonflés de venin dressaient vers eux leur petite tête plate, allongeaient leur langue triangulaire d'une façon caressante. Viamalah, dans l'un des charmeurs reconnut Nassudamyet fit signe aux rameurs d'accoster. L'homme au reptile s'éloigna, sans re-
tourner la tête, et elle le suivit docilement. Longtemps ils marchèrent en silence pour trouver un peu de fraîcheur. Maintenant, les feuillages se rejoignaient sur leur tète; ils étaient dans un lieu désert, une sorte de zénana mystérieux où des sentiers, à peine tracés, étaient envahis par un épais lacis d'herbes et de lianes. Nassudamy conduisit la jeune lille à l'endroit habituel de leurs rendez-vous, un temple en ruine, dont les façades antérieures et latérales étaient couvertes de sujets en relief représentant des animaux sacrés et des "couples humains engagés dans l'union sexuelle. Une galerie rectangulaire, à laquelle on accédait par les gradins disjoints d'un escalier de granit, était revêtue encore, de place en place, d'une sorte de stuc préparé avec des coquillages pulvérisés que le soleil et les pluies avaient colorés de teintes opalines. Un sarcophage se dressait dans le milieu, sous de hautes arcades en ogives que les plantes grimpantes avaient revêtues de draperies lé-' gères et somptueuses, tlouries comme pour une fête d'accordailles. Des pétales, sans cesse, tombaient en tourbillonnant, mettaient dans la sépulture noire ladoucL'ur d'un sourire.
Le charmeur s'arrêta et se tourna vers la jeune fille.
— Tu as vu ton fiancé et tu as donné ta parole?... dit-il, d'une voixrauque.
Elle essaya de nier, mais il l'interrompit.
— Pourquoi mentir?... Les Pitris m'ont averti. Rien de ce que tu fais ne me demeure caché.
— Eh bien, avoua-t-elle, j'ai obéi à mon père qui désire ce mariage. Que veux-tu de moi, puisque tu ne saurais aimer une femme?... Les fakirs ne se marient pas, Siva le leur défend. Le dieu de la sombre justice interdit à ceux qu'il a doués de la puissance d'évocation, d'illusion et de métamorphose de s'occuper d'autres soins qui les détourneraient delà mission qu'ils ont reçue.
— Certes, Siva aime ceux qui se dévouent à ses lois. Il les aime d'un amour capricieux et jaloux...
— Tu vois !... Ta mission est toute de sacrifice . . . Méconnaître la volonté de Siva serait pour toi la cause des plus grands châtiments. Tu dois charmer tous ceux qui hésitent ou se révoltent, tous ceux qui rejettent tes croyances et nient les manifestations des esprits émanés de la puissance supérieure. Ta
famille, c'est l'Univers. Tu ne dois pas aimer une femme !
— Je t'aime en esprit, Viamalah, et, sans te toucher, je puis goûter les mêmes délices que le plus fougueux des amants. Est-ce qu'il ne suffit pas de vouloir pour gouverner son cœur et ses sens, atteindre à la toute-puissance ?... Les joies charnelles ne sont rien si on les ressent passivement ou par le seul besoin de la nature imparfaite... Mon amour ne t'a-t-il point troublée plus délicieusement que celui d'Achilgar?...
La jeune fille baissa les yeux.
— Je ne sais...
Nassudamy reprit avec véhémence:
— Tu as goûté tantôt ses baisers impurs, et il t'a donné ce bijou dont tu ne crains pas de te parer devant moi '....
Viamalah, inconsciemment, avait replié son bras sur sa poitrine pour protéger le joyau sacré. Mais, sans que le charmeur fit un geste, la chaînette d'or qui le retenait se brisa soudain et le lingam, comme une larme de rubis, tomba sur la pierre funéraire.
La Vierge courba la tête tristement, et le charmeur reprit :
— Je n'ai besoin ni de joailliers ni de cise-
leurs pour parer ta beauté... Regarde encore! Une large corolle pourpre se balançait sur le front de la petite amoureuse. Nassudamy la cueillit, et, la tenant délicatement devant ses lèvres, prononça sur elle des mentrams fatidiques. Aussitôt, le pistil déborda les pétales, grandit, s'arrondit gracieusement, présentant l'image parfaite du lingam sortant d'un calice de fleur — le limgam-yoni.
— Ainsi, dit-il, tu auras le symbole complet.
Et il ploya la tige qui se changea en chaînette d'aigues-marines.
— Oh ! fit-elle, émerveillée, en prenant le bracelet, tu saurais donc réaliser tous mes désirs?...
— Tous tes désirs, situ te sens assez forte pour n'appartenir qu'à moi d'esprit et de volonté.
— Non, gémit-elle ; ce que tu me demandes est impossible, j'ai promis!.,.
Il eut un sourire dédaigneux.
— Je puis te dégager de ta promesse.
— Gomment?...
— Je connais les herbes qui donnent le sommeil et la volupté, la vie et la mort... Je puis aussi te rendre invisible.
— Me rendre invisible?...
— Oui, en te frottant les yeux avec un collyre que je t'enseignerai ; ainsi tu pourras agir sans crainte... Quelques gouttes du suc de cette plante...
— Non, non, fit-elle avec horreur, je te hais !...
Et elle tenta de s'enfuir. Mais ses pieds demeurèrent rivés au sol, une sorte de torpeur l'envahit ; avec un soupir, elle ferma les yeux, s'abandonna.