DEMI-CONFESSION
— Suis-je jolie, ainsi"/...
— Tu es semblable à un rayon de lune sur le miroir des eaux sacrées !...
Matoii-Mahli, agenouillée devant Viamalah, après lui avoir fait les ablutions coutumièrcs, polit légèrement l'agate rose de ses orteils, enroule à ses jambes fines des guirlandes de jasmin, méléos de perles, qui s'épanouissent en trois touIFes glorieuses sous la fibule d'émeraude de sa ceinture, posée très bas. Ses seins mignons, dont (es bouts supportent deux scintillantes étoiles de diamants, se dressent orgueilleusement au-dessus de l'étroit corselet de pierreries et ses cheveux noirs, déroulés, luisants et
lourds, lui font un manteau royal qui rejette fièrement sa tête en arrière.
— Fais entrer Achilgar.
Achilgar, tremblant de bonheur, est déjà devant elle.
— Achilgar, je veux te parler.
Il s'inquiète de son ton solennel, remarque avec surprise la cernure étrange de ses longues paupières...
— Qu'as-tu, Viamalah, cher Sourire, petite Fleur de Comète?...
— J'ai... j'ai...
Elle balbutie, confuse, au souvenir du rêve voluptueux qu'elle a fait, du rêve qui l'a pénétrée, quoique vierge, de la plus profonde des caresses.
Achilgar sent au cœur le tenaillement de la jalousie. Vaguement, mais douloureusement, il pressent une trahison possible.
— Explique-toi, dit-il. Qu'as-tu fait depuis notre dernier entretien?...
— J'ai prié les dieux de me venir en aide.
— Gela seulement?...
— Oui, je le jure; mais les dieux m'ont accablée, car ils s'opposent à notre union... Ils sont injustes et cruels.
L h M ^ STK RE 1) I-. Iv A M A 61
Arhilgar respire, préférant la haine des dieux à Tamour d'un homme.
— Tu as dû te méprendre. De quelle manière ont-ils manifesté leur ressentiment?
— En me donnant des songes extraordinaires...
— Des songes effrayants?...
Viamalah soupire, baisse la tète, mordille
nerveusement la tige d'un lis.
Le jeune homme reprend, pour dire quelque chose, Tàme pleinement rassurée :
— Les rêves n'ont pas d'importance...
— Tu crois?... Même ceux qui nous initient aux... joies d'amour?...
— Certainement. J'autorise les rêves, mon aimée ; je les appelle, s'ils sont agréables aux dieux...
— Alors, tu ne crains pas?...
— Je ne crains rien.
— Tu veux mVpouser quand même?...
— Plus que jamais... La vierge qui sait tout et se tend au baiser, comme la Heur à l'abeille, est la plus adorable des maitresses...
LA. POSSEDEE
— Achilgar, ne m'as-tu pas proposé de t'unir secrètement à moi avant les fêtes consacrées, toujours si longues pour les gens de notre caste?...
— Oh! tu consentirais!...
Le jeune homme, affolé, la contemple avec ravissement, n'osant croire à tant de joie.
Viamalah, les lèvres sèches, les yeux brillants de fièvre et de désir continue d'une voix rauque :
— Je devais te dire mon rêve. . . Il me po ursuit, il me hante ! Je veux lui échapper, comprends-tu?... Alors, puisque tu sais tout et que tu consens... soyons heureux l'un par l'autre... Va, mon aimé, va chercher dans la
maison du brahmane le feu consacré : Pendant ton absence je répandrai sur la terre l'herbe kousba, selon le mode des dnitdharvas ou des Vampires de Manou ; de cette façon notre mariage sera indissoluble... Va, mon aimé, hâte-toi...
Viamalah, seule, secoua ses lourds cheveux, et regarda son poignet, car il lui avait semblé sentir une pression légère du bracelet maudit. De nouveau elle tenta de le détacher, mais la chaînette, comme la première fois, résista à tous ses efforts. Terrifiée de sa solitude, elle appela Matou- Mahli qui accourut, docile.
— Matou, je me donne à l'amant que j'ai choisi.
— Tu te donnes?... Et quand?...
— Dans un moment.
— Tu espères ainsi échapper au charmeur?....
— J«' l'espère... Couvre-moi d<î roses rouges, allume les algues pâles dans le trépied d'argent et sème sur le sol les herbes sacrées.
La jeune 1111e s'étendit sur des coussins, et la suivante, l'jiyant entièrement dévêtue, lui noua simplement autour des reins un
cordon de roses pourpres, versa sur sa tête des parfums mêlés de poudre d'or.
Viamalah fermait les yeux, s'abandojinant. Mais elle reprit :
— Frotte-moi encore de ces baumes aux effluences subtiles et fraîcbes. Teins-moi l'intérieur des mains de vermillon, passe de l'antimoine au bord de mes paupières et allonge mes sourcils avec ce mélange de gomme, de musc et d'ébène, qui fait si bien sur ma peau ambrée... Il ne faut pas que l'amour d'Achilgar faiblisse et que la réalité soit inférieure au rêve... au beau rêve que j'ai fait !
— Quel rêve? demanda Matou, que les yeux brillants de la petite inquiétaient... Je sais que les rêves ont une très grande importance... Si tu le désires, je t'expliquerai le tien.
— Inutile, Matou, il portait son explication en lui-même. Et Viamalah, de nouveau, abaissa ses sombres paupières sur l'extase évoquée.
Elle était nue, souple, mince et potelée,Ja gorge droite et pure, étoilée, au bout des seins, de corolles de diamants, maintenus par de minces chaînettes. Ses hanches s'ar-
rondissaient mollement au-dessus des jambes fuselées comme des colonnettes d'or pâle. Les essences flottaient autour d'elle, s'évaporaient de sa chair en bouffées tantôt agiles et tantôt lourdes.
Achilgar rentra avec un réchaud contenant le feu consacré aux dieux; il y jeta une poignée de poivre de Chaba, un peu de la racine de l'uchala et de l'hédysarum, puis, il offrit à la jeune lille une coupe de lait additionné de jus de fenouil et fouetté de trois œufs de moineau. Ouand elle eut bu, il prit, sur sa langue, une bamboula (noix et feuille de bétel) et la lui présenta ainsi, agenouillé devant elle. Leurs lèvres communièrent, et ils se chuchotèrent des mots d'amour. Il la prit, alors, contre lui, baisa ses clieveux, son front, ses yeux mystérieux, ses oreilles délicates, lentement, comme on savoure une friandise longtemps convoitée. Son ardeur grandissait de ces menues caresses, faisait battre ses tempes, et s'il se retenait de la posséder brutalement, c'était pour prolonger et raftiner son plaisir.
Elle le regardait, charmée de se sentir aimée si complètement et selon les vœux de la nature. Ce qu'elle avait ressenti, sous l'in-
iiuence du yoguy, ne pouvait être gue l'effet d'évocations dangereuses, de maléfices. Un frisson la parcourait au souvenir de ces voluptés singulières, presque douloureuses dans leur acuité. Achilgar était l'amant grave et passionné que toutes les femmes souhaitent,- l'amant assez tendre et assez habile pour ne jamais faire sentir l'orgueil dédaigneux de son triomphe.
Il la gardait contre sa poitrine, sentait frémir ses flancs ; la chaleur de son corps, frotté d'onguents aux senteurs véhémentes, l'envahissait, exaspérant son envie de la prendre, de la faire sienne irrésistiblement. Il soulevait l'étoile de ses seins pour y poser ses lèvres, arrachait le lien de roses qui cachait la douceur de son sexe, les doio^ts fous, tremhauts, irrités des obstacles.
Viamalah semblait morte, immobile dans les pétales rouges, pareils à des gouttes de sang.
11 admirait émerveillé, éperdu de sensations rares, les seins érigés et turgescents, coupelles d'ambre, renversées sur lautel de volupté que présentait son corps charmant. La chair ferme de la fillette rebondissait sous sa bouche, il la parcourait toute, sur-
pris de cette perfection de formes, impatient de joie ardente, atl'amé de caresses liliales. Quand il l'eut butin»'*e. de ci, de là, comme une grande ileur immaculée, il essaya de déclore le calice de ses flancs; mais la jeune lille avait la rigiditr du marbre. C'est en vain qu'il l'appela des noms les plus tendres, soupira, gémit et se désola!... C'est en vain qu'il la couvrit de baisers et se meurtrit à vouloir la conquérir; les jambes fines, allongées sur les roses, demeurèrent rivées l'une à l'autre, pas un muscle du corps virginal ne bougea.
Il reconnut alors qu'elle était en catalepsie.