‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 8 sur 35 · NOSTALGIE VOLUPTUEUSE · texte numérisé non relu

NOSTALGIE VOLUPTUEUSE

Viamalah, durant deux jours, ne quitta pas ses appartements. Elle restait les yeux <,Tands ouverts, obstinément fixés dans le vide, immobile, figée par Thorreur d'une idée lixe; puis, elle sentait cette idée ellemême, se brouiller et se perdre dans un cauchemar. Alors, malgré les chants légers de Parfum Céleste et les càlineries félines de Rayon de Miel, elle tombait dans un sommeil nerveux plein de visions terrifiantes.

Les petites, inquiètes, s'interrogeaient du regard, n'osaient se livrer à leurs jeux coutumiers, se parer de Heurs et brûler de l'encens en l'honneur des idoles voluptueuses.

Parfois, Viamalah se réveillait brusque-

ment, comme si quelqu'un eut crié auprès d'elle. Elle prêtait Foreille : Rien, pas un frôlement ne faisait bruire TétofTe soyeuse des draperies; les mignonnes suivantes dormaient aux bras l'une de l'autre, montrant leur nudité fluette baisée, çà et là," par la lueur froide d'une gemme égarée... Des lèvres entr'ouvertes sortait un souffle régulier, les paupières à demi-baissées sur l'extase du rêve d'avril, voilaient imparfaitement l'étoile double du regard.

Viamalah, alors, pleurait silencieusement, se meurtrissait la poitrine aux chatons de ses bagues, suppliait les dieux de l'inspirer, de lui venir en aide. Pourtant, aucune lueur ne se faisait en son esprit troublé. Elle appartenait d'esprit à Nassudamy, et de cœur à Achilgar. Le premier la dominait, le second la charmait... et elle craignait, en désobéissant à l'un, de faire le malheur de l'autre.

Ainsi préoccupée par l'unique pensée de son amour perdu, elle accueillait cependant les espérances informulées qui luisaient en elle. Dans ses souvenirs, dans sa vie morte, dans l'ombre de sa jeunesse elle marchait et roulait, écoutant et regardant toutes choses comme un présage tantôt bon, tantôt mau-

vais. Ses désirs, quoiqu'elle fit, se heurtaient autour d'un désir toujours fixe, et elle tremblait de ne pouvoir se vaincre. Elle se rongeait comme une lionne dans sa cage, remuait mille projets extravagants qu'elle abandonnait ensuite avec lassitude.

Achilgar hâtait les préparatifs du mariage, jetait l'or à pleines mains pour que la fête fût vraiment royale. Jamais tant d'invitations n'avaient été lancées, même pour la fille d'un rajah, et on comptait que le défilé durerait plusieurs heures.

Pourtant, le jeune homme, en présence de sa fiancée, savait éteindre le feu de son regard, ne tentait pas une caresse, dans la crainte de déplaire à iSiva.

— Mais quand nous serons unis, devant \i'.s hommes et devant les dieux, disait-ii, oh! alors, mou Lotus brun, nous rattraperons superbement le temps perdu !

Et elle, les yeux baissés, les mains iievreuses, répétait d'une voix faible :

— <Juand nous serons unis...

HYMÉNÉE ! HYMÉNÉe!

Les habitants des quartiers lointains accourent en agitant des palmes, les enfants rient et se bousculent, montent surles arbres pour mieux voir le défilé de la noce princière, tandis que les jeunes filles, adressent, tout bas, des vœux à la déesse Dourga qui, en ce jour de liesse, ne saurait rien leur refuser.

Les sons d'un orchestre barbare, ponctués par les cymbales et les tambourins se rapprochent, la rumeur de la foule ondule et s'accroît comme un roulement de tonnerre. Voici, tenant la tête du cortège, les musiciens habillés d'indigo et de jaune, puis un grand nombre de chevaux, harnachés de

lar^'es plaques d'argent ciselé, avec des housses cramoisies rehaussées d'or et des colliers de perles. Chaque étalon, à la lière encolure, à la longue queueflottante, estconduit en main par un serviteur indigène qui porte les couleurs de son maître.

Après la troupe hennissante viennent, dans un frissonnement de soie, d'amulettes, de fleurs, de paillons, de gazes et de plumes, des vierges frêles aux longs yeux de velours, portant, sur leurs épaules, des claies enrubanées et Jiligranées d'or, couvertes d'idoles bénisseuses ou terribles, de monstres aux prunelles glauques. Quelques-unes élèvent, au-dessus de leur tête, des gâteaux de miel en forme de mitres, des buires de cristal contenant des vins de jujubier et de lotus, des bannières d'or endurcies comme des vitraux. Il y a aussi, dans des paniers tleuris, des vases de toutes formes emplis de parfums, des coffrets incrustés de chrysobéryls et d'œils de chat, des cassolettes d'agate, de sardoiue et de tournaline , balancées au long des chaînes par les doigts nonchalants des fillettes. C'est l'archipel des mousselines, où l'encens déferle en petites vagues bleues, et le chant des bouches demi-closes res-

semble au murmure lointain des flots. Les favorites de la mariée, Gloire de la Lune, Rayon de Miel et Parfum Céleste portent, sur des coussins de jasmins et de roses, les présents d'Achilgar à sa bien-aimée. Ce sont des colliers inestimables, des épingles de cheveux, des agrafes d'épaules, des fibules de taille, larges comme des carapaces de tortues, des bracelets de poignets et de chevilles, des diadèmes et des ceintures.

Entre les chars dorés des hautes idoles, qui président à ces magnificences, de beaux enfants complètement nus, mais peints de couleurs tendres et tatoués de paillettes, collées à même la peau, puisent, sans cesse, dans des corbeilles, des pétales de lis et de roses qu'ils jettent à pleines mains sur les spectateurs. Ils sont, eux-mêmes, enchaînés les uns aux autres par des liens de feuillages qui leur entourent les cuisses, et sautillent tout le long du chemin.

Voici des cavaliers sikhes, vêtus de draps d'hyacinthe et de pourpre, caracolant sur leurs chevaux noirs aux folles crinières tressées de corail, aux oreilles ornées de pompons, au front surmonté d'une aigrette de pierreries. D'autres, très belliqueux, ont des cottes de

mailles et des brassards; quelques-uns, plus parés, portent de longues plumes sur leurs casques, des oiseaux de nuit aux ailes éployées. Quelques guerriers, à la peau sombre, gardent le torse nu tatoué de dessins bizarres au blanc de céruse et au bleu de cobalt, avec une fourrure de léopard autour d«'s reins. Des invités de marque montent des éléphants dont les chabraques et les haoudars, indurés de cabochons de topazes et d'escarboucles, semblent des morceaux de soleil.

— Aya ! Aya ! crie le peuple, en agitant les palmes vertes en signe d'allégresse.

Maintenant, c'est le tour des élégants de Bénarès et des bord^ du Gange. Ils portent des voiles soyeux, comme des femmes, ei s'enveloppent de gazes aux nuances délicates, retenues par des camées de grand prix; mais ils gardent aux doigts le gourgouri {petite pipe qu'ils portent nonchalamment à leurs lèvres.) Les Akalis, vêtus de couleurs sombres, ont de hauts turbans ornés de poignards ; ils sont suivis par des chefs sauvages Afghans, balancés sur leurs immenses chameaux à houppettes de laine rouge frangées de grelots tintinabulants

C'est une cuIiul- iuuuil-, tm |n U'-niéle fan-

tastique d'hommes, de chevaux, de divinités flamboyantes, de monstres terrifiants couverts d'or et de pierreries, que nulle description ne saurait rendre I... Et, dans ce rêve de haschich ou de morphine, Viamalah, sur un cheval sikhe colossal blanc, qui a les jambes peintes en rose jusqu'aux genoux et un harnachement d'argent et de turquoises, attire tous les regards. Ses voiles sont si transparents qu'ils paraissent, non la couvrir, mais glisser sur elle comme une eau cristalline. Deux étoiles de saphirs retiennent le tissu arachnéen de chaque côté de son front; une ceinture lâche de diamants et de saphirs, sous le voile flottant, agrafe une jupe étroite en réseau de fines pierres bleues, ocellé de brillants et d'opales, qui semble la givrer d'un rayon lunaire. La peau ambrée de sa poitrine et de ses bras se voit entre les anneaux, les plaques, les cabochons et les pendeloques de ses joyaux, composés surtout de gemmes bleues et blanches. Elle semble irréelle comme une princesse de songe ; elle étonne et inquiète un peu par sa beauté mystérieuse et souffrante, l'éclat fiévreux de ses yeux crépusculaires qui lui mangent la face.

Mais elle a tressailli de la tête aux pieds, et ses prunelles fixes ont chaviré d'angoisse, car elle a reconnu, au premier rang de la foule, Nassudamy qui semble la délier et lui ordonner de le suivre. Les mains de la jeune fille ont eu un mouvement brusque, se sont crispées à la crinière du grand cheval qui fait un écart, se cabre, hennit de colère. Des serviteurs s'élancent à la bride de l'animal, le maîtrisent et Tentrainent.

Le cortège, un moment stationnaire, reprend sa marche pompeuse. C'est, à présent, le tour des bayadères en pantalons collants et corselets étroits qui agitent des banderoles roses, blanches, mauves en tournant gracieusement. Elles ont le dessous des veux dorés, le nez, le front et les tempes si chargés de pierreries, qu'il est difficile de distinguer leurs traits. Leurs jambes et leurs mains portent des écailles de petits miroirs juxtaposés ; elles sont fines et luisantes comme des scarabées. Ouelques unes ont des vinàs, des tais et des fiùtesde macabou. D'autres chant»*nt d'une voix aiguë un hymne au dieu d'amour.

Achilgar suit de prèssabien-aimée, monté également sur un cheval blanc de noble race

et de fière allure, couvert d'une mosaïque de gemmes. Son manteau azuré, retenu sur son front à un bandeau d'or constellé de diamants, pend, derrière, jusqu'aux sabots de son cheval, se confond de loin avecla couleur du ciel. Au-dessus de sa tête, s'étend un dais orné de lourdes franges , que des capitaines, à cothurnes et à jambières d'acier, portent triomphalement. Derrière lui, de chaque côté, marchent deux longues théories de soldats, et le défilé se termine enfin par la cohue des parents et des invités, montés sur plus de huit cents éléphants !

Dans l'Inde l'éclat du mariage est le grand orgueil, la folie vaniteuse des classes riches. Cette cérémonie occupe une place prépondérante dans les annales de la famille, Achilgar, pour apaiser les mauvais génies et attirer su;* lui la bienveillance des dieux, avait voulu faire royalement les choses; d'ailleurs, sa fortune le lui permettait.

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