ENCORE LE LINGAM
Maiiitonant, sur les terrasses de grès ros^ et de marbre de Radjpoutana, les tables sont j)rètQs, et les invités ont l'évident désir de faire honneur aux mets. Les jardins sont sillonnés .d'allées touffues ou s'égarenf les vierges, deux par deux. De distance ei^ distance, des corbeilles étalent des Heurs pressées, ardentes, fiévreuses, chaudes encore des baisers du soleil, qui alternent avec des idoles de bois ou d'airain, d«'S bétes fantastiques, langues dardées, griffes tendues, et de monstrueux lingams de pierre. Une pluie odorapte, une poussière diamantée retombe des jets d'eau dans les vasqi^es de porphyre ou se disperse dans l'air, om-
portée par la brise des grandes flabelles^ sans cesse agitées par les jeunes filles. Celles-ci portent des écharpes à fond d'or, sur lesquelles se détachent des personnages brodés finement avec des soies de couleurs vives ; une couronne de jasmin entoure leur front.
Les convives ont fait des libations avec du lait et du vin miellé, ils ont parfumé leurs cheveux et baisé la grande idole de Dourga qui préside au festin. Les singes, du haut des arbres, semblent comprendre l'allégresse générale et poussent des cris bizarres, en imitant les gestes et les mines des assistants ; des guenons s'éventent avec des feuilles de bananier, dansent au son du tal et du. malatan que des enfants frappent avec frénésie.
Sur de grands plateaux de jade on apporte des insectes, des fruits, des œufs au safran et au kurry, des pâtes véhémentes aux épices et aux fleurs. Voici, pour les étrangers qui goûtent aux viandes savoureuses, des chevreaux cuits au jus de plantes aromatiques, bourrés de gelinottes, des gigots de chamelles au cumin, des becfigues aux croupions dorés sur des tranches d'ananas. Les convives, entre chaque service, se lavent le bout des doigts dans des eaux de nèfle, de rose et de mélilot.
Voici (les hérons, des grues, des cygnes rôtis, des venaisons au verjus et à la coriandre, des plats véhéments au romarin, au basilic et au gingembre, des trompes d'éléphants farcies au miel, des pintades et des paons avec toutes leurs plumes, et, pour ceux très nombreux qui ne goûtent point aux viandes, des gâteaux de jujubes et de lotus, des beignets de jasmins et de roses, du riz sous toutes les formes, des salades d'œufs au carvi, des confitures de lleurs, des racines conlites au sucre ou au vinaigre, saupoudrées de cinnamome et de poivre. Les pyramides de fruits s'écroulent dans les tubéreuses, caries tables sont littéralement couvertes de pétales ambaumés, disposés de façon à former des arabesques et des mots. (Juelques buires d'or, finement ciselées, contiennent une liqueur épaisse chargée de cannelle et de musc, tiquetée de pierres précieuses et de perles pilées. C'est le vin des rajahs qui ne s'olfre que dans les occasions solennelles.
La nuit tombait, et les lignes de lleurs blanches, le long des terrasses roses, décrivaient de grandes paraboles comme des fusées dévoie lactér. Les eaux du (lange clapotaient doucement, et la llamme des torches,
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portées par les serviteurs, tremblait, en s'y réfléchissant, sur les vaguelettes du bord. Les toits coniques des temples heptagones, les minarets, les dômes, les tourelles se découpaient sur le violet profond du ciel, et le toit d'or du temple de Dourga paraissait un bouclier formidable tendu vers les flèches des étoiles.
— Viamalah! soupira Achilgar en entrant dans là chambre de l'aimée.
Elle l'attendait, anxieuse, impatiente.
— Gomme tu as tardé, dit-elle, jamais le temps ne m'a paru si long!
Le jeune homme ouvrit la fenêtre.
— La fête commencé à peine... Entends-tu les voix joyeuses?...
— Oui, elles célèbrent notre bonheur. Je voudrais croire que la colère des dieux s'est détournée de nous ; mais de sombres pressentiments m'assiègent.
— Ne songeons plus qu'à notre amour... Si la bénédiction du brahme sur le feu consacré était insuffisante, il me parait inadmissible que la magnificence de notre hymen n'ait point apaisé le ressentiment de Siva. Ne lui avons-nous pas sacrifié tout un troupeau de moutons, sans compter les dons
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princiers que nous avons faits au temple de Dourga?
Viamalah, dans un mouvement brusque, jaillit de ses voiles arachnéens, comme un lotus d'or du mystère des ondes, ce qui n'était pas fait pour calmer la fringale amoureuse d'Achilgar. Elle ne prit point garde, cependant, à la lueur fauve que darda ses prunelles et poursuivit d'une voix grave :
— La destinée des hommes est inconnue.
Nul, malgré son adresse, ne saurait diriger l'existence à son gré. C'est une erreur de croire que la volonté seule arrive à surmonter les obstacles. En dernier ressort c'est la fatalité qui décide. Nous sommes aux mains des puissances jalouses comme les grains de riz aux niains des enfants.
Achllgar se troubla de la tristesse de raimée.
— Enfin, dit-il, en s'agenouillant devant elle, as-tu quelque raison d'in([uiétude nouvelle?... Parle sans crainte.
— Eh bien, je préférerais passer en prière cette premièrii nuit.
— Nous prierons ensemble.
— Est-ce possible?...
— Tu verras !
— Oh ! je crois que malgré tes bonnes résolutions, tu tenteras de te rapprocher de moi et que le charme mystique sera rompu.
— Pourquoi?... l'amour n'est point désagréable aux dieux, qui ont pris pour emblème le yoni-lingam.
En parlant, Achilgar avait mis la main sur le bijou que Viamalah portait au bras, et qu'il croyait lui avoir donné. Mais il poussa un cri de douleur, montra une petite blessure ronde d'où le sang tombait en gouttelettes pressées.
— Qu'as-tu donc?...
— C'est ton bracelet... Tu as retourné le fétiche sur moi comme un poignard!...
— Je n'ai point bougé.
Désolée, elle étanchait la rosée pourpre avec ses lèvres, et le jeune homme, fou de désirs, contemplait la ligne harmonieuse de son dos, les fossettes de ses épaules et la courbure exquise de sa nuque inclinée.
— Viens, dit-il.